(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Children's Library | Biodiversity Heritage Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "Nouvelle géographie universelle; la terre et les hommes"

GO" 




#»/ • 




UNIV.Of 

TOBONTC 

L1BHAHÏ 



Ai 




;■ : /< •' 



V« 



M 



KM 



M*'é 



< 









^«t*. 



^ ; 




mm 



</£&$'{/ 









£UA* 



^fete : 












NOUVELLE 



GÉOGRAPHIE 



UNIVERSELLE 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE 



géographie; de l'europe 

Complète en 5 volumes 



Tome I er : L'EUROPE MÉRIDIONALE 
Nouvelle édition, revue el corrigée 

(GRÈCE. TURQUIE, PAYS DES BULGARES, ROUMANIE, SERBIE 

ET MONTAGNE NOIRE. ITALIE. ESPAGNE ET PORTUGAL) 

contenant i> cartes en couleui . 17* cartes dans le icxlr 
et 87 vues ci types gravés sur bois. 30 IV. 

TOME II : LA FRANCE 

Nouvelle édition, revue el corrigée 

contenant une grande carte de la France, 

lli cartes en couleur, 219 cartes dans le texte 

el 87 Mies el types gravés sue bois, 511 IV. 



TOME III : L'EUROPE CENTRALE 
(suisse. AUSTRO-HONGRIE. EMPIRE D'ALLEMAGNE) 

contenant 10 cartes en couleur, 220 cartes dans le texte 
el 7S vues el types gravés sue bois, 30 IV. 

TOME IV : L'EUROPE SEPTENTRIONALE 
NORD-I III SI : BELGIQUE, HOLLANDE, ILES BRITANNIQUES) 

contenant 7 cartes en couleur, 210 cartes dans le texte 
el si vues et i\|>es gravés suc buis, 30 fr. 

TOME V : L'EUROPE SCANDINAVE ET RUSSE 

contenant 'J cartes en couleur, 201 cartes dans le texte 
el 7(i vues et types gravés sur bois, 30 fr. 



GEOGRAPHIE DE L'ASIE 



Complète en 4 volumes 



Tome VI : L'ASIE RUSSE 



(CAUCASE, Il Rkl slAN El SIB 

enanl 8 cartes en couleur, 181 caries dans le texte 
el 88 vues et types gravés sur bois. 50 IV. 

TOME VII : L'ASIE ORIENTALE 
(EMPIRE CHINOIS, CORÉE ET JAPON] 

enanl 7 caries en couleur. 162 cartes dans le texte 
et 90 Mies el types gravés sur bois, 30 fr. 



TOME Mil : L'INDE ET L'INDOCHINE 

contenant 7 caries en couleur, 201 cartes dans te texle 
et 11 vues et types gravés sur bois, 50 fr 



TOME IX : L'ASIE ANTÉRIEURE 

(AFGHANISTAN, BÉLOUCRISTAN, PERSE. TURQUIE Ii'asie 
ARABIE) 

Dnlenanl 5 cartes en couleur, 166 cartes dans le ie\ie 
el 85 Mies el i\|"' s gravés sur bois. 30 IV. 



GEOGRAPHIE DE L'AFRIQUE 

Complète en 4 volumes 

Tome Ml : L'AFRIQUE OCCIDENTALE 



TOME X : L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE 
I"' Partie : BASSIN DU NIL 

(SOUDAN ÉGYPTIEN, I II '11;. NUBIE, ÉGTPTE) 

enanl ."> cartes en couleur. 111 cartes dans le tcxl 
Cl 57 vues et ly| 



ïravés sur bois. 211 IV. 



TOME XI : L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE 
(2" Partie : tripolitaine, ti msie 

ALGERIE. MAROC. SAHARA) 

enanl I caries en couleur. 160 caries dan- le 
et 8a vues el types gravés sur bois. 511 IV. 



(ARCHIPELS ATLANTIQUES. SENEGAMBIE, sol RAS OCCIDENTAL) 

contenant 5 cartes en couleur. 126 caries dans le texte 
el 65" vues el types gravés suc bois. 28 fr. 



TOME XIII : L'AFRIQUE MÉRIDIONALE 

il l - DI L'ATLANTIQUE AUSTRAL, GAIIOMK. CONGO, ANGOl * 

CAP, ZAMBÈZE, ZANZIBAR, CÔTE RE SOMAL) 

onlenanl ;> caries en couleur, 190 cartes dans le levle 
el 78 vues el types gravés sur bois, 50 fr. 



GEOGRAPHIE DE L'OGEANIE 

Complète en 1 volume 

TOME XIV : OCÉAN ET TERRES OCÉANIQUES 

ll.Es DE L'OCÉAN INDIEN, INSULINDE, PHILIPPINES, M1CRONÉS1E, NOUVELLE-GUINÉE 
HÉLANÉSIE, NOI VI LI.E-C.ALÉBONIE. AUSTRALIE, POLYNÉSIE 

iiiienani i rades en couleur tirées à part, 2(15 caries intercalées dans le texte 
el 85 Mies ou l\|"'s gravés sur bois. 30 IV. 



18252. 



'aris. Imprimerie Lahure, eue de Fleuras, 9, 



NOUVELLE 



GÉOGRAPHIE 

UNIVERSELLE 

LA TERRE ET LES HOMMES 



ELISEE RECLUS 

AMÉRIQUE BORÉALE 

GROENLAND, ARCHIPEL POLAIRE, ALASKA, PUISSANCE DU CANADA, TEHIiE-NEUVE 

CONTENANT 

4 CARTES EN COULEUR TIRÉES A PART 
165 CARTES INTERCALÉES DANS LE TEXTE 

ET 53 VUES OU TYPES GRAVÉS SUR BOIS / A 



#' 



PARIS 

LUIRA HUE HACHETTE ET C" 

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 

1890 

Ilrr.it* de traduction el de reproduction réserves. 



r*v 






NOUVELLE 

GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE 

LIVRE XV 

AMÉRIQUE BORÉALE 

GROENLAND, ARCHIPEL POLAIRE, 
ALASKA, PUISSANCE DU CANADA, TERRE-NEUVE 



CHAPITRE PREMIER 

LE NOUVEAU MONDE 
I 

HISTOIRE DE LA DÉCOUVERTE. 

Le nom d'Amérique n'est pas enveloppé de mystère à son origine comme 
les appellations des trois autres parties de l'Ancien Monde, Europe, Asie, 
Afrique. Tandis que pour celles-ci les érudits ont dû jusqu'à maintenant se 
borner à faire des conjectures, on sait d'une manière positive que le nom 
« Amérique », appliqué à l'ensemble du Nouveau Monde, a été écrit pour 
la première fois en 1507 dans une publication faite à Saint-Dié parles 
membres du « Gymnase Vosgien », groupe de savants et d'imprimeurs 
constitué sous le patronage du duc de Lorraine. Que cette appellation, 
sons la forme première d'Amerige (Amerigen), ait été introduite dans la 
xv. 1 , 



•2 NOUVELLE GEOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

Cosmographie Introductio par le traducteur vosgïen Jean Basin de Sando- 
court' ou par le proie souabe Waltzemûller (Hylacomylus)', peu importe; 
il suffit de savoir que, soit par l'un, soit par l'autre, le nom est inscrit dans 
l'opuscule en l'honneur d'Amerigo Vespucci, un des premiers explorateurs 
du Nouveau Monde, mais un de ceux dont la renommée se perd dans la 
gloire immense de Colomb. Le texte latin de la brochure est explicite sur 
le sens précis de la dénomination donnée aux terres nouvellement décou- 
vertes ; toutefois rien ne permet d'affirmer, comme il a été fait souvent, 
— et dès 1555, par Schoner", contemporain des membres du Gymnase 
Vosgien, — que Vespucci ait eu des relations directes avec l'institut de 
Saint-Dié, et qu'il ait eu la bassesse de vouloir s'attribuer le mérite de la 
découverte en donnant son prénom au Nouveau Monde; bien plus, il 
ignorait, comme Colomb et tous les marins du temps, que ses navigations 
eussent contribué à faire connaître des côtes autres que celles de l'Asie 4 . 

D'ailleurs le nom d'Amérique ne pénétra que lentement dans l'usage 
public. La dénomination commune était naturellement celle qu'avait pro- 
pagée l'erreur de Colomb au sujet de la côte orientale d'Asie. Ayant pris le 
chemin des Indes, il croyait les avoir découvertes, et cette appellation se 
maintint pour le Nouveau Monde dans le langage courant, plus encore dans 
les documents officiels; même lorsque les navigateurs eurent constaté 
l'énorme distance qui sépare les terres colombiennes de l'Inde et de la 
Chine, et que les marchands eurent établi une distinction précise entre les 
<c Indes orientales», que l'on atteint surtout par le chemin de l'orient, et 
les « Indes occidentales », vers lesquelles on se dirige par la voie de l'occi- 
dent, le gouvernement espagnol continuait de désigner par le nom de las 
Indias ses possessions d'outre-mer; enfin l'appellation « Indiens » ou 
[ndiosesl celle que l'on donne habituellement aux aborigènes américains; 
même, en pays de langue espagnole, ils sont dits Chinas, c'est-à-dire, 
« Chinois ». Les cartes du seizième siècle où les terres nouvelles sont des- 
sinées comme indépendantes de l'Asie et portent le nom d'Amérique sont 
relativement rares. La première feuille à date certaine où ce mot se trouve 
inscrit fut gravée en lo^O, par Petrus Apianus, huit ans après la mort de 
Vespucci, et dans les autres cartes où reparaît ce nom, il est presque 
toujours mêlé à d'autres, tels que Terre-Neuve, Brésil, Sainte-Croix, Atlan- 



1 Jules Marcou, Bulletin de la Société de Géographie, 5 e trimestre 1888. 

2 Alex, de Humboldt, Examen critique de l'Histoire de la Géographie du Nouveau Continent. 
z Opusculum geographicum; — Michel Servet, édition de Ptolémée, 1555; — de Suiitaieiu, 

Bulletin de la Société de Géographie, septembre 1857; — etc. 
i II Harrisse, Bibliotheca Americana vetustissima, 



ORIGINE DU NOM AMÉRIQUE. S 

tique ou Atlantide, Péruvienne, Inde Nouvelle ; évidemment aucune dési- 
gnation n'était assez usitée pour que les cartographes lui donnassent la pré- 
pondérance. C'est au dix-septième siècle seulement, plus d'un siècle après 
la découverte, que le nom d'Amérique prévalut définitivement, si ce n'est 
en Espagne : en l'absence de toute pression officielle et de toute interven- 
tion d'écrivains fameux, il est certain que l'adoption graduelle du mot 
Amérique est venue des peuples eux-mêmes. On ne saurait douter (pie l'eu- 
phonie n'ait eu une grande part à l'accueil favorable que lui firent les 
langues européennes ; grâce au nouveau mot, rémunération des continents 
sr terminait de la manière la plus heureuse : « Europe, Asie, Afrique, Amé- 
rique. » Dans les annales de l'humanité, déjà si pleines d'injustices, la 
cadence des syllabes a contribué à faire prévaloir une injustice de plus. 

En présence des documents authentiques, le doute au sujet du nom 
désormais donné au continent ne semble plus permis, et cependant il 
existe déjà toute une littérature dont les auteurs essayent de démontrer 
l'origine purement locale du nom qui désigne actuellement les terres bai- 
gnées à l'est par l'Atlantique. Les Allemands le revendiquent comme appar- 
tenant à leur langue 1 ; on ne saurait donc s'étonner que les Américains, à 
leur tour, accueillent avec joie les recherches qui en trouvent l'origine 
dans leur pays. A diverses reprises, on avait signalé des ressemblances 
de noms locaux entre des monts ou des fleuves américains et le prénom 
de Vespucci, mais c'est en 1875 seulement qu'un premier mémoire impor- 
tant parut sur cette question 2 . D'après le géologue Marcou, les monts 
d'Amerrique, qui s'élèvent à l'orient du lac de Nicaragua, entre les deux 
villes de Juigalpa et de Libertad, seraient le trait du relief continental dont 
l'appellation aurait fini par devenir celle de tout le Nouveau Monde. Cette 
arête, dont les cimes atteignent au plus un millier de mètres 3 , fait partie 
de la chaîne de partage entre les petits affluents du lac de Nicaragua et la 
rivière Blewfields, l'un des cours d'eau 'les plus abondants de la Mosquitie : 
des gisements aurifères se rencontrent dans les vallées orientales des monts 
d'Amerrique, restés inconnus jusqu'à ces derniers temps de tous les car- 
tographes et mentionnés pour la première fois sous ce nom par le natu- 
raliste Boit*, en l'année 1874. M. Marcou émet l'hypothèse (pie dans 
son voyage de 1502, le long des rivages de la mer des Caraïbes, Colomb, 



1 Von der Hagen; — Alex, de Humboldt, ouvrage cité. 

- Jules Marcou. Sur l'origine du nom d'Amérique (fîulletin de la Société de Géographie, G' série, 
tome IX). 
5 Paul Lévy, Notas geogrdficas u econômicas sobre la Repûblica fie Nicaragua. 
4 Thomas Belt, The Naturalist in Nicaragua. 



4 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

toujours avide de richesses, entendit parler de ces mines des monts 
Amerrique, situées à 160 kilomètres de la mer en ligne droite, par 
delà les forêts et les marécages, mais appartenant à une tribu du même 
nom, qui commerçait peut-être avec le littoral. Amerigo Yespucci aurait 
aussi visité deux fois les côtes mosquitiennes, et — ce qui paraît plus que 
douteux 1 , — entendu parler de ces mines de la sierra Amerrique, dont le 
nom serait devenu plus tard l'appellation de tout le monde nouveau 2 . Ce 
sont là des suppositions; cependant elles ont eu la fortune de plaire au 
patriotisme local, cette « plaie des études historiques », et de nombreux 
auteurs américains l'ont adoptée. D'après un étrange écrivain qui a pris 
les divers noms de Hurlbut, Byrne, de Bris, Lambert", le nom d'Amérique 
aurait une origine plus noble : ce serait un mot des Inca signifiant le 
« Grand Pays du Soleil » ou « Terre Sainte ». 

Les premiers découvreurs, parmi lesquels Vespucci lui-même, ne pou- 
vaient manquer de donner le nom de « Nouveau Monde » aux terres 
nouvellement découvertes, mais sans vouloir dire par là que l'Amérique 
est distincte de l'Asie; toutefois c'est dans cette dernière acception que le 
nom s'est perpétué jusqu'à nos jours, d'ailleurs suffisamment justifié par 
le petit nombre des générations humaines qui se sont succédé depuis 
que les populations américaines sont entrées dans l'histoire commune 
de l'humanité. Mais parmi les appellations du double continent récem- 
ment annexé au monde connu il en est une dont le sens, tout relatif, n'a 
de vérité qu'à un point de vue historique de valeur transitoire. Cette[appel- 
lation est celle de continent ou monde « Occidental ». A maints égards, 
et surtout par son relief, la forme et la disposition de son littoral, l'Amé- 
rique mérite plutôt le nom de « continent Oriental » : elle est à l'est de 
l'Ancien Monde et s'y rattache par les îles, les péninsules, les bas-fonds et 
les glaces de la mer de Bering. 

En effet, les terres émergées constituent dans leur ensemble un seul tout 
disposé (Mi un vaste hémicycle autour de l'océan Pacifique; d'un côté le 
cap de Bonne-Espérance, de l'autre le cap Hoorn, terminent l'immense 
amphithéâtre des continents qui se succèdent sur le pourtour des eaux pro- 
fondes et qui dressent précisément leurs arêtes les plus élevées dans le 
voisinage de leur berge océanique. On peut dire, d'une manière générale, 
que le grand relie! montagneux de la Terre est disposé en une demi- 
circonférence continue, se développant à distance du bassin maritime par 

1 Luijii Hugues, Bollettino délia Società Geograpca Ilaliana, giugno 1888. 

2 Bulletin de la Soeiètà de Géographie, 3" et A° trimestres 1888. 

3 The Origin ofthe naine of America, Bulletin of the American Geogr. Soc. 1885, n° 1. 



CERCLE DE FEU, DÉTROIT DE BERING. 5 

excellence, et que les monts de l'Afrique et de l'Asie constituent l'arc 
occidental de cette courbe, tandis que les monts américains en sont l'arc 
oriental : les chaînes de l'Alaska et de la Colombie; britannique ne font 
que prolonger celles de la Mandchourie et du Kamtchatka. Et dans le cercle 
des monts en repos s'arrondit un autre cercle, celui des monts vivants, 
c'est-à-dire des volcans actifs, dont les traînées curvilignes festonnent 
les archipels de l'Jnsulinde, puis les côtes de l'Asie, avant de se confondre 
avec les chaînes du littoral américain. Evidemment, les volcans du Nou- 
veau Monde font partie du même « cercle de feu » que les cratères fumants 
des Philippines, du Japon, des Kouriles, et ils en constituent la branche 
orientale. Non seulement le musoir américain le plus avancé vers l'ouest 
est, par les temps exceptionnels, en vue du promontoire extrême de 
l'Asie nord-orientale, dont il est séparé par un détroit de 96 kilomètres 
en largeur, mais la corne des îles Aléoutiennes darde aussi vers l'Asie sa 
pointe aiguë. En hiver, les rives opposées des deux mondes sont unies par 
une embâcle de glaçons inégaux, que les divers courants, contre-courants 
et remous de l'océan Pacifique et de l'océan Glacial ont entraînés dans 
l'étroit passage et soudés les uns aux autres, ici les imbriquant en assises, 
ailleurs les empilant en pyramides. Il arrive parfois que, même au cœur 
de l'été, les bateaux à vapeur pénètrent difficilement dans le passage à 
t l'avers les banquises brisées 1 . Les eaux du détroit de Bering sont en 
moyenne si peu profondes, de 58 mètres dans les endroits les plus creux, 
que les navires baleiniers y mouillent au hasard, même loin des côtes 2 , 
par des fonds recouverts en moyenne de 40 mètres d'eau. Enfin un 
groupe d'îles, Gvozdeva ou Diomède, s'élève au milieu du détroit et sert 
de reposoir aux bêtes et aux gens qui se rendent d'un continent à l'autre, 
du cap « Oriental » d'Asie au cap « Occidental » d'Amérique ou Prince 
of Wales. On pourra donc, ainsi que le faisait déjà remarquer Adalbert 
de Chamisso, rattacher sans peine les triangles géodésiques du Monde 
Ancien à ceux du Nouveau Monde % son prolongement oriental. Du côté de 
l'Europe au contraire, l'Amérique est séparée des terres européennes par 
un espace maritime de 1500 kilomètres, formant la partie la plus étroite 
de l'Atlantique boréal; toutefois la grande analogie des roches entre le 
Labrador, le Groenland, les archipels du nord et la Norvège justifie 
l'hypothèse d'une ancienne jonction des terres dans ces parages*. Un isthme 

1 Itooper, The Tents ofthe Tuski; — Dali. Alaska. 

- Whjmper, Alaska. 

3 Oscar Peschel, Vôlkerkunde. 

* Ed. Suess. Das Antlitz der Erde. 



(i NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

caché, n'atteignant pas 700 métros en profondeur, unit le Groenland 
à l'Ecosse et le cap Wrath au Lindesnaes. 

Historiquement, l'Amérique est aussi, du moins pour une bonne pari, 
une dépendance de l'Asie et doit être par conséquent considérée comme 
terre d'Orient. Les Asiatiques n'ont pas eu besoin de découvrir l'Amé- 
rique ou les Américains de découvrir l'Asie, puisque d'un continent à 
l'autre les terres étaient en vue. Même sans flottille de kayaks qui les 
portât, les indigènes des deux contrées ont pu atteindre les rivages opposés. 
Au sud du détroit, jusqu'à l'Orégon, des golfes nombreux s'ouvraient aux 
barques asiatiques: ce que l'on a dit du continent américain, qu'il « tourne 
le dos à l'Asie », n'est pas vrai de la partie septentrionale du Nouveau 
Monde. L'opinion de nombreux anthropologistes, d'ailleurs énergiquement 
combattue par Morton, Rink et autres savants, est que les populations 
hypérboréennes de l'Amérique descendent d'immigrants d'Asie, et sur les 
deux bords du détroit de Bering la ressemblance de type, de mœurs et de 
langue est telle, qu'on ne saurait mettre en doute l'unité de race 1 . Pour 
ceux qui admettent la parenté des Eskimaux et des Sibériens mongoloïdes, 
toute la moitié septentrionale de l'Amérique du Nord se trouverait ainsi 
peuplée d'habitants d'origine occidentale. En outre, on reconnaît l'influence 
polynésienne dans les constructions, les costumes et les ornements des 
insulaires de l'Amérique nord-occidentale, de l'Alaska à l'Orégon, cl le 
« courant Noir » qui traverse le Pacifique boréal a fréquemment apporté 
des épaves japonaises : plus de soixante exemples de ce fait ont été constatés 
depuis le commencement du dix-septième siècle 2 . Parfois même, comme en 
187T), le courant entraîna des bateaux et des naufragés de l'autre monde; 
enfin, d'après un grand nombre d'historiens et d'archéologues 3 , la propa- 
gande bouddhique et par conséquent la civilisation de l'Asie auraient agi 
directement sur les habitants du Mexique et de l'Amérique Centrale pen- 
dant les premiers siècles de l'ère chrétienne; on a trouvé parmi les 
sculptures de Copan et de Palenqué des images mystiques absolument sem- 
blables à celles de l'Asie orientale, et notamment le taïki, le symbole le 
plus vénéré des Chinois, qui représente, dit Hamy, « la combinaison de 
la force et de la matière, de l'actif et du passif, du principe mâle et du 
principe femelle ». Quoi qu'il en soit de l'hypothèse relative à l'influence 



1 A. de Chamisso; Waitz; Oscar Peschel; Petitot; Whymper, etc. 

- Brooks, Comptes rendus de la Société de Géographie, 2 juillet 1881). 

3 De Guignes, Les Navigations des Chinois, 1701 ; — Al. de Humboldt, Vues des Cordillères et 
des monuments des peuples indigènes de l Amérique : — Kohi, Geschichte der Entdeckung Ame- 
rilia's: — Neumann; de Quatrefages; Hamy; Hervey de Saint-Denjs ; Désiré Charnay. 




m, m 



M 






v y- 



1 

; 

\ ë 






DÉCOUVERTE DE L'AMERIQUE. 9 

bouddhique, c'est à l'Asie, c'est-à-dire à l'occident des continents améri- 
cains, que se rattachent leurs plus anciennes relations transocéaniques. 

Mais il en est autrement pour l'histoire récente du Nouveau Monde. Si 
jadis la marche de la civilisation s'est accomplie dans le sens de l'occident 
à l'orient, elle a pris la direction contraire depuis que s'écrivent nos anna- 
les, et c'est de l'est à l'ouest, du Nil vers la Méditerranée, de la Méditer- 
ranée vers l'Océan et des rives orientales de l'Atlantique vers les rives 
occidentales 1 , que s'est propagée la culture, précédée parles découvertes 
des voyageurs. On a voulu l'aire une loi de ce mouvement des peuples dans 
la direction de l'occident : « c'est vers l'ouest que gravite l'étoile de l'em- 
pire, » répètent les Anglais et les Américains. Le fait reste constant que 
pendant les âges modernes l'Amérique est bien, relativement à l'Europe, 
le monde Occidental, le West, comme disent simplement les marins bri- 
tanniques. Au delà du Mississippi, les plaines et les monts qui s'étendent 
dans la direction du Grand Océan sont le Far West, « Ouest lointain ». 

Peut-être, à des époques déjà fort éloignées de nous, des navires de l'An- 
cien Monde ont-ils visité le monde de l'Occident. On a parlé de navigations 
phéniciennes, on a répété les légendes grecques relatives à la terre des 
Atlantes, et l'on cite encore des traditions galliques, racontant la décou- 
verte par Madoc op Owen de terres situées à l'ouest, au milieu des brouil- 
lards de l'Océan 2 ; les Irlandais ont des légendes analogues, mais les récits 
merveilleux de leurs bardes ne sont accompagnés d'aucun fait qui leur 
donne un caractère de certitude : les premiers documents authentiques 
sur l'existence d'un monde nouveau ne remontent guère qu'à un millier 
d'années, à l'époque des grandes migrations Scandinaves. Même dans la 
patrie de Christophe Colomb et d'Amerigo Vespucci aucun écrivain ne 
doute plus que l'Amérique du Nord n'ait été découverte par les Nor- 
mands; c'est d'ailleurs dans les régions boréales de l'Océan, où navi- 
guaient les Viking, que les voyages d'exploration et de conquête étaient le 
plus faciles, grâce au peu de largeur de l'espace qui sépare en ces parages 
l'Ancien Monde et le Nouveau. Il est vrai que depuis les temps du Mar- 
seillais Pythéas ces mers étaient fort redoutées, à cause de leur « poumon 
marin », c'est-à-dire de leurs épais brouillards s'avançant sur les eaux 
comme des murailles blanchâtres; on craignait aussi de pénétrer dans les 
« narines de la Terre », au milieu des écueils environnés de glaces et des 
banquises flottantes, dans ces eaux à demi solidifiées par des couches de 

1 Léon Metehnikoff, La Civilisation et les Grands Fleuves historiques. 

2 D'Avczac; — G. Gravier, Découverte de l'Amérique par les Normands; — Rafn, Antiquilales 
Americanse. 

xv. 2 



10 NOUVELLE GÉOGRAP1IIE UNIVERSELLE. 

neige non fondues qui donnèrent naissance à la légende d'un « océan Vis- 
queux », d'une « mer Collante » \ Des récits représentaient ces mers 
comme n'ayant aucune profondeur ou même comme de vastes marécages. 
La superstition peuplait de monstres ces espaces redoutés : on y voyait un 
Troldboten ou « Pays des Sorcières »; toutefois on croyait aussi que par 
delà tout ce monde des esprits se déroulait un rivage continu. Sur 
toutes les cartes inspirées par la géographie d'Homère, une étroite lisière 
de côtes entoure le « fleuve Océan 2 ». 

D'ailleurs, quelle que soit la terre désignée par les anciens sous le nom 
d'ultima Thule, l'Islande ou le groupe des Fàrôér, il est certain que ce 
lieu d'étape depuis longtemps connu était un point de départ naturel pour 
la découverte du continent occidental. A la fin du huitième siècle, 
lorsque les papas irlandais s'établirent en Islande, suivis dès le siècle 
suivant par le Scandinave Gardas, qui lui donna le nom d' « île de Glace » 
encore employé de nos jours, les deux tiers de l'Atlantique boréal étaient 
déjà franchis et les marins normands possédaient en outre dans les 
parages européens des stations intermédiaires, les Shetland, les Orcades, 
les Fàrôer. Par le fait seul de la navigation entre ces diverses îles, la décou- 
verte fortuite du Groenland, à la suite de tempêtes ou par les courants de 
dérive, devenait inévitable. Dès l'année 977, Gunnbjôrn apercevait au loin 
les cimes neigeuses d'une terre occidentale et donnait son nom à quelques 
rochers avancés de la côte du Nouveau Monde. Cinq années après, Erik 
« le Rouge », meurtrier banni d'Islande, se dirigeait vers ces montagnes 
lointaines de Mid-Jokul ou des « monts d'Entre-Glaces », puis, lors d'un 
voyage suivant, se bâtissait une demeure fortifiée sur la côte de l'Occi- 
dent, au delà du Hvarf, ou pointe méridionale de la grande terre; c'est au 
bord du fjord d'Igaliko que se trouverait, réduite à quelques assises de 
pierre, cette maison de Brattahlida, bâtie il y a plus de neuf siècles à 
l'ouest de l'Atlantique ; toutefois on n'a pu identifier exactement les 
ruines". Depuis l'arrivée d'Erik, le Groenland a toujours eu des habitants 
d'origine européenne, et des relations directes ont eu lieu à diverses 
époques entre les colonies Scandinaves de l'ouest et la mère patrie; 
même les fidèles de l'évèché groenlandais étaient les tributaires de Rome 
et les annales ecclésiastiques racontent que des chargements de fourrures, 
de fanons, d'ivoire de morse étaient expédiés régulièrement en Europe 
pour acquitter la dîme et le « denier de Saint-Pierre » : on prêcha les 

4 Adam de Brème; — Petermann's Mittheilungen, 1869. 

- Alex, de Humboldf, Examen critique de l'Histoire de la Géographie du Nouveau Continent. 

3 E. Nordenskiôld, Seconde expédition suédoise au Groenland, trad. par Ch. Rabot. 



NAVIGATIONS DES NORMANDS AU NORD DE L'AMÉRIQUE. 



11 



croisades dans ce pays des "laces 1 . Encore après la prise de possession des 
Antilles et de la Côte-Ferme par les Espagnols, l'évèché normand de Gardar 
se maintenait dans le Groenland ; toutefois les rapports étaient devenus de 
plus en plus rares pendant le cours des siècles entre les deux côtés de 
l'Atlantique boréal. Dans les premiers temps qui suivirent la découverte, 
les Normands étaient encore dans toute leur ferveur d'aventures comme 
marins et guerriers : impatients du joug, les jeunes s'élançaient vers la 
mer pour fuir la tyrannie des seigneurs et conquérir à leur tour des 

N'° 1. — DÉCOUVERTES DES NORMANDS DANS LK NOUVEAU MONDE. 



,PÛ" Ouest de Paris 







5 v~- ,ûg'nnbj9'-n^ikar(?) 

\ 

, ^Ûesterbyfid 







ty/r/tna marinât /&/*&/ 

7o° 



Uuest de breenwich 



C Perron 



1 60000 000 



seigneuries sur les rives lointaines; mais en 1261 le Groenland tomba sous 
la dépendance politique directe du roi de Norvège : le commerce devint 
un monopole royal; en conséquence les expéditions se firent de plus en 
plus rares à travers l'Atlantique, et l'on finit même en Danemark et en 
Norvège par négliger complètement ces colonies d'outre-mer conquises par 
les ancêtres. 

Le Groenland méridional n'avait pas été la seule région du Nouveau 
Monde découverte par les Normands. Des navigateurs longèrent la côte occi- 
dentale de la grande île jusqu'au delà du 72 e degré de latitude, aux points 
où se trouvent les habitations humaines les plus rapprochées du pôle ; mais 



1 P. Riant, Expéditions et pèlerinages des Scandinaves ; — Gravier, ouvrage cité. 



12 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

c'est principalement au sud du Groenland (pie se firent leurs découvertes. 
Même avant Tan mille, un marin qui cinglait vers le Groenland, Bjarn 
Heriulfson, s'était dirigé trop au sud, et des collines couvertes de forets, 
appartenant probablement au continent américain, lui étaient apparues 
dans le lointain : mais il ne tenta point d'aborder. Un des fils d'Erik le 
Rouge, Leif, le suivit dans ces parages : il découvrit d'abord une « terre 
pierreuse » ou Hellu-land, désolée, entourée de glaces, qu'il faut proba- 
blement identifier avec la côte du Labrador, quoique les érudits Scandi- 
naves y reconnaissent pour la plupart l'île de Terre-Neuve; puis il poussa 
plus avant, jusqu'à une autre rive, celle-ci boisée, qu'il appela Markland. 
Faut-il y voir, avec Rafn, Kohi, d'Avezac, la côte de l'Acadie ou Nouvelle- 
Ecosse? Cette hypothèse a été communément adoptée et c'est dans le 
Rhode-island actuel, entre les 41 e et 42 e degrés de latitude septentrionale, 
que les commentateurs des sagas normandes placent d'ordinaire le Vinland 
ou « Pays du Vin », découvert également par Leif à la fin de l'an mille; 
ils montrent même une « pierre écrite » située sur les bords de la rivière 
Taunton, dans le Massachusetts, en face du village de Dighton, et disent que 
les traits gravés sur le roc racontent la conquête du pays par l'Islandais 
Thorfin '. Toutefois il paraît certain qu'un passage des anciens récits relatif 
à la longueur du jour dans Vinland a été interprété par Rafn dans un sens 
trop favorable à l'importance des découvertes accomplies par ses compa- 
triotes. C'est donc vers la limite septentrionale de la zone des vignes sau- 
vages, c'est-à-dire en Acadie ou dans le Nouveau-Brunswick, où croît aussi 
le « blé sauvage » (zizania aquatica), mentionné dans la légende, qu'il 
faut placer le Vinland découvert par les anciens Normands 2 . 

Quoi qu'il en soit, les Scandinaves fondèrent sur la côte ferme du Nou- 
veau Monde des colonies régulières dont la légende embrasse une période 
de cent vingt à cent trente années. Après avoir pris possession du pays, 
en allumant de grands feux dont les rayons devaient porter au loin la nou- 
velle de leur venue, ils marquèrent à leur signe les arbres et les rochers, 
plantèrent leurs armes sur les promontoires et se construisirent des han- 
gars et des maisons fortifiées. Les sagas parlent de la naissance d'enfants 
dans ces colonies et racontent aussi les combats et les meurtres de guer- 
riers : parmi les vestiges d'anciennes constructions attribuées aux Scandi- 
naves on a trouvé des tombeaux. Comme les envahisseurs de toutes les 
nations d'Europe qui leur succédèrent, les pirates normands massacrèrent 

1 Rafn, Antiquitates Americanœ. 

2 G. Storrn, Studier over Vinlandsreisernt ! , Petermann's Mitleilungen, 1889, lleft I; — Ualibur- 
ton, Proceedinys of the R. Geographical Society, January 1885. 



DÉCOUVERTES AU NORD DE L'AMERIQUE. 13 

des indigènes pour le seul plaisir de répandre le sang : l'œuvre d'extermi- 
nation commença dès l'arrivée des blancs. D'ailleurs, les anciens récits, 
transmis de bouche en bouche, mêlent diversement la fable à la réalité et 
maint épisode n'a d'autre origine que l'amour du merveilleux. Une des 
terres du nord découvertes par les Vikinget rendues inhabitables par le froid 
porte le nom de Furdustrandir ou « Cote des Prodiges », à cause des 
étranges visions que suscitèrent devant eux les mauvais esprits. D'après la 
légende, les nouveaux venus n'auraient pas eu à combattre seulement les 
Skrallinger, — nom général sous lequel ils confondaient tous les indigènes 
des terres occidentales, Eskimaux et Peaux-Rouges, — mais ils se seraient 
également heurtés à des populations blanches ou « vêtues de blanc », à de 
prétendus Irlandais chrétiens vivant sur les côtes du sud, ou dans l'inté- 
rieur, vers l'ouest' : c'est le Hvitramannaland, le « Pays des Blancs », 
ou Irland itMikla, « la Grande Irlande ». D'antre part, si les sagas conser- 
vées jusqu'à nos jours renferment une large proportion de merveilleux, 
elles ne contiennent probablement qu'une faible partie de l'histoire réelle 
des Scandinaves en Amérique : peut-être la descendance de ces conqué- 
rants s'est-elle encore maintenue, en dehors du Groenland, dans les popu- 
lations du Nouveau Monde. 

Après les découvertes faites par des hommes du nord dans les parages du 
nord, c'est vers les régions chaudes et tempérées d'oulre-mer que les navi- 
gateurs de l'Europe méridionale devaient chercher des terres nouvelles. 
D'ailleurs la mémoire des premières expéditions ne fut jamais perdue en 
entier, ou plutôt elle se confondait avec des traditions diverses. De même 
que les Gallois et Irlandais, les Arabes racontaient l'histoire de leurs héros 
navigateurs, huit almagrurim ou « Frères Errants » qui avaient quitté en 
1 170 le port de Lisbonne en jurant de ne pas revenir avant d'avoir touché 
les îles lointaines d'outre-mer; d'autres « frères » ou compagnons, des 
Frisons embarqués à Brème, auraient peu après poussé jusqu'au Groen- 
land 2 ; puis, h la fin du quatorzième siècle, deux Vénitiens, les frères 
Zeni, avaient visité la même contrée, dite par eux « Engroneland », et les 
détails qu'ils donnent, ainsi que certains traits de leurs cartes, ne permet- 
tent guère de mettre leur voyage en doute". Enfin, un Polonais, Jean de 
Szkolno, fut envoyé directement au Groenland, en 1476, pour renouer les 
communications depuis si longtemps interrompues*. 

1 Béninois, La Découverte du Nouveau Monde par les Irlandais. 

2 J. Kohi, Petermann's Miltheilungen, 1869. 

3 Major, Journal of the R. Geographical Socieli/, 1873. 

4 Lelewi'l; — Kunstmann, Entdeckung Ameriha's. 



U NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

Certainement la rumeur de tous ces voyages s'était propagée de port en 
port, ainsi qu'en témoignent les cartes marines de cette époque, où des 
lignes de rivages, quoique tracées à l'aventure, étaient au moins justifiées 
par les légendes populaires. En outre, les découvertes récentes faites dans 
l'Atlantique au sud-ouest de l'Europe, Madère, les Canaries, les Açores, 
étaient plus ou moins confondues dans l'imagination des marins avec les 
traditions anciennes relatives aux « îles Fortunées », et avec les mythes 
chrétiens qui parlaient d'îles habitées par des saints. Tous ces archipels 
épars devaient faire surgir devant la pensée d'autres groupes d'îles plus 
lointains, d'autant plus que le flot apportait des plantes, des graines incon- 
nues, des bois étrangement taillés. On vit même, sur la grève de Flores, 
deux cadavres dont les traits ne ressemblaient nullement à ceux des Aço- 
riens. Une de ces terres errantes, « semblables à l'illusion du mirage », 
dit Colomb lui-même, était l'île de San Brandan, que l'on a poursuivie 
dans toutes les parties de l'Atlantique et jusque dans l'océan Indien; 
quant à l'île des « Sept Cités » ou Sete Cidades, colonisée par les 
fidèles des sept évêques légendaires que l'invasion des Maures chassa 
du Portugal, elle a fini par se localiser dans la plus grande des Açores, 
San Miguel, où se trouve maintenant la lagune ou « chaudière » des Sept 
Cités; Antilia, autre île sacrée, tantôt distincte, tantôt associée aux Sept 
Evèchés ou à San Brandan, ne cessa de se déplacer sur la rondeur ter- 
restre qu'après avoir donné son nom aux Antilles, les îles avancées du 
Nouveau Monde; enfin, au delà de l'île du Brésil (isola de Brazi) trouvée 
dans les Açores, où une montagne de Terceira porte encore l'appellation 
de monte Brazil, on continua de chercher la terre du verzin ou « bois de 
Braise », jusqu'à ce qu'on eut enfin découvert la vaste contrée de Santa 
Cruz, bientôt après désignée universellement sous le nom de Brésil'. Les 
cartes montraient, il est vrai, une île de Man Satanaxio 2 , dont le nom 
déformé était devenu « Main de Satanas » et que l'on disait être une « main 
noire » qui sortait de la mer pour saisir les vaisseaux et les entraîner dans 
l'abîme 7 '; mais, d'autre part, une mystérieuse statue équestre érigée en un 
roc dans l'île de Corvo montrait de son doigt la direction à suivre pour 
aller à la découverte du Nouveau Monde, et ce signe de la main, disent les 
indigènes, ne fut compris que par un seul homme, le grand Colomb 4 . 

D'ailleurs les mathématiciens cherchaient aussi à percer le mystère des 

1 Fr. Kunstmann, ouvrage cilé. 

2 Probablement Saint-Athanase. 

3 Chateaubriand, Voyage en Amérique. 

4 Ilumlmlrit ; — Navarrete: — L. Cordciro, etc. 



DÉCOUVERTE DE L'AMÉRIQUE 



15 



mers équatoriales en limitant sur la rondeur du globe l'espace compris 
entre les côtes occidentales de l'Ancien Monde et les rivages orientaux de 
la Chine. C'est ainsi que, dix-huit ans avant la découverte des « Indes occi- 
dentales » par Colomb, l'astronome florentin Toscanelli, sollicité par un 
personnage de la cour d'AITonso V, roi de Portugal, avait rédigé un 
mémoire nautique, d'après lequel la ville de Quinsay (Hangtcheou), la 
capitale du puissant empire de Gathay, se serait trouvée à 150 degrés seu- 
lement à l'ouest de Lisbonne : entre les deux, l'Atlantique et la mer dési- 
gnée aujourd'hui sous le nom de Pacifique étaient confondus en un 
seul océan. Au devant de la côte orientale de la Chine, le grand royaume 
insulaire de Zipangou diminuait encore cet espace d'au moins 25 degrés, 



N° 2. 



FORME DE L OCEAN, D APRES TOSCANELLI. MARTIN DEIIAIM ET CHRISTOPHE COLO.MD. 




car une fausse interprétation d'un passage de Marco Polo avait singulière- 
ment exagéré la largeur du détroit qui sépare la Chine et le Japon : les 
milles ou li chinois indiqués par l'auteur avaient été changés en milles 
italiens, et par cela même Zipangou avait été transportée h l'endroit où se 
trouve en réalité la Californie, ou même plus à l'est, sur l'emplacement 
des montagnes Rocheuses. Enfin, la carte de Toscanelli, perdue mainte- 
nant, mais sans doute peu différente de celle de Martin Behaim, qui existe 
encore, signalait l'île d'Antiglia comme point d'étape à moitié chemin 
de la traversée océanique, et les navigateurs pouvaient encore raccourcir la 
distance en prenant pour point de départ, comme le fit Colomb, l'une des 
Canaries occidentales. Ce n'est pas tout : les astronomes du temps n'étaient 
pas d'accord sur la dimension exacte du degré compris entre deux méri- 
diens, et, d'après la plupart d'entre eux, cet espace était notablement plus 



16 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

petit que ne l'avait déjà fixé Eratosthène dix-sept siècles auparavant. Une 
des principales autorités citées par Colomb pour justifier son audace était 
le livre apocryphe d'Esdras, d'après lequel la mer ne recouvrirait que la 
septième partie de la planète. On le voit, le vide immense de l'Océan entre 
l'Europe et l'Asie avait en grande partie disparu aux yeux des navigateurs 
et l'on peut s'expliquer ainsi la parole de Colomb : El mundo es poco! 
«La terre est petite! » Son heureuse ignorance lui permit de se lancer sur 
la route des Indes en « cherchant l'Orient par la voie de l'Occident » : il eût 
reculé sans doute s'il avait su que la distance précise de Lisbonne à Zipan- 
gou par la route de l'occident est d'environ 210 degrés de longitude, 
beaucoup plus de la moitié du pourtour terrestre : « la plus grande des 
erreurs, suivant l'expression de d'Anville, conduisit à plus grande des 
découvertes. » Toutefois l'événement n'eût été retardé que de peu, puis- 
que en l'année 1500 Alvarez Cabrai, suivant les traces de Gama vers les Indes 
orientales, rencontra inopinément sur sa route les côtes du Brésil. 

Si Colomb ne réussit pas dans l'entreprise qu'il avait rêvée, sa gloire 
n'en fut que plus éblouissante : il découvrit un monde inconnu, il prit, 
comme il le dit lui-même en racontant un songe, « les clefs des chaînes 
pesantes qui tenaient la mer emprisonnée » ; de la terre, plate jusqu'alors 
dans l'opinion des hommes, il fit définitivement un globe, et par cela même 
il inaugura l'ère moderne de l'histoire. Ses rivaux l'accablèrent d'outrages; 
on le traita de bavard, homem fallador 1 , « dont les paroles étaient vaincs » ; 
puis ses ennemis le traitèrent en rebelle et le ramenèrent captif à travers 
cet Océan qu'il avait franchi le premier. Mais après sa mort la réaction 
s'est produite : une tendance naturelle à l'esprit de l'homme a porté nombre 
d'écrivains à faire un hommage exclusif de la découverte au génie auda- 
cieux de Colomb, qui d'ailleurs était de premier ordre, ainsi que le prou- 
vèrent ses observations sur les vents, les courants, la déclinaison de la 
boussole, et la confiance avec laquelle il s'était lancé en plein inconnu, 
dans la « mer des Ténèbres ». Néanmoins, la part capitale que prit cet 
homme aux progrès de son temps n'autorise pas à le glorifier aux dépens 
de tant d'autres collaborateurs, ni surtout à célébrer en lui toutes les 
vertus, comme si les hautes qualités du cœur accompagnaient toujours 
l'ampleur de l'intelligence et les faveurs de la fortune. Parmi les navi- 
gateurs moins heureux on pourrait en citer peut-être d'égaux à Colomb 
par la science; on pourrait en citer aussi de supérieurs par le désintéres- 
sement. Mais dans ces œuvres collectives où des millions d'hommes con- 

1 Joâo de Barros, 1" décade, livre III; — Luciano Cordeiro, Découverte de l'Amérique. 



VOYAGES DE COLOMB. 17 

tribuent, consciemment ou non, au même résultat, il en est un auquel 
échoit le sort d'arriver au moment propice et d'accomplir l'acte décisif. 
Entre de nombreux concurrents, c'est Colomb dont le nom ;i résumé son 
époque, et l'année I 492 est désormais considérée comme le point de sépa- 
ration entre deux âges du genre humain. 

" L'arrivée des caravelles de Colomb dans une rade du Nouveau Monde 
ne parut d'abord rien changer à l'état politique et social des populations 
civilisées; d'autre part, des événements considérables, tels que la lin de 
l'empire d'Orient, les triomphes artistiques et littéraires de la Renaissance, 
l'invention de l'imprimerie, la circumnavigation de l'Afrique, sont aussi 
des faits d'importance capitale ayant contribué dans une large mesure à 
l'évolution qui mit un terme au moyen âge; mais parmi tous ces indices 
de la grande transformation il n'en est pas un dont la signification ait été 
plus précise et plus riche en promesses de changements décisifs que ne le 
fut l'heureuse navigation du marin génois. Désormais l'Ancien Monde, qui 
d'ailleurs n'était pas encore découvert en entier, ne constituait plus à lui 
seul l'ensemble de la Terre; la civilisation, qui, des premiers empires 
groupés vers le point de jonction des trois continents, Afrique, Asie et 
Europe, s'était propagée presque exclusivement dans le monde méditerranéen, 
puis de là vers les golfes et les parages boréaux de l'Atlantique, possédait 
maintenant pour théâtre la surface entière du globe; la masse des connais- 
sances, et par suite le domaine de la pensée, s'était accrue; l'histoire, jus- 
qu'alors fragmentaire, prenait un caractère universel ; les jours, non encore 
avenus, qui verront l'alliance de tous les peuples en une même humanité 
solidaire s'annonçaient déjà dans le lointain des âges. Telle est la cause, 
plus ou moins clairement comprise, qui, à la nouvelle de la grande décou- 
verte, remplit les esprits d'un joyeux émoi. La beauté, la riche végé- 
tation, le climat des terres récemment trouvées contribuèrent aussi pour 
une bonne part à mettre le grand événement de 1492 en lumière. Si les 
voyages des Normands dans le Groenland, le Markland, le Vinland ont été 
oubliés par tous autres que par les savants, tandis que la première vue des 
Antilles est restée dans la mémoire des nations comme la seule vraie 
découverte du Nouveau Monde, ne faut-il pas l'attribuer dans une cer- 
taine mesure au beau ciel des tropiques? En comparaison des îles mer- 
veilleuses du Midi, qu'étaient les terres glacées du cercle polaire et les 
rochers du Nord, revêtus de neiges, environnés de brumes? 

Les premières explorations de Colomb n'atteignirent pas la terre ferme 
du Monde Nouveau. Le premier îlot que virent les Européens en I 402, 
après trente-quatre jours de traversée depuis Gomera, l'une des Canaries. 



XV. 



18 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



n'est qu'un plateau coralligène dont le nom indigène, Guanahani ou 
Guanahanin 1 , fut changé en celui de San Salvador par les navigateurs 
« sauvés » des eaux, et <{iie les marins ont baptisé de nouveau, soit 
Great Turk-island ', soit Gat-island 3 , Mayaguana 4 ou probablement Watling- 
island % car on ne sait pas encore avec une certitude absolue quelle est la 
terre où Colomb posa le pied après la mémorable traversée. Quoi qu'il en 
soit, il découvrit ensuite plusieurs autres îles de la rangée de Bahama, puis 
visita une grande partie de la côte septentrionale de Cuba, et les havres du 



PREMIERES ANTILLES DÉCOUVERTES I>AR COLOMB. 




/ jest oe ra 



Par, S 







7u/-/t -/s/ana/ 



21 



I : 001) 000 



nord d'Haïti, appelée désormais Espanola ou « Petite Espagne » durant les 
siècles de la domination castillane. Mais, d'après Colomb, Espanola n'était 
autre que l'île de Zipangou, c'est-à-dire le Japon, et Cuba devait être con- 
sidérée comme une péninsule du Cathay ou de la Chine; dans le cours de 
son voyage, l'amiral se préparait à remettre au grand khan de Tarlarie les 
lettres d'amitié et d'exhortation à se convertir que lui avaient remis les 
époux souverains d'Espagne. Peut-être quelques doutes s'étaient-ils mani- 
festés dans son équipage : aussi fit-il constater son arrivée sur la terre 

1 Lettres de Colomb à Luis de Santangel et à Sanchez; —H. Harrisse, Notes on Columbus. 
- Fr. de Navarrete ; — (Jiblis, Neio York hislorical Society. 

3 Alexandre de lluinlmldf ; — Washington Iiving. 

4 Ad. de Varnhagen, La Verdadera Guanahani de Colon. 

8 J. lî. Munoz, Historia del Nuevo Mundo; — Bêcher, The Landjall of Columbus; — Major. 
Journal of the R. Geographical Society, 1871. 



VOYAGES DE COLOMB. J<) 

d'Asie par un document officiel menaçant tout contradicteur d'une forte 
amende, de l'amputation de la langue el de la peine du fouet 1 . Satisfait 
d'avoir atteint cette cote de l'Asie qu'il s'était promis de toucher, et 
d'avoir trouvé dans Espanola de l'or et des esclaves, Colomb n'essaya pas 
de pousser plus avant dans la direction de l'ouest. Même dans son voyage 
de l'année suivante il se contenta de revoir les deux grandes îles et de 
reconnaître la Jamaïque, Puerto-Rico, ainsi que la traînée septentrionale 
des petites Antilles. C'est en son troisième voyage seulement, six années 
après la découverte de sa première île, que Colomb atteignit enfin la 
« Côte Ferme » au delta de l'Orénoque et à la péninsule de Paria : il 
avait mis le cap au sud d'après les conseils du juif Moïse Jacob Ferrer, qui 
lui faisait espérer de plus riches trouvailles d'or et de pierres précieuses. 
sous une latitude plus méridionale 2 , « où les hommes ont la peau noire ». 
Bien que l'abondance des eaux versées par le fleuve lui eût fait conclure 
justement que l'Orénoque est alimenté par un très vaste bassin continen- 
tal, Colomb ne s'attarda pas à longer les côtes découvertes; il se hâta vers 
Espanola, attiré par les mines d'or, qui devaient lui fournir assez de 
richesses pour lever « une armée de 4000 cavaliers et de 50000 fantas- 
sins et délivrer le saint sépulcre ». Le premier Européen qui visita le Nou- 
veau Monde, il fut aussi le premier planteur qui asservit les indigènes et 
les fit périr à son service. Mais il eut des rivaux dans cette œuvre fatale, 
et ce sont les rivalités d'autres concessionnaires de mines et d'Indiens qui 
finirent par amener la révolte, les guerres intestines, et finalement le rap- 
pel de Colomb. C'est alors que, vieux et malade, il fut ignominieusement 
chargé de chaînes et ramené en Espagne. 

Avant son troisième voyage, le découvreur du Nouveau Monde avait 
obtenu que le monopole de l'exploration fût conservé à sa personne et à sa 
descendance 3 , et toutes expéditions indépendantes avaient été interdites, 
si ce n'est de Cadiz et sous des conditions onéreuses d'enregistrement. 
Toutefois cette loi ne fut point exécutée, et même plusieurs voyages inter- 
lopes auraient eu lieu pour éviter de payer des droits au fisc 4 sur les 
trouvailles de mines. Du temps même où Colomb gouvernait Espanola, 
deux bâtiments, sous la conduite de son ennemi Hojeda et des deux fameux 
pilotes Juan de la Cosa et Amerigo Vespucci, abordaient secrètement sur 
les côtes de l'île et repartaient sans avoir attendu la visite de l'amiral. Ces 

1 Nararrete; — Humboldt; — Oscar Peschel ; — H. Harrisse, Noies on Columbus. 

- Nayarrete, Collection de los Viajes y Descubrimientos que hicieron por mar Ion Espanolcs 

r> Herrera, Indias Occidentales: — 0. Peschel, ouvrage cité. 

4 AI. de Humboldt, Histoire de lu Géographie du Nouveau Continent. 



20 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

navigateurs avaient également vu la Côte Ferme et sur une longueur de 
rivages bien supérieure à celle qu'avait suivie Colomb, des plages basses de 
Surinam jusqu'au cabo delà Vêla, extrémité septentrionale de la pénin- 
sule des Goajiros, entre les côtes du Venezuela et de la Nouvelle-Grenade. 
Dans la même année 1499, mais avant Hojeda, Peralonso Nitio et Guerra 
avaient reconnu une partie des terres de Cumana. En 1500, Bastidas de 
Sevilla terminait l'exploration première de tous les parages méridionaux de 
la mer des Caraïbes jusqu'au golf» 1 d'Uraba, tandis que, se dirigeant en sens 
inverse, le long des cotes orientales du continent, Viccnte Pinzon suivait le 
littoral au delà du musoir oriental de Sào-Roque, vers l'endroit de la côte 
où se trouve de nos jours la cité de Pernambuco, puis à son retour navi- 
guait sur la « mer Douce » que forme à son embouchure le fleuve des Ama- 
zones. Diego Lepe visitait les mêmes parages quelques semaines après, et 
c'est dans la même année, en 1500, que les treize navires portugais com- 
mandés par Alvarez Cabrai abordaient à l'île présumée de Santa Cruz, 
qui était en réalité la côte ferme du Brésil, dans la partie méridionale de 
la province actuelle de Baliia. Enfin l'année suivante, Amerigo Vespucci, 
devenu pilote d'une flottille portugaise, poussait plus avant vers le sud, et 
reconnaissait tout le littoral du Brésil jusqu'à la baie de Cananea, dans la 
zone tempérée du sud. De là il se serait dirigé au sud-est sans voir de terre, 
si ce n'est un rivage lointain, vers le 52 e degré de latitude : New-Georgia 
est l'île de l'Atlantique austral dont la position répond le mieux à cette 
indication du grand navigateur. 

Ainsi une énorme étendue de côtes, sur un espace d'environ 10 000 kilo- 
mètres, s'était révélée aux marins d'Europe depuis que Colomb avait 
pénétré dans la « bouche du Serpent » et reconnu le delta de l'Orénoque. 
Il voylut se couvrir d'une nouvelle gloire et terminer sa carrière par la 
découverte d'un passage menant vers les Indes proprement dites : en prévi- 
sion de ses rencontres, il prit même avec lui un interprète arabe. Il attei- 
gnit d'abord la côte du Honduras et, croyant que celle terre n'était autre 
que la Cbersonèse d'Or de Ptolémée, c'est-à-dire la péninsule méridionale 
de l'Indo-Chine, il en longea la rive dans la direction du sud, afin d'en 
contourner l'extrémité. Il ne l'atteignit point, puisque l'isthme du Nou- 
veau Monde est continu; mais, arrivé dans le voisinage des îles de Chiriqui, 
là où la langue de terre est déjà devenue fort étroite, il apprit qu'un 
autre Océan roule ses flots à une petite distance au sud et il s'imagina 
n'être plus qu'à « dix journées de navigation du Gange ». Cependant il 
chercha vainement le passage et dut rebrousser chemin après avoir dépassé 
le cap San Blas, dans le voisinage immédiat de l'endroit où l'on espère 



VOYAGES DE COLOMB ET DE SES CONTEMPORAINS. 



21 



creuser un jour ce détroit qu'il voulait découvrir. De la côte de Veragua, 
où il essaya vainemenl de fonder une ville pour l'exploitation des mines 
d'or, il reprit sa roule vers l'Europe, où il arriva en 1504, après avoir 
essuyé de nombreux dangers et contretemps. Il expirait deux années après. 
L'exploration de la cote orientale de l'Amérique du Nord avail commencé 
même avanl que la côte ferme du continent méridional eût élé reconnue 
par Colomb. En 1494, un autre navigateur, également génois 1 , Gaboto ou 



N° 4. — VOYAGES DE COLOMB. 




Uuest de u 



reen wrcr 



C Pe 



Voyages antérieurs ;'i la découverte de l'Amérique, 

1 ■ on non duo 



Cahot, avait retrouvé les rivages déjà visités par les Scandinaves. Cet 
homme, l'un des meilleurs pilotes de son temps, s'était fait naturaliser 
citoyen de Venise, puis s'était transporté à Bristol avec toute sa famille. 
Quoique son nom ne soit pas indiqué, on sait que dès l'année 1 .{NO le 
« plus habile marinier qu'il y eût alors dans toute l'Angleterre » était parti 
de Bristol pour aller dans l'Océan à la recherche de l'île du Brésil et 
qu'il était rentré deux mois après dans un port d'Irlande sans avoir trouve 
Hle désirée. 11 est probable, pense d'Avezac, que ce pilote était Cahot 



1 D'Avezac, Bulletin de la Société de Géographie, octobre 18G9. 



•22 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

lui-même. En 1491, puis en 1492, en 1495, Cabot tente de nouvelles 
expéditions dans les mers occidentales, et cntin, au mois de juin 1494, 
il découvre une « Première terre vue » et une autre terre voisine, ainsi 
qu'en témoigne expressément une carte dressée par son fds Sébastien 
Cabot, cinquante ans plus lard. Quelle fut cette Prima ristal On avait 
pensé d'abord la retrouver dans le promontoire de Bona Visla, qui se 
trouve au nord de la baie de Trinité, sur la côte sud-orientale de Terre- 
Neuve; mais d'après la carte de Sébastien, qui doit faire foi, la 
pointe nord-orientale de l'île Cap-Breton fut. signalée la première, et les 
navigateurs passèrent ensuite entre la terre continentale qui porte au- 
jourd'hui le nom de Nova Scotia et l'île du Prince Edward 1 . En 1497, Cabot 
recommence les « navigations terre-neuviennes » et longe la terre ferme 
sur un espace d'environ trois cents lieues, en laissant de dislance en dis- 
tance sur les promontoires une grande croix avec les bannières anglaise et 
vénitienne. L'année suivante, Sébastien Cabot part seul et remonte la côte 
continentale vers le nord, jusque vers le 56° ou 58 e degré, c'est-à-dire 
jusqu'au Labrador septentrional, puis il redescend au sud vers le travers 
des plages de la Virginie actuelle, peut-être même de la Floride. Ainsi la 
côte américaine était, avant la fin du quinzième siècle, connue dans ses 
grands traits, sur un espace de plus de 2000 kilomètres. Des marins an- 
glais continuèrent à visiter ces côtes 2 : on cite des voyages qui s'accom- 
plirent en 1501 et 1504. 

De leur côté, les Portugais, depuis longtemps établis dans l'archipel des 
Açores, au centre de l'Atlantique, devaient aussi chercher à prendre leur 
part dans l'œuvre de découverte de cette partie du Nouveau Monde. Déjà en 
1404, Joào Vaz Cortereal, gouverneur de Terceira, aurait visité une « terre 
des Morues », terra do Bacalhao, l'Islande ou Terre-Neuve". En 1500, son 
fils Gaspar s'embarque également à Terceira pour se diriger vers les pa- 
rages du nord, où il prétend découvrir une « Terre Verte » ; mais ce nom 
même, donné à une contrée d'aussi formidable aspect que le Groenland, 
est une preuve que les anciennes navigations normandes n'étaient point 
ignorées de tous les marins et qu'elles servaient à les guider dans leurs 
recherches. L'année suivante, Gaspar Cortereal abordait à Terre-Neuve, 
parcourait ses riches bancs de poisson, et, suivant la côte du Labrador, 
poussait aussi loin que le permirent les convois de glaces flottantes. Des 
écrivains ont émis l'opinion que le navigateur portugais avait essayé de 

1 l!;illon and Harvey, Kew(buii(Ilaii(l. 

2 (Biddle), .4 Memoir on Sébastian Cabot. 

3 Luciano Cordeiro, De la Découverte de V Amérique, 



'Illlll 




u _z 



O O 

a -a. 






VOYAGEURS DE L'ÉPOQUE COLOMBIENNE. 25 

pénétrer dans les détroits du nord afin de découvrir le « passage du Nord- 
Ouest » autour do l'Amérique septentrionale; mais le fait n'est pas pro- 
bable : toutes ces cotes étaient désignées alors comme appartenant à la 
« Tartarie ». Les Portugais donnèrent à ces régions boréales le nom collec- 
tif de pays « dos Cortereaes », d'après Gasparet son frère Miguel, qui tons 
les deux périrent dans les eaux américaines. Pour les marins, qui com- 
mençaient à venir en foule, adirés par les abondantes pêcheries, l'appel- 
lation commune était celle de Bacalhaos (Bacallaos) ou des « Morues ». 

Est-ce alors, ou à une époque déjà bien antérieure, que des pêcheurs 
bretons ou basques donnèrent à l'île de Cap-Breton le nom qu'elle porte 
encore, soit en souvenir de la patrie armoricaine, soit plutôt en l'honneur 
de la ville située alors sur la bouche de l'Adour? Aucun document ne le 
prouve, mais les traditions sont unanimes pour attribuer aux Basques de 
Saint-Sébastien, de Pasages, de Zarauz, de Ciboure et Saint-Jean de Luz, 
de Cap-Breton, grands pécheurs de baleines, la découverte de ces terres 
lointaines des « Morues »' : on cite même le nom d'un Navarrais, Juan 
de Echaide, qui aurait devancé dans ces parages tous les autres naviga- 
teurs d'Europe. Toutefois le nom euskara de bacallau est d'origine néerlan- 
daise, et ce mot, sous la forme kabcljau, se trouve déjà dans le langage 
des marins du nord au treizième siècle 2 . A la même époque, les Français 
commerçaient aussi avec la côte du Brésil : en 1504, le navire du sire de 
Gonneville, que les historiens du siècle dernier croyaient avoir découvert 
l'Australie ou quelque terre de la zone antarctique, n'avait pas dépassé la 
baie de Santa Catharina, d'où il avait longé la côte au nord vers Bahia : 
« d'empuis aulcunes années en çà, » dit le récit du temps, des navires 
de Dieppe, Saint-Malo et autres ports avaient également visité ces parages'. 

Ainsi, dans cette année 1504, qui vit Colomb quitter le Nouveau Monde 
pour ne plus y revenir, la côte orientale des deux continents était connue 
dans sa plus grande longueur, tandis que la mer des Antilles, la première 
visitée, n'était explorée que dans sa partie méridionale. Même vingt-cinq 
années se passèrent après la découverte des Bahama par Colomb sans que 
des navires espagnols pénétrassent dans le golfe du Mexique, si ce n'est en 
contournant l'île de Cuba : c'est que pour les nouveaux venus il ne s'agissait 
point de faire une exploration méthodique des rivages du Nouveau Monde, 
mais seulement de trouver des mers abondantes en perles, ou des terres 
riches en or et en esclaves. En 1508, Vicente Pinzon longea les côtes du 

1 Pierre Margry, Les Navigations françaises; — Duro, Arca de Noc. 

- 0. Peschel, ouvrage cité; — Hugo Schuchardt, Notes manuscrites. 

5 D'Avezac, Annales des Voyages, juillet 18GU ; — Margry, ouvrage cité. 



26 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



Honduras jusqu'à Belize, et cinq ans plus lard Ponce de Léon et son 
|)ilole Maininos, s'approchant du golfe par une autre voie, à l'ouest des 
Bahama, trouveront la péninsule de Floride, qu'ils longèrent au nord 
jusqu'à la haie de Saint-Augustine, puis au sud jusqu'au cap Florida et à 
la chaîne dos Cayos ou « Récifs ». Ce qu'ils cherchaient dans ce voyage 
c'était plus que de l'or, c'était la merveilleuse « fontaine do Jouvence » qui 

N" 5. — COTES DE L 'AMÉRIQUE DÉCOUVERTES A LÉPOQUE COLOMBIENNE. 



Ouest de Pari 




Lwest de bf~een 



C.Perror» 



Cf. Christophe Co/omb 
I : on ono nim 



rond aux vieillards la force et la beauté. Los prodigieuses découvertes faites 
dans los dernières années avaient comme enivré les hommes : tout leur 
paraissait possible; les mythes dont on leur avait parlé dans leur enfance 
semblaient à demi réalisés. Colomb voguant dans les eaux marines mêlées 
à l'Orénoque prétendait avoir vu le fleuve qui descend du « Paradis ter- 
restre » ; à son imitation, Ponce de Léon cherchait l'eau qui donne la jeu- 
nesse et l'éternelle santé. Mais dans toutes les îles, même dans Bimini, que 



EXPLORATION DES RIYA6ES DU NOUVEAU MONDE. Tt 

l'on disait épancher la source sacrée, il ne trouva que dos eaux calcaires 
on saumâtres; les expéditions que dirigèrent plus lard Pamphilo de Nar- 
vaez, puis Fernando de Soto et Moscoso, en vue des trésors d'or et d'ar- 
gent, ne furent pas plus heureuses. Un des compagnons de Narvaez, Àlvar 
Nunez, dit Gabeza de Vaca ou « Tête de Vache », atteignit Guliacan, au 
Mexique, après huit années de séjour parmi les sauvages. 

Dans l'année même où les Espagnols découvraient les côtes de la Floride, 
un événement capital s'accomplissait dans l'histoire de la géographie : 
Nunez de Bal boa, qui, depuis plusieurs années déjà, avait, comme Colomb, 
entendu parler de la mer voisine, franchissait l'isthme de Darien, et du 
haut d'une colline apercevait à ses pieds le golfe de San Miguel et l'étendue 
de l'océan Pacifique. Transporté de joie, il s'élança vers la rive, puis dans 
l'eau jusqu'à mi-corps, armé de son bouclier et de son épée, et prit posses- 
sion de l'Océan au nom du roi d'Espagne. Toutefois deux années se pas- 
sèrent avant qu'un établissement européen se fondât sur la rive du Paci- 
fique, près des pêcheries perlières de Panama, et c'est en 1517 qu'Espinosa 
construisit le premier navire et vogua sur ces eaux vierges, de l'île des 
Perles à la baie de Nicoya. Le nom de « mer du Sud » que Balboa donna au 
Pacifique et que les marins emploient encore pour les parages océaniens, 
provient de l'orientation de l'isthme de Darien dans le sens de l'ouest à 
l'est. Pour Balboa, la mer des Caraïbes était la mar del Norte et les 
golfes découverts par lui appartenaient à la mar del Sur. On chercha 
longtemps le détroit qui devait les unir : en 1525, Charles-Quint manda à 
Cortez de faire diligence pour trouver ce canal entre les deux mers qui 
avait échappé à Colomb. 

Un traitant d'esclaves, Hernandez de Cordova, en route pour aller voler 
des hommes sur la cote de Honduras, fut le navigateur qui découvrit, en 
1517, la rive septentrionale du Yucatan et rencontra les premières popu- 
lations civilisées du Nouveau Monde. L'année suivante, Juan de Grijalva, 
guidé par Alaminos, le meilleur pilote du temps, poussait plus avant vers 
l'ouest et le nord et longeait la côte du Mexique jusqu'à la rivière Jatalpa. 
La renommée des trésors du Mexique se répandit aussitôt dans toutes les 
Antilles espagnoles, et de toutes parts accoururent les navigateurs et les 
conquérants. Bientôt Cortez eut remplacé Montezuma comme maître de 
l'empire, et les explorations, qui ne s'étaient guère faites que sur les 
rivages, commencèrent à tracer leur réseau dans l'intérieur du continent; 
la forme du plateau d'Anahuac se dessina sur les cartes entre la courbe 
régulière du golfe oriental et la côte rectiligne de l'ouest, baignée par 
l'océan Pacifique. 



'28 NOUVELLE GKOGRAPUIE UNIVERSELLE. 

Mais quoique la « mer du Sud » fût connue et que des navires espa- 
gnols s'y fussent aventurés déjà, c'esi en vain que l'on avait jusqu'alors 
cherché le passage de l'un à l'autre Océan. En 1509, Yicente Pinzon et Diaz 
de Solis avaient poussé jusqu'au vaste estuaire du rio de la Plata et peut- 
être même au delà. Six années après, Diaz de Solis avait été chargé de 
contourner tout le continent américain jusqu'aux parages découverts par 
Balboa, mais il fut tué par les indigènes sur les bords de ce fleuve la 
Plata qu'il croyait offrir le passage désiré, et c'est à Magalhâes qu'échut 
son héritage. Les géographes du temps faisaient remarquer avec juste rai- 
son que la côte de l'Amérique méridionale recule graduellement vers 
l'ouest sous les latitudes australes, de même que le littoral africain recule 
vers l'est 1 , et ils en concluaient que le Nouveau Monde se terminait en 
pointe comme le Monde Ancien, qu'il avait aussi son « cap de Bonne- 
Espérance ». Mais l'Amérique pénètre beaucoup plus avant dans les mers 
froides que le musoir de l'Afrique, et pour arriver jusqu'au cap des « Onze 
mille Vierges » et s'engager dans l'âpre série de fjords qui découpe la 
péninsule extrême du continent, il fallut l'indomptable énergie, la volonté 
presque surhumaine de Magalhâes. Les deux grands navigateurs qui don- 
nèrent à l'Espagne le premier rang dans l'histoire des découvertes, Colomb 
et Magalhâes, étaient également des étrangers, le premier Italien, le second 
Portugais. S'il est permis de comparer ces deux hommes, Magalhâes est 
celui qui a fait le plus. L'œuvre accomplie par lui est sans égale parmi 
toutes les explorations géographiques. Non seulement le héros trouva le 
passage océanique de l'une à l'autre mer, il entoura le premier la boule 
terrestre par le sillage de son vaisseau ; il « souleva la Terre des épaules 
d'Atlas et la lit librement tournoyer dans l'éther 2 . » 

Bien que le détroit de Magalhâes ait été nommé la « voie espagnole » par 
contraste avec la « voie portugaise » qui contournait l'Afrique, les marins 
espagnols ne firent guère usage de ce chemin ouvert entre les deux Océans; 
cependant, en 1526, un navire de l'escadre de Loaysa, chassé parla tem- 
pête après avoir franchi le détroit, dut rebrousser chemin vers la côte 
d'Amérique et atteignit un port mexicain voisin de Tehuantepec ; mais, 
pendant cette traversée, le navire, commandé par Guevara, n'avait pas vu 
les côtes occidentales du continent du sud. C'est par la voie de l'isthme 
que se firent les découvertes du littoral. En 1522, Andagoya longea la côte 
au sud jusqu'à la rivière Biru, faible cours d'eau dont le nom ne se 
retrouve pas sur les cartes, niais qui prit soudain une grande importance 

1 J. Burney, Voyages in the South Sea. 

- J. ('•. Kohi, Geschichte der Entdeckung Amerikas. 



EXPLORATION DES RIVAGES DU NOUVEAU MONDE. 29 

aux yeux des chercheurs d'or, grâce aux récits que firent les indigènes sur 
les riches pays du sud. Deux ans après se fondait la fameuse « compagnie 
du Biru » ou « Pérou », entre Pizarro, Almagro, Hernando de Luque, qui 
devait aboutir en effet à la conquête de trésors immenses, mais aussi à 
l'extermination de populations entières et à l'asservissement de tous ceux 
qu'avaient épargnés le fer ouïe feu. Les limites du territoire exploré furenl 
celles des pays soumis : les Espagnols ne dépassèrent pas la rivière Maule 
dans la partie méridionale du Chili : c'est là, à la porte du pays des Arau- 
cans, que s'arrêta Gomez de Alvarado, l'un des lieutenants d'Almagro. Au 
delà, nul explorateur n'a fait encore directement le voyage par terre jus- 
qu'aux bords du détroit, le littoral ne fut reconnu que par mer, et pour 
la première fois, en 1540, par Alonzo de Camargo, qui cingla directement 
de Séville à Callao par le passage de Magalhâes. En 1570, Sarmiento 
accomplissait le même voyage en sens inverse; mais c'est à Cook que 
devait être réservée la gloire de faire la première circumnavigation com- 
plète du globe contrairement à la direction suivie par le grand naviga- 
teur portugais. Quant à la pointe extrême du Nouveau Monde, au sud de la 
Terre de Feu et de son archipel, il est possible qu'elle ait été déjà recon- 
nue en 1526 par un des compagnons de Loaysa; d'autres voyageurs, Drake, 
Sarmiento, constatèrent aussi l'insularité des terres qui limitent au sud le 
détroit ; en 1616, près d'un siècle après Magalhâes, le cap Hoorn fut doublé 
franchement par les deux Hollandais Lemaire et Schouten. 

Un port du Mexique, sur la côte du continent septentrional, avait été 
choisi par Cortez comme point de départ pour les flottilles du Pacifique; 
cependant l'exploration du littoral se fit de ce côté avec plus de lenteur. En 
1535, Grijalva aperçut les îles de Revillagigedo et la pointe méridionale de 
la péninsule californienne ; puis Cortez et d'autres navigateurs pénétrèrent 
dans le golfe de Californie ou « mer Vermeille » et tâtonnèrent le long des 
rivages; enfin, en 1542, Cabrillo atteignait le cap Mendocino, au nord du 
40 p degré de latitude. Pendant le même siècle les annales géographiques 
ne mentionnent qu'un autre voyage ayant touché plus au nord, celui de 
Drake, le pirate fameux : venu du large, il aborda vers le 45" degré et 
longea la côte californienne dans la direction du sud. Il est probable qu'une 
autre exploration maritime, longtemps contestée, a vraiment eu lieu, 
quoique nulle mention n'en soit faite dans les annales de Castille 1 : 
les détails donnés par le navigateur lui-même ne laissent guère place au 
doute. D'après ce marin, le Grec Apostolos Valerianos, qui prétendait 

1 Relation del Viaje hecho par las Galetas Sutil y Mejicana, 17'J2. 



.-o 



.NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



avoir servi sur une flottille espagnole sous le nom de Juan deFuca, une 
large échancrure s'ouvre dans la côte continentale « entre le 47" et le 
48 e degré de latitude nord' » et un détroit, abrité par une grande île, 

S° 0. — PARTIE 1IE L'AMÉRIQUE CONNUE A LA FIX DU SEIZIÈME SIÈCLE. 



0° Méridien de Pans 




1 • lanridii mm 



;ouo kil. 



C.Perrcn 



communique avec des voies maritimes ouvertes en divers sens, au nord- 
ouest, au nord-est, à l'est et au sud-est. Ce fjord existe réellement, mais 
ce n'est point, ainsi que l'imaginait Juan de Fuca, la « porte d'Anian » qui 



1 L'entrée du détroit de Juan de Fuca est un peu plus méridionale, d'une cinquantaine de kilo- 
mètres. 



EXPLORATION DES RIVAGES DU NOUVEAU MONDE. ."I 

permet de contourner la partie boréale de l'Amérique. Par une étrange 
destinée des noms, celle appellation d'Anian, peut-être celle que Marco 
Polo avait employée pour designer le royaume d'Annam dans l'Indo- 
Chine', en était venue, par l'ignorance des commentateurs, à signaler un 
chemin maritime au nord de l'Amérique : ainsi le nom Zipangou s'appli- 
quait à la fois au Japon et à l'île de Cuba. 

« C'est ici le chemin des Moluques, » dit une carte publiée par Sébastien 
Munster en 1542, en désignant soit un détroit marqué au nord-est de l'Amé- 
rique, soit peut-être un fleuve qui serait le Saint-Laurent. Les navigateurs 
ont mis trois siècles el demi à trouver ce « passage du Nord-Ouest » 
et jusqu'à maintenant aucun marin n'a pu contourner entièrement dans 
son navire le double continent d'Amérique : la découverte ne s'est faite 
que par itinéraires fragmentés. Précédé peut-être dans celle tentative par 
les Corlereal 2 , Sebastien Cabot se dirigea vers les mers arctiques du 
Nouveau Monde avec l'espoir de trouver le fameux passage vers la 
Chine, et poussa jusqu'au 07 e et demi degré de latitude septentrionale : 
devant lui, la mer était libre à l' ouest-nord-ouest et il croyait fermement 
à la possibilité de gagner la Chine par cette voie des mers polaires, trois 
fois plus courte que ne le serait celle d'un détroit de Panama; mais il 
dut rebrousser chemin à cause de la pusillanimité de son compagnon, 
sir Thomas Pert s . Est-ce par le détroit de Davis, ou par celui de 
Hndson, que s'étaient aventurés les deux navigateurs? D'après Biddle 
et les indications de la carte d'Ortelius, on peut croire qu'il s'aventura 
par le deuxième passage, découvert par lui longtemps avant les voyages 
de Frobisher et de Hudson. Plus d'un demi-siècle s'écoula avant qu'un 
autre navigateur suivît ses traces et tachât de reconnaître les rivages des 
mers qu'il avait parcourues. Les voyageurs qui lui succédèrent n'attei- 
gnirent pas les latitudes boréales. Estevan Cornez, l'un des compagnons 
déserteurs de Magalhàes, ne paraît pas avoir dépassé la baie de Fundy, 
dont le nom, sous sa forme anglaise, n'en est pas moins d'origine espa- 
gnole; Verrazano, Florentin qui visitait le littoral du Nouveau Monde par 
ordre de François I er , ne fit d'autre découverte importante que celle de 
l'entrée du Hudson, et le voyage du Portugais Alvarez dans le fleuve Saint- 
Laurent, en 1521, est considéré comme douteux. Jacques Cartier paraît 
avoir reconnu le premier, en 1535, la nature fluviale des eaux qui prolon- 

1 D'après Luciano Cordeiro (De la part des Portugais dans la découverte de l'Amérique), ce 
nom d'Anian serait dérivé de celui du navigateur portugais Eannes. 

2 Burney, Voyages in the Soutlt Sea. 

3 Ramusio, Navigatioui r Viaggi; — d'Avezac, mémoire cilé; — Biddle, ouvrage cité. 



32 NOUVELLE GÉOGRAPME UNIVERSELLE. 

geaient l'estuaire ouvert à l'ouest de Terre-Neuve, des îles et des îlots de 
l'Entrée. Son exploration doit sa haute valeur dans l'histoire de la géogra- 
phie à ce qu'elle a servi de point de départ aux voyages de découverte dans 
l'intérieur du continent, jusqu'aux bouches du Mississippi, aux montagnes 
Rocheuses et à l'océan Glacial. 

Les géographes du temps imaginaient une sorte de pondération dans la 
forme des diverses masses continentales. De même qu'ils croyaient à 
l'existence d'un monde austral balançant dans les régions océaniques du 
sud les terres de l'hémisphère septentrional, de même ils se figuraient 
qu'au détroit de Magalhàes, au sud du Nouveau Monde, devait correspondre 
un autre détroit dans le continent du nord, cette « porte d'Anian » que 
Juan de Fuca prétendait avoir parcourue dans son entier jusqu'à l'Atlan- 
tique. Bien plus, la forme effilée de l'Amérique du Sud leur paraissait 
devoir se reproduire dans l'Amérique du Nord, et l'on espérait que vois 
l'extrémité du Labrador un court passage permettait d'entrer directement 
de l'une dans l'autre mer. Des navigateurs anglais s'attribuèrent presque 
exclusivement, l'exploration de ces parages du nord. La voie « portugaise » 
par le cap de Bonne-Espérance, la voie « espagnole » par le détroit de 
Magalhàes, leur étaient fermées : il était naturel qu'ils cherchassent des 
voies « britanniques » au nord des continents. C'est ainsi que Willoughby 
et Chancellor tentèrent le passage du « Nord-Est » pour gagner la Chine en 
cinglant au nord de la Russie. De même, en 1570, Frobisher voulut forcer 
le passage du « Nord-Ouest », en reprenant la direction suivie par Sébastien 
Cahot. Après avoir pénétré au loin dans un chenal qu'il croyait séparer 
l'Amérique de l'Asie, il revint annoncer la nouvelle en Angleterre ; mais, en 
deux voyages subséquents, il ne dépassa pas la Meta Incognita ou la 
« Limite Inconnue », c'est-à-dire la péninsule de Kinguait, qui avait borné 
son horizon du côté de l'ouest. L'amour de l'or le détourna de plus âpres 
recherches : ayant découvert des pierres noires, que l'on supposait très 
ricins en métal, mais dont les chimistes essayèrent vainement d'extraire 
la substance précieuse, il n'emmena pas moins de quinze navires dans 
son expédition de 1578, pour les charger de ces blocs inutiles et con- 
struire des fortifications absurdes, défendant l'accès de ces mines aux 
nations étrangères; mais la situation du pays découvert par lui était telle- 
ment incertaine, qu'on le chercha longtemps dans la partie orientale du 
Groenland; on n'a même pu identifier encore les « pierres noires » qui 
donnèrent lieu à ces expéditions coûteuses 1 . En 1585, Davis reprit l'œuvre 

1 Winsor, America. 



PASSAGE DU NORD-OUEST. ■ 33 

d'exploration et pénétra fort avant dans le largo golfe qui s'étend à l'est 
de l'archipel Polaire et que, de son nom, après d'antres navigateurs, on 
appelle aujourd'hui « mer de Davis ». Il découvrit aussi dans les terres 
occidentales un fjord sinueux, le Northumherland-inlet, autre passage 
espéré vers les mers de Chine; mais, l'ayant parcouru en 1587, il dut 
reconnaître que là aussi des îles et des rochers arrêtent les flots de l'Atlan- 
tique. En 1610, le fameux pilote Hudson, alors au service de l'Angle- 
terre, crut être plus heureux : longeant la côte du Labrador, après Sébas- 
tien Cahot, il contourna en entier cette péninsule, puis, entre deux îlots, 
il aperçut la mer ouverte s'étendant devant lui au sud et au sud-ouest. 
Qu'était cette mer, sinon le Pacifique? Il s'y élança joyeusement et cingla 
dans la direction du sud; mais il ne devait point terminer son explora- 
tion : surpris par l'équipage en révolte, il fut déposé avec quelques com- 
pagnons dans un étroit canot et presque sans vivres. On ne sait où il 
périt. Au moins, en mourant, pouvait-il espérer avoir résolu le grand pro- 
blème géographique. 

D'autres navigateurs pénétrèrent après lui dans la mer qui porte son nom, 
« baie de Hudson » ; mais, si ce n'est au nord-est et au nord, on reconnut 
que ce vaste bassin est fermé de toutes parts, et finalement le pilote Baf- 
fin déclara en 1616 que tout espoir d'atteindre les mers de Chine par ce 
golfe devait être abandonné. C'est plus au nord, pensait-il, que devait 
s'ouvrir le détroit. Sous les ordres deBylot, il remonta donc vers le pôle par 
la mer de Davis, prolongée au nord-ouest par la mer actuelle de Baffin et 
s'avança même jusqu'à 77° 50', dans ce Smith-sound que nul navigateur 
ne devait voir après lui pendant deux siècles et demi, Deux larges ouver- 
tures se montrèrent à l'ouest : Jones-sound, encombré de glaces, et 
Lancaster-sound, où il pénétra prudemment. Mais à mesure qu'il avançait 
les glaces se fermaient deva-nt lui, il voyait les marées perdre en amplitude, 
et peu à peu l'espoir l'abandonna. Quand il revint en Angleterre, il pro- 
nonça son verdict : « Le passage du Nord-Ouest n'existe point. » On se le 
tint pour dit et les entreprises de recherche furent presque entièrement 
abandonnées. D'ailleurs la Compagnie de Hudson, qui se fonda en 1669 et 
à laquelle Charles II concéda d'immenses privilèges, possession, commerce, 
exploitation exclusive, veillait jalousement au maintien de son monopole : 
quelques marchands de Londres se trouvaient ainsi les maîtres, non seule- 
ment du littoral de la mer fermée, mais de toute l'Amérique boréale, et, 
pour se réserver le trafic des pelleteries, ils interdirent à tout rival l'ap- 
proche de leur domaine. Toute exploration du littoral fut défendue; toute 
découverte non autorisée se perdit dans les archives secrètes; de faux 



54 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

rapports sur les difficultés de la navigation furent répandus dans le 
public, afin d'assurer aux propriétaires la jouissance paisible de leur trafic: 
c'est même, disent les Canadiens, à cette influence posthume de la néfaste 
Compagnie que l'on peut attribuer en partie les préventions qui empêchent 
le peuplement des côtes méridionales de la baie de Hudson. 

Du moins, pendant ce dix-huitième siècle, où nulle découverte ne se fit 
dans la région nord-orientale de l'Amérique, la partie nord-occidentale 
du continent émergea-t-elle de l'obscurité, dont la grande période des 
navigations espagnoles ne l'avait pas tirée. D'autres compétiteurs, les 
Dusses, vinrent prendre leur part dans l'œuvre d'exploration et débu- 
tèrent par une découverte capitale, celle du détroit qui sépare les deux 
mondes : désormais l'Amérique ne pouvait plus être considérée comme 
une dépendance de la Chine et de la Tarlarie. En 1725, Dering con- 
tourna l'extrémité orientale de l'Asie par le détroit qui porte son nom, 
mais sans voir la cote d'Amérique, aperçue de loin par Gvozd'ev, cinq 
ans plus tard. Déjà cette terre orientale avait été signalée depuis long- 
temps par les Tchouktcbes aux Cosaques russes, qui l'appelaient d'avance 
Bolchaia ïeml'a ou la « Grande Terre » : du reste, des arbres flottés, des 
épaves de bois sculptés, des cétacés portant dans leur chair des harpons de 
forme étrange, attestaient l'existence de ce continent, et même les Cosaques 
avaient rencontré dans les campements tchouktcbes des hommes de cette 
terre éloignée. En 1741, Bering et Tchirikov atteignirent la côte améri- 
caine près de la courbe du littoral qui domine le Saint-Elié, puis, longeant 
la côte vers l'ouest, découvrirent la partie méridionale de l'Alaska et la 
rangée des îles Aléoutiennes. Après la mort de Bering, qui succomba dans 
l'île de son nom, d'autres marins hardis, pêcheurs, chasseurs et traitants, 
continuèrent l'exploration de la Grande Terre; mais la véritable forme de 
la côte ne fut relevée que lors du voyage de-Cook, en 1778. Il pénétra 
dans la mer de Bering par une brèche des Aléoutiennes, cingla d'un cap à 
l'autre à travers le détroit proprement dit, puis, longeant la côte américaine 
vers le nord-est, voulut tenter le passage des glaces pour aller directement 
en Angleterre; mais au cape Icy ou « cap Glacé », une banquise continue 
]ui ferma la route; une autre tentative ne lui réussit pas davantage. De ce 
côté, il ne devait être dépassé que pendant ce siècle. Lapérouse et Vancou- 
ver, qui lui succédèrent dans l'exploration des côtes nord-occidentales de 
l'Amérique, n'étudièrent que la partie du littoral située au sud de la corne 
d'Alaska. 

La traversée des glaces polaires pour la conquête de la voie du « Nord- 
Ouest » ne fut tentée de nouveau qu'après les guerres de l'Empire, mais 



EXPLORATION DES MERS POLAIRES. 7,b 

cette l'ois avec un caractère bien autrement noble que celui des premières 
explorations. Pour les Anglais, qui s'étaient chargés de cette mission, il ne 
s'agissait plus d'aller ramasser des cailloux aurifères, ni même de décou- 
vrir une voie commerciale plus courte entre l'Europe occidentale et la 
Chine, mais de continuer la délimitation géographique du Nouveau Monde, 
d'observer tous les phénomènes de la vie polaire, d'étudier les populations 
éparses dans ces contrées de la neige et du vent, d'accroître l'avoir intel- 
lectuel de l'humanité. En vue de cette grande œuvre, qui demandait toutes 
les hautes qualités, courage, persévérance, dévouement, on n'eût dû faire 
appel qu'aux meilleurs; cependant l'on commença par une injustice en 
repoussant Scoresby, qui aux yeux des gens officiels avait le tort de ne pas 
appartenir à la marine de l'État, mais que ses travaux antérieurs et l'opi- 
nion publique désignaient comme l'explorateur arctique par excellence. 
Malgré ce début fâcheux, l'histoire des navigations du « Nord-Ouest » 
témoigne de la valeur exceptionnelle des hommes employés à ces missions, 
comme savants ou comme marins. En prenant leur résolution, ils accep- 
taient d'avance, soit la putréfaction lente du scorbut, soit la suffocation 
dans une tempête de neige ou le broiement entre deux blocs de glace ; en 
outre, il leur fallait, pour ainsi dire, se plonger dans une mort anticipée, 
résolus à passer des années loin de la famille et du pays, sans nouvelles et 
sans possibilité de communications avec les amis, et peut-être à s'éteindre 
obscurément, à mourir de faim dans quelque prison de glace, sous l'im- 
mense obscurité de l'interminable nuit. Ces hommes, on les trouva par 
milliers pour les nombreuses expéditions polaires qui se sont succédé, et 
les annales de ces voyages prouvent que, durant la redoutable épreuve, 
les marins, à quelques exceptions près, restèrent fidèles à leur œuvre. 
Dans l'histoire de l'humanité, si pleine d'événements lugubres, de hontes 
et d'atrocités, le tableau des expéditions dans l'archipel Polaire du Nouveau 
Monde est peut-être celui qui montre l'homme sous son jour le plus ra- 
dieux. Le dix-neuvième siècle peut léguer cet exemple avec orgueil aux 
âges qui suivront. 

En 1818, John Ross reprit l'exploration précisément à l'endroit où Baffin 
l'avait abandonnée, deux cents années auparavant, dans le Lancaster- 
sound ; mais, comme Baffin, il crut pouvoir affirmer que ce canal, de même 
que tous les autres golfes de ces parages, était une impasse, fermée par des 
montagnes; ce fut son compagnon Parry qui, l'année suivante, eut l'hon- 
neur de passer à travers cette zone de nuages que Ross avait prise pour des 
rochers, et de pénétrer dans le détroit de Barrow, entre deux des grandes 
îles qu'on a depuis appelées de son nom, « archipel de Parry ». Il dépassa 



56 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

même la moitié de la distance qui sépare les deux issues de la mer Glaciale; 
mais, bloqué par les glaces, au sud de l'île Melville, il dut hiverner pen- 
dant neuf mois, puis, l'été suivant, après avoir longtemps erré entre 
les blocs et les banquises, reprendre le chemin de l'Angleterre, sans 
rencontrer les explorateurs qu'on avait envoyés au-devant de lui par terre 
sur les rives de la mer Glaciale, Franklin, Hood, Richardson. En 1821, 
il voulut tenter le passage par une autre voie, celle des canaux qui s'ou- 
vrent au nord de la baie de Hudson, et grâce aux indications que lui don- 
nèrent les Eskimaux, même à une carte que lui dressa une femme de la 
tribu, il put reconnaître à pied, pendant une longue captivité d'hiver, un 
étroit passage, Fury and Ilecla-strait, qui va rejoindre le dédale des mers 
ramifiées dans l'archipel Polaire. Enfin, dans une autre campagne, il 
pénétra dans le Regent-inlet, branche méridionale du Lancaster-sound et 
fraya la voie à son ancien chef, John Ross, qui ne passa pas moins de quatre 
hivers dans ces mers glacées et ne put échapper qu'en construisant deux 
canots avec l'épave d'un navire de Parry, et en reprenant la route du 
Lancaster-sound; mais, entêté dans son idée que le passage du «Nord- 
Ouest » n'existait pas, il se permit d'affirmer que la péninsule de Roothia 
Félix réunit l'Amérique au pôle ; il déclara même devant un comité d'en- 
quête avoir constaté une différence de hauteur de « treize pieds » entre les 
deux mers de l'est et de l'ouest, écart qu'il avait prévu « d'après le mou- 
vement de rotation de la Terre ». Ses compagnons n'avaient eu d'ailleurs 
aucune connaissance de ces prétendues opérations de nivellement'. L'hon- 
neur de l'expédition revint surtout au neveu du commandant, James Clark 
Ross. Il découvrit, sur la côte occidentale de la péninsule Roothia Félix, 
l'endroit 2 où, le 2 juillet 1851, l'aiguille aimantée pointait verticalement 
vers le sol, à une minute près, indiquant ainsi le pôle magnétique, point 
qui d'ailleurs change incessamment de place. 

Après deux voyages entrepris par terre dans les solitudes de la Nouvelle- 
Bretagne et sur les côtes de l'océan Glacial, Franklin fut à son tour chargé 
de conduire une expédition maritime et partit en 1845 pour l'archipel 
Polaire. On attendait son retour deux années après, mais il ne revint pas, 
et le public anglais, très ému du danger que courait ce navigateur aimé et 
admiré de tous, força le gouvernement à lancer à sa recherche d'autres 
expéditions terrestres et maritimes. L'Américain Grinnell arma aussi deux 
vaisseaux pour prendre part à cette battue des régions polaires : en dix 



1 John Barrow, Voyages of discovcry and resêarches within the Arctic Régions. 

2 Latitude septentrionale, 70° à' 17"; longitude à l'ouest de Greenwich, 96° W 45". 



I.TIË' 1 






■Pi 



*t' 



iMlPlf 



HIU 




«kll 




Jfi ! " !! ■■■ '"*'■'■ V' "' "' ' .-:':.-:I'' - - 2L. .._:3^HLl' n nfl!^: 1 ".: 









EXPLORATION DES MERS POLAIRES. 7,0 

années Ironie-cinq navires, montés par plus d'un millier d'hommes, par- 
coururent les mers de l'archipel, étudiant tous les fjords et les chenaux, 
plaçant des signaux sur les promontoires et des « caches » de vivres dans 
les endroits les plus favorables, promettant des récompenses aux Eskimaux 
pour le moindre renseignement; on capturait même des oiseaux, des 
loups, des renards, qu'on lâchait ensuite, chargés de missives pour ceux 
qui par hasard pourraient les abattre. En août 1850, jusqu'à dix navires 
de recherches se trouvaient réunis devant Beechcy-island, à l'entrée du dé- 
troit de Wellington ; jamais pareille flotte, avant ou depuis, ne se rassem- 
bla dans ces parages. Enfin, on trouva les restes du dernier campement 
de l'expédition à une petite distance du grand lac des Poissons, sur la 
Terre Ferme, et même le navigateur Mac Clintock découvrit, en 1859, un 
document écrit qui racontait les malheurs successifs des navires et de leur 
équipage : des 158 hommes, tous étaient morts de maladies ou de privations. 

Pendant cette période de recherches, le problème du « passage » avait 
été résolu. En 1850, l'un des chercheurs, Mac Clure, pénétrant dans 
l'océan Glacial par le détroit de Bering, se mit à longer la côte américaine; 
il dépassa le cap Icy, découvert par Cook, puis la pointe Barrovv, qui avait 
arrêté Beechey en 1826, et, de saillie en saillie, finit par entrer dans le 
détroits de Banks, où Parry s'était arrêté, bloqué par les glaces, lors de son 
premier voyage. Mac Clure dut s'arrêter aussi : autour de lui la mer s'était 
solidifiée. Il séjourna pendant le deuxième et le troisième hiver dans une 
crique glacée; heureusement il avait pu traverser le détroit au printemps, 
en glissant sur la banquise, et porter ses dépêches dans un port de l'île Mel- 
ville, où le navire de Kellett, arrivé par les détroits de l'est, vint à son 
tour se faire enfermer par les glaces. Les communications s'établirent de 
l'une à l'autre rive, et au moment où Mac Clure allait envoyer au sud 
une moitié de son équipage dans la direction du continent, les gens de 
Kellett accoururent pour rendre la vie et la joie aux malheureux qui se 
mouraient de tristesse et de faim. Le « passage du Nord-Ouest » avait donc 
été trouvé par un « Magellan du Nord »'; on avait pu se rendre de l'une 
à l'autre mer, mais en bravant de tels dangers que depuis Mac Clure, 
Kellett et Collinson nul autre navigateur ne s'y est exposé. En 1855, s'est 
clos ce chapitre de l'histoire des découvertes. Plus tard, sans nul doute, 
l'exploration sera reprise en détail, grâce à des points d'appui espacés sur 
la côte. 

Aux tentatives faites en vue de forcer le passage à travers les glaces de 

1 Franz Schrader, République française, 2 janvier I87i. 



10 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE rMVERSELLE. 



l'archipel Polaire devait naturellement se rattacher le désir de se rapprocher 
du pôle nord ou même de l'atteindre. Déjà dans les siècles précédents, des 
navigateurs avaient pointé directement vers le pôle par les brèches des 
banquises, et même une légende racontait que des marins hollandais 
étaient arrivés en 1670 à cette extrémité de la Terre. Quoi qu'il en soit, les 
annales maritimes nomment plusieurs hommes de mer, baleiniers pour 
la plupart, qui dépassèrent le 80' degré de latitude dans l'Atlantique boréal ; 



PASSAGE DU « NORD-OUEST ». 



Méridien rfc Paris 



73 






WHfvi^^ 










-/ ...iv 



73 



X^f' 



SE if \ ^ 
















méâ^m* 



^ 
^ 



H 



120* 



Méridien de breenwcn 



85* 



C Perron 



i iBnnnnno 



50 1 kil. 



Hudson aurait atteint le 82" degré, mais au delà s'élevait le mur de la ban 
quise. En 1775, Phipps louvoya au delà du Spitzberg et des « Sept-Iles » ; 
Scoresby, en 1806, poussa jusqu'à une vingtaine de kilomètres au moins 
par delà le 81 e degré de latitude, et d'après son opinion, maintes fois expri- 
mée', il lui aurait été facile de se diriger en traîneau vers le pôle, la ban- 
quise qui l'arrêtait étant parfaitement continue, sans fissure ni rejet, 
« tellement unie que, si elle avait été débarrassée de ses neiges, on aurait 
pu la parcourir en voiture à des lieues et des lieues de distance. » C'est 



1 Scoresby. Account of llic Artic Régions. 



EXPLORATION DES MERS POLAIRES. 41 

en s'appuyant sur les exemples de ses deux compatriotes que Parryfit accep- 
ter à l'amirauté anglaise son projet de cheminer à travers les glaces vers 
le pôle nord. On sait qu'il atteignit la latitude de 82" 45', à laquelle, pen- 
dant un demi-siècle après lui, aucun autre navigateur ne put s'élever; 
dans ces parages de l'Atlantique septentrional, il est jusqu'à nos jours 
resté le pionnier d'avant-garde. Pendant la dernière partie de l'expédition, 
c'est en vain que les marins faisaient force de bras pour traîner leurs 
bateaux sur la banquise : quoique marchant vers le nord, le courant de 
dérive les emportait vers le sud ; il leur fallut céder et se laisser ramener 
par les glaces vers le point de départ 1 . 

Ce n'est point, comme on l'avait espéré, par la mer ouverte prolongeant 
au nord l'Atlantique boréal que l'on a pu atteindre le point le plus rap- 
proché du pôle, c'est au contraire en passant à l'ouest du Groenland, par 
les ruelles étroites et encombrées de glace de l'archipel Polaire. Après les 
reconnaissances des Anglais Penny et Inglefield à l'entrée du détroit de 
Smith, l'Américain Kane tenta le premier cette voie dans son expédition de 
1 858. Au nord de la mer de Baffin et de la baie de Melville il pénétra dans le 
détroit de Smith, où il eut à forcer son passage à travers les glaces amon- 
celées avant de pouvoir atteindre d'autres bassins qui continuent ce bras 
de mer vers le nord et le nord-est. En peu de voyages polaires les marins 
eurent plus d'obstacles à combattre, inégalité des glaces entassées, brisants, 
côtes battues des vagues, maladies, froids exrèmes : pendant le premier 
hivernage, le mercure resta gelé quatre mois durant. Mais lorsque Kane 
revint du terrible voyage, il crut pouvoir annoncer qu'au nord du détroit 
parcouru s'étendait un canal facilement navigable, complètement débar- 
rassé de glaces et qu'au delà s'ouvrait la mer « libre » du pôle. Cet espoir 
d'explorer les régions de la calotte septentrionale en voguant sans peine et 
sans danger sur une mer unie devait entraîner d'autres expéditions à la 
suite de la première et sur la même voie. 

En 1860, Hayes, qui avait été le compagnon de Kane dans sa mémorable 
campagne, s'engagea de nouveau dans la série de détroits et de bassins qui 
séparent le Groenland de l'archipel Polaire, et réussit en effet à pénétrer 
plus avant dans la direction du pôle, après avoir escaladé en traîneau les 
amas de glaces empilées au nord du Smith-sound ; mais au delà il ne 
trouva point le chenal de Kennedy libre de banquises comme il l'était lors 
du voyage de Kane; toutefois les glaces situées au nord étaient précisément 
les moins compactes et les plus faibles : Hayes revint de son expédition en 

1 W. Edw. Parry, Narrative of an Atlempt to reach thcNorlh Pôle. 

xv. 6 



42 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

maintenant fermement l'hypothèse relative à la « mer libre du pôle ». 
Hall, qui le suivit en 1871, et mourut non loin du point le plus septen- 
trional qu'il avait atteint (82° 16'), visita ees parages que Hayes avait cru 
être la mer ouverte, mais c'est là précisément que le passage se resserre 
le plus pour former le détroit de Robeson, presque toujours encombré 
de glaces. Au retour, le navire Polaris fut même écrasé entre les blocs, 
mais il était déjà à demi abandonné, et c'est alors que dix-neuf individus, 
dont un enfant esquimau de deux mois, restés sur un bloc de glace avec 
un canot et des vivres, furent emportés par la dérive dans la direction du 
sud, ballottés par les vagues et les marées, et finirent par arriver en vue 
d'un bateau à vapeur, près de la côte du Labrador. L'espace parcouru dé- 
passa 5500 kilomètres, et cette lente navigation des naufragés sur leur épave 
fondante ne dura pas moins de six mois, dont près de la moitié dans l'ob- 
scurité de la mer polaire; pendant la dérive du glaçon, les marins euro- 
péens seraient morts certainement s'ils n'avaient été accompagnés de deux 
E ski maux, habiles pêcheurs de phoques. Trois années auparavant, pareille 
aventure était arrivée aux marins du navire allemand la Hansa,sm la côte 
orientale du Groenland, et leur longue odyssée, jusqu'à la station de Fre- 
driksdal, non loin du cap Farewcll, avait duré huit mois. Les annales des 
navigations polaires citent un grand nombre d'autres événements du même 
genre. En 1857, Mac Clintock avait fait aussi un de ces voyages involon- 
taires : il fut entraîné pendant 242 jours sur une voie rétrograde de 2200 
kilomètres, mais il se trouvait sur un navire non endommagé, et aussitôt 
libéré de sa prison de glace, il put reprendre la route du nord et conti- 
nuer ses explorations. Vers l'année 1857, un Groenlandais et sa femme, 
portés sur un glaçon à travers le détroit, abordèrent sans accident dans la 
Terre de Baffin, près du cap Mercy\ 

L'expédition polaire anglaise de Nareset de Markham, qui suivit en 1875 
les expéditions américaines de Kane, de Hàyes, de Hall, et qui prit égale- 
ment la voie du Smilh-sound, dépassa la succession des détroits et pénétra 
enfin dans la mer sans bornes visibles qui limite au nord le Groenland et la 
terre de Grinnell; mais cette mer n'était point « libre », comme l'avaient 
désignée les explorateurs précédents : elle apparut au contraire rem- 
plie de glaçons énormes d'une épaisseur de 25 à 50 mètres, alternativement 
fissurés par les vagues et ressoudés par le gel, couverts de fragments 
redressés parla pression et le déplacement du centre de gravité. Un voyage 
en traîneau d'une centaine de kilomètres vers le nord montra la mer re- 

1 Kiimlein, Smilh&onian M isccl lançons Collections, vol. XXIII, 1882. 



EXPLORATION DES MERS l'OLAIMKS. 



45 



couverte partout de celte carapace "lacée, et vers le nord on ne voyait encore 
que glaces, neiges et bourguignons : le nom de mer « libre » fut changé 
en celui de « mer paléocrystique » ou « mer des glaces permanentes ». C'est 



N° 8. VOYAGE EN DÉRIVE DES NAVIGATEURS POLAIRES. 



Méridien de Pans 



T^p- 



90° 





Sept //es 



S/o/txber'g 



JainATayer> 



. Per4e a/e /s Han-sa 
«9 1 . f3oct./36S 



'Aujoture c/wâ/âçon 
tSJanr. /S70 




'/SIA/YDE 



\30arriJ ' /S73 



70 



,--' 



Uuest de ij re.en wich 



20° 



C Perron 



Pairy 1821. 



Ilansa 1869-1870. 



Glaçon du Polaris 1872-1873. 



1 : 30 011(11 



là que Markliam et ses compagnons atteignirent le point le plus rapproché 
du pôle où l'homme fût encore parvenu, 83° 20' 26". Mais quelques années 
plus tard, en 1882, les Américains Lockwood et B raina rd dépassèrent cette 
latitude de quelques milles, et de ce point, situé à 83° 24', soit à 089 kilo- 
mètres du pôle en droite ligne, ils aperçurent distinctement au nord-est 



44 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



le cap Washington, la terre la plus septentrionale que l'on connaisse 
actuellement. Elle se trouve au nord du Groenland et se rattache proba- 
blement à cette grande île par les glaces de fjords intermédiaires. 

Le voyage de Greely se termina d'une manière désastreuse, puisque 
les deux tiers de ses hommes moururent de faim sur les glaçons du cap 
Sabine, dans la redoutable embâcle du Smilh-sound. Ce fut le dernier des 
grands voyages polaires entrepris jusqu'à nos jours; depuis lors, l'explo- 
ration des parages septentrionaux de l'Amérique n'a été poursuivie que 
par des baleiniers, Ecossais ou autres, qui ne se hasardent point dans 



MEIl PALEOCRïSTlyrE. 





rS/t/fSU£ CX//V/VS/.L yi.U'/"^''^^» 
<i.-,& gQASp? _ . YJ=^ 



G/lO£/V £Â /V0 



,m 



; 00' 



ec 



Ouest de Greenv 



b0° 



C. Perron 



tUO lui 



les détroits. 11 n'est pas douteux cependant que l'œuvre de la reconnais- 
sance du globe ne continue et que, tôt ou tard, les régions arctiques ne finis- 
sent par être connues des géographes. Sans doute, la recherche du point 
précis autour duquel s'arrondissent les cercles des degrés de latitude ne 
serait qu'une puérilité s'il ne s'agissait aussi d'étudier les contours des îles 
et des îlots, la forme des mers et des baies, les 1 courants et les marées, les 
mouvements de l'air et autres phénomènes de la vie terrestre. Or ce tra- 
vail deviendra plus facile, à mesure qu'un plus grand nombre de points 
d'observation et de ravitaillement seront solidement établis dans les lati- 
tudes boréales et que les conditions et les ressources des régions voisines 
seront connues plus en détail. Ces observatoires circumpolaires, dont le 
plan primitif est dû principalement à l'explorateur arctique Weyprecht, 



IXPLORATION DES MERS POLAIRES. 



4;> 



sont déjà fondés en partie, aux frais dos nations européennes et «les 
Etats-Unis, et c'est afin d'en instituer un aux contins mêmes de la « mer 
paléoerystique », dans la haie de Lady Franklin, que Greely accomplit son 
voyage. Du reste, il ne faut pas oublier que les puissantes ressources de 



N° 10. ODSHlVATOIItES UlUX.MPOLAinES 




I ■ 80000000 



2. : .ii0 kit. 



l'industrie moderne n'ont pas encore été toutes mises au service des expé- 
ditions boréales, et que nul aérostat ne s'est encore élevé dans les parages 
arctiques. Environ cent cinquante voyages d'exploration vers les mers 
glaciales ont été entrepris depuis la découverte de l'Amérique, et en 
outre les baleiniers se sont par milliers aventurés dans ces mêmes ré- 
gions maritimes. D'autres voyages suivront. Il en est un d'ailleurs que l'on 



m NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

est tenu de faire, puisque des fonds, déjà souscrits depuis vingt ans pour 
cette œuvre, dorment inutilement dans les caisses de l'Etat. Sans doute il 
se présentera quelqu'un pour recueillir l'héritage de dévouement légué 
par Gustave Lambert. 



Actuellement, il ne reste, pour achever de tracer les contours géogra- 
phiques du Nouveau Monde, qu'à voir les rivages septentrionaux du 
Groenland, entre les parages visités par Lockwood et les points extrêmes de 
la côte orientale : cet espace, d'environ 500 kilomètres en ligne droite, et 
quelques autres lacunes de moindre importance dans la délinéation des îles 
de l'archipel Polaire, tels sont les vides que les cartographes ont encore «à 
remplir. Quant à l'intérieur des deux continents américains, il est connu 
en entier dans ses grands traits : le peuplement graduel du pays par les 
civilisés, de race blanche ou métissée, a dû nécessairement avoir pour 
conséquence l'exploration, sinon scientifique, du moins topographique de 
chaque contrée. D'ailleurs, de mémorables expéditions ont marqué les 
péi'iodes successives de l'entrée des diverses régions dans le monde lumi- 
neux de l'histoire. 

Dans le continent du nord, le premier qu'aient visité les blancs, la part 
la plus considérable de découvertes échut aux voyageurs français, grâce à 
la position prépondérante que leur donnaient les colonies placées au centre 
de diramation des grands cours d'eau, Saint-Laurent, Mississippi, affluents 
de la baie de Hudson et de l'océan Polaire. Ghamplain, le vrai fondateur de 
la colonie canadienne, celui qui bâtit les premières huttes de Québec en 
1608, s'avança vers l'ouest jusqu'au lac Nipissing, et navigua même sur 
une baie du lacHuron, qui fait partie de cette « mer des eaux douces» déjà 
représentée sur les cartes. Les missionnaires catholiques, dans toute la 
ferveur de leur zèle pour la « conquête des âmes » et la constitution poli- 
tique d'Etats soumis directement à leur pouvoir ou du moins à leur 
influence, occupèrent bientôt les stations les plus avancées dans l'intérieur 
du pays et par leurs « coureurs des bois » aussi bien que par les Indiens 
convertis apprirent à connaître le pays et s'en assurèrent partiellement 
le tralic'. Eux-mêmes exploraient la contrée dans tous les sens et en 
peu d'années pénétrèrent au centre même du continent. Guidés par les 
indigènes de tribus alliées, dont il partageaient le genre de vie, les peines 
et les fatigues, ces hommes intrépides naviguèrent sur toutes les rivières 

1 Francis Parkman, The Jesuits in North-Ameiica. 



EXPLORATION DE L'AMÉRIQUE BORÉALE. 47 

affluentes du Saint-Laurent, sur tous les lacs parsemés dans les vasques des 
roches laurentiennes. En 1640 Brébeuf contemplait le saut du Niagara et 
parcourait le lac Erié ; en 1(3(30, Mesnard remontait la rivière des Outaouais, 
atteignait par un détour les bords du lac Huron, traversait le saut Sainte- 
Marie, à l'issue du lac Supérieur, et longeait les rives méridionales de ce 
lac, le plus vaste bassin d'eau douce qui se trouve sur la Terre. Un autre 
missionnaire, Allouez, atteignait le « Fond du Lac », à l'extrémité occiden- 
tale du lac Supérieur et de la Méditerranée canadienne, et découvrait 
la rivière Saint-Louis, brandie maîtresse de tout le système fluvial du Saint- 
Laurent. Allouez reconnut aussi les rivages du lac Michigan et pénétra 
vers l'ouest dans le pays des Illinois, que le trafiquant Jolliet et le mission- 
naire Marquette devaient plus tard traverser dans toute sa largeur pour gagner 
le « grand Fleuve » en suivant le cours delà rivière Mescousin, le Wisconsin 
de nos jours. C'est en 1675 que les deux compagnons se hasardèrent sur les 
eaux du Mississippi, dont on ignorait alors la direction et l'embouchure, 
malgré l'expédition faite par l'Espagnol Fernando de Soto, plus de cent 
trente années auparavant. Us reconnurent le confluent du Missouri, puis 
celui de l'Ohio, rivières superbes qui portaient alors d'autres noms; mais, 
arrivés près de la rivière Akamsa (Arkansas), ils ne doutèrent plus que le 
fleuve ne s'écoulât vers le golfe du Mexique, et n'osèrent pas descendre 
plus avant, de peur d'être faits prisonniers par les Espagnols, en qualité 
de navigateurs étrangers. Du reste, les soldats castillans aventurés dans 
l'intérieur des « Florides » à la recherche de l'or avaient pénétré jusqu'à 
l'endroit visité par Marquette, et de là ils s'étaient laissé porter par le 
courant jusqu'au golfe du Mexique. 

Les missionnaires jésuites prenaient la plus grande part à la découverte 
des bassins fluviaux de l'Amérique septentrionale, mais ils n'aimaient pas 
à voir des religieux d'un autre ordre, ni surtout de simples commerçants 
ou même des chefs militaires, se hasarder sur un territoire d'exploration 
qu'ils considéraient comme leur domaine, et l'histoire du dix-septième 
siècle au Canada est remplie de leurs dissensions avec d'autres mission- 
naires et les voyageurs. C'est ainsi que par des intrigues de cour et 
par des obstacles de toute espèce ils tâchèrent de fermer à Cavelier 
de la Salle les chemins qui mènent au Mississippi; mais le voyageur 
normand, homme remarquable par l'intelligence, la fermeté, la vail- 
lance, la promptitude des ressources, la persévérance inlassable, en 
arriva pourtant à ses fins. Après trois voyages au moins dans les régions 
situées au delà des lacs, après des aventures de toute espèce, guerres, 
alliances, naufrages, famines, assauts, retraites et maladie grave due au 



48 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

poison, il s'embarqua enfin au printemps de 1682 sur le « Père des 
Eaux »,et en cinquante jours de navigation il atteignit le delta et reconnut 
les passes communiquant avec le golfe du Mexique. Deux ans après, il reve- 
nait de France avec une flottille pour remonter le fleuve comme vice-roi de 
la Louisiane; mais le commandement des vaisseaux avait été donné à un 
ennemi personnel de Cavelier de la Salle, qui le trahit et le débarqua, pres- 
que sans vivres, sur la cote actuelle du Texas, pour explorer lui-même les 
bouches mississippiennes. Indompté, Cavelier entreprit de continuer les 
explorations par terre; un de ses officiers l'assassina peu de jours après le 
départ pour le grand fleuve 1 . 

Quant aux vastes régions qui s'étendent à l'ouest du Mississippi, vers les 
montagnes Rocheuses, et sur les plateaux lacustres et fluviaux qui s'incli- 
nent vers l'océan Glacial, elles sont entrées dans le domaine de la géogra- 
phie, grâce à ces ce coureurs des bois », pour la plupart trafiquants libres, 
contre lesquels le gouvernement canadien édictait des lois implacables, mais 
qui avaient l'espace ouvert devant eux : quand ils se trouvaient en danger 
près de la frontière des colonies, ils s'enfonçaient plus loin dans le terri- 
toire de parcours des Peaux-Rouges. Ils vivaient avec eux, épousaient leurs 
filles, tout en gardant l'usage du français et leurs relations avec les trai- 
tants en pelleteries; d'une mer à l'autre, ils frayaient les chemins que les 
Européens proprement dits suivaient après eux. Lorsque le grand voyageur 
de la Vérandrye franchit en 1751 la « Hauteur des Terres », au nord-ouest 
du lac Supérieur, et s'aventura sur le versant de la mer Glaciale, il était 
guidé par ces métis, qui lui indiquaient les partages des lacs et des rivières, 
les stations de campement, les forets giboyeuses. Il reconnut les bords du 
Winnipeg, ceux de la rivière Rouge, de l'Assiniboine, de la Saskatchewan, 
du Missouri supérieur, de la Pierre-Jaune, et finit par gravir les mon- 
tagnes Rocheuses, pour revenir après quatorze années de courses et de 
chasses. Pendant notre siècle, c'est sous la conduite de ces « voyageurs » 
blancs ou métis que se sont faites la plupart des explorations complémen- 
taires pour rattacher les uns aux autres les itinéraires du versant orien- 
tal à celui du Pacifique. Même dans ces expéditions par terre, les hallu- 
cinations du « passage du Nord-Ouest » hantaient encore nombre de 
traitants canadiens. A défaut d'une mer ouverte ou d'un enchaînement de 
détroits et de passes entre l'Atlantique et le Pacifique, on espérait pouvoir 
trouver des fleuves et des lacs navigables formant une voie commerciale à 



1 Francis Parkman, The Discovery of the Great West; — Pierre Margry, Les Normands dans 
les vallées del'Ohio cl du Mississipi; — Gabriel Gravier, Cavelier de la Salle, de Rouen. 



r< 



EXPLORATION DU NOUVEAU MONDE. 49 

travers le continent. Il est peu de cartes du dix-huitième siècle <|iii ne repré- 
sentent les régions boréales de l'Amérique comme traversées d'un réseau de 
grandes rivières et de mers intérieures liant l'un à l'autre les deux Océans. 
Encore en 1780 Meares cherchait à démontrer l'existence d'un « passage 
du Nord-Ouest » entre la haie de Hudson et le détroit de Bering par les 
lacs Winnipeg, Athahasca, des Esclaves, et par une « rivière où se trouvent 
les chutes les plus considérables qu'il y ait dans le monde connu 1 ». 

Dans le continent du sud, l'exploration de l'intérieur, qui succéda à la 
conquête des plateaux et des régions littorales, se fit de la même manière 
que dans le continent du nord, par les traitants et les missionnaires; mais, 
sur le versant oriental des Andes équaloriales, le contraste brusque du 
climat et du sol des plaines avec ceux des montagnes, les forêts impéné- 
trables, les grands fleuves, les marais insalubres et les populations juste- 
ment hostiles ont pendant longtemps empêché l'exploration des régions 
basses qui occupent précisément la partie médiane de l'Amérique du Sud, 
et quand Orellana eut accompli, en 1540, son mémorable voyage de des- 
cente sur le fleuve des Amazones, deux siècles se passèrent avant que 
d'autres vinssent nouer de nouveaux itinéraires au sien. Dans la zone 
tempérée, où les obstacles de toute nature étaient beaucoup moindres, 
les voyageurs pénétrèrent fort avant dans les terres. Les Paulistas ou Bré- 
siliens de Sào-Paulo, appelés communément mamelucos, firent de nom- 
breuses expéditions vers l'ouest dans le bassin du Paranà, soit pour trafi- 
quer, soit plus fréquemment pour recruter des esclaves, et l'on sait que, 
de leur côté, les missionnaires jésuites, défenseurs des indigènes contre les 
Paulistas, mais au profit de leur propre domination, s'établirent au Para- 
guay, au milieu de la population docile des Guarani, et réussirent dans 
leur entreprise de fonder un empire purement théocratique, où la vie tout 
entière était réglée, au son de la cloche, par les oraisons et les cérémonies 
religieuses. C'est principalement dans le territoire des Missions que voya- 
gea le naturaliste espagnol Félix de Azara à la fin du siècle dernier. A la 
même époque, Alexandre de Humboldt et Amédée de Bonpland obtenaient 
du gouvernement espagnol la levée de l'interdit qui pesait sur la visite de 
tout étranger dans l'immense territoire, et de 1700 à 1804 ils purent ac- 
complir dans les régions équinoxiales cette exploration qui fut, pour ainsi 
dire, une nouvelle découverte du monde colombien et qui donna une si 
vive impulsion à l'esprit de recherche et à l'étude de la nature. Après 
eux, Auguste de Saint-IIilaire, Spix et Martius, d'Orbigny, Darwin, de Cas- 

1 Voyages du capitaine Meares, traduits par Hillpcocq. an lit de la République. 

xv. 7 



50 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

telnau et de Saint-Cricq, Markham, Reiss et Stùbel, Crevaux, Thouar, Chaf- 
fanjon,et d'autres voyageurs par centaines, ont rattaché les itinéraires dans 
tous les sens, visité les sources des rivières et reconnu l'orientation précise 
des chaînes de montagnes. 

Les explorations qui restent à faire dans les deux continents pour 
que le relief en soit connu dans ses grands traits, sont peu de chose en 
comparaison des travaux accomplis. Les montagnes et les rivières du 
Labrador, celles du littoral de l'océan Polaire et les régions qui séparent 
le Mackenzie de la haie de Sitka offrent un tracé très incertain, que 
chaque nouveau voyage permet de rectifier en partie. Dans l'Amérique cen- 
trale, malgré la faible étendue relative des terres baignées par les deux 
Océans, quelques territoires sont encore inexplorés, notamment la Mos- 
quitie et le pays costaricien de Talamanca. Le territoire de Chaco dans la 
Colombie, la région des hauts affluents de l'Orénoqueet du fleuve des Ama- 
zones, l'intérieur des Guyanes et, vers l'extrémité de l'Amérique, une partie 
du versant oriental des Andes patagones ne sont encore recouverts que par 
un réseau d'itinéraires aux mailles très espacées; mais le filet se resserre, 
et d'autre part les pays où la population civilisée commence à se presser 
déjà ont été partiellement mesurés par les géodésiens et les arpenteurs : 
l'Amérique offre çà et là les amorcés de grandes cartes topographiques 
comparables à celles des contrées de l'Europe occidentale. 



II 

GÉOGRAPHIE PHYSIQUE DU DOUBLE CONTINENT AMÉRICAIN. 

Le Nouveau Monde contraste avec l'Ancien par la simplicité de sa forme 
générale et par l'ordonnance de ses parties. La disposition binaire du 
groupe continental y est bien autrement nette que dans les quatre conti- 
nents de l'est, Europe et Afrique, Asie et Australie, qui sont également 
disposés deux par deux et du nord au sud, mais avec une très grande irré- 
gularité de contours et de dimensions. Dans l'ensemble des terres émer- 
gées, l'Amérique constitue à elle seule la part orientale, de beaucoup la 
plus régulière, du demi-cercle qui se déploie autour du Pacifique; en com- 
paraison, la part occidentale de l'hémicycle, comprenant la Chine, l'Inde, 
l'Afrique, paraît discontinue et brisée, et d'ailleurs elle se dédouble pour 
former la rangée de terres qui de l'Indo-Chine se dirige vers l'Australie. 
Tandis que l'irrégularité des formes de l'Ancien Monde ne permet guère 
d'en reconnaître l'axe majeur, qui est celui du nord-est au sud-ouest pour 



EXPLORATION, FORME DES CONTINENTS AMÉRICAINS. 



51 



lu faîte de partage, et celui de l'est à l'ouest pour la zone de culture el la 
marche de la civilisation, l'axe américain se confond avec ses chaînes maî- 
tresses, de l'Alaska à la Terre de Feu. 

De forme triangulaire l'un et l'autre et rattachés par un isthme étroit, 
les deux continents du Nouveau Monde 1 paraissent d'abord offrir une limite 
commune très précise; cependant le passage intermédiaire se fait graduel- 
lement, par transitions nombreuses, si bien qu'il serait impossible de dire: 
« Ici finit l'Amérique du Nord, ici commence l'Amérique du Sud. » De 
même que pour les divisions de l'Ancien Monde, on se trouve embarrassé 



I\° 11. — 1STII.MKS ASIKIIICAINS. 




îffr— •-■ w TT ■ fvi^ ' ' ■ • 



est de breenuich 



C Perron 



Profonc/ews 



ûeÛÂëûû' 



1 : 551)00 000 



e/e400O'"et<ïtfc/e/À 



pour tracer la frontière naturelle entre les deux Amériques, et la ligne de 
partage indiquée doit être en grande partie conventionnelle. C'est ainsi 
qu'entre l'Europe et l'Asie la dépression du Manîtch et celle qui se prolonge 
de la Caspienne à la mer d'Aral et au golfe d'Ob' présente en maints 
endroits des espaces indistincts que le caprice seul peut attribuer à l'un ou 
à l'autre continent. Les contrastes de sol, de climat, de flore et de faune 
qui ont permis de séparer le monde australasien du monde asiatique sont 
aussi presque effacés dans les îles intermédiaires, et ce sont des consi- 
dérations secondaires, tirées du relief sous-marin, de la population locale 
ou de la nationalité des dominateurs, qui ont décidé de la répartition 
entre les deux domaines continentaux. Enfin, l'isthme de Suez lui-même 



5-2 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

n'a pas toujours été signalé comme le nœud d'attache de l'Afrique à 
l'Asie : des géographes anciens ajoutaient le désert de l'ouest à celui de l'est 
comme une dépendance du continent asiatique; pour eux, l'Afrique ne 
commençait qu'au Nil, et même de nos jours la saillie des monts com- 
prise entre le Nil et la mer Rouge est désignée sous le nom de « chaîne Ara- 
bique ». 

Au point de vue géologique, une ligne de séparation très naturelle entre 
les deux Amériques serait l'isthme de Tehuantepec. Les dernières pentes du 
plateau de l'Anahuac s'affaissent en cet endroit, et le rempart des monts 
guatémaltèques n'y est encore indiqué par aucune saillie. A l'est de cette 
limite les terres se divisent en une sorte de fourche, dont une branche, le 
Yucatan, se continue en mer par la longue île de Cuba et par les autres 
Antilles, tandis que l'autre branche constitue l'Amérique centrale propre- 
ment dite, avec ses renflements et ses étranglements successifs. Mais de 
toutes les lignes divisoires la plus nette est celle où l'isthme de Darien 
vient se greffer à l'énorme masse du continent méridional, à l'ouest du 
delta de l'Alrato. Là les hauteurs de l'isthme s'abaissent par degrés, sans 
se relier au système andin, et un seuil bas, où l'on avait projeté jadis de 
creuser un canal interocéanique, fait communiquer les deux versants. Si 
l'on étudie la structure des deux continents américains, non dans leur 
forme précise, telle qu'elle est actuellement délimitée par la mer, mais aussi 
dans leurs parties immergées, on constate que l'Amérique du Nord projette 
vers le sud-est deux langues sinueuses, mais presque parallèles dans leurs 
courbures, qui vont rejoindre le continent méridional : ces deux terres de 
jonction sont l'Amérique centrale et les Antilles; l'île de Cuba les unit 
transversalement l'une à l'autre et de profonds abîmes marins s'ouvrent 
dans les deux méditerranées, limitées de tous les côtés par continents, îles 
ou péninsules. 

L'analogie des formes est grande entre les deux Amériques, mais non de 
la même manière que se l'imaginaient les navigateurs du seizième siècle en 
cherchant au nord un « détroit de Magellan » pareil à celui de l'extrémité 
méridionale du Nouveau Monde. Les deux continents, considérés dans leur 
structure générale, sont également des triangles orientés de la même façon, 
disposant presque parallèlement leurs trois côtés et réunis l'un à l'autre 
par deux cordons parallèles, l'isthme proprement dit de l'Amérique cen- 
trale et la chaîne des Antilles. Le triangle du nord est le plus vaste, d'un 
huitième environ; toutefois il faut remarquer que la partie nord-orientale 
de l'Amérique, comprenant la péninsule du Labrador et près d'une moitié 
de la Puissance du Canada, est séparée du tronc continental par une chaîne 



FORMK DES CONTINENTS AMÉRICAINS. 55 

régulière de lacs se développant sur une longueur de 4000 kilomètres entre 
le lac Ontario et le grand lac de l'Ours, comme un bras de mer partielle- 
ment oblitéré : de vastes régions péninsulaires sont ainsi détachées du corps 
principal de l'Amérique du Nord, qui rappelle alors d'une manière éton- 
nante la forme de l'Amérique dû Sud. 

Tel qu'il est actuellement, le continent septentrional du Nouveau Monde 
est le moins régulier, le plus découpé de golfes et de haies, le plus frangé 
de péninsules 1 :à cet égard, il offre le même contraste avec l'Amérique méri- 
dionale (jue l'Europe avec la lourde masse du continent africain : par le 
développement total de ses côtes, la moitié américaine du nord l'emporte de 
plusieurs milliers de kilomètres sur la moitié du sud 2 . Cependant l'Amérique 
australe, moins large que l'Afrique, quoique presque aussi longue du nord 
au sud, a plus de sveltesse et d'élégance dans les contours et, grâce à l'ar- 
chitecture du continent et au régime des fleuves, les parties centrales y sont 
beaucoup plus accessibles de la mer. L'Amérique méridionale, comme celle 
du Nord, a l'immense privilège de posséder de grands fleuves navigables 
jusqu'au centre du continent, le courant des Amazones, le Paranà, l'Uru- 
guay, l'Orénoque, le rio Magdalena, tandis que les fleuves africains, moins 
abondants pour la plupart, sont tous coupés de cataractes à peu de distance 
de leur entrée. On a remarqué entre les deux masses continentales du 
sud un curieux phénomène de symétrie, provenant de ce que l'une et l'autre 
terminent le grand hémicycle des terres autour du bassin océanique de la 
mer des Indes et du Pacifique proprement dit. Les hautes crêtes de l'Amé- 
rique du Sud longent la partie occidentale du continent, tandis qu'en 
Afrique les chaînes et les massifs élevés se dressent surtout à l'est; les 
deux isthmes qui les unissent aux continents du nord, Panama et Suez, 
offrent la même position symétrique; les principaux fleuves américains 
et africains s'écoulent également dans l'Atlantique, marchant à l'enconlre 
l'un de l'autre, et les deux musoirs formés par le Brésil septentrional et la 
Sénégambie s'affrontent des deux côtés de l'Océan. 

Les deux masses triangulaires de l'Amérique ne se ressemblent [tas uni- 



1 Superficie du Nouveau Monde, d'après Behm et Wagner : 

Amérique du Nord, sans les îles dépendantes, ni l'Amérique centrale. 19 8I7Ô05 kit. carrés. 

Amérique du Sud, sans les îles dépendantes ni Panama 17 732 117 » » 

Amérique centrale et Panama 547 508 » » 

Iles dépendantes de l'Amérique et Groenland 5 755 485 » » 

Ensemble il 832 213 » 

s Côtes de l'Amérique du Nord, sans les îles, jusqu'à l'Alrato 43 750 kil. carrés. 

» de l'Amérique du Sud » » )) 53 750 » » 



54 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

quement par les contours extérieurs, elles offrent aussi de très grandes 
analogies par le relief général, la disposition des plateaux, des chaînes de 
montagnes, des plaines et des rivières. Très hautes l'une et l'autre, la saillie 
des monts Rocheux et celle des Andes se développent parallèlement aux 
rivages occidentaux du continent; l'une et l'autre se dédoublent en maints 
endroits et présentent deux ou plusieurs crêtes, parallèles ou divergentes, 
entre lesquelles sont enfermés des plateaux élevés; l'une et l'autre sont 
percées d'orifices volcaniques, au repos ou encore en activité, et de vastes 
étendues de laves ou de tufs et de cendres en recouvrent les roches sédi- 
mentaires. En chacun des deux continents la forme triangulaire est déter- 
minée par le système axial de l'ouest et par un autre système orographique 
occupant une partie du territoire oriental : ce sont les Apalaches dans 
l'Amérique du Nord, et dans l'Amérique du Sud la Serra de Mar et les 
chaînes brésiliennes; dans les deux continents la saillie des monts orien- 
taux dispose la plupart de ses arêtes parallèlement à la côte, mais elles 
sont beaucoup plus basses que les chaînes occidentales et en restent sé- 
parées par de vastes plaines, bassins dans lesquels les fleuves entremêlent 
leurs sources. C'est précisément au centre des deux continents, là où l'on 
s'attendrait à trouver les plus hauts massifs, que s'étendent les dépressions 
où s'amassent les eaux continentales pour aller se déverser en très grande 
partie soit dans l'Atlantique, soit dans les mers latérales : aucun faîte de 
partage en forte saillie ne sépare les hauts affluents du Mississippi de 
ceux du Saint-Laurent et de la rivière Rouge du Nord; de même, dans le 
continent du Sud, la pente hésite entre les deux versants de l'Amazone et 
de la Plata. Certainement la région lacustre qui occupe de nos jours la 
partie centrale de l'Amérique du Nord fut beaucoup plus étendue ; la pénin- 
sule de Michigan fut même une grande île, et l'épanchement des eaux, 
alternant durant les âges géologiques, s'est fait jadis par le cours du Hudson 
et par celui du Mississippi; il s'accomplit de nos jours par la voie du Saint- 
Laurent 1 . On a constaté que la faune des lacs canadiens offre un caractère 
pélagique par de nombreuses espèces, el plusieurs lacs, tels le Champlain 
et ceux des Six Nations, dans l'Etat de New-York, ont une forme qui les 
désigne comme d'anciens fjords, graduellement détachés de la mer 2 . Quel- 
ques fleuves de l'Amérique du Nord paraissent aussi avoir été jadis au 
nombre de ces baies profondes qui furent le chemin des glaciers. Tel esl le 
Saguenay, avec ses énormes profondeurs de 200 mètres; tel est le Saint- 
Laurent lui-même, qui donne accès aux grands navires de mer jusqu'à plus 

1 J.-K. Gilbert Forum, .lune 1888. 

- Peschel ; — Ralzcl ; — Ullrich, Geslalt und Beschaffenheit Europas und JS'ord-Amerika's. 



FORME ET RELIEF DES CONTINENTS AMÉRICAINS. 55 

de 1000 kilomètres dans les terres. Il faut remarquer aussi que la partie 
boréale de l'Amérique du Nord <[iii s'est déjà débarrassée des glaces est 
encore dans la période lacustre qui suivit les âges glaciaires. Ces lacs ont 
déjà notablement diminué, mais en plusieurs districts leurs bizarres laby- 
rinthes occupent encore plus de la moitié du territoire; les rivières n'ont 
point régularisé leur cours comme celles de la zone tempérée en Europe et 
en Amérique; mais, comme les courants Scandinaves et finlandais, ce sont 



N 12. — SEUIL DE PARTAGE AU CENTRE DE L AMERIQUE DU NORD. 



Ouest de P. 



50 




90° Uuestdeùr 



C Perron 



I ■ 2 00(1110(1 



des enchaînements de lacs irréguliers, unis les uns aux autres par des 
échelons de rapides, des sauts, des cataractes, des « chaudières ». A cet 
égard le Canada est la région la plus curieuse du monde entier; même ses 
plus grands fleuves, encore jeunes dans l'histoire de la Terre, sont inter- 
rompus par de formidables chutes. C'est au pied de ces obstacles que se sont 
passés quelques-uns des événements les plus remarquables dans les con- 
flits de peuple à peuple. Ainsi le Niagara et l'Ottawa ont été disputés avec 
acharnement; le Saut du Carillon et les autres rapides du fleuve, gardés 
par les Iroquois, arrêtèrent la colonisation pendant de longues années. 



56 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

Avant que la géologie de l'Amérique fût partiellement connue, on se 
demandait si le « Nouveau » Monde était aussi par sa formation plus mo- 
derne que l'Ancien. Bien au contraire, de toutes les masses continentales, 
c'est l'Amérique du Nord qui, sous sa forme actuelle, paraît être la plus 
ancienne : dés la fin de la période crétacée, elle se montre à peu près avec 
les contours qu'elle possède aujourd'hui 1 . Toute la partie nord-orientale 
du continent, à l'est de la chaîne des grands lacs, et en y comprenant l'en- 
semhle des archipels polaires, consiste en formations cristallines ou sédi- 
mentaires azoïques ou paléozoïques de la plus haute antiquité. La saillie ex- 
térieure de montagnes qui borde le Labrador, et qui se continue au nord et 
au nord-ouest, se compose principalement de gneiss et d'autres roches très 
anciennes, présentant leur face abrupte du côté de la mer et leur contre- 
pente doucement inclinée vers l'intérieur des terres. A l'ouest, s'étend un 
vaste plateau de roches présiluriennes, auquel Suess a donné le nom de 
« bouclier canadien », à cause de sa forme bombée; des érosions l'ont 
dénudé presque entièrement de ses couches de revêtement paléozoïques, et 
la baie de Iludson tout entière a été creusée à une faible profondeur dans 
sa partie superficielle. 

Les continents américains n'offrent point d'autres régions dont la forme 
et le relief se soient maintenus sur de vastes étendues pendant la série 
des temps géologiques. En comparaison du « bouclier » canadien, les 
parties les plus anciennes de l'Amérique méridionale sont de récente ori- 
gine. Il est certain que des changements considérables ont eu lieu dans les 
contours extérieurs de la masse continentale, et notamment dans les isthmes 
et les traînées d'îles qui rattachent l'une à l'autre les deux Amériques. 
Bien qu'on ne puisse étudier directement la surface des terres maintenant 
englouties par la mer, l'histoire naturelle des îles permet de reconnaître 
en maints endroits la continuité primitive. Ainsi la répartition des espèces 
de mollusques dans les Antilles démontre que l'Amérique centrale et le 
Mexique s'unissaient autrefois aux îles Bahama par les grandes îles de Cuba 
et d'Haïti. D'autre part, les îles des rangées méridionales appartenaient au- 
trefois, les unes à la Côte Ferme du Venezuela, les autres à la Guyane 2 . De 
même, la diversité des faunes dans la mer des Caraïbes et dans l'océan 
Pacifique, séparés pourtant par la barrière fort étroite des isthmes, prouve 
que les deux moitiés du Nouveau Monde sont depuis très longtemps une 
terre continue. Sur les 1500 espèces de coquillages marins qui appartien- 



1 Ed. Supss, Das Antlitz (1er Enlc; — Em. de Margerie, Annuaire Géologique, 1888. 

2 Belt, Naturalist in Nicaragua, 



FORME DES CONTINENTS AMÉRICAINS. 59 

rient à la région' caribéenne, moins de cinquante se retrouvent de l'autre 
côté du seuil de Panama, où, d'après Adams, les mollusques classés sont 
au nombre de 1550 espèces. On en conclut que depuis la fin de la période 
miocène il n'y a pas eu de communication entre les deux Océans : peut-être 
même la période de jonction a-t-elle été de beaucoup antérieure. 

Dans son ensemble, le Nouveau Monde présente un contraste remarquable 
entre ses deux côtes, celle de l'ouest, hérissée de cônes volcaniques, celle de 
l'est, depuis longtemps en repos, si ce n'est dans les Antilles, et graduel- 
lement érodée par la mer. Toutefois les cônes brûlants de l'ouest sont 
inégalement distribués et de larges brèches en interrompent la chaîne. Tue 
première rangée curviligne, non moins régulière que celle des Kouriles et 
du Kamtchatka sur les côtes asiatiques, est celle des Aléoutiennes, continuée 
par d'autres volcans sur la terre ferme d'Alaska. Puis on voit se succéder 
sur le continent des montagnes délave, aux cirques et aux cratères emplis 
de glaciers et néanmoins fumant encore : tel est le mont Wrangel, au 
nord-ouest de Saint-Klie. Au nord du fleuve Columbia s'élève un troisième 
groupe de volcans ayant encore quelques restes d'activité, mais presque 
('■teints en comparaison des bouches formidables qui vomirent jadis dans 
ces régions de puissantes nappes de laves. Au sud de la Columbia, sur 
toutes les côtes californiennes, les seuls cratères encore fumants ne sont 
guère que des fumerolles, et c'est au Mexique seulement que se présente, 
d'une mer à l'autre, une nouvelle fissure surmontée de cônes d'éruption en 
travail. La région des isthmes du Guatemala au Costarica est aussi traver- 
sée par une chaîne de volcans reposant sur des foyers en combustion per- 
manente. Quanta l'Amérique méridionale, plus riche que le continent du 
nord en cheminées de laves et de cendres, elle présente trois régions prin- 
cipales d'incendies et de tremblements, la Colombie, le plateau Bolivien et 
le Chili. Enfin, quelques-unes des petites Antilles élèvent des monts fumants 
entre l'océan Atlantique et le bassin latéral des Caraïbes. A en juger par la 
fréquence et la force des explosions, les volcans américains de l'isthme 
correspondent à ceux de l'Insulinde sur l'autre côté de la Terre. La dis- 
tance entre les deux foyers comporte précisément la moitié de la circonfé- 
rence terrestre, et les deux rangées de volcans, costaricains et javanais, sont 
à peu près également rapprochées de la ligne équinoxiale, la première au 
nord et la seconde au sud. La planète a comme deux pôles de feu, coïn- 
cidant l'un et l'autre avec une région de passage entre deux masses conti- 
nentales. 

De même que l'Ancien Monde, le Nouveau a la plus grande part de ses 
terres dans l'hémisphère septentrional, comme s'il avait été sollicité par 



(ill NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

une force d'attraction partant du polo arctique. L'équaleui*ne traverse pas 
le pédoncule des isthmes, mais passe beaucoup plus au sud, au-dessus du 
fleuve des Amazones, souvent désigné comme l'équateur mobile 1 . Il en 
résulte que la zone tempérée, la [tins favorable pour le peuplement du sol 
et le développement industriel de l'humanité, occupe dans l'Amérique du 
Nord la partie la plus large du continent, tandis que dans l'Amérique du 
Sud elle se trouve rejetée au delà du corps principal, vers les espaces rela- 
tivement étroits (jui se prolongent dans la direction du cap Hoorn. Le con- 
tinent du nord est donc à cet égard mieux partagé que celui du sud. Mais 
à un autre égard il l'est beaucoup moins : l'immense étendue de ses régions 
polaires en rend unegrande partie presque inutilisable, à cause des froidures 
et du manque de végétation. L'Amérique du Sud n'a guère que sa pointe 
extrême qui soit vraiment inhospitalière pour l'homme civilisé, tandis que 
dans l'Amérique du Nord les espaces inhabitables de la Puissance du Canada, 
de l'archipel Polaire et du Groenland égalent l'Europe en étendue. Jadis 
les deux limites de la colonisation du Nouveau Monde par les Européens 
étaient, au nord les rivages du Saint-Laurent, au sud ceux de la Plata 8 . 
Cette dernière limite est maintenant de beaucoup dépassée, tandis que la 
« Hauteur des Terres », entre le Saint-Laurent et le Labrador, n'est pas 
encore franchie. De part et d'autre, les extrémités du Nouveau Monde sont 
tailladées de fjords ; mais le continent méridional ne présente celte for- 
mation qu'au sud du Chili proprement dit, tandis que dans l'Amérique 
du Nord les dentelures profondes des cotes commencent à l'ouest avec le 
détroit San-Juan de Fuca, à l'est avec l'estuaire du Saint-Laurent, l'ancien 
fjord partiellement oblitéré. 

La zone tropicale, médiaire entre les deux zones tempérées, n'embrasse 
qu'une très faible partie de l'Amérique du Nord proprement dite, mais elle 
comprend toute l'Amérique centrale, les Antilles et plus d'une moitié du 
continent méridional. Cette zone à fortes chaleurs et, dans les régions 
humides, à végétation exubérante, est naturellement beaucoup moins favo- 
rable à l'accroissement et à la prospérité des populations que les pays à 
climat tempéré; toutefois les contrées tropicales du Nouveau Monde doi- 
vent pour la plupart au voisinage de la mer un climat spécial, plus doux et 
plus égal que celui des pays de l'Afrique et de l'Asie à latitude égale : les 

1 Superficie du territoire américain et des îles adjacentes : 

Au nord de l'équateur 27 229 500 kil. carrés. 

Au sud » 14 602 715 » 



Ensemble 41 832 213 kil. carrés. 

8 ,1. G. Kolil. ouvrage cité. 



CLIMAT DES CONTINENTS AMÉRICAINS. 



iii 



îles et les isthmes de la mer des Caraïbes jouissent d'une température 
essentiellement maritime. D'autre part, une fraction considérable de l'Amé- 
rique équaloriale consiste en terres élevées, plateaux et montagnes, dont la 
hauteur compense par ses froidures les conditions normales du climat 
dans les plaines inférieures. Grâce à leur altitude, nombre de pays de la 



N° 13. — ISOTHERMES DE L AMÉRIQUE DU NORD. 



U u est de rari 




1 ; 80 00110110 



zone torride se trouvent ainsi portés dans la zone, tempérée : tel le pla- 
teau mexicain, dont la température normale, ramenée au niveau de la 
mer, serait de 28 degrés centigrades. Mais les régions basses, humides et 
chaudes restent hostiles à l'homme. Ainsi ce magnifique fleuve des Ama- 
zones, le plus abondant de la Terre, ne traverse guère que des solitudes, 
quoique les plaines de son bassin soient largement suffisantes pour subve- 
nir à la nourriture et à l'entretien de tous les habitants de la planète. 



02 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

La caractéristique du climal de l'Amérique, comparé à celui de l'Ancien 
Monde et surtout à celui de l'Europe, est sa moindre température moyenne : 
à latitude égale, il est plus froid, du moins dans l'hémisphère septen- 
trional, et mémo en certains endroits la différence atteint jusqu'à 8 degrés. 
Tandis que l'équateur thermal de l'Afrique et de l'Arabie dépasse 50 et 
51 degrés, il est seulement de "26 ou 27 degrés dans les parties les plus 
chaudes du Nouveau Monde. Cet écart de température entre les deux rivages 
atlantiques ne se maintient pas également pendant l'année : ce ne sont 
point les étés, mais les hivers de l'Amérique du Nord qui reculent, pour 
ainsi dire, le continent tout entier dans la direction du pôle. Au mois de 
juillet, les chaleurs sont aussi fortes aux Etats-Unis que sous les latitudes 
correspondantes d'outre-Atlantique, tandis qu'au mois de janvier les froids 
sont les mêmes sur les bords du Mississippi que sur les côtes de la Norvège. 
Les neiges recouvrent souvent le sol pendant des mois entiers à Saint-Louis 
et à Washington, sous la même latitude que Lisbonne, Messine et Smyrne, 
villes où la neige serait presque inconnue, si elle ne se voyait parfois aux 
sommets des montagnes voisines : pour retrouver le climat hivernal de 
New York sur les côtes européennes, il faut remonter à une vingtaine de 
degrés vers le nord. 

On sait quelles sont les influences atmosphériques et maritimes qui 
déterminent ce remarquable contraste de température entre les rivages 
opposés que baigne l'Atlantique boréal. Les vents dominants dans l'Europe 
maritime sont ceux qui soufflent du sud-ouest, c'est-à-dire des régions tro- 
picales de l'Amérique ; c'est dans le même sens que se meuvent les eaux 
de l'Océan : de la mer des Caraïbes et des parages équatoriaux elles se por- 
tent dans la direction du nord-est, sans avoir d'influence appréciable sur 
le climat de l'Amérique septentrionale; elles n'agissent que sur les côtes 
occidentales de l'Europe, jusqu'à la Scandinavie et au Spitzberg, tandis 
que le long de la côte nord-américaine passe un courant froid, venu des 
régions polaires. Toutefois la marche de ces fleuves maritimes est loin 
d'être réglée : ils n'ont pas, comme le croyait Maury, une trajectoire 
que l'on puisse calculer comme celle de l'obus sortant de l'âme du canon; 
ils se déplacent beaucoup, se ralentissent ou s'accélèrent, se compliquent 
de reflux et de remous, subissent les mille influences du climat et réa- 
gissent à leur tour sur les alternatives des saisons. Les recherches hydro- 
graphiques faites par les marins, principalement sous la direction du 
« Bureau nautique » des Etats-Unis, ont démontré que le « courant du 
Golfe » notamment, l'un des principaux agents du climat de l'Europe occi- 
dentale, est loin d'avoir des allures aussi régulières qu'on se l'imaginait 



CLIMATS, MERS DE L'AMÉRIQUE. 63 

jadis, du moins à la surface, car on a pu observer en beaucoup d'endroits 
que, sous les courants superficiels changeants, les couches aqueuses plus 
profondes son! emportées suivant un mouvement régulier. Nombre d'épaves 
et de navires naufragés, dont on indique avec soin la position afin de 
mettre en garde les équipages contre toute chance de rencontre, décrivent 
des itinéraires sinueux, et reviennent même complètement sur leur di- 
rection première quand ils ont été saisis par des remous ou des contre- 
courants. Telle carcasse de navire se dirige des Bermudes vers la Floride, 
en sens inverse du courant général dont les eaux se portent de l'Amérique 
vers l'Europe. Vers la fin de 1887, un accident permit de constater quelle 
était dans cet hiver la marche générale du Ilot océanique à l'ouest de 
Long-island : la masse entière de l'onde se mouvait alors presque directe- 
ment de l'ouest à l'est sous les latitudes de New York, des Açores et de 
Lisbonne. Un radeau, composé de "27 000 troncs d'arbres et formant une 
navette effilée de 180 mètres en longueur et d'un poids total de 11000 
tonnes, fut soulevé par un ouragan, détaché du puissant remorqueur qui 
le traînait et abandonné à la dérive. Le surlendemain, tous les ports de 
l'Atlantique étaient prévenus du danger et les navires s'élançaient à la 
recherche des épaves, afin de prévenir les armateurs du gisement de ces 
débris. Plus de cinq cents fragments du radeau ont pu être signalés sur les 
cartes d'observation, et l'on a ainsi reconnu que le courant se déployait en 
forme d'éventail dans la direction des Açores : en 255 jours, la marche 
des épaves avait été de 6000 kilomètres, soit presque exactement d'un kilo- 
mètre par heure; les restes du radeau occupaient, du nord au sud, sous le 
méridien de Flores, un espace de onze degrés de latitude, entre les paral- 
lèles 34 et 45. 

Les autres courants qui longent les côtes américaines produisent des 
ellèls analogues à ceux du Gulf-stream et du courant polaire en modifiant 
diversement le climat continental suivant les ondulations, la vitesse et les 
relards de leur marche. Ainsi le courant du Pacifique dans lequel on 
reconnaît le pendant du Gulf-stream, le Kouro-sivo ou « Courant noir », 
détermine sur les côtes occidentales de l'Amérique du Nord des phénomènes 
climatiques analogues à ceux de l'Europe maritime : lui aussi amène des 
mers du Japon des eaux relativement tièdes qui se sont épanchées à travers 
l'Océan; il aborde les côtes du Nouveau Monde au sud de l'Alaska et longe 
vers le sud le littoral de l'Orégon et de la Californie; mais, en descen- 
dant des parages plus froids vers des mers plus chaudes, il se mélange 
avec des eaux venues des régions boréales et se transforme graduellement 
en un courant froid ; sur les côtes tropicales, il rafraîchit l'air ambiant et 



64 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



tempère le climat. D'ailleurs le Kouro-sivo est encore moins régulier que 
le Gulf-slream clans ses allures : il ne s'est pas formé dans un bassin nette- 
ment limité comme le golfe du Mexique et ne commence pas au sortir 
d'une porte de détroit comme un ileuve entre des berges solides; il flotte, 
pour ainsi dire, à travers l'Océan et sa marche est plus lente que celle du 
courant correspondant de l'Atlantique du nord. 

Les deux rivages opposés de l'Amérique méridionale sont soumis, comme 
ceux de l'Amérique septentrionale, à l'influence de deux courants agissant 
en sens inverse sur le climat. Tandis que le courant polaire venu de la mer 
de Baffin abaisse la température des côtes de la Nouvelle-Angleterre et de 

K° 11. — ANOMALIES APPARENTES DANS LA .MARCHE SUPERFICIELLE DU GULF-SIREAM. 



Ouest de F 




G Ferre» 



Los lignes pleines représentent la roule suivie par les épaves; 

Les lignes poinlillées la rouie suivie par les fragments du radeau; 

Les majuscules marquent le point de départ des épaves et les minuscules le point d'arrivée. 



New \ork, la branche du Kouro-sivo qui baigne le littoral californien en 
réchauffe le climat, et en conséquence les lignes isothermiques se recour- 
bent en cet endroit vers le nord. De même, l'Amérique du Sud est frôlée 
le long de sa côte occidentale par un courant polaire antarctique, dont les 
eaux froides tempèrent les chaleurs du littoral jusque sous l'équateur; 
la côte orientale ouatlantique reçoit dans ses baies un Ilot tiède, apporté par 
une branche du grand courant équalorial, qui après avoir traversé l'Atlan- 
tique de l'est à l'ouest vient se heurter au cap Sào-Roque et se divise en 
deux fleuves secondaires, l'un qui va pénétrer au nord-ouest dans la mer 
des Caraïbes, l'autre qui descend au sud et au sud-ouest vers l'estuaire 
de la Plata. Il est à remarquer que, des quatre courants principaux qui 
influent sur le climat des continents américains, deux élèvent et deux abais- 
sent la température côtière. C'est en diagonale que se produisent les effets 



MERS, FLEUVES DE L'AMÉRIQUE. 65 

semblables do l'un à l'autre continent : l'est de l'Amérique du Nord el 
l'ouest de l'Amérique du Sud sont refroidis; l'ouest du premier continent et 
l'est du second sont réchauffés. 

Grâce à la forme allongée des deux moitiés triangulaires du Nouveau 
Monde, aucune région de ces continents ne se trouve fort éloignée de la 
mer et tous les vents apportent une certaine quantité d'humidité dans 
l'intérieur; les pluies ne manquent absolument que là où des chaînes de 

N° 15 — PRINCIPAUX CODIUNTS DES MERS AMÉBICAINES. 



J80 






X 




C Perror 



1 ■ 173 000 nnn 



buoo kil. 



montagnes arrêtent les convois de nuages et forcent l'air à déverser son far- 
deau avant de passer outre. En moyenne, la précipitation d'humidité est 
plus abondante sur le Nouveau Monde que sur l'Ancien, ainsi que le prouve 
l'énorme masse liquide roulée par les fleuves américains. Le plus grand 
courant d'eau douce est le fleuve des Amazones, et d'autres cours d'eau, le 
Saint-Laurent, le Mississippi, l'Orénoque, le Paranà, n'ont que peu de 
supérieurs ou de rivaux parmi les fleuves de l'Ancien Monde. Il est vrai que 
l'on n'a pas encore constaté par des mesures précises que l'Amérique reçoive 

xv. 9 



66 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

en quelque endroit des pluies égales à celles qui tombent sur les mon- 
tagnes de Tchérraponjie, appartenant au versant du Brahmapoutra ; mais 
à en juger par l'énorme débit de la rivière Atrato, qui se jette dans le 
golfe d'Urabà, à l'angle nord-occidental de l'Amérique du Sud, il n'y aurait 
rien d'étonnant à ce que les pluies annuelles de cette région égalassent 
celles que l'on a mesurées dans l'Inde gangétique : à surface égale, le bas- 
sin de l' Atrato roule vingt-trois fois plus d'eau que la Seine. Des espaces à 
pluies rares, à sol aride ou peu fécond, comprennent une grande partie des 
plaines et des plateaux dans l'Amérique du Nord qui s'étend à l'ouest du 
Mississippi ; mais il n'y a de déserts proprement dits que près du golfe de 
Californie et le long de la côte chilienne et péruvienne, sur les terrasses 
avancées des Andes, abritées contre les pluies par le mur formidable qui se 
dresse à l'orient. Que sont ces espaces inhabitables en comparaison de la 
chaîne de déserts qui occupe la plus grande partie d'une diagonale de l'An- 
cien Monde, de l'Adrar berbère à la Mandchourie chinoise? 

L'orientation de l'Amérique dans le sens du nord au sud, à travers tous 
les climats, permettait de supposer d'avance que, par rapport à la surface 
continentale, les végétaux y dépassent en nombre ceux de l'Ancien Monde 1 . 
En effet, la flore américaine est plus riche en proportion que celle des autres 
continents: quoique occupant un espace beaucoup moindre, elle embrasse 
presque autant de zones végétales nettement délimitées par la présence 
d'espèces et de genres caractéristiques. Des îles glacées du nord à la pointe 
australe, on voit successivement les terres nues ou revêtues seulement de la 
a tripe de roche », puis les forêts minuscules de bouleaux nains, de 
saules, et autres arbustes, moins hauts que de grandes herbes; au delà, les 
arbres s'élèvent graduellement dans la direction du sud, et du côté de 
l'est, au Canada et dans les Etats-Unis, se groupent en massifs variés où 
dominent les espèces à feuilles caduques, contrastant par la forme et la cou- 
leur, tandis que du côté de l'ouest, dans la Colombie Britannique, l'Orégon 
et la Californie, les arbres sont principalement des conifères ; il en est de 
gigantesques, tel le séquoia, rival de l'eucalyptus australien pour la puissance 
et la hauteur du tronc. Sous les mêmes latitudes s'étendent les « prairies », 
moins abondamment arrosées, vastes mers d'herbes que remplacent main- 
tenant les cultures, et les vasques asséchées des plateaux recouvertes par 
une végétation de plantes salines comme celle des plages de la mer. Au 
Mexique et dans l'Amérique centrale, les aires végétales s'étagent en zones 
parallèles, des « terres chaudes » du pourtour aux « terres froides » de l'in- 

1 Alphonse de Candollo, Géographie botanique raisonnée. 



p< 




sa 



c fcf, 

w o 

s= o 

o — 



FLORE DE L'AMÉRIQUE. 



m 



teneur. Les Antilles ont aussi leur flore particulière, de même que la Côte 
Ferme et les Andes. Lé bassin du fleuve des Amazones est empli presque 
en entier par des forêts où l'on ne peut guère pénétrer que par les che- 
mins naturels des rivières et des bayous; il n'est pas une contrée de la 
Terre on la verdure cache le sol sur d'aussi vastes étendues : c'est la région 
des bois par excellence et les botanistes lui ont donné spécialement le nom 
d'Ilvhea. Plus au sud, dans la zone tempérée, les araucarias dominent sur 
les plateaux, puis viennent les pampas herbeuses, qui correspondent aux 

V 10. — LIMITES DE LA VÉGÉTATION FORESTIÈRE AU KORD DE I. 'AMÉRIQUE. 



Mendie" de Pa 




d ^pres 



3e 1 1,0 si I et autres 

1. Limite de Vabies alba. 
'i. » du mélèze: 
5. » du tremble. 

4. » du cèdre (thuya). 



9. Limite du saule nain 
7& ooo ooo 



5. Limite du frêne noir. 

6. » de l'ormeau blanc. 

7. » de l'érable à sucre. 

8. » du cbéue rouge. 



prairies de l'Amérique du Nord. La Patagonic se distingue aussi par une 
flore spéciale, de même que la Terre de Feu, avec ses hêtres rabougris, 
ses arbustes rampants et ses lichens. 

La faune américaine est, comme la flore, d'une très grande variété, qui 
répond à l'infinie diversité des conditions du sol et du climat : oiseaux, 
poissons, amphibies, reptiles, insectes de tous genres sont représentés en 
multitudes. La proportion des mammifères est aussi très considérable, 
mais les grandes espèces que possèdent l'Afrique et l'Asie n'ont point 
leurs pareilles en Amérique : les naturalistes du dix-huitième siècle avaient 
déjà remarqué que dans le monde le plus étroit les animaux ont de 



70 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

moindres dimensions. L'Amérique eut le mastodonte à une époque géolo- 
gique récente; aux âges tertiaires, les monts Rocheux eurent aussi leurs 
prodigieux dinoeérates' ; mais actuellement le Nouveau Monde n'a point 
de quadrupèdes que l'on puisse comparer à l'éléphant, au rhinocéros, 
à la girafe; pourtant il a parmi ses fauves des bêtes de forte taille, telles 
que l'ours blanc polaire et l'ours gris des montagnes Rocheuses, l'orignal et 
le caribou du Canada, le jaguar de l'Amérique tropicale, désigné ordinai- 
rement par les indigènes, de même que la panthère, sous le nom de 
« tigre ». C'est qu'en effet des espèces distinctes représentent le même 
type en deux milieux différents; on a pu dire aussi de la vigogne qu'elle 
est le chameau de l'Amérique, et du nandou qu'il en est l'autruche. Le 
continent du sud contraste avec celui du nord comme centre de création; 
il possède un très grand nombre de familles animales qui ne se trouvent 
point dans l'Amérique du Nord. 11 n'a pas moins de 2500 espèces d'oiseaux, 
tandis que l'Amérique septentrionale en a 700, trois fois moins; pour les 
poissons, le contraste est encore plus frappant : les eaux américaines du 
nord ressemblent à celles de l'Europe et de l'Asie par leur faune ichtyolo- 
gique. Les espèces particulières à l'Amérique méridionale se comptent par 
milliers : Agassiz en a recueilli 2000 dans le seul bassin de l'Amazone; 
un seul lac en possède autant que l'Europe. 

Quant à l'homme américain, ses tribus se ressemblent d'une manière 
étonnante de l'une à l'autre extrémité du Nouveau Monde. A l'exception 
des Eskimaux, que divers auteurs croient appartenir à une race asiatique 
et dont les congénères Ichouktches vivent dans la Sibérie orientale, les 
habitants de l'Amérique du seizième siècle, avant la colonisation européenne, 
paraissaient constituer un même groupe ethnique. Quelles que soient les 
différences locales entre septentrionaux et méridionaux, policés et sauvages, 
cultivateurs du sol et chasseurs, quels que soient les contrastes frappants 
que ces différences de mœurs et les diversités de leurs quatre cent cin- 
quante langages produisent de peuplade à peuplade, les indigènes ont en 
commun presque sans exception certains traits physiques et ce teint foncé, 
jaune, olivâtre ou rougcàlre qui a fait donner aux aborigènes de l'Amé- 
rique du Nord le nom de « Peaux-Rouges » ; tous ont les cheveux noirs, 
raides et non bouclés, l'air grave, la démarche lente, le pouls moins rapide 
que les habitants de l'Ancien Monde. La plupart témoignent de leur pa- 
renté les uns avec les autres par la figure anguleuse, la mâchoire solide, 
l'arcade sourcilière proéminente, le nez aquilin, les traits forts, différant 

1 O. C. Marsh, The Giyantic Mammals ofllie order Dinocerala. 



FAUNE, POPULATIONS DE L'AMÉRIQUE. 71 

peu chez l'homme et chez la femme, le buste large et puissant, en propor- 
tion des membres. Tel est le type dit « indien », d'ailleurs bien différent de 
celui des véritables Indiens de l'Inde, avec lesquels les confondit jadis 
l'imagination de Colomb et de ses successeurs espagnols. 



III 

ANNEXION DE i/aMÉIUQUE AU MONDE DE LA CIVILISATION MODERNE. 

La découverte du Nouveau Monde eut sur les destinées de l'humanité 
une influence de beaucoup supérieure à tout ce que le raisonnement eût 
pu prédire. Sans l'Amérique, le genre humain restait incomplet, l'histoire 
cherchait son unité sans pouvoir l'accomplir. Réduite à une faible partie, 
au sixième environ, de sa véritable étendue, dépourvue des routes de 
navigation qui donnent l'ubiquité à l'homme en rapprochant les unes des 
autres les côtes les plus éloignées, sorte de corps insulaire aux contours 
indistincts, la Terre devait paraître infinie, précisément parce qu'on n'en 
connaissait pas les bornes; mais combien s'est élargi le champ du savoir 
humain lorsque l'Amérique, sortant de l'ombre, a pris sa place entre l'Eu- 
rope et la Chine et que la surface terrestre s'est enfin limitée ! Aussi long- 
temps que les hommes ignorèrent leur position dans l'espace, et que la 
plupart se représentaient leur domaine comme immesurable, toutes les 
conceptions sur la nature des choses devaient être faussées et les progrès 
de la science devenaient impossibles. Que pouvait être l'astronomie alors 
que, malgré l'affirmation de rares savants, héritiers des Égyptiens et des 
Grecs, on s'imaginait vulgairement la Terre comme le plan solide sur lequel 
reposait la voûte céleste ou comme le centre autour duquel gravitaient 
le soleil et les astres? En même temps que l'astronomie, toutes les sciences 
qui s'y rattachent ou qui en dérivent n'élaient-elles pas condamnées 
à tournoyer dans les hypothèses, à s'appuyer non sur la certitude mathé- 
matique, mais sur le miracle ou sur des fantaisies? Le moyen Age se serait 
prolongé, la mort intellectuelle et morale en eût été la conséquence 
probable. Mais quelle secousse pour l'esprit humain, quelle incitation à 
l'étude et aux progrès de toute sorte, quand l'homme put constater, par le 
témoignage décisif des sens, que sa Terre flottait dans l'éther, planète 
parmi les planètes, l'une des molécules errant par myriades dans l'infini ! 
L'influence qu'exercèrent les découvertes de l'âge colombien fut grande 
par les connaissances directes qu'elle valut à l'humanité : elle fut bien (dus 
grande encore par leur action indirecte pour l'émancipation intellectuelle. 



72 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

Mémo au point de vue matériel, les changements ont été considérables, 
aussi bien dans le Nouveau que dans l'Ancien Monde, depuis l'année 1492. 
Déboisements et plantations, constructions de villes et de chemins ont 
changé l'aspect du sol, et de l'un à l'autre rivage océanique les espèces 
de plantes et d'animaux ont émigré. Pour les formes animales, c'est le 
groupe des terres d'Europe et d'Asie qui a le plus donné au monde nou- 
veau ; l'Amérique n'a enrichi les fermes d'Europe que d'un seul animal 
domestique, le dindon, tandis qu'elle a reçu en échange toutes les espèces 
de l'Ancien Monde associées à l'homme, moins l'éléphant et le chameau; 
en outre, les représentants de la faune sauvage, oiseaux des bois, pois- 
sons de mer, de rivières et de lacs, insectes de tous genres, ont. été 
introduits volontairement ou non d'un continent dans l'autre. Quant aux 
plantes sauvages, importées par mégarde avec les denrées agricoles ou les 
ballots de marchandises, elles ne cessent leur mouvement, de migration, et, 
si la plupart succombent dans leur nouveau milieu, un certain nombre 
résistent et finissent même par exterminer autour d'elles les plantes indi- 
gènes. De même (pie pour les animaux, c'est l'Ancien Monde qui, dans le 
mouvement d'échange des espèces végétales, a été le plus généreux : euro- 
péanisée par ses habitants, l'Amérique l'a été aussi en grande partie par sa 
flore. Si en Europe les remblais des voies ferrées se recouvrent de 
l'erigeron canadien, et si maint canal, en Allemagne, en Angleterre, en 
France, est obstrué par la « peste des eaux » (anacharis alsinastrum), les 
régions plaléennes ont été envahies par le chardon d'Europe, et le trèfle, 
ravissant le sol aux plantes américaines, recouvre une moitié du continent 
septentrional, des bords du golfe du Mexique aux montagnes Rocheuses; le 
grand plantain, auquel sa feuille a valu le nom de « pied de l'homme 
blanc », borde maintenant les sentiers frayés dans la prairie par le Peau- 
Rouge. Toutes les espèces cultivées, sauf de rares exceptions, provenant du 
climat ou des habitudes locales, sont devenues communes aux deux 
mondes. L'Amérique a tous les fruits d'Europe, et la plupart en plus 
grande abondance; le cafier d'Arabie, la canne à sucre de l'Inde y pro- 
duisent plus (pie dans l'Ancien Monde. C'est la flore américaine qui nous a 
donné le maïs, elle aussi qui a fourni l'espèce de tabac la plus répandue et 
qui, par la pomme de terre, a rendu cultivables en Europe des régions jadis 
désertes et contribué ainsi à l'accroissement des populations; enfin, parmi 
tant d'autres plantes médicinales, elle a livré le cinchona aux planteurs 
des colonies tropicales de l'Ancien Monde, et si le phylloxéra « dévastateur » 
nous est, venu d'Amérique, c'est de là aussi que nous sont envoyés les 
plants par lesquels on reconstitue les vignobles européens. 



HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE. 75 

Des changements analogues à ceux qui se sorit accomplis pour la flore et 
la faune ont eu lion pour les populations de l'Amérique : elles aussi onl élé 
violemment déplacées, et même, en de nombreuses régions, exterminées 
par des immigrants de l'Ancien Monde. Mais il n'y a point eu de récipro- 
cité : les indigènes américains n'ont pas envoyé de colonies de l'autre côté 
de l'Océan : c'est dans leur pairie qu'ils ont subi l'assaut des étrangers 
plus forts, et qu'ils ont péri dans la lutte, ou se sont accommodés au milieu 
nouveau que leur a fait la conquête. On sait que parmi les tribus améri- 
caines un grand nombre ont succombé : l'arrivée de Colomb sur le sol du 
Nouveau Monde, cet événement qui, au point de vue de l'histoire générale, 
paraît être le fait glorieux par excellence, fut pour les habitants des Antilles 
le signal de la disparition en masse. Pourchassés par les dogues, puis bap- 
tisés de force et devenus ainsi les « frères spirituels » des Espagnols, mais 
condamnés en même temps à tous les durs travaux, corvées d'approvi- 
sionnement exploitation des mines, culture des plantations, attachés à 
la glèbe et répartis par troupeaux entre les conquérants, enfin soumis à 
l'Inquisition, les malheureux ne furent bientôt qu'une horde d'esclaves : 
Espanola, Cuba, où les indigènes se pressaient par centaines de milliers, 
furent transformées en solitudes; on vit des tribus entières renoncer à 
toute civilisation, se réfugier dans les forêts et revivre de la vie bestiale 
des ancêtres; on en vit d'autres se suicider pour échapper à l'atroce 
domination de l'étranger \ Maintenant on discute pour savoir s'il existe 
encore en quelques îles ou sur le continent de faibles restes métissés de 
l'ancienne population insulaire. Cependant elle a légué à la langue espa- 
gnole, et, par son intermédiaire, à tous les langages de l'Europe, un grand 
nombre de termes usuels qui perpétuent à jamais sa mémoire. 

Les crimes des Antilles se renouvelèrent en maintes contrées de l'Améri- 
que du Nord et du Sud. On sait combien peu coûtait le sang humain aux 
Cortez et aux Pizarro : c'est par centaines de mille que se firent les meur- 
tres; maint district fut complètement dépeuplé. Et ce ne sont pas les Espa- 
gnols seuls qui se livrèrent à ces égorgements : tous les conquérants, à quel- 
que race qu'ils appartinssent, ont pris part à ces boucheries. Ceux qui ont 
versé le moins de sang, les Portugais par exemple, le doivent non à leur 
esprit de bienveillance et d'équité, dont ils n'ont d'ailleurs point fait preuve 
dans les Indes orientales, mais à leur établissement dans un pays où ils 
ne trouvaient devant eux que des tribus errantes, fuyant au loin dans les 
forêts. Là où le massacre n'eut pas lieu, le refoulement graduel s'ac- 

1 li. de Las Casas. Historia de (a destruction de las Indias. 

xv. 1 



74 NOUVELLE GEOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

complit, produisant les mêmes effets. Les peuplades indiennes des Etats- 
Unis ne sont guère plus représentées à l'est du Mississippi que par des 
individus ou même ont complètement disparu. Partout où les genres de 
vie sont inconciliables, la lutte continue à l'avantage du blanc : le labou- 
reur et l'artisan font immanquablement périr le chasseur. Les épidémies 
importées d'Europe, surtout la petite vérole, enfin les alcools vénéneux ont 
détruit aussi des millions d'hommes. 

Mais dans les pays mêmes où les populations n'ont pas été complète- 
ment détruites, leur civilisation originale n'existe plus : de policées qu'elles 
étaient, les sociétés sont redevenues barbares, à moins qu'elles ne se soient 
accommodées à un genre de vie qui n'était point le leur. Les expéditions, 
les batailles, et les tueries dont les Cortez et les Pizarro furent les héros, 
appelèrent l'attention des contemporains sur les puissants Etats renversés 
par les conquérants ; mais au temps même où l'on s'émerveillait sur leur 
culture, elle n'existait déjà plus. Et pourtant les Mexicains, habiles ingé- 
nieurs, avaient construit des digues, chaussées, canaux, aqueducs, égouts; 
ils possédaient de belles routes, sur lesquelles les courriers faisaient un 
service de poste auprès duquel les institutions analogues de l'Europe étaient 
encore rudimentaires; ils savaient travailler l'or, l'argent, le cuivre et 
d'autres métaux ; leur science astronomique était telle, qu'ils avaient su 
diviser leur année en dix-huit mois de vingt jours, avec cinq jours com- 
plémentaires, de manière à lui donner exactement 505 jours; enfin, ils 
peignaient et sculptaient leurs annales, se servaient même de caractères 
hiéroglyphiques : tous ces produits de l'art et de la science furent considé- 
rés par les prêtres ignorants de l'Espagne comme les œuvres du démon 
et livrés aux flammes. La chaîne de l'histoire se trouvait ainsi brisée et la 
masse de la nation refoulée dans l'ignorance et l'esclavage. De même au 
Pérou, que resla-t-il aux descendants des Quichua et des Aymara de cette 
industrie qui leur avait appris à construire de vastes édifices, à tracer de 
larges routes dallées sur les flancs des montagnes, à fondre et à ciseler les 
métaux? Et les Chibcha de la Colombie, les Maya du Yucatan et les 
Guatémaltèques de langues diverses, qu'ont-ils conservé des civilisations 
précolombiennes? Du moins, ces nations existent-elles encore, quoique 
déchues, tandis qu'en maintes parties de l'Amérique des populations poli- 
cées ont complètement disparu. C'est dans l'épaisseur de la forêt que l'on 
a découvert les temples les plus grandioses, les sculptures les plus pré- 
cieuses du Nouveau Monde, et, dans la Sierra Nevada de Santa-Marta, les 
superbes routes pavées que l'on rencontre à des journées de marche de 
toute habitation ne servent guère qu'aux tapirs, aux pécaris et aux jaguars. 



I11ST0JRE DE L'AMÉRIQUE. 



En dépit de la conquête, la race indigène a persisté, protégée çà et là par 
les marécages, les forêts, les montagnes ou les différences du climat, et 



N° 17. — RACES PBÉPONDÉnAMTES EN AMÉRIQUE. 




Majorité do populations noires 
un de couleur. 



vX\j Majorité de blancs. 



C. Perron 



îï[| Majorité de populations autochtones on de métis 
iiul parlant des tangues européennes. 

■'.' Réirions inhabitées. 



1 : IIS 000 000 



5000 kl! 



les vides se sont remplis de nouveau. Actuellement, la population qui 
l'emporte par le nombre dans plus d'une moitié du territoire américain se 
rattache par ses ancêtres aux anciens possesseurs de la contrée. D'après les 
constitutions politiques des Etats hispano-américains, les différences d'ori- 



76 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

gine sont censées n'être plus des causes d'inégalité civile et les indigènes 
ont en effet conquis par leur sang le droit de se dire les égaux de leurs an- 
ciens maîtres, soit en combattant les Espagnols dans les rangs des répu- 
blicains révoltés, soit plus fréquemment en s'alliant aux soldats de la 
métropole castillane contre les créoles, puis en prenant part à toutes les 
guerres civiles pour assouvir sur les gens des cités leur longue rancœur 
de race opprimée. L'égalité sociale n'existe entre gens de race différente 
que grâce à la richesse; mais partout la misère précise l'inégalité, et 
les riches habitants des villes, plus ou moins blancs, prétendent à la 
noblesse du sang en se comparant aux habitants des campagnes, descen- 
dus d'ancêtres indiens. Quelles que soient les prétentions, il ne saurait 
exister dans l'Amérique latine de race vraiment pure, puisque les premiers 
immigrants européens, du Mexique au Chili, prenaient presque tous 
femme parmi les indigènes, et que depuis lors une douzaine de générations 
se sont succédé, diversement modifiées par des unions entre métis à 
tous les degrés. On peut évaluer à une trentaine de millions les Amé- 
ricains qui, par le mélange des sangs, appartiennent à la fois aux deux 
races, dites « blanche » et « rouge » d'après les nuances primitives de la 
peau. C'est par cette fusion de deux éléments ethniques si différents, accom- 
plie dans les quatre derniers siècles, que l'Uispano-Amérique se distingue 
entre toutes les contrées de la Terre. Les Américains nés dans le Nou- 
veau Monde aiment à se dire « fils du pays », pour arguer ainsi de leur 
supériorité sur les colons étrangers, et ce titre leur appartient en effet, 
puisqu'ils descendent réellement, pour une certaine part, des anciens abo- 
rigènes. 

Ce n'est pas tout : l'alliance se fait avec une troisième race. Les blancs 
ne sont pas les seuls qui soient venus de l'Ancien Monde en Amérique. 
Les Africains ont aussi contribué à peupler le Nouveau Monde, mais 
non en immigrants libres. La « cruelle miséricorde » des planteurs les a 
importés pour travailler dans les grands domaines, à la place des indigènes, 
qui d'ailleurs en mainte contrée étaient déjà morts à la peine. On a 
évalué à cinquante millions, sans qu'il soit possible de discuter l'exacti- 
tude du chiffre, le nombre des noirs capturés sur les côtes d'Afrique et 
vendus dans les plantations américaines. Quoi qu'il en soit, les immigrants 
européens ne représentaient, en comparaison des esclaves africains, qu'une 
faible minorité; mais les fatigues, les sévices, les maladies ont emporté la 
plupart des nouveaux venus; leurs familles ne se sont constituées qu'à 
force d'importations successives, et maintenant les noirs d'Amérique 
sont beaucoup moins nombreux que les blancs et les métis indiens. Tou- 



RACES DE L'AMÉRIQUE. 



77 



tefois leur sang domine en plus de vingt millions d'hommes; mais, 
pas plus que les Peaux-Rouges, ils ne sont restés à l'état pur : presque 



N° 18. — LANGUES PRINCIPALES DE L AMERIQUE. 



601 



•• Indigènes. 
F Française. 




Ouest de G 



reenwic 



ich 



e 



60' 



,60' 



Guarani. Il Islandaise. 

E Espagnole. i|!| y\ Portugaise. 



C. Perron 
KWJ A Anglaise. 
|: ■'] l : L r ;ions înhabitiis. 



l usoooooo 



3000 kil 



tous, dans les Antilles, au Brésil, sur la Côte Ferme, même aux États-Unis, 
sont devenus par les croisements une race intermédiaire; ce sont des 
« gens de couleur », mais non des noirs. Dans l'île de Haïti, la seule du 
Nouveau Monde où les Africains aient constitué un État indépendant, plus 



78 NOUVELLE GÉOGRAPUIE UNIVERSELLE. 

de la moitié des habitants sont pourtant classés comme « noirs », relative- 
ment aux autres citoyens de nuance plus claire ; d'ailleurs, fussent-ils res- 
tés purs Africains par le squelette et la chair, ils sont européanisés sinon 
par les mœurs, du moins par les institutions et la langue. On sait combien 
peu les blancs sont disposés à reconnaître aux gens de couleur participa- 
tion égale aux droits politiques et aux avantages sociaux; l'esclavage, sous 
sa forme brutale d'asservissement direct de l'homme à l'homme, n'a même 
été aboli définitivement au Brésil qu'en l'année 1888; mais on peut dire 
que dans l'Amérique latine la grande masse de la population se compose 
des trois éléments, blancs d'Europe, noirs d'Afrique, et rouges du Nouveau 
Monde, diversement fondus en une race nouvelle. Aux Etats-Unis et dans 
l'Amérique Anglaise, au contraire, la coutume maintient entre les races, 
surtout entre les noirs et les blancs, une barrière qui, tout en s'abaissant 
par degrés, semble devoir rester, pour longtemps encore, difficile à franchir. 
Quant aux Chinois, qui s'introduisaient naguère en multitudes en Cali- 
fornie et dans l'Orégon, l'accès de ces contrées leur est désormais interdit, 
au mépris des traités. 

Ainsi le Nouveau Monde se divise, quant à la fusion progressive des 
races, en deux parties bien distinctes et de dimensions très inégales, ne 
coïncidant point avec les divisions naturelles. On désigne fréquemment 
ces deux parties sous les noms d'Amérique anglo-saxonne et d'Amé- 
rique latine, d'après les éléments prépondérants de race blanche qui s'y 
trouvent, ou plutôt d'après les langues qu'on y parle surtout, au nord l'an- 
glais, au sud les deux langues « latines », l'espagnol et le portugais'. Mais, 
quant aux origines des habitants, ces dénominations ne peuvent avoir de 
valeur réelle; car, s'il était possible de remonter le courant de l'histoire pour 
faire la vraie part de la descendance, on constaterait certainement que les 
« Anglo-Saxons » sont en minorité dans le pays qui leur est attribué et (pie 
les « Latins », représentés surtout par des Espagnols et des Portugais, de 
souche ibère, celte ou ligure, disparaissent presque complètement dans la 
foule de provenances diverses qui les entoure, Européens de toute nation, 

1 Superficie et population approximatives des deux grandes divisions du Nouveau Monde : 

Amérique « anglo-saxonne » et rég. polaires. 17 982 189 lui. carr. f>8 000 000 hab. 4 hab. par kil. 

» ((latine» » 23 850 024 .» 48 000 000 » 2 » » 

Noirs 
Blancs et gens Peaux-Rouges 

et métis. iln couleur. et tribus. Total. 

Amérique « anglo-saxonne » et régions polaires 60 000 000 7 500 000 500 000 08 000 000 

» «latine» 51000 000 15 000 000 2 000 000 48 000 000 



Ensemble 91000 000 22 500 000 2 500 000 110 000 000 



PEUPLEMENT DE L'AMÉRIQUE. 70 

Nègres et Peaux-Rouges. En outre, des provinces de langue différente se 
trouvent enclavées dans chacune des deux régions. Ainsi le bas Canada et 
de nombreux districts dans l'Amérique septentrionale rompent l'unité du 
territoire anglais, tandis que dans le sud plusieurs Antilles et la Guyane 
britannique sont en dehors du monde hispano-américain. Entre les deux 
parties de l'Amérique, la part anglo-saxonne est de moindre étendue, mais 
elle l'emporte de beaucoup par le nombre des habitants, l'activité indus- 
trielle et commerciale, la puissance politique ; toutefois de décade en 
décade l'équilibre tend à s'établir. 

Le géographe Kohi en a fait depuis longtemps la remarque, les peuples 
de l'Europe occidentale se sont partagé dans le Nouveau Monde l'œuvre 
de découverte et de colonisation en suivant du nord au sud un ordre 
analogue à celui d'après lequel ils se sont distribués dans l'Ancien Monde. 
Ainsi les Scandinaves, Danois, Islandais et Norvégiens occupent les cotes 
du Groenland, et c'est à eux que l'on doit la première connaissance de la 
terre ferme jusqu'au sud du Saint-Laurent. Ce sont des Anglais et des 
Français qui se sont disputé le Canada et le bassin du Mississippi; enfin, 
plus au sud, les Espagnols et les Portugais se sont divisé le reste de 
l'Amérique. Mais les populations européennes, du centre et même de l'est, 
ont voulu prendre leur part du territoire de culture qui s'ouvrait à elles de 
l'autre coté des mers, et de chaque terre civilisée sont accourus les colons. 
Presque dans chaque ville américaine on trouve des représentants de tous 
les pays du monde; la plupart des cités ont plus d'habitants d'origine étran- 
gère que de natifs. On sait avec quelle rapidité se fait le peuplement des 
régions fertiles et à climat tempéré que possède le Nouveau Monde : depuis 
1825, le nombre des habitants a triplé. C'est par centaines de milliers que 
se comptent annuellement les colons, et le mouvement d'émigration a pris 
une telle importance chez certains peuples européens, qu'on a pu lui 
donner le nom d'exode. Déjà certaines parties de l'Amérique, presque 
désertes il y a deux siècles, ou seulement parcourues par des chasseurs, ont 
une population égalant en densité celle des pays industriels de l'Europe. 

Ce tournoiement universel, où des immigrants de toute race et de tout 
pays viennent se juxtaposer et se fondre en nations nouvelles, est naturelle- 
ment réglé par les conditions du climat. Les difficultés de la transplantation 
sur un autre sol, sous un autre ciel, déciment les nouveaux venus, et la 
mortalité est d'autant plus forte que la différence est plus grande entre 
le climat d'origine et celui de la patrie nouvelle. Ce n'est pas sans dan- 
ger que les hommes du nord, Scandinaves, Anglais, Allemands, même 
Français méditerranéens, vont habiter les pays tropicaux ; leur éner- 



81) 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



gie physique et morale y décroît, et si de nouveaux colons ne viennent 
pas combler les vides, les familles s'éteignent peu à peu. D'autre part, les 
Africains dépérissent dans les pays froids du nord et du sud de l'Amérique. 
Mais l'histoire de la colonisation démontre avec évidence que la zone amé- 
ricaine favorable aux progrès des divers groupes ethniques de l'Ancien 
Monde offre encore une largeur considérable. Ainsi, les Français vivent, tra- 
vaillent et prospèrent aussi bien sous l'isotherme de 2 degrés centigrades, 
dans les campagnes riveraines du Winnipeg, que sous la ligne de 22 de- 

N° 19. — PEUPLEMENT DE LAMÉMQUE PAU LES ÉMIGIUNTS DE L'ANCIEN MONDE. 



Méodjer, de Par. s 180 




Mendier, de G 



1 : 2S0OIKI (III I 



grés, dans le délia mississippicn : la zone qui leur convient présente donc- 
dès écarts de température moyenne triples de ceux que l'on constate entre 
le nord et le midi de la France. Il en est de même des autres Européens, 
qui trouvent en Amérique une zone de peuplement où l'amplitude totale 
des oscillations thermométriques est beaucoup plus grande que dans leur 
patrie. En outre, les colons venus des climats tempérés ont le choix dans le 
Nouveau Monde entre deux régions appropriées à les recevoir, l'une dans 
l'hémisphère du nord, l'autre dans l'hémisphère du sud : qu'ils aillent sur 
les bords du Saint-Laurent ou sur ceux de la Plata, au pied des monts cali- 
forniens ou des Andes chiliennes, ils sont également dans un milieu qui 
convient à leur nature. L'orientation de l'Amérique dans le sens du nord 



PEUPLEMENT DE L'AMÉRIQUE. 81 

au sud, transversalement à la marche suivie par la civilisation dans l'An- 
cien Monde, a modifié le cours de l'histoire, en élargissant les divers cou- 
rants d'émigration de l'Europe et en les dirigeant, à la fois vers les deux 
hémisphères. Il no semble pas que la race ait déchu en quoi que ce soit 
depuis qu'elle a essaimé en Amérique. On remarque des changements 
dans le teint, la démarche, le son de la voix, mais on n'a point constaté 
que les blancs du Nouveau Monde soient inférieurs aux Européens par la 
stature, la force, l'endurance, la beauté; ils vivent aussi longtemps et les 
femmes ne sont pas moins fécondes 1 . 

La découverte de l'Amérique, et par suite sa participation aux luttes et 
aux vicissitudes du monde ancien, eut naturellement son contre-coup sur 
les destinées des peuples qui lui envoyèrent navigateurs, conquérants et 
colons. Une des premières conséquences de cet événement qui ouvrit au 
commerce les nouveaux chemins de l'ouest fut de faire abandonner ceux 
qu'on avait suivis jusqu'alors. Colomb, Vcspucci, Gaboto commencèrent 
donc par ruiner leur patrie italienne : Gènes avait déjà perdu sa route 
de trafic par la mer Noire depuis la prise de Constantinople; mais, après 
la traversée de l'Atlantique, Venise n'eut plus que faire de ses comptoirs 
en Orient. Tandis que le monopole des épices était pris par le Portugal, 
grâce à la découverte du cap de Bonne-Espérance, le trafic de l'or, mono- 
polisé par l'Espagne, faisait volte-face, pour ainsi dire, et se dirigeait de 
l'autre côté du monde, vers l'Inde nouvelle. La décadence financière, puis 
la ruine politique, frappèrent les oligarchies italiennes, et la Péninsule en- 
tra dans une ère de langueur, de misère et d'asservissement. Et si la ruine 
devait atteindre ainsi les intermédiaires chrétiens du commerce de l'Orient, 
combien plus les Orientaux devaient-ils être frappés! Vasco de Gama, 
Colomb, Magalhâes ont porté le coup de mort aux États musulmans qui 
détenaient les échanges entre les Indes et l'Europe occidentale. La déchéance 
des mahométans, écartés désormais du grand trafic, fut irrémédiable 2 . 

L'Espagne et le Portugal eux-mêmes, au profit desquels s'étaient faites 
les découvertes et que la bulle d'Alexandre VI avait proclamés maîtres du 
monde, déchurent presque aussitôt après avoir obtenu la possession de ces 
immenses domaines qui leur procuraient les métaux, les pierres pré- 
cieuses et les épices. Ces Etats importaient des tonnes d'or 5 , il est vrai, 
mais ces richesses répandaient l'amour du faste et du jeu, créaient les 

1 Slialer, dans Winsor's America. 

- P. Margry, Les Navigations françaises du quinzième au seizième siècle. 
3 Valeur totale de l'or et de l'argent importés en Espagne, de 1402 à 1775, d'après Robertson, 
50 milliards de francs. 

xv. 11 



82 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

monopoles et les banques, faisaient mépriser le travail : la valeur morale 
de la nation diminuait à mesure que s'accroissaient ses trésors. Pourtant, 
au milieu du seizième siècle, l'Espagne, la première des puissances euro- 
péennes par la force militaire et par les recettes de son budget, paraissait 
inébranlable, et l'on avait pu craindre que Philippe II, déjà si fort en Portu- 
gal, en Italie, en France, dans les Flandres, en Angleterre, par ses armes 
ou ses intrigues, ne réussît dans ses visées de monarchie universelle, ainsi 
que le lui promettait Fernan Cortez dans une de ses dépèches. Mais déjà 
le grand ressort de la puissante machine était brisé. Les divers Etats 
de la péninsule Ibérique, qui avaient précédemment vécu de leur vie au- 
tonome et dont aucun roi n'avait osé violer les libertés, étaient désormais 
soumis absolument à la volonté du monarque; toutes les énergies locales 
avaient été comprimées, tous les citoyens transformés en soldats, en fonc- 
tionnaires, en sujets : devant le pouvoir du souverain, ils ne comptaient 
pas plus que tous ces peuples innommés livrés à lui par la bulle papale. 
Pendant la période d'éblouissement qui suivit la conquête de Grenade, l'ex- 
pulsion des Maures et la découverte du Nouveau Monde, la gloire prodi- 
gieuse échue à la monarchie nouvelle, avait paru une ample compensation 
à la perle de la liberté, et les Espagnols s'étaient laissé livrer sans protes- 
tation aux caprices du pouvoir royal et aux terribles inquisitions du tri- 
bunal de la « Sainte Confrérie ». Mais à la fin du seizième siècle, quand 
les forces vives de la nation eurent été dépensées sur les champs de bataille 
de l'Europe et dans les expéditions d'outre-mer, l'Espagne n'avait plus de 
ressources pour le travail. Ses artisans maures avaient été chassés et les 
ouvriers chrétiens ne travaillaient plus. Le royaume recevait des charge- 
ments d'or, mais il ne pouvait envoyer d'objets manufacturés en échange, et 
c'est à l'étranger qu'il devait s'adresser pour obtenir ce que ses propres 
nationaux ne savaient plus fabriquer : les richesses du Mexique et du Pé- 
rou allaient se répartir dans les Flandres, en Allemagne, en France, en 
Angleterre. La marine commerciale de l'Espagne, qui comprenait un mil- 
lier de navires au commencement du seizième siècle, s'était graduellement 
appauvrie et réduite à rien ; les vaisseaux de guerre manquaient pour 
accompagner les convois, souvent livrés à la merci des pirates. L'Espagne 
succombait sous le poids de son empire colonial, et ce fut un bonheur pour 
elle d'en être enfin délivrée par la guerre étrangère et la révolution. Co- 
lonies et métropole se ruinaient mutuellement. On peut en dire autant du 
petit royaume de Portugal et de son ancienne dépendance politique, le 
Brésil. Jadis appauvris l'un par l'autre, les deux peuples alliés par l'ori- 
gine, la langue et les mœurs, mais sans lien officiel, prospèrent maintenant. 



INFLUENCES RÉCIPROQUES DE L'ANCIEN ET DU NOUVEAU MONDE. 85 

Dans l'Amérique septentrionale, au nord du Mexique, la France cl l'An- 
gleterre furent les deux puissances suzeraines, et l'on put se demander pen- 
dant longtemps à laquelle appartiendrait un jour l'empire du continent. La 
colonisation française, guidée, pour ainsi dire, vers l'intérieur des terres 
par le cours du Saint-Laurent, s'était avancée de proche en proche vers le 
centre de l'Amérique boréale et les sources mississippiennes, d'où elle 
s'était portée vers la région des embouchures. Elle se développait donc en 
hémicycle, du golfe de Terre-Neuve au golfe du Mexique; mais cette demi- 
circonférence de 4000 kilomètres n'était guère qu'une ligne, tant la zone 
de peuplement avait peu de profondeur; des lacunes l'interrompaient de 
dislance en dislance, surtout vers le sommet de la courbe. Les colonies 
anglaises, de même que celles de la Hollande et de la Scandinavie, qui 
devaient bientôt se fondre avec les premières, étaient établies sur le littoral 
atlantique et, de ce solide point d'appui, elles s'avançaient graduellement 
vers l'intérieur, en masse compacte, toujours en libre communication avec 
la mer et ne présentant sur leur pourtour aucun point vulnérable. Ainsi, la 
position respective des éléments ethniques en conflit indiquait d'avance au- 
quel des deux devait rester la victoire. Indépendamment des circonstances 
étrangères aux colonies elles-mêmes, talent diplomatique et hauteur de 
vues chez les ministres, science militaire des généraux, force numérique 
des auxiliaires envoyés par la mère patrie, probité des administrateurs, il est 
évident que la colonie la plus compacte, la plus forte par la position stra- 
tégique, et en même temps la plus peuplée, devait l'emporter à la longue. 
De quelque côté qu'elle portât ses forces, elle devait déchirer le mince rideau 
que lui opposaient ses adversaires. Lors de la cession du Canada à l'Angle- 
terre, les colonies britanniques, devenues de nos jours les Etals-Unis, 
avaient deux millions et demi d'habitants; les Français du Sainl-Laurenl 
étaient soixante mille. 

Assez nombreux pour que leur prépondérance fût assurée sur leurs 
voisins d'origine française, même sans l'appui des Iroquois et des troupes 
européennes, les colons de langue britannique avaient également la force 
nécessaire pour se détacher politiquement de la Grande-Bretagne et reven- 
diquer leur indépendance par les armes. Après neuf années de guerre, 
les Etals-Unis d'Amérique étaient constitués, et, par une curieuse conjonc- 
ture des événements, les Canadiens français réussissaient à maintenir leur 
indépendance effective : en haine de leurs anciens ennemis les Bostoniens, 
qui avaient tant de fois excité contre eux la fureur des Iroquois et avaient 
été les principaux coupables lors de la déportation en masse des Aca- 
diens, les habitants du Canada étaient restés fidèles à l'Angleterre; ils 



84 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

avaient même résisté à l'appel d'insurrection fait par les Français, de- 
venus les alliés des colonies anglaises révoltées, et en compensai ion ils gar- 
dèrent leur pleine autonomie administrative. Depuis cette époque ils ne 
l'ont jamais perdue, et c'est ainsi qu'ils ont pu se maintenir et se déve- 
lopper comme une nouvelle France, bien mieux que s'ils étaient restés 
sous la domination directe de la mère patrie, soumis aux caprices royaux et 
ministériels, gênés de toutes les manières par des lois, des règlements et 
des arrêts suspensifs, à la confection desquels ils n'auraient pris aucune 
paît : l'influence française dans l'Amérique du Nord s'est accrue précisé- 
ment en proportion de l'indépendance politique des Franco-Canadiens. 

A bien plus forte raison peut-on dire que le monde anglais s'est agrandi 
en vertu de l'indépendance et de la prospérité des Etats-Unis. Depuis ses 
commencements comme nation autonome, la république américaine a fait 
des progrès en population et en ricliesses tels que l'histoire n'en avait pas 
encore vu ; dans l'espace d'un siècle le nouvel État est devenu le plus puis- 
sant du monde, bien qu'il n'ait, pour ainsi dire, pas d'armée permanente, 
qu'il possède seulement une flotte nominale et qu'il ait dédaigné de hérisser 
son littoral de forteresses; par mainte industrie il a déjà pris le premier 
rang et son ambition est de dépasser en tout les autres peuples. Malgré 
l'origine si diverse des habitants de la contrée, leur œuvre commune est 
tenue d'ordinaire pour le produit de l'énergie « anglo-saxonne »•; le 
moule anglais dans lequel s'est formée la société américaine en a fait 
comme une « majeure Angleterre » (Greater Britain), ayant la même 
tradition, des mœurs peu différentes et une langue commune. C'est par 
les États-Unis surtout que l'anglais prend de plus en plus ce caractère 
de langage universel qu'il a déjà dans le monde commercial et qu'il am- 
bitionne comme idiome de la conversation entre peuples civilisés. De deux 
à trois millions d'hommes, tel est le nombre de ceux qui chaque année 
s'ajoutent au groupe de langue anglaise, Anglais, Américains, Canadiens, 
Australiens, Africains du sud, noirs de la Jamaïque et des Guyanes : plus 
de la moitié des lettres écrites chaque année sont rédigées en anglais. 11 est 
vrai que dans le Nouveau Monde même les républiques du centre et du 
continent méridional contrastent par le génie et par le langage avec la so- 
ciété anglo-américaine du nord; mais elles aussi ont à subir l'hégémonie 
a anglo-saxonne » dans leurs institutions, leur vie intime et l'allure gé- 
nérale de leur civilisation. 

« L'Amérique aux Américains! » telle est la parole que les républi- 
ques du Nouveau Monde opposent aux tentatives d'intervention des puis- 
sances européennes dans les affaires intérieures du continent occidental. 




y. O 



AMÉRICAINS ET IMMIGRANTS. 87 

Au point do vue politique, il n'y a pas de doute possible : les Etats améri- 
cains n'ont plus à craindre les attaques d'un adversaire quelconque, et l'on 
se demande même s'ils consentiront à tolérer longtemps l'existence de colo- 
nies dépendant directement d'un gouvernement étranger. Si la Grande- 
Bretagne possède encore officiellement le quart de la superficie du Nou- 
veau Monde, la plus grande partie de cet immense espace est une région 
déserte, et les provinces habitées constituent en réalité une république 
indépendante, où le pouvoir royal n'est représenté que par un vain dé- 
cor et n'a pour toute armée qu'un régiment campé sur une pointe de 
terre, à l'endroit le plus rapproché de l'Europe, comme pour se tenir 
prêt à retourner au premier signal dans la métropole. Les peuples du 
Nouveau Monde sont donc assurés de maintenir leur autonomie politique 
hors de l'atteinte de l'étranger; mais, au point de vue social, l'Amérique n'est 
point aux Américains, elle est à tous les colons de l'Ancien Monde qui 
en ont fait une patrie nouvelle, apportant leurs coutumes et leurs mœurs 
héréditaires, mais aussi leurs ambitions, leurs espérances et la force né- 
cessaire d'accommodation à un nouveau milieu. Ceux qui se disent « Amé- 
ricains » pour se distinguer des autres civilisés du monde sont eux-mêmes 
des fils ou petits-fils d'Européens et leur nombre s'accroît de plus d'un 
million chaque année par l'excédent annuel des naissances, de près d'un 
autre million par l'arrivée de colons qui, à leur tour, se proclament 
bientôt « Américains », et parfois regardent de mauvais œil, comme intrus, 
les compatriotes qui les suivent. Le monde de par delà l'Atlantique est un 
champ d'expériences pour la vieille Europe, et la solution des problèmes 
sociaux et politiques s'y prépare comme dans l'Ancien Monde, pour l'avan- 
tage commun. 



CHAPITRE I 



GROENLAND 



Par sa position géographique, la ce Terre Verte » est un pays médiaire 
entre l'Europe et le Nouveau Monde; il n'est même guère plus éloigné 
d'une terre européenne, l'Islande, que de l'archipel polaire américain. 
Cependant le mouvement général des côtes, aussi bien que la nature du sol, 
rattachent le Groenland aux îles occidentales et en font un fragment 
de l'Amérique; s'il reste isolé, c'est qu'une ceinture de glaces l'entoure 
complètement pendant les deux tiers de l'année : son climat le place, 
pour ainsi dire, en dehors du monde habitable. A surface égale 1 , la France, 
les lies Britanniques et l'Europe du centre ont 175 millions d'habitants; 
le Groenland en a probablement un peu plus de dix mille, en comptant les 
familles d'indigènes qui ne sont pas groupées sous les yeux des employés 
danois. L'appellation de « Terre Verte » qu'Erik le Rouge donna au ter- 
ritoire immense « parce qu'un nom de bon augure attire les habitants », 
n'a pas eu le succès qu'il en attendait : depuis plus de neuf siècles, elle 
résonne comme une ironie, et le nom de « Terre de Désolation », sous 
lequel Baffin désigna le pays, paraît bien mieux justifié. Pourtant le 
terme Groenland s'est maintenu, quoique le pays lui-même ait été pendant 
longtemps oublié par les navigateurs : de toute la nomenclature des décou- 
vertes faites par les Normands dans le Nouveau Monde avant et après l'an 
mille, cette bizarre dénomination est la seule qui subsiste encore dans 
l'usage commun 2 . 

On sait comment le Groenland fut découvert par Gunnbjorn et par le 
banni Erik le Rouge a la fin du dixième siècle, cinq cents ans avant 

1 Superficie probable du Groenland, d'après Behm et Wagner : 2 169 750 kilomètres carrés. 

2 Isaac ïaylor, Words and Places. 

xy. 12 



90 NOUVELLE GÉOf.RAPUIE UNIVERSELLE. 

Colomb. Les premiers visiteurs Scandinaves étaient encore païens, mais, au 
commencement du onzième siècle, Leif, le fils d'Erik, se rendit en Nor- 
vège, d'où il revint en compagnie d'un prêtre, qui baptisa le viking et Ions 
ses sujets. A celle époque les Islandais vinrent s'établir en grand nombre 
dans la « Terre Verte », on ils se groupèrent en deux districts, séparés par 
une marche inhabitée. Ces deux districts, dits de l'Ouest et de l'Est, Wester- 
bygd et Oesterbygd, n'ont pas été identifiés avec certitude. Faut-il y voir 
les établissements fondés sur les deux cotes, celle que baigne la mer de 
Davis et celle qui regarde l'Islande? Ou bien les deux districts se trou- 
vaient-ils également sur la côte occidentale, mais le premier sur une partie 
du littoral avancée vers l'ouest, le second dans le voisinage du cap Farewcll, 
au bord du golfe d'igaliko ou « des Maisons Abandonnées », situé en effet 
à l'est ou au sud-est des autres colonies? Celle hypothèse est la plus com- 
munément admise 1 ; même, d'après Rink, elle ne laisserait plus place au 
doute. Quoi qu'il en soit, une soixantaine d'anciennes bâtisses et des inscrip- 
tions runiques rappellent le séjour des immigrants Scandinaves. La plupart 
des pierres écrites groenlandaises que l'on voit au musée de Copenhague 
ont élé trouvées près de la pointe méridionale de l'île; mais en 1824 
on en découvrit une au nord même d'Upernivik, c'est-à-dire au delà du 
dernier groupe de cabanes habitées par des indigènes policés, au sommet 
de l'île de Kingiktorsoak ou « des Femmes » (72° 55'). Ces runes ont été 
déchiffrées, mais non d'une manière certaine; il suffit que leur forme, 
comparée à celle des runes de Norvège, permette d'en fixer la date au on- 
zième ou douzième siècle. Il existe aussi un monument dans le voisinage 
du cap Farewcll, mais déjà sur le revers oriental : en 1881, le mission- 
naire Brodbeck a découvert au bord d'un fjord cette ruine incontestable- 
ment normande, dite Narssak ou de la « Plaine », et les indigènes direnl 
aux voyageurs que plusieurs restes du même genre se succèdent sur le 
rivage dans la direction du nord; toutefois cette affirmation a été démentie 
par d'autres informateurs. Narssak était sans doute l'une des quatorze ou 
seize églises (pie les Scandinaves érigèrent dans le Groenland pour les habi- 
tants des 280 villages ou hameaux bàlis dans les deux districts de l'Ouest 
et de l'Est. Au commencement du douzième siècle, une église cathédrale, 
dépendante du diocèse do Brème, avait été fondée à Carde, non loin de la 
pointe méridionale de la contrée. 

Le va-et-vient des colons, des commerçants et des missionnaires se con- 



1 Mallc-Iirnn, Précis de Géographie universelle; — Alex, de Humboldt, Histoire de la Géogra- 
phie du Nouveau Continent : — 11. Rink, Gronland. 



DÉCOUVERTE ET COLONISATION DU GROENLAND. 



i)I 



tinun pendant quatre cents ans entre les deux Scandinavies, de l'Europe et 
de l'Amérique; mais la prise de possession des colonies groenlandaises, la 
destruction dos anciennes libertés républicaines et le monopole du trafic 
établi par les rois de Norvège en 1261 ralentirent peu à peu ces échanges 
et finirent par y mettre un terme : le commerce ne pouvant plus se faire 
que par un seul navire royal, la Grônlandsknarra, il suffisait d'un nau- 
frage, d'un simple accident de mer, d'uneguerre, d'un changement de règne, 
d'une épidémie, pour interrompre toutes communications, el en effet on 
cessa complètement de visiter le Groenland à la suite de la « peste noire » 
qui dépeupla l'Europe du nord à la lin du quatorzième siècle : on oublia 



EUROPE ET GROENLAND, Il APRES LAURENTIUS FRISIUS. 



Iviarcconûclatum 




d'après Laurentius Fnsius 



C Perron 



même le pays d'Erik le Rouge, si ce n'est dans la tradition légendaire, el 
comme un simple nom, dessiné au hasard sur les cartes du temps : le 
désir de le revoir ne se réveilla qu'après les grandes découvertes de Co- 
lomlt et de ses émules. Toutefois les premiers voyages lentes par les navi- 
gateurs Scandinaves à la recherche de leurs anciennes colonies ne lurent 
pas heureux, et c'est à Sébastien Cabot, à Frobisber, à Davis que l'on 
dut un commencement d'exploration des mers comprises entre le Groenland 
et l'archipel Polaire. Au dix-septième siècle, les marins danois reprirent 
leurs tentatives, poussés par l'espoir de trouver les mines de métaux pré- 
cieux annoncées par Frobisher; mais c'est encore à des étrangers, Hudson 
et Baffin, que revint l'honneur de reconnaître géographiquement ces 
parages du nord. Le premier suivit en 1607 la côte oricnl.de jusqu'au 



92 NOUVELLE GÉOGRAPIIIE UNIVERSELLE. 

75 e degré de latitude, tandis que le second longea la côte occidentale dans 
tout son développement, de la pointe du sud au détroit de Smith. La 
chaîne des temps ne fut renouée pour les Scandinaves qu'en l'année 1721, 
lorsque le missionnaire Hans Egede, parti de Bergen, débarqua sur la côte 
occidentale du Groenland et y fonda le village de Godthaab ou « Bonne 
Espérance». Mais il ne vit point les compatriotes qu'il espérait trouver, ou 
du moins il ne reconnut pas leur sang dans les Eskimaux, peut-être métis- 
sés, qui se pressaient autour de lui. Depuis Egede, le Groenland occidental 
n'a cessé d'être une dépendance du Danemark, au point de vue adminis- 
tratif et religieux. 

Pendant le cours du dix-neuvième siècle plusieurs explorations détaillées 
ont précisé le tracé du littoral sur plus d'une moitié du pourtour groen- 
landais. Des études partielles sont dues aux navigateurs polaires qui dres- 
saient les cartes des ports et des mouillages pour y établir des lieux de 
refuge ou de rendez-vous; mais en outre le gouvernement danois a fait 
entreprendre la reconnaissance méthodique de la côte : en 1821, Graah 
étudia toute la partie du littoral de l'ouest comprise entre le cap Farewell 
et le 62 e degré de latitude; deux ans plus tard, il relevait la côte septen- 
trionale, entre la baie de Disko et Upernivik; puis, en 1828, il abordait les 
rivages tournés vers l'Atlantique, De tous les voyages d'exploration faits 
sur les côtes du Groenland il n'en est point qui témoigne d'une plus con- 
sciencieuse ténacité. Après une année d'expéditions préliminaires, de 1828 
à 1829, les approvisionnements de vivres européens se trouvaient tellement 
réduits, que Graah prit la résolution de renvoyer ses quatre compagnons 
blancs et ceux des Groenlandais qui lui paraissaient avoir le moins de 
bravoure et de constance : il ne garda que deux hommes et six femmes, 
avec lesquels il continua son voyage à travers les glaces entières, dans une 
seule konebaade ou grande embarcation groenlandaise, utilisant toutes les 
ruelles qui s'ouvraient dans la banquise. Pendant deux campagnes succes- 
sives, interrompues par de longs hivernages, il parvint à relever toute la 
côte qui s'étend de la pointe du Groenland au 65° 18' de latitude; mais au 
delà il lui fut impossible de forcer la bordure des glaces côtières, et 
jusqu'à maintenant la terre dite d'Egede, d'après un petit-fils du mission- 
naire, qui en aperçut de loin les côtes, est la partie du Groenland méridional 
qui est le moins connue : les cartes n'en donnent que le tracé général, sans 
les péninsules ni les indentations ; cependant le Français de Blosseville, 
commandant la Lilloise, atteignit en 1851 le littoral vers le 68 e paral- 
lèle et le suivit sur une certaine étendue ; mais l'année suivante il se 
perdit avec son navire, écrasé dans la banquise. En 1879, le capitaine da- 



EXPLORATION DES COTES GROENLANDAISES. 93 

nuis Mourier renouvela celle tentative cl signala de hautes montagnes 
sous le 67°7'et le 68 Q 10'de latitude. Au nord du 69 e degré de latitude, 
le baleinier Scoresby, l'un des observateurs les plus sagaces qui aient par- 
couru les mers polaires, visita eu IS^'i la côte groenlandaise sur une lon- 
gueur d'environ 650 kilomètres en droite ligne et en donna un tracé 
précis, rectifié plus lard et complété sur quelques points par Clavering et 
Sabine, enfin par l'expédition allemande qui découvrit le grand fjord de 
François-Joseph. 

Depuis I(S76,les travaux d'exploration côtière sont contrôlés d'une ma- 
nière méthodique par des commissions de savants qui, tout en étudiant la 
forme du littoral, l'altitude des côtes et la profondeur des eaux voisines, 
observent les phénomènes de l'histoire naturelle et les mœurs des indi- 
gènes. On a pu terminer ainsi le levé de toute la côte occidentale jusqu'au 
nord d'Upernivik, et l'on a commencé celui de la côte orientale; mais 
l'intérieur est encore, presque dans son entier, une région inconnue. 
Pourtant de nombreuses tentatives ont été faites, mais rares sont les voya- 
geurs qui dépassèrent les terres dégagées de glaces pour s'avancer au loin 
sur l'étendue blanche. En 17'28, un gouverneur, ignorant la nature du sol 
qu'il aurait à traverser, avait fait venir quelques chevaux du Danemark et 
réuni toute une compagnie de soldats pour se rendre sur le versant orien- 
tal, où il comptait trouver les descendants des anciens colons Scandinaves et 
les inféoder à la couronne du Danemark; mais les chevaux, objets d'admi- 
ration pour lesEskimaux, périrent avant qu'on eût pu commencer la caval- 
cade 1 . Vingt-trois années après, un négociant, Lars Dalager, s'aventurait 
sur le glacier, au nord de Frederikshaab, et en escaladait les hauteurs ; 
toutefois son excursion ne dura qu'une dizaine de jours et il ne campa sur 
les glaces que pendant trois nuits. 

Plus d'un siècle se passa avant que d'autres Européens essayassent de péné- 
trer sur les névés de l'intérieur. En 18(30, l'Américain Hayes, dont le navire 
était alors mouillé au port Foulke, sur les bords du détroit de Smith, 
gravit les pentes glacées des hauteurs et atteignit, à une centaine de kilo- 
mètres du rivage, un point élevé de 1560 mètres : une tourmente de neige 
l'empêcha d'aller plus avant. En 1867, Whymper, l'un des fameux « grim- 
peurs » des Alpes, voulut aussi tenter les glaces du Groenland, et en com- 
pagnie de Robert Brown il partit de Jakobshavn; mais des contretemps 
l'obligèrent à revenir en arrière. En 1870, Nordenskiôld et Berggren 
furent plus heureux : ils s'avancèrent à l'est d'Egedesminde à plusieurs 

1 Erik von Nordenskiôld, la Seconde Expédition Suédoise au Groenland, trad. par Ch. Rabot. 



94 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

journées de marche sur les glaces, à travers des crevasses et des rivières 
superficielles fort dangereuses. En 1885, Nordenskiôld poussa plus avant 
et ses guides lapons pénétrèrent beaucoup plus loin, précisément au milieu 
du continent groenlandais, à 1947 mètres d'altitude: l'espace franchi fut de 
459 kilomètres en 57 heures. En 1878, Jensen et deux compagnons, partis 
du même point de la côte que Dalager, avaient déjà parcouru le glacier 
pendant onze jours pour atteindre un nunatak ou rocher, au pied duquel 
un ouragan les avait forcés de se blottir pendant une semaine, et de ce 
nunatak, haut de 1557 mètres, ils avaient pu contempler au loin vers 
l'est la nappe interminable des glaces. Enfin, en 1888, la traversée du 
Groenland d'une côte à l'autre a été menée à bonne fin par le Danois Nan- 
sen. Les difficultés de ce hardi voyage furent telles, que l'explorateur ne 
put suivre le plan tracé d'avance. N'ayant même pas réussi à débarquer sur 
la terre ferme, il avait dû aborder sur une banquise de la cote orien- 
tale, qu'il croyait sillonnée de crevasses faciles à traverser; mais le champ 
de glace se composait de fragments que la mer entraînait au large, et la 
petite caravane échappa très péniblement au courant qui la portait en 
sens inverse du but cherché. Ce voyage à travers le radeau flottant et brisé 
ne dura pas moins de douze jours, et l'atterrissage ne se fit qu'à plus de 
quatre cents kilomètres au sud de l'endroit visé d'abord : il leur fallut re- 
monter d'autant le long du littoral. De même, à l'intérieur, l'itinéraire dut 
être changé. Glissant sur leurs patins à neige et tirant ou poussant leurs 
traîneaux, qu'ils munissaient de voiles en temps favorable, les voyageurs 
traversaient le glacier dans la direction du nord-ouest vers Kristiaanshaab, 
lorsqu'une tempête de neige vint les assaillir et les obliger à changer de 
route. Pour ne plus avoir à combattre le vent, ils marchèrent vers l'ouest 
et gravirent peu à peu le plateau jusqu'à l'altitude d'environ 5000 mètres, 
campant dans les cavités de la glace. C'était alors la saison d'été; néan- 
moins la température oscillait de — 40 à — 50 degrés, et malgré ces 
horribles froids, souvent aggravés par la tempête, la petite troupe descen- 
dit enfin, le quarante-sixième jour, au fjord d'Ameralik, non loin de 
Godthaab. On comprend ce que coûtera d'efforts l'exploration complète d'un 
pays où le premier itinéraire suivi de rive à rive n'a pu être tracé qu'au prix 
de telles l'alignes! 

Quoique ses contours soient maintenant connus presque en entier 
et <pie la cote ignorée, à l'angle nord-oriental de la grande île, n'at- 
teigne pas mille kilomètres de longueur, il est impossible d'indiquer 
îa superficie du Groenland, si ce n'est avec un écart probable d'au 
moins plusieurs dizaines de mille kilomètres carrés. En effet, la con- 



EXPLORATION DU «IIOKNUND. 



95 



trée étant recouverte de glace dans presque toute son étendue, on ne peut 
reconnaître en maints endroits si les saillies côtières qui apparaissent sous 
forme de promontoires ou même de montagnes entourées de plaines, ne 



N° 21. — EXCURSIONS DANS L INTERIEUR DU GROENLAND. 




C. Perron 



(,) Champ de <rlace intérieur. 

i ■ 20 000 000 



sont pas on réalité dos îles rattachées à la terre forme par dos coulées de 
glaces. On a même supposé que la masse entière du Groenland ne serait 
autre chose qu'un archipel uni en une seule terre par un manteau de 
neigeset déglaces. Jadis le fjord dans lequel pénétra Frobisher n\ 1572 fut 



96 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

considéré, non comme la baie de l'une des îles situées au nord du conti- 
nent américain, mais comme un détroit passant à travers la péninsule méri- 
dionale du Groenland; les grosses erreurs de longitude qui permettaient 
de faire de pareilles méprises aidèrent aussi les cartographes à transformer 
des fjords en brèches ouvertes de côte à contre-côte, et récemment encore 
on émettait de nouveau l'hypothèse de l'insularité des divers massifs groen- 
landais 1 . Quelques auteurs prétendent en donner des preuves en s'appuyant 
sur les récits de pécheurs qui auraient capturé dans les fjords occiden- 
taux des baleines harponnées par d'autres marins dans les baies de la 
côte opposée 2 . 

Toutefois l'étude détaillée des côtes de l'ouest, libres de glaces sur une 
largeur considérable, permet de constater que, dans son ensemble, le Groen- 
land proprement dit constitue un corps continental unique. L'existence de 
chaînes littorales dont on voit les saillies percer les glaces suivant des ali- 
gnements réguliers, l'homogénéité des roches que les géologues ont recon- 
nues dans les diverses parties du Groenland, la forme des indexations du 
rivage et le redressement général des monts et des plateaux, donnent à la 
« Terre Verte » un grand caractère de ressemblance avec la Scandinavie : de 
part et d'autre les formations, la structure sont les mêmes, et elles présen- 
teraient un aspect analogue si les glaces ne recouvraient l'île occidentale 
dans presque toute son étendue 3 . Comme en Norvège, la rive continentale 
est frangée d'une ramure de péninsules, au devant desquelles sont épars 
les îlots et les petits archipels, et ce sont ces terres avancées qui, suivant les 
empiétements et les reculs des glaces, peuvent alternativement se ratta- 
cher à la terre ferme et s'en séparer de nouveau. L'histoire géologique du 
littoral offre un grand nombre d'exemples de ces transformations : îles qui 
sont devenues péninsules ou même mmatakker, c'est-à-dire monts entourés 
de neiges, et qui se sont isolées une seconde fois ; fjords qu'une langue de 
glacier a remplis et qui se sont ouverts ensuite; golfes qui se sont changés 
en lacs et qui, après des années ou des siècles, ont rétabli leurs communi- 
cations avec l'Océan. Lesmodifications qui s'accomplissent suivant les alter- 
nances des saisons et des périodes climatiques sont tellement rapides en 
certains fjords, que les cartes dressées à diverses époques diffèrent toutes 
pour la figuration des contours extérieurs. C'est dans la partie septen- 
trionale du Groenland, visitée par l' avant-garde de l'expédition Greely, 
que la forme réelle des noyaux insulaires paraît être le plus grandement 

1 Payer, Die Œsterreichische-Ungarische Nordpol Expédition. 

- Paul Egede, Nacluichten von Grônland. 

3 Cari Krahmer, Ueber die Sundewelche Grônland durchsehneiden sollen. 



MONTAGNES 1)1' GROENLAND. 



'.)7 



changée par leur revêtement déglace; là, semble-t-il, plusieurs détroits 
parallèles, séparant les îles allongées, seraient entièrement comblés par les 
glaces de la mer Paléocrystique et de l'Atlantique boréal. 

Sur loul leur développement, les cotes sont montagneuses et d'un aspecl 
formidable. Même la pointe insulaire du Groenland, située à l'extrémité 
d'un archipel, est un mont d'une apparence fîère et sombre : c'est le Kan- 
gak Kyrdlek ou l'Umanarsuak, auquel les navigateurs anglais oui donné le 
nom de Farewell ou « Adieu », changé en Farvel par les marins Scandi- 
naves; ils l'appellent aussi Statenhuk ou « cap des États », et dans presque 



N" 22. — CAP FAIIEWELL. 



Uuest de fart 



46°20" 



45°,20' 




; 










^y 










Uuest de bree' 



d âpres G. I" Hûirr. 



G Pe rroi 



1 : 1 non non 



tous les anciens documents le terme de Hvarf ou de ce Contour » sert à 
désigner la saillie terminale. Au nord de ce promontoire la côte occiden- 
tale est dominée, dans sa longueur par des arêtes de montagnes « effilées 
comme des dents de requins ». L'altitude moyenne de ces crêtes est d'en- 
viron 500 mètres; mais dans l'intérieur de la pointe groenlandaise des 
monts s'élèvent à 2300 mètres 1 . Les régions habitées, dans le territoire 
danois, ont des cimes qui dépassent 1000 mètres et même en certains en- 
droits 1200 et 1500 mètres; au nord du cercle polaire, dans la région 
profondément découpée de fjords que limite au nord la baie de Disko, les 
cimes sont moins liantes. Le littoral s'élève par les pentes les plus douces 



1 llolin, Meddelelser om Grônland, vol. X. 



!."> 



98 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

vers les champs des glaces intérieures; mais, au nord de la baie, l'île mon- 
tagneuse de Disko, la plus grande de toutes celles qui bordent la côte, 
dépasse 1000 mètres par les crêtes et les dômes de ses plateaux. Pins haute 
encore, la presqu'île de Noursoak a des sommets de 1800 mètres, et, sur 
la terre ferme voisine, des pointes de gneiss apparaissent au-dessus de 
"2000 mètres. Au delà de ces monts, qui constituent le principal massif de 
la côte occidentale, et d'où se déversent les blocs de glace les plus consi- 
dérables, la chaîne côtière s'abaisse; pourtant un mont terminé par une 
sorte d'obélisque, le « Pouce du Diable» (Devil's Tlmmb), attire par sa forme 
les regards des marins. Les « monts Arctiques » (Arctic Highlands), au nord 
de la bai» 1 de Melville, n'auraient, d'après Kane, que 600 mètres à leurs 
points culminants; Hayes a gravi, mais à l'est du détroit de Smith, un pic 
de 1525 mètres, et Nares évalue à 1800 mètres un sommet de Washington- 
land, la péninsule qui borde à l'orient le détroit de Kennedy. 

La côte orientale, coupée de fjords et frangée d'iles comme celle de l'oc- 
cident, est plus haute et plus escarpée, et c'est là que s'élève le plus lier 
massif du Groenland connu jusqu'à ce jour. En 1870, l'expédition alle- 
mande commandée par Koldewey pénétra dans un fjord inconnu, dont l'en- 
trée se trouvait masquée par plus d'une centaine de monts de glace flot- 
tants et qui fut appelé fjord de François-Joseph. Ce couloir long et 
sinueux, parsemé de glaçons, est dominé par des montagnes escarpées 
de 1500, de 2000 mètres, aux assises horizontales et diversement nuan- 
cées de quartz, de schistes, de calcaires; vers l'extrémité occidentale de ce 
fjord, dans l'intérieur du continent, on voit se dresser le mont Peter- 
mann, pic de forme pyramidale, dont l'altitude, évaluée par Payer, est 
d'au moins 3300 mètres. Il est probable que le Groenland a d'autres som- 
mets de même altitude, puisque les explorateurs ont déjà vu des dômes de 
3000 mètres dans la partie méridionale de la contrée, là où le corps insu- 
laire offre une largeur beaucoup moindre que sous les latitudes plus rap- 
prochées du pôle : le mont Rigny, ainsi nommé par de Blosseville, s'élève 
à 2500 mètres. Nordenskiôld présume que l'arête principale des hau- 
teurs, constituant le faîte de partage entre les deux versants du Groenland, 
longe de près la côte occidentale de la grande île; Rink et la plupart des 
autres géographes croient au contraire que l'épine dorsale de la « Terre 
Verte » présente sa pente la plus rapide du côté de l'est et sa longue contre- 
pente sur le versant opposé. 

Des roches cristallines, gneiss, granits, porphyres, constituent d'une 
extrémité à l'autre du Groenland la plupart des montagnes laissées à nu par 
la fonte des neiges ou le recul des glaciers : le minéralogiste Giesecke, qui 



MONTAGNES DU GROENLAND, BLOC D'OVIFAK, 0!» 

parcourut pendant plusieurs années, au commencement du siècle, tous les 
districts du Groenland occidental, avait déjà reconnu l'ossature de la con- 
trée. Les gneiss des falaises du fjord François-Joseph renferment d'énormes 
cristaux de grenat semblables à ceux des blocs erratiques de l'Islande, 
transportés peut-être par les glaces 1 . La série des roches dans cette partie 
du Groenland est la même qu'au Spitzberg, et l'on y trouve un lambeau 
de terrain jurassique comme dans cet archipel Scandinave, associé d'une 
manière analogue à des couches de charbon et de plantes fossiles 2 . Quel- 
ques assises crétacées, surmontées de couches miocènes, ont été reconnues 
sur la côte occidentale du Groenland. Des basaltes, qui firent éruption 
pendant l'époque tertiaire, comme en Europe, se montrent aussi en divers 
endroits du littoral. 

Les géologues ont étudié surtout ceux de l'île Disko, plus accessible que 
d'autres régions similaires de la terre ferme. Près de Godbavn se dresse un 
escarpement de basalte, d'une hauteur presque verticale de 600 mètres, 
au-dessus duquel on voit apparaître la tranche bleuâtre d'un glacier, s'avan- 
cent en forme de toit et surplombant l'espace : des fragments énormes s'en 
détachent de temps en temps et s'écroulent en avalanches sur les rochers. 
Les colonnes basaltiques du littoral, soumises à l'action des vagues, 
affectent les formes les plus étranges : ce sont des chaussées, des péri- 
styles de temples, des nefs dans lesquelles vient gronder le flot. D'après la 
forme des promontoires érodés il paraîtrait que les coulées de l'île Disko 
étaient réunies autrefois à celles des Kronprinsens-oar, situées beaucoup 
plus au sud; si les phénomènes d'érosion n'ont pas été jadis beaucoup 
plus rapides que de nos jours, le temps employé par la mer pour s'ouvrir 
un si large détroit dans le basalte a duré plusieurs millions d'années 3 . 
C'est au pied d'une des parois basaltiques de Disko, à Ovifak, que Kor- 
denskiôld a trouvé les trois énormes blocs de fer qu'il a fait transporter 
au musée de Stockholm : l'un d'eux pèse 24 tonnes. On croyait naguère 
que ces blocs étaient des météorites, parce que le fer natif y est allié au 
nickel et au cobalt, comme dans les pierres d'origine extra-terrestre. L'opi- 
nion générale des géologues rattache maintenant ces produits aux massifs 
de roches éruptives, basaltes et dolérites, qui s'élèvent dans le voisinage du 
lieu de la trouvaille et qui sont eux-mêmes veinés dans tous les sens de fer 
de même nature*. A Sovalik, sur les bords de la baie de Melville, il 

: Payer; Waltershausen, Die QEsterreichisch-Ungarïsche Nordpol-Expedition. 
â Ed. Suess, Das Antlitz der Erde. 

3 A. E. Nordenskiôld, ouvrage cité. 

4 K.-J.-O. Steenstrup, Zeilschrift der deutschen geologïschen Gesellschaft, 1870. 



100 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

existerait, d'après John Ross, des blocs analogues dont les indigènes déta- 
chent des fragments pour en faire des couteaux par le polissage. 

Riche en terrains éruptifs d'origine ancienne, jusque dans le voisinage 
d'Upernivik, le Groenland n'a pas une seule bouche d'éjection encore active 
dans le territoire connu, et quoique le pays ait des jets d'eau chaude, entre 
autres ceux d'Ounartok dans le Groenland méridional, l'on n'a point re- 
trouvé les sources thermales « très abondantes » près desquelles s'élevait 
le monastère mentionné dans les voyages des frères Zeni ; au moyen de canaux 
d'irrigation, les moines obtenaient de leur jardin des légumes, des fleurs 
et des fruits qui ne se trouvaient en aucune autre partie du Groenland 1 , 
et l'eau chaude qui se déversait dans la mer formait un port libre de glaces 
où les oiseaux aquatiques venaient en hiver s'abattre par myriades. On a 
émis l'opinion que des îles mentionnées par les sagas comme ayant existé 
entre l'Islande et le Groenland auraient été, non les îlots groenlandais 
désignés par Graah sous le nom de « récifs de Gunnbjorn », mais des vol- 
cans emportés depuis les temps historiques par une explosion semblable 
à celle de Krakatau. La « terre engloutie de Bass », par exemple, aurait 
été une autre Islande, dont la mer recouvrirait actuellement les débris. La 
carte de Ruysch, dressée pour une édition de Ptolémée publiée en 1507, 
indique dans ces parages l'emplacement d'une île qui aurait été « en- 
tièrement brûlée en 1456 ». 

Récemment encore, quelques savants, entre autres Hooker et Payer, 
émettaient l'opinion que l'intérieur du Groenland offre de vastes étendues 
libres de glaces, des vallées herbeuses où paissent des troupeaux de rennes, 
et l'on citait des légendes populaires à l'appui de cette hypothèse. Nor- 
denskiôld croyait en outre trouver un indice en faveur de ces « jardins » 
du glacier dans le régime des vents, qui, après avoir franchi les faîtes de 
l'intérieur, redescendent en courants tièdes comme le fôlm de la Suisse, 
et fondent ainsi les neiges. Toutefois les recherches méthodiques faites 
dans les dernières années ne permettent plus guère d'admettre l'existence 
de ces oasis intérieures. L'île entière paraît être couverte d'un manteau 
continu de glaces, frangé de fleuves cristallins qui descendent dans les 
vallées du pourtour jusqu'au voisinage de la mer, ou même en pleins 
fjords, par-dessus les rivages. En traçant une carte du Groenland dont toutes 
les péninsules et saillies de la côte seraient coupées de manière à laisser au 
corps insulaire une forme massive, dépourvue de toute irrégularité, la 
ligne du pourtour coïnciderait à peu près avec le rebord du champ des 

1 li. H. Major, Journal ofthe R. Gcographical Society , 1875. 



s 



GLACES DU GROENLAND. 101 

glaces intérieures. Sur plus de la moitié de ce pourtour les explorateurs 
oui reconnu la barrière de glace, mais peu d'entre eux ont réussi à l'es- 
calader et à en franchir les crevasses sur un espace considérable. Tout 
relief est atténué. Les vallées proprement dites ont disparu, et malgré les 
inégalités locales, crevasses et séracs, la pente moyenne se relève vers 
l'intérieur suivant une inclinaison régulière : en certains endroits, on attein- 
drait ainsi à des hauteurs de 2000 et "2400 mètres; mais, par suite d'une 
illusion d'optique, on ne sait si l'on monte ou si l'on descend : l'horizon 
se redresse de tous les côtés « comme si l'on se trouvait, dit Nordenskiôld, 
au fond d'une cuvette ». 

L'aspect de l'étendue sans bornes, s'inlléehissant à peine en longues 
ondulations et confondant au loin le gris de ses neiges avec le gris des 
cieux, a fait supposer d'abord que l'intérieur du Groenland était un plateau 
uniforme, une sorte de table horizontale. On croit maintenant [tins volon- 
tiers que le fond rocheux de la contrée est au contraire profondément dé- 
coupé, avec montagnes et collines, vallées et ravins, mais que la neige et 
la glace, plastiques de leur nature, ont graduellement comblé tous les 
creux, révélés seulement à la surface par de légères sinuosités : en ne don- 
nant à l'ensemble de la glace groenlandaise qu'une épaisseur moyenne de 
150 mètres, elle représenterait une masse totale d'environ 500 000 kilo- 
mètres cubes 1 . La « grande glace », \esenner sitak des Groenlandais et le 
store is (storis) des Danois, s'écoule vers la mer, à la façon de l'asphalte 
ou du goudron, avec une extrême lenteur et le niveau s'en égalise peu à 
peu, grâce à la neige qui tombe pendant la durée des siècles et que le 
vent distribue, en l'amassant surtout dans les creux 2 . Tout à fait dans l'in- 
térieur, la surface du glacier et de la neige qui le recouvre est unie et 
comme polie : on dirait un immense océan congelé déroulant à l'infini ses 
ondulations régulières 3 . Toutefois des changements superficiels diversi- 
fient singulièrement la forme extérieure du glacier, du moins dans le voi- 
sinage du pourtour insulaire, et le rendent en maints endroits très difficile 
à traverser ou même complètement infranchissable. Ici la compression laté- 
rale de la masse a poussé des glaces les unes contre les autres et les a 
dressées en séracs; ailleurs le glacier s'est étiré et des crevasses parallèles, 
réunies çà et là par des massifs résistants, s'ouvrent en abîmes dans l'é- 
paisseur du cristal. L'action de la chaleur, de l'évaporation, de la ûltration 
des eaux a découpé mainte surface du glacier en d'innombrables petits 

1 Bayes, Land of Désolation. 

- II. Kink. Zeitschrift der Gesellschaft fttr Erdkunde, 1888, n° 157. 

5 Nansen, Proceedings ofthe R. Geographical Sorietij, Augusl 1889. 



102 .NOUVELLE GEOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

cônes de quelques mètres de hauteur qui, par la l'orme et la couleur, 
rappellent les tentes d'une armée. Des mares, des lagunes, des lacs em- 
plissent les dépressions du plateau blanc; des ruisseaux, des rivières, 
se creusent dans la neige et la glace par des ravins sinueux aux parois 
transparentes ; des cascades plongent le jour dans les fissures et la nuit se 
congèlent en longs pendentifs. Dans son exploration de 1870, ÎNordenskiôld 
a vu aussi des jets d'eau intermittents s'élancer à une grande hauteur par 
les fissures de la glace : il ne put les étudier, néanmoins il présume que ce 
sont des geysir. 

Si ce n'est à la hase des glaciers et dans le voisinage immédiat de la chute, 
les moraines manquent sur le champ de glace de l'intérieur : à distance de 
la côte on ne rencontre pas une seule pierre dans l'immense étendue. Pour- 
tant des saillies de rochers, des nunatakker, lieux redoutés par les Eski- 
maux comme le séjour des fantômes, jaillissent en certains endroits au- 
dessus de la nappe des neiges, comparables à des îles au-dessus de la 
mer; et sur quelques-uns de ces nunatakker, délivrés des neiges par les 
chaleurs de l'été, on découvre avec étonnement des mousses et des phané- 
rogames. Jensen y vit de petites graminées, des carex, des saxifrages, ainsi 
(pic des renoncules, des silènes et des pavots, minuscules tiges s'ahritant 
sous la mousse; une larve de papillon, deux araignées en constituaient la 
faunule; un oiseau avait été apporté par la tempête 1 sur ce roc isolé, haut 
de 1357 mètres et situé à 40 kilomètres dans l'intérieur du champ de 
glace. C'est un mystère du Groenland que l'existence de ces petits cen- 
tres de vie végétale et animale au milieu de l'infini des neiges. Cependant 
celles-ci ont aussi leurs organismes, puisqu'on voit sur les névés et les gla- 
ciers des surfaces jaunes et rouges, dont la couleur est due aux milliards 
d'êtres qui s'y développent. Enfin, les glaces de l'intérieur sont persillées 
d'innombrables petits trous, de dimensions diverses, emplis au fond de 
gouttelettes d'eau et d'une couche de poussière grise sur laquelle naissent 
de nombreuses plantes microscopiques. Cette poussière, à laquelle Nor- 
denskiôld a donné le nom de cryokonite ou « poudre déglace », est telle- 
ment abondante, (pie sa masse représente certainement plusieurs tonnes 
par kilomètre carré et qu'elle donne une teinte grisâtre à l'étendue du 
glacier; elle se compose de débris de toute espèce apportés par le vent, 
mais elle renfermerait en outre des substances d'origine cosmique : d'après 
le savant Suédois, il faudrait y voir surtout la poussière des météores qui 
traversent l'atmosphère planétaire. 

1 Jensen, Kornerup et Grotli, Mcddelelser om Grônland, tome I. 



GLA.C1ERS Dli GROENLAND. II).") 

Malgré la faiblesse de la pente générale, les glaces du Groenland sont 
en mouvement. Tous les changements d'équilibre qui se produisent ont 
pour résultat de déplacer les molécules dans le sens du versant. Quand on 
applique l'oreille contre la glace, on perçoit une sourde rumeur, accompa- 
gnée de bruits plus nets, comme ceux de détonations lointaines. Ces voix 
sont celles des ruisseaux qui coulent, dans les profondeurs, des blocs de 
glace qui tombent dans les cascades, des crevasses qui s'ouvrent ou se re- 
ferment. Les veines d'eau qui s'échappent du cristal changent fréquemment 
de place, suivant les éboulements de la glace surincombante, les congéla- 
tions et les dégels, et tous ces mouvements se propagent d'amont en aval, de 
manière à pousser peu à peu la masse de la région des faîtes vers le litto- 
ral marin. La pression de la glace entraînée est d'une telle puissance, 
que le courant poussé contre la face d'amont des nunatakker, formant 
barrage à travers le fleuve des glaces, remonte ces pentes en amas dislo- 
qués et retombe à l'aval en cataractes de séracs. 

Si l'on ne connaît guère encore l'intérieur du Groenland, du inoins les 
extrémités inférieures des glaciers indiquent-elles par leurs dimensions 
l'importance relative des bassins de réception et d'écoulement qui se par- 
tagent la contrée. Vers le nord, la cote orientale, qui regarde l'Europe, 
parait être moins riche que la côte occidentale en glaciers débordant au 
delà du littoral : la cause naturelle en serait la moindre étendue du bas- 
sin d'écoulement, que limite à l'ouest un faîte voisin de la cote. D'ailleurs 
les montagnes de glace sont emprisonnées, pour ainsi dire, à l'issue de 
leurs fjords par la grande banquise qui borde le littoral de l'est ; la muraille 
flottante ne leur permet pas d'échapper, et par des pressions alternantes les 
brise, les réduit en d'innombrables fragments 1 . Les glaciers de la rive atlan- 
tique les plus rapprochés du pôle que l'on ait étudiés se déversent dans le 
vaste fjord de François-Joseph. L'un d'eux, qui s'épanche du mont Peter- 
mann, porte sur son dos une superbe moraine, comme une saillie verté- 
brale, et descend jusqu'à la mer en serpentant sur une longueur d'environ 
20 kilomètres; des rochers de glace, dominant de 50 à 60 mètres le niveau 
marin, flottent dans le bassin profond du fjord, mais n'arrivent pas à la 
haute mer, qu'une banquise ou un amas de blocs pressés les uns contre les 
autres sépare des rivages par une large zone changeante, de 100 à 200 kilo- 
mètres. Les montagnes de glace, enfermées dans le fjord sans courant 
et réchauffées en été par la chaleur que réfléchissent les parois environ- 
nantes, chavirent et tournoient quand un bloc s'en détache, transformant 

1 II. Rink, Petermanns Mittcihuujen, 1889, Ueft V. 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



PARTIE DO GROENLAND LIBRE DE GLACES. 



Uuesi de far 



la pyramide en palais ou en arc de triomphe. Des vagues produites par le 
renversement des rocs glacés s'entrecroisent incessamment dans le bassin 

et rendent la navigation 
périlleuse. 

Vers l'extrémité méri- 
dionale du Groenland, la 
côte de l'est se frange, 
d'après Garde, de plus de 
170 glaciers, qui se suc- 
cèdent sur un espace d'en- 
viron 550 kilomètres du 
nord au sud : plus de la 
moitié de ces courants de 
glace sont alimentés par 
les névés de l'intérieur et 
plus du tiers ont une lar- 
geur qui dépasse 1600 mè- 
tres à leur entrée dans la 
mer. Mais de l'autre côté 
de la péninsule, sur le ver- 
sant occidental, les neiges 
qui recouvrent le plateau 
dans sa partie du sud ne 
dardent vers la mer que 
des langues de glace rela- 
tivement étroites, telles 
que le glacier de Sermit- 
sialik, dont le front se- 
coue ses glaces dans un 




C-Perron 



fjord de 500 mètres en 
profondeur ' . L'espace coin- 
2 »j k,i. pris entre le 62 e degré de 

latitude et le (38° 50' est la 
région du Groenland où les frimas ont le moins d'empire, quoique plu- 
sieurs des glaciers aient des dimensions énormes : tel le Frederikshaabs 
Isblink, qui serpente dans une vallée de 44 kilomètres en longueur au sortir 
du névé et dont le front n'a pas moins de 15 kilomètres en largeur; mais 



1 Hâves, La Terre de désolation, Irad. par L. Reclus. 




14 



GLACIERS, MONTAGNES DE GLACE. 



107 



ces Ûeuves "lacés n'atteignent pas la mer; on les aperçoit en naviguanl 
près de la côte, comme des liions de marbre blanc entre la masse noire ou 
grisâtre des rochers. Celle région groenlandaise libre de glaciers riverains 
s'étend sur un espace d'environ 750 kilomètres vers le nord, el en certains 
endroits les chasseurs de rennes s'éloignent à 150 kilomètres de la mer avant 
d'atteindre le rebord du champ intérieur des glaces : l'ensemble de la 
contrée non revêtue de la carapace cristalline peut être évalué à plus de 



N° 21. — FREDERIKSHAABS ISI1I.INK. 



52° 20 




(Juest de L> reenwich 50" 



49" iq- 



d'après Jensen 



C Perron 



1 : 70J 000 



50 000 kilomètres carrés. C'est un pays qui diffère peu du littoral norvé- 
gien situé sous la même latitude; il est découpé de la même manière en de 
nombreux fjords diversement ramifiés, mais orientés pour la plupart per- 
pendiculairement à la côte; à l'extrémité supérieure de ces longs bras de 
mer, les terres alluviales sont parcourues par des ruisseaux et même des 
rivières, qui jaillissent en été de la base des glaciers par des arches termi- 
nales comme celles des Alpes : ces cours d'eau temporaires sont les plus 
abondants de tout le Groenland. D'ailleurs ils ne représentent qu'une par- 



108 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

Lie de l'excédent annuel d'humidité tombée sous forme de pluies ou de 
neiges : c'est aussi par les fragments de glace écroulés dans la mer que 
l'eau du ciel retourne à l'Océan. 

Le lieu d'origine des « montagnes » ou « cathédrales de glace »' qui des- 
cendent vers l'Atlantique et mettent les navires en péril, est la côte occiden- 
tale de la « Terre Verte » comprise entre le 68° 50' et le 75 e degré de 
latitude. Le glacier producteur le mieux étudié, en été comme en hiver et 
pendant plusieurs années, est celui de Jakobshavn, se déversant dans la 
haie de Disko entre deux hauts promontoires qui le rétrécissent au passage. 
Plus puissant encore est le glacier de Torsukatak, dont le front présente une 
paroi de près de 9 kilomètres et qui lance ses débris dans le détroit de 
Waigat, au nord de la haie de Disko. Puis d'autres courants de glace se 
succèdent dans les fjords qui découpent le littoral, par delà la presqu'île de 
Xonrsoak; le golfe d'Upernivik reçoit un autre glacier, divisé à son embou- 
chure en plusieurs liras par de hauts îlots : on dirait une cataracte formée 
de plusieurs nappes que séparent des piliers rocheux. Plus au nord, les 
glaciers sont peu connus. On en voit déborder entre la plupart des caps, 
mais les navigateurs ne les décrivent point comme donnant origine à de 
grandes montagnes de glace. Même l'immense glacier de Hnmholdt, qui 
développe, en une courbe concave d'environ 110 kilomètres, sa falaise 
blanche de 90 mètres de hauteur au-dessus des profondeurs insondées du 
bassin de Kane, ne peut se comparer aux fleuves glacés du Groenland 
danois pour le nombre et la puissance des masses écroulées'. 

ha plupart des glaciers qui viennent baigner dans la mer sur le pourtour 
du Groenland offrent un front assez régulier, ne laissant tomber dans l'eau 
que de minces fragments, détachés à chaque vague et s'éloignant en longs 
convois avec le courant. Les fleuves de glace d'où s'abattent ces énormes 
tranches, de telles dimensions qu'on leur a donné le nom de « montagnes », 
sont relativement peu nombreux, la coïncidence de plusieurs conditions 
dans la puissance des glaces, la forme du lit d'écoulement et la profondeur 
de la mer étant nécessaires pour que le phénomène puisse se produire en de 
grandioses proportions : ils proviennent pour la plupart de cette remar- 
quable brèche qui se présente dans la formation normale de la côte du 
Groenland, entre Egedesminde et le cap Noir ou Svarte Huk. Rink ne compte 
qu'une trentaine de glaciers groenlandais d'où s'écroulent réellement des 
monts de glace, et de ce nombre il en est six ou huit seulement, dont cinq 



1 Rabot, Bulletin delà Société Languedocienne de Géographie, I er trimestre I88'J. 
* E. K. Kane. Arctic Explorations. 



MONTAGNES DE GLACE. 



109 



bien explorés, qui rejettenl à la mer des blocs de première grandeur. La 
vitesse moyenne de ces masses congelées est, au (il du couranl glaciaire, 
d'environ 15 mètres par vingt-quatre heures, soit d'un centimètre par 
minute; mais en certains endroits on a constaté des vitesses beaucoup plus 



N° Si. — Gl.ACIEIt DK lirjlliOUIT. 




D'après Kauc. 



('.. Perron. 



1 : 2 aOiKHMl 



considérables, très variables suivant les saisons. Une branche du glacier 
d'Augpadlartok, au nord d'Upernivik, s'écoule au taux de 51 mètres par 
jour: c'est la marche la plus rapide que l'on ait encore signalée 1 . (In 
comprend combien grande doit être la poussée des névés de l'intérieur pour 
jeter dans la mer les énormes quantités de glace qui chaque année 
soûl livrées aux courants riverains. Évalué en un seul bloc, le débit annuel 



1 Observations de Ryder, Bloch et tJssing; — Hink, mémoire cité; — Petermann'a Miilei- 
lungen, 1887. Heft II. 



110 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



de chacun des cinq glaciers le mieux étudiés représente une masse cu- 
bique de 5 milliards de mètres cubes, soit environ J 700 mètres en hau- 
teur, en largeur et en épaisseur; réduite en eau, celle masse est celle d'un 
fleuve versant à la mer 150 mètres cubes par seconde, 4750 millions par 
an. Chaque bassin glaciaire peut être assimilé à un bassin fluvial, délimité 
par des lignes de partage et ramifié en bassins latéraux. Comme lui, il a 
des alluvions, la poudre fine des roches triturées qui s'élevaient en saillie 



!l 25. — GLACIER DE JAKOBSIIAW 



53°20 Ouest de Par. 



52"20 




d après Hammer 



C Perron 



sous le courant des glaces. 11 est probable d'ailleurs que la plus forte part 
de l'humidité tombée revient à la mer sous forme liquide. En évaluant 
à 50 centimètres la quantité d'eau que les pluies et les neiges déversent 
sur le Groenland, Punk admet qu'une part de 5 centimètres s'écoule 
en glace, et que le reste, soit les cinq sixièmes, est emporté par l'éva- 
poration et les gaves des glaciers 1 . Mais les alluvions proprement dites, les 
boues triturées par la glace sont emportées surtout dans le courant des 
eaux ; le drifo ou « glace de dérive » ne transporte que rarement des terres 
ou des cailloux 2 . 



1 Robert Brown, Quarte rly Journal of the Geological Society, February I, 1871. 
- Rabot, Bulletin de In Société Languedocienne de Géographie, 1" trimestre 188'J. 



MONTAGNES DE GLACE DU GROENLAND. 



lit 



La formation des montagnes de "lace flottante est un des phénomènes 
qui avaient élé le plus discutés avant que la côte eût élé étudiée e1 qu'on eût 
assisié au cataclysme du déchirement et de la chute. Là où le glacier s'é- 
coule par une large vallée, égale en largeur et en profondeur sur un 
espace considérable, et se continuant en nier par une haie de mêmes 
dimensions dont le fond s'abaisse graduellement, la glace peut chemi- 
ner sans aucun de ces accidents que produisent les inégalités du lit, et 
la masse compacte avance au loin sans fissure en glissant sur les roches 



N° 27. — CHEMINEMENT DU GLACIER DE K ANC Cil lll.Di: -SLA K . DANS IX DISTRICT DIMANAK. 



Ch^est de Pans 55*5 



M" 55' 




Uuert de breeniMch '52,' At 



52° 55- 




d'après Helland 



C Perron 



o io kil. 

L'échelle des hauteurs est 5'J luis ]>lus grande <|ue celle des longueurs. 

du fond. Mais à mesure qu'elle descend, comme un navire sur sa quille, 
elle tend à se soulever, puisqu'elle est plus légère que l'eau déplacée, au 
moins dans la proportion d'un vingtième, et d'ailleurs la chute soudaine du 
lit, en dehors de la ligne normale des rivages, la laisse sans appui; 
pourtant, elle continue d'avancer dans les eaux comme une digue flot- 
tante, jusqu'au moment où son poids l'emporte sur la force de cohésion 
avec le corps du glacier qui la poussait en avant; la rupture se fait sou- 
dain, avec un bruit formidable, et la montagne de glace, entourée de 
milliers de fragments, projetés en fusées dans l'espace, plonge dans l'abîme 



112 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

el tourbillonne pour trouver son contre de gravité au milieu de vagues 
énormes qui refluent sous le choc et reviennent à l'assaut. Après avoir 
élé comme perdu lui-même dans le tumulte et le chaos, le spectateur voit 
que le glacier a reculé en apparence de quelques kilomètres vers le fond 
de la haie, et au milieu de la rade, unie quelques instants auparavant, se 
dresse un pic de cristal qui s'éloigne lentement avec le flot. C'est le bloc 
détaché du glacier, mais il est rare qu'on puisse en reconnaître la forme 
primitive, car de beaucoup la plus forte part, au moins les six septièmes 
du volume, plongent dans l'eau : dans le fjord de Jakohshavn, Ilelland 
a vu plusieurs îles de glace s'élevant de 90 mètres au-dessus de la surface 
marine; un bloc même émergeait de 124 mètres et chacun de ses cotés 
avait plusieurs kilomètres de longueur; toutefois ces fragments gigantesques 
sont trop grands pour franchir le seuil à l'entrée du fjord : ils échouent 
sur la barre et se brisent en morceaux, énormes encore, mais bien dimi- 
nués 1 . Le plus haut bloc que Nares ait mesuré dans les mers du large avait 
près de 76 mètres d'élévation ; dans le canal du Danemark, à l'est du 
Groenland, Garde n'en a pas vu un seul qui dépassât 60 mètres : des cen- 
taines de millions, des milliards de mètres cubes, telle est la contenance 
de ces blocs prodigieux 2 . On comprend combien est dangereux pour un 
navire le voisinage d'un de ces glaciers qui « vêlent » ou « enfantent » 
soudain des monts de glace. La rupture de la masse trouble brusquement 
les eaux, les fait bouillonner en vagues qui se heurtent et s'entrecroisent, 
et change en maints endroits le niveau marin de plusieurs mètres. Des 
remous, des courants se forment tout à coup, des rapides, comme ceux 
d'un fleuve, se précipitent avec fureur dans les étroits du fjord, entraînant 
les débris tournoyants des glaces, et le bâtiment risque fort d'être écrasé 
dans ce convoi de blocs en dérive. 

Pendant la période géologique actuelle, certains glaciers sont en voie de 
recul; d'autres, tels que le Sermitsialik, ont avancé, même de plusieurs 
kilomètres"'; mais, dans l'ensemble, on ne saurait dire s'il y a progrès ou 
retrait des glaces. Comparativement à un* 1 époque géologique antérieure, 
la vue des côtes, notamment dans les régions habitées du Groenland, 
témoigne d'un recul des glaciers actuels. La partie du littoral découverte de 
nos jours fut jadis revêtue de glaces comme l'est maintenant l'intérieur du 
pays, et les péninsules, les îles riveraines furent unies à la terre ferme par 
le couvercle continu des glaciers. Les blocs erratiques, le poli des rochers 

' Meddelelser mu Grônland, vol. IV. 1883. 

- l'iobislnT. Ross, Parry, Hayes, Kane, Greely. Nordenskiôld, de 

3 [laves, ouvrage cité. 




xv. 



15 



ANCIENNES PLAGES EXHAUSSEES. 115 

témoignent de cet ancien état de choses. En certains endroits, on voit au- 
devant du mur glacé des sillons de terre qui ont élé redressés comme 
parle soc d'une charrue; ailleurs on constate l'existence de creux que la 
pression des glaces a graduellement excavés et dont quelques-uns sont em- 
plis d'eau douce. Depuis le recul des glaciers qui n'atteignent plus la mer, 
des nappes de sable et de boue se sont formées dans le lit abandonné, s'é- 
tendant en plaines unies qui rétrécissent la surface des fjords. A l'entrée 
maritime des baies, un pont sous-marin de débris, un skargard ou « jar- 
din d'îlots et de récifs », marque la limite entre la haute mer et les eaux 
intérieures : c'est une moraine frontale du glacier qui emplissait jadis tout 
le fjord et qui s'est peu à peu retiré par suite de la fusion. Le glacier de 
Jakobshavn comblait ainsi toute la baie de Disko ; celui de Torsukatak 
s'épanchait en dehors de la baie de Waigat et rejetait des blocs de gneiss, 
apportés des montagnes, sur les berges basaltiques de son lit. Le Groenland 
vient donc de traverser une période de réchauffement, puisque ses glaciers 
ont diminué d'étendue, et que les fjords, autrefois remplis d'eau congelée, 
sont devenus des baies marines. 

La plupart des géologues croient en outre que des changements de niveau 
considérables ont eu lieu sur le pourtour du Groenland dans les eaux ou les 
rivages. On cite en exemple de ce phénomène les hautes plages tracées jadis 
par les eaux à des altitudes diverses au-dessus du niveau actuel de la mer : 
Hammeret Steenstrupen signalent qui se trouvent à 145 mètres de hauteur; 
ils ont aussi découvert à 58 mètres des bancs de coquillages marins apparte- 
nant à la faune actuelle. Cependant ces terrasses et ces dépôts ne fournissent 
pas d'une manière absolue la preuve que la mer s'élevait naguère jusqu'à ce 
niveau ou que la terre s'est exhaussée depuis de la même hauteur. L'an- 
cienne extension des glaces peut expliquer la formation de ces terrasses 
à différentes élévations au-dessus de la ligne normale des mers. En effet, dès 
qu'un glacier s'avance dans les baies de manière à fermer l'entrée d'un 
fjord latéral, la nappe d'eau dont la communication avec la mer se trouve 
interrompue, est transformée en un lac, qui relève graduellement son 
niveau, et la masse liquide, alimentée par les torrents tributaires, finit par 
trouver un seuil ou une crevasse permettant à l'eau surabondante de 
s'épancher dans la mer. Des lacs se forment ainsi à droite et à gauche des 
glaciers, affleurant à diverses altitudes et sculptant sur les roches de leurs 
bassins des plages régulières semblables à celles qui bordent la mer. Mais 
que la muraille de glace qui ferma jadis l'entrée du fjord vienne à céder, 
le lac se vide, laissant sur les flancs de la montagne les marques de son 
long séjour. Sur les côtes du Groenland il existe par centaines de ces lacs 



116 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

que ferait disparaître un recul des glaces et dont les plages, vues d'en 
bas, pourraient être facilement considérées comme d'anciennes grèves de 
la mer 1 . Mais il est d'autres bassins lacustres qui furent évidemment des 
baies marines et qui se trouvent maintenant au-dessus de l'Océan, sans en 
avoir été séparés par des bras de glaciers : leur origine ne peut s'expli- 
quer que par un changement dans les hauteurs relatives de la terre et de la 
mer. Tel est le lac que Kane découvrit au nord du glacier de Hum- 
boldt, à une dizaine de mètres plus haut que les marées de syzygie : ses eaux 
salées ont été remplacées par de l'eau douce, mais sa faune est maritime, et 
par conséquent on ne saurait douter qu'il n'ait fait autrefois partie du 
golfe voisin. Hall a visité autour de la baie du. Polaris plusieurs lacs de 
cette nature, et jusqu'à 540 mètres d'altitude il a vu des plages parsemées 
de bois flotté et de crustacés marins formant des lits épais. L'opinion com- 
mune des géologues est que les terres du Groenland septentrional ont 
émergé pendant la période contemporaine, tandis que les côtes situées au 
sud du 77 e degré de latitude auraient abaissé leur niveau relativement à la 
mer. Pringel, Kane, Payer et d'autres citent des faits nombreux d'érosions 
et d'affaissements du sol, qu'il considèrent avec les Eskimaux comme des 
preuves d'un mouvement d'ensemble, tandis que Sleenstrup y voit seule- 
ment des phénomènes locaux, sans aucune signification générale. 

Le régime des courants côtiers est très difficile à expliquer dans ses dé- 
tails, car les observations se contredisent, par suite de la lutte incessante 
qui entremêle les eaux tièdes du grand Atlantique et les eaux froides des 
mers polaires, tantôt les superposant en couches alternantes, tantôt les 
juxtaposant en bandes longitudinales. Le long de la côte orientale, qu'une 
barrière de glace continue, la « banquise » par excellence, réunit parfois à 
Jan Mayen et à l'Islande, notamment en 1787, le mouvement des eaux, 
parallèle au rivage, se porte du nord au sud et au sud-ouest, et se fait 
par conséquent en sens inverse de la branche du Gulf-stream, dite « cou- 
rant d'Irminger », qui contourne l'Islande en passant à l'ouest, puis au 
nord de cette grande île; mais les sondages ont montré que le courant po- 
laire coule sur une couche liquide appartenant elle-même au Gulf-stream 
et se portant vers le nord, contrairement à la marche des eaux superfi- 
cielles : c'est là ce que prouvent à la fois la température et la salinité 
croissantes de l'eau en proportion de la profondeur 2 : du point de glace, 
dans la couche supérieure, la chaleur s'accroît jusqu'à 5 et même 7 degrés 

1 Ed. Suess, Dos Antlitz (1er Erdc. 

- Mourier, Geoçpafish Tidskrift, 1880; — Nordenskiôld ; — Axel Hamberg, Proceediiu/s ofthe 
/?. Geographical Society. Oct. 1884. 



COURANTS MARINS AUTOUR DU GROENLAND. 



117 



dans les fonds, et la salinité augmente de 4 à 5 millièmes; de 50 mil- 
lièmes à la surface, elle atteint plus bas 55 millièmes et même davantage. 



N" 28. — U.VNQl'ISE DU GROENLAND. 



Oi'est de Paris 




50° 



Due st de br-eenwich 



30° 



G. Perron 
. l ,"' { 'f Glaces de la banquise. ff/l/l \ Champ de glaces du Groenland. 



1 : 22 000 000 



Au détour du cap Farewell, le conflit des eaux se révèle par des phéno- 
mènes très irréguliers : on peut voir fréquemment des glaces plates voguer 
dans un sens, poussées par un courant superficiel, tandis que des blocs 
cristallins, baignant dans la mer à de grandes profondeurs, sont emportés 



118 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

on sens inverse par un contre-courant; un des glaçons échoués en 1884 
près de Julianahaab était recouvert de débris provenant de la Jeannette, que 
les glaces avaient enfermée non loin des bouches de la Lena. L'épave avait 
mis trois ans à parcourir, à travers l'océan Glacial et autour du Groenland, 
un espace de 5000 kilomètres environ 1 ; c'est aussi de l'Asie polaire que 
viennent les bois flottés, mélèzes, épicéas et aunes que l'on ramasse sur 
les côtes de l'est 2 . D'ordinaire, les glaçons amenés de la côte orientale par 
le courant polaire contournent en masses pressées la pointe méridionale 
du Groenland, et en interdisent l'approche aux navires ; mais ils sont 
repris par une branche du Gulf-stream, qui pénètre dans le détroit de 
Davis, d'ailleurs mêlée aux eaux froides ; elle apporte quelquefois des bois, 
des écorces d'Amérique et les fruits de Yentada gigalobium; d'après Rink, 
on pouvait évaluer à 560 stères environ la quantité de bois jetée en dérive 
sur la côte occidentale du Groenland. C'est une mer relativement tiède qui 
longe du sud au nord le littoral et se continue jusque dans le détroit de 
Smith, à la lisière même des grands amas de glace qui bloquent ordinaire- 
ment celte partie du passage; peut-être le courant poursuit-il sa route au- 
dessous des glaces, car dans le détroit de Kennedy on a souvent constaté 
que le flot porte dans la direction du nord 5 . C'est grâce à ce courant tiède 
que la partie occidentale du Groenland fait encore partie du monde habi- 
table : des villages ont pu se fonder au bord des fjords et s'entourer de 
cultures; les pêcheurs trouvent devant eux une mer libre pour capturer 
leur proie, et les navires peuvent voguer d'escale en escale le long des 
côtes, tandis que la partie médiane du détroit de Davis et de la baie de Baf- 
fin est emplie par un amas de glaces formant parfois une banquise conti- 
nue, le middle-pack des marins anglais. Parfois le contraste des tempéra- 
tures entre des lieux peu éloignés est extraordinaire, surtout près du détroit 
de Smith, non loin de la lisière des glaces. Le fjord des Baleines ou 
Whale-sound et la baie de Foulke ont un climat d'une douceur étonnante, 
comparé à celui de la baie Rensselaer ou hiverna Kane, et qui en est éloi- 
gnée de 06 kilomètres seulement dans la direction du nord-est. La mer 
y est libre, les baleines se jouent dans les eaux voisines, les rennes broutent 
dans les « prairies » du littoral; les oiseaux y volent par milliers : Hayes 
parle de la contrée comme d'une « oasis », d'un « paradis «.C'est du moins 
une terre où des Esquimaux peuvent vivre et trouver leur subsistance. Tou- 
tefois il faut tenir compte de ce fait, que le contraste des climats entre 

• Geogra/isk Tidskrift, 1885-1886, III. trad. par Rabot. 
- Kraus, Zwcite Deutsche Nortlpolar-falnt. 
3 Petermann's Mittheilungen, 1867. Ueft V. 



COURANTS MARINS, MARÉES DU GROENLAND. 



lit 



les deux ports voisins n'a point été observé dans la même année et peut 
être par conséquent attribué à des écarts exceptionnels. D'après certains 
explorateurs des mers polaires, toute influence du Gulf-stream cesserait 

N° 29. — PROPAGATION DU FLOT DE MARÉE AUTOUR DU GROENLAND. 



(Juest de ran 




Ouest de Greenwich 



d'après Bessels 



C. Perron 



i • 3S ooo ooo 



au nord du golfe de Balîîn', et les eaux qui pénètrent dans les détroits 
du nord seraient entraînées d'ordinaire par un courant sorti de la mer 
Paléocrystique, où se réunissent les deux flots de marée, l'un venu de 
l'Atlantique par le nord de l'Irlande, l'autre du Pacifique par le détroit de 



Bering*. 



1 Axel Hamberg, Proceedings of ihe R. Geographical Society, 1884. 
4 Bessels, ErgànzuJigsheft zu Petermann's Mitteilungen, n" 62. 



120 NOUVELLE GÉOGRAPI1IE UNIVERSELLE. 

Si, pendant les âges éloignés, le Groenland eut sa période glaciaire, les 
restes fossiles conservés dans ses assises prouvent qu'il eut aussi sa période 
chaude et tempérée. Les plus anciennes couches sédimentaires où l'on 
ait recueilli des fossiles carbonifères, triasiques, jurassiques, offrent des 
types d'organismes comparables à ceux que l'on voit actuellement dans la 
zone torride. Les strates crétacées supérieures, extrêmement riches en 
formes végétales, analogues à celles de zones subtropicales et tempérées, 
avaient été déjà reconnues par Giesecke au commencement du siècle; elles 
ont fourni à Nordenskiôld une flore très remarquable, surtout par la pre- 
mière apparition de plantes dicotylédones, représentées par de nombreuses 
familles deseyeadées, une fougère arborescente, même l'arbre à pain ; la tem- 
pérature moyenne devait être alors de 20 degrés centigrades. Enfin, la flore 
miocène du Groenland, dont la physionomie générale répond à un climat 
plus tempéré, d'environ 1*2 degrés en moyenne 1 , est connue par de magni- 
fiques trouvailles, faites surtout dans l'île Disko et dans les péninsules envi- 
ronnantes. Toute une forêt fossile est enfouie dans un banc ferrugineux de 
la montagne d'Atanekerdluk, sommet qui s'élève à 525 mètres en face de 
Disko, et que des glaciers entourent de toutes parts. Whymper, puis d'au- 
tres voyageurs, parmi lesquels Nordenskiôld, ont retiré de ces gisements 
16!) espèces déplantes, dont les trois quarts environ étaient des arbustes 
ou des arbres, quelques-uns avec des fûts de la grosseur d'un homme; en 
tout on a découvert dans les couches du Groenland 615 espèces de plantes 
fossiles". L'arbre le plus commun était un séquoia, très ressemblant aux 
géants orégoniens de l'époque actuelle; à côté de ce conifère croissaient des 
hêtres, des chênes et des chênes-verts, des ormeaux, des noisetiers, des 
noyers, des magnolias, des lauriers; la vigne, le lierre, la salsepareille en- 
roulaient leurs guirlandes autour des arbres de la forêt vierge. Une feuille 
de cycadée, trouvée parmi ces débris fossiles, est la plus grande que l'on 
ait encore signalée; un vrai palmier, flabcllaria, a été reconnu dans les 
restes des anciennes forêts polaires. Pour développer cette flore, le climat 
du Groenland septentrional devait être alors analogue à celui dont jouissent 
actuellement les bords du lac de Genève, à 24 degrés plus près de la 
ligne équinoxiale; en suivant la même gradation de température, on doit 
admettre que les légions émergées du pôle avaient à cette époque leurs 
forêts de trembles et de conifères. D'après Oswald Heer, l'écart du climat 
entre ces temps et la période actuelle atteint 15 à 16 degrés centigrades 



1 Oswald Heer; — E. von Nordenskiôld, ouvrage cité. 
- Johnstrup, Meddclelser von Grôiiland, vol. V, 1883. 






CLIMAT DU liUOENLAM). 



iai 



pour le nord du Groenland, et c'est dans l'intervalle dos doux âges (juo 
s'est produite la période glaciaire dont on voit les traces sur la côte occi- 
dentale. 

Ces contrastes de climats successifs sont des faits d'ordre capital dans 



N° :0. — ILE DE UUKO ET PÉalSStTLE DE NUUnSOAK. 



Ouest de P 




'54° , 



Uuest de breenwicn 



■ 50° 



Daprès Riuck 



C . Perron 



l'histoire de la Terre, mais les géologues les interprètent diversement. Y a- 
t-il eu changement d'axe pour la planète 1 et le Groenland s'est-il autrefois 
trouvé sous des latitudes différentes à distance du pôle? D'autres périodes 



1 William Thomson, Report of the Brilish Association, 1876. 



1(5 



l k 22 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

de glaciation analogues à la dernière ont-elles alterné avec les âges de riche 
végétation, ou bien la température s'est-elle graduellement abaissée depuis 
l'époque où la vie fit apparition sur la Terre? D'après Oswald Heer et 
de Saporta, cette dernière hypothèse, conforme à la théorie exposée par 
Buffon dans les Epoques de la Nature, serait complètement d'accord avec les 
faits. C'est bien dans le voisinage du pôle, la première calotte de refroidis- 
sement, que les organismes vivants se seraient formés tout d'abord, dès 
que l'abaissement de la température dans l'eau aurait suffi pour per- 
mettre à l'albumine d'échapper à la coagulation; il faudrait ainsi chercher 
l'origine de la vie dans ces régions qui étaient alors chaudes encore, mais 
non aussi « brûlantes » que celles de la rondeur équatoriale. Chaque 
refroidissement des contrées polaires aurait eu pour conséquence la for- 
mation d'espèces distinctes. Aux conifères, que l'on rencontre seuls dans 
les couches crétacées inférieures, auraient succédé les arbres à feuilles 
caduques, dès l'époque où se produisit l'alternance régulière entre les sai- 
sons d'hiver et d'été. Après avoir fait leur apparition sous ces latitudes 
septentrionales, les organismes se seraient graduellement propagés vers le 
sud, grâce à la diminution constante de la chaleur à la surface terrestre ; 
flore et faune auraient d'âge en âge émigré loin du pôle. Séquoias, pins, 
ifs, peupliers, figuiers, magnolias et tant d'autres arbres qu'on ne voit plus 
de nos jours au Groenland y auraient néanmoins pris naissance 1 . 

Quoi qu'il en soit, on sait que le climat actuel du Groenland est l'un des 
plus froids de la Terre. La ligne isothermale de zéro traverse la contrée près 
de sa pointe méridionale, et parfois, dans les districts du nord, il se passe des 
années qui n'ont pas un seul jour de véritable été, c'est-à-dire ayant 
une température de 15 degrés centigrades; à Upernivik le mercure du 
thermomètre tombe à — 44° pendant l'hiver et l'on y a vu des jours en 
juillet dont la température n'atteignait pas le point de glace; en septembre, 
Nansen et ses compagnons ont eu à subir des froids de — 50 degrés pen- 
dant plusieurs nuits consécutives. D'autre part, les plus hautes chaleurs 
estivales du Groenland ressenties à l'ombre ne dépassent pas 18 degrés 2 ; 
mais elles suffisent amplement pour débarrasser de leurs neiges les 
plaines et même les collines du littoral r> . Dans le Groenland de l'est, il 
arrive souvent, surtout par l'effet du contraste avec les froids ordinaires, 
que l'ardeur du soleil paraisse intolérable aux voyageurs. Payer raconte 
que, sur les bords du fjord de François-Joseph, les matelots, abattus 

1 J. 1). Hooker, Proceedings oftheR. Geographical Society, January 1 871). 

a H. Rink, Danish Greenland, ils Peuple and ils Products. 

3 Pansch, Bemerkungen iiber dos Klima, Pflanzen und Thierleben auf Osi-Givnland. 



CLIMAT DU GROENLAND. 



125 



par la chaleur, tombaient dans un sommeil léthargique dont il était diffi- 
cile île les réveiller; Scoresby vil sur les côtes orientales de nombreux 
indigènes qui se promenaient nus sur les plages pour se rafraîchir. C'esl 
par la température de l'été que le climat du Groenland est le pins uni- 
forme dans les diverses parties de la contrée : du sud au nord, la 
courte saison des beaux jours ne présente qu'un écart de 4 à 5 degrés, 
tandis qu'en hiver on constate une différence des températures trois fois 
plus forte; vers la pointe méridionale, le climat hivernal est celui de la 
Norvège, mais au nord il est tout à l'ait polaire. D'une extrême inconstance, 



F.lOnD DE FlUNCOlS-JOSEPH. 



Ouest de Par, s 




Uuest de G^eenwich 



20" 



C .Perron 



1 . 2 500 ni)i) 



iOO kil. 



le temps diffère entre des endroits très rapprochés, et notamment de l'ex- 
trémité des péninsules orientales à celle des fjords qui pénètrent au loin 
dans l'intérieur. Très fréquemment, les vents froids, les brouillards, qui 
régnent sur les endroits du littoral exposés, ne se propagent pas à une 
grande distance à l'est : d'un côté l'air est gris et glacial, de l'autre la 
température est élevée, le ciel est pur et le soleil brillant. En moyenne, 
les étés des fjords sont plus chauds que ceux des péninsules, mais les 
hivers y sont plus froids : entre deux stations placées sous la même lati- 
tude, mais contrastant par le site, maritime ou continental, l'écart des 
températures annuelles dépasse 5 degrés : à l'est, l'été est plus chaud 
de 2 degrés et l'hiver de ô degrés plus froid. 

Les vents réguliers qui soufflent sur les côtes vont et viennent dans les 



124 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

étroits défilés des fjords, comme les vents des montagnes qui suivent l'axe 
des vallées, montant et descendant tour à tour. Quant aux vents généraux 
venus du large, ils se portent d'ordinaire du sud au nord ou du nord au 
sud : les premiers, froids, secs, éclaircissant le ciel, mais parfois accompa- 
gnés de brouillards en été, les seconds humides, chargés de pluies ou de 
neiges : tous les deux ou trois ans, on voit neiger à Godthaab pendant le 
courant de juillet 1 . Les vents les plus chauds, par une anomalie apparente, 
sont ceux qui soufflent sur la côte occidentale en descendant des plateaux 
de l'intérieur couverts par le champ continu des glaces. Analogues au fôhn 
ou vaudaire de la Suisse, ces vents sont ceux qui, après avoir pris nais- 
sance dans les tièdes parages norvégiens de l'Atlantique, passent en se 
refroidissant au-dessus des monts groenlandais, puis reprennent leur 
calorique en redescendant vers la mer. On en ressent les effets aussi bien 
dans les régions septentrionales du Groenland que dans celles du midi : 
sous l'influence de ce vent, la température hivernale d'Upernivik s'est 
élevée en plein janvier au-dessus du point de glace, et les neiges ont fondu 
en abondance. Souvent ces courants aériens venus de l'est apportent des 
pluies violentes, aussi fortes que celles de la zone tropicale : à Ivigtut, 
non loin de l'extrémité méridionale du Groenland, une averse de deux jours, 
en octobre 1887, donnait une épaisseur de 204 millimètres; une autre 
pluie de deux jours, en novembre, s'élevait à 115 millimètres, et en 
décembre une chute d'eau , qui dura onze jours, dépassa un tiers de mètre en 
hauteur; dans l'année, la moyenne atteignit 1145 millimètres. Plus au 
nord, les pluies ne sont jamais aussi abondantes, le trajet au-dessus des 
glaces ayant allégé les nuages d'une partie considérable de leur humidité 2 : 
le climat est même très sec au nord d'Upernivik. Sur la côte orientale, 
tournée vers l'Islande, les pluies sont rares et l'air est presque toujours si 
étonnamment sec que, par les plus grands froids, l'haleine de l'homme ne 
forme pas de vapeurs visibles. Mais dans les parties du sol recouvertes de 
mousse l'humidité se maintient en toute saison, même sur les pentes des 
montagnes : la terre gelée ne permettant pas aux pluies de pénétrer dans 
les profondeurs, elles restent dans les couches superficielles. En ces parages, 

1 Températures de diverses stations du Groenland : 

Latitude. Temp. moyenne 

Julianahaah .... 60°44' N. 0°,55 

Godthaab G4°8' N. — 2°, 55 

.Iakobshavn .... 69° 15' N. — .5°, 22 

Upernivik 72°48' N. —10°, 5 

Ile Sabine 74" 52' N. —M", 7 

* Ch. Rabot, Revue Scientifique, 10 janvier 1880. 



Temp. (IV 


ilé. 


Temp. d'hiver. 


8»,8 




— G , G 


5°, 55 




— 7o,95 


2°, 55 




-12o,05 


5°, 5 




-2lo,7 


15",1 ( 


niax. 


1 —40°, 2 (min.) 



CLIMAT, FLORE DU GROENLAND. 125 

le vent du nord, parallèle au courant maritime sous-jacent, domino pon- 
dant presque toute l'année et parfois se termine en tempête. Les sables, les 
pierres même s'alignent sur les rivages au souffle de ce vent; la neige 
tombée sur les glaces se dispose également en sillons affectant la direction 
du nord au sud, si bien que dans la nuit noire on peut régler la marche 
des traîneaux d'après les levées parallèles de neige 1 . 

La flore groenlandaise actuelle, bien pauvre en comparaison de la végé- 
tation miocène, suffit cependant dans certaines parties de la péninsule méri- 
dionale pour que la dénomination de « Terre Verte » donnée par le décou- 
vreur normand ne soit pas un pur mensonge. Le Groenland a sa parure 
démolisses, d'herbes et de broussailles; les glaces elles-mêmes ont leurs 
organismes de l'espèce des algues. Partout où la neige a fondu sous 
l'influence du vent ou du soleil, même à l'altitude de 1500 mètres, et 
sur les mmataklicr, complètement isolés au milieu des glaces, germent 
quelques plantes, polentilles, silènes, draves et saxifrages. Dès que le sol 
est dégelé, les plantes se hâtent de prendre racine et de pousser feuilles, 
fleurs et fruits; grâce à l'intensité de la chaleur solaire, la flore d'été est à 
peu près identique dans les plaines du littoral et sur le sommet des mon- 
tagnes 2 . La péninsule méridionale a même des arbres : Egede en aurait 
mesuré quelques-uns ayant près de 6 mètres 3 ; le plus grand qu'ait vu 
Ilink, dans ses longs voyages, est un bouleau blanc, haut de 4 mètres et 
5 décimètres, poussant entre deux blocs de rochers, près d'une ruine nor- 
mande. Mais il est rare au Groenland que les géants du monde végétal attei- 
gnent la hauteur d'un homme et on ne rencontre ces phénomènes que 
dans les endroits parfaitement abrités. Presque tous les arbustes sont ram- 
pants : le sorbier, l'aune, qui croissent sur la côte jusqu'au 05 e degré, le 
genévrier, qui s'est propagé plus avant, jusqu'au 67% le saule herbacé, le 
bouleau nain, qui vivent encore au delà du 72" degré de latitude, et dont 
les forêts se perdent à demi dans la mousse. Dans l'ensemble, la flore 
groenlandaise, composée d'environ quatre cents plantes phanérogames et 
de plusieurs centaines d'espèces de lichens, ressemble beaucoup à la flore 
Scandinave; d'après Ilooker et Robert Brown, son caractère serait le même 
que celui des montagnes et des régions lacustres du nord de l'Europe; 
même le littoral de l'ouest, tourné vers l'Amérique, aurait cette physio- 
nomie européenne, d'ailleurs à un moindre degré que le littoral de l'est, 
qui est notablement moins riche en espèces végétales, autant que les 

1 Zeitschrifl der Oesterreichischen Gesellschaft der Météorologie, n°8, 1876. 

- Pansch, mémoire cité. 

3 R. Forster, Voi/aaes dans le Nord. 



126 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

explorations botaniques permettent d'en juger; Warming 1 donne une im- 
portance plus grande que les autres botanistes à l'élément américain dans 
la florule du Groenland. Si pauvre qu'elle soit, elle a quelques produc- 
tions végétales qui contribuent à la nourriture des indigènes, entre autres 
de nombreuses baies et des algues : les fucus comestibles ont sauvé des 
tribus entières pendant les périodes de famine. Les Européens ont aussi 
leurs jardinets, où ils récoltent salades, choux, navets, et parfois des 
pommes de terre grosses comme des billes d'enfants 2 . 

La faune groenlandaise est, comme la flore, de physionomie essentielle- 
ment européenne : elle ressemble à celle de l'Islande, du Spitzbcrg, de la 
Laponie, de la Novaya Zeml'a, terres auxquelles le Groenland s'unissait jadis 
en un continent boréal. Les mammifères de la « Terre Verte », renne, ours 
blanc, renard polaire, lièvre arctique, hermine, lemming, sont des mam- 
mifères d'Europe : seul le bœuf musqué est d'origine américaine; mais on 
ne le trouve point dans les régions habitées : il parcourt en troupeaux 
les terres glacées que limite à l'ouest le détroit de Smith, et récemment 
l'explorateur Payer et ses compagnons l'ont vu sur les bords du fjord de 
François-Joseph. Les Danois ont introduit leurs animaux domestiques, 
chiens et chats, bœufs et cochons, chèvres et brebis, mais en petit nombre, 
et d'autre part les armes qu'ils ont apportées ont, sinon détruit, du moins 
diminué singulièrement la faune primitive. On ne rencontre plus le renne 
en troupeaux que dans la partie septentrionale, située au delà des éta- 
blissements européens, et pourtant de 1845 à 1849 on en tuait encore 
25 000 par an 3 , et 8500 de 1851 à 1855. De même le cygne est devenu 
très rare, et un autre oiseau, probablement Yalca impennis, a complète- 
ment disparu. Les eiders au précieux duvet (somateria mollisstima) 
ne se voient plus, si ce n'est en des archipels d'îlots éloignés des vil- 
lages danois. Quand les Eskimaux trouvent les colonies de ces oiseaux, 
ils enlèvent tout, œufs et duvet. Les coléoptères et les mollusques ter- 
restres sont très peu nombreux au Groenland, en comparaison de la 
Norvège : on doit en conclure, d'après INordenskiôld, que la période gla- 
ciaire a pris fin depuis un temps beaucoup moindre dans la « Terre 
Verte ». 

Les mers environnantes sont des plus riches en vie animale. Sept espèces 
de phoques, seize de cétacés, des poissons, des mollusques et les innom- 
brables organismes des infiniment petits peuplent ces eaux. La faune 

1 La végétation au Groenland, Revue Scientifique, 1888. 

- Robert Rrown, Geographical Magazine, May 1874. 

3 Henrick Helms, Grônland und die Grônl&nder; — Nordenskiôld, ouvrage cité. 



FLORE, FAUNE, POPULATION DU GROENLAND. [27 

marine offre une physionomie européenne bien caractérisée : par ses mol- 
lusques, le détroit de Davis appartient encore à l'Europe 1 . D'après les ma- 
rins, au moins un quart de la surface des mers qui baignent le Groenland 
à l'ouest est diversement coloré, en brun sombre, vert, ou blanc laiteux, 
et ces nuances proviennent des diatomées qui l'emplissent en nuages sur 
une épaisseur de 200 mètres et des milliers ou des myriades de kilomètres 
carrés. Des méduses d'espèces nombreuses pâturent par bancs dans ces 
prairies immenses et sont dévorées à leur tour par les cétacés : quand les 
pécheurs ouvrent l'estomac des énormes baleines, ils y trouvent les diato- 
mées par millions. Le voisinage des eaux colorées est toujours d'un bon 
augure pour les harponneurs : c'est là qu'ils poursuivent leurs proies, pois- 
sons, phoques et cétacés, qui fournissent aux populations leur nourriture 
journalière. Le phoque est la principale ressource des Eskimaux : l'huile et 
la graisse servent d'aliment, les nerfs fournissent un (il très solide qui sert 
à coudre les cuirs, la peau est employée pour la fabrication des costumes, 
des tentes, des canots. Les morses donnent en outre leurs défenses, dont 
l'ivoire est plus précieux que celui des éléphants. 



Bien clairsemés, en proportion des animaux marins qu'ils poursui- 
vent, sont les hommes qui vivent au Groenland. Quoique dispersés en près 
de deux cents établissements et hameaux, ils n'empliraient qu'une pe- 
tite ville d'Europe, et parmi eux, civilisés ou sauvages, combien peu 
appartiennent encore au groupe primitif des indigènes! Les Danois, leurs 
métis et les Eskimaux proprement dits, plus ou moins modiliés par le 
croisement de leurs ancêtres avec les conquérants Scandinaves, constituent 
le gros de la population groenlandaise, et presque tous les habitants, déjà 
christianisés et policés par les missionnaires, sont groupés en paroisses qui 
ne diffèrent en organisation des communautés européennes du même genre 
que par les conditions qu'imposent le climat et la lutte pour l'existence. 
Cependant le Groenland possède quelques tribus de race pure, celles que 
les explorateurs européens ont découvertes récemment en dehors du terri- 
toire danois, au nord de la baie de Melville ou sur la côte orientale; peut- 
être en existe-l-il d'autres encore ignorées qui se tiennent au bord de 
quelque* fjord défendu par les bancs de glace contre l'approche des na- 
vires. Le campement le plus septentrional que l'on ait découvert jusqu'à 
nos jours est celui d'Ita (Etah), situé sur le port Foulke (78°18'), au 

1 Gwyn Jeffreys, Britislt Association, Glasgow, 1878. 



128 NOUVELLE GEOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

bord du détroit de Smith : on le trouva désert en 1875 et en 1881, mais 
on sait qu'il avait été habité précédemment, et les naturels y étaient reve- 
nus en 1882 et en 1883*. Quand Hall et ses compagnons visitèrent ce 
petit groupe d'Eskimaux, composé de vingt individus, ceux-ci, qui n'avaient 
jamais vu d'autres hommes, s'imaginèrent que les nouveaux venus étaient 
des fantômes, les âmes des aïeux descendues de la lune ou remontées du 
tond des abîmes. Les navires de John Ross étaient, d'après eux, de grands 
oiseaux, ils les voyaient « remuer leurs ailes » 2 . 

Le nom usuel, « Eskimaux », donné par les Européens aux indigènes 
du Groenland, de l'archipel Polaire et des côtes de l'océan Glacial, est géné- 
ralement interprété par les étymologistes dans le sens de « Mangeurs de 
poisson cru » : cette appellation, d'origine algonquine 5 , aurait été donnée 
aux « Hyperboréens » par des ennemis, les Peaux-Rouges, très fiers de 
leur civilisation supérieure. Mais les Eskimaux, que l'isolement amenait 
à se considérer comme formant à eux seuls presque toute l'humanité, 
se désignaient d'une manière générale par divers noms, entre autres celui 
d'Innuit ou Inoït, ayant le sens de « Hommes par excellence ». Une 
de ces dénominations, Karalit, paraît être celle dont les anciens naviga- 
teurs Scandinaves ont fait « Skrallinger », pour désigner les indigènes 
avec lesquels ils entrèrent en lutte mortelle aussitôt après avoir débarqué. 
Quant aux Européens, on les connaît sous le nom de Kablounak, les « Cou- 
ronnés », ceux qui portent un couvre-chef. 

Les Innuit groenlandais habitent tous le littoral maritime, comme leurs 
congénères de l'ouest et comme les Tchouktches de l'Asie, qui probable- 
ment appartiennent à la même race. Le névé ne leur permet pas de vivre à 
l'intérieur, et la pèche, industrie nourricière des habitants, les oblige à 
s'établir au bord des fjords et des péninsules avancées. Aussi a-t-on pu 
facilement les compter dans les districts où des Européens résident à côté 
d'eux. On évalue leur nombre total à une trentaine de milliers dans toute 
l'Amérique du Nord 4 : au Groenland même, ils sont un peu plus de dix 

1 Ad. W. Greely, Titrée Y cars of Arctic Service. 

- John Ross, Narrative ofa Second Voyage in search of a North-West Passage, 1819; — Bes- 
sels, Archiv filr Anthropologie, 1875; — Élic Reclus, Les Primitifs. 

3 Lafitau, Mœurs des sauvages américains, comparées aux mœurs des premiers temps; — 
Ilind, Labrador peninsula. 

4 Population groenlandaise du littoral exploré : 

Inspectorat du Groenland septentrional (1886). 4 41 4 ; soit 2 119 hommes, 2295 femmes. 

» » méridional (1882). . 5 484 » 2 516 » 2 968 » 
Territoire oriental (1884) 548 » 247 » 501 » 



Ensemble 10446; soit 4 882 hommes, 5564 femmes. 

soit 1 habitant par 100 kilomètres carrés. 



ESKIMAUX GROENLANDAIS. 129 

mille d'après les recensements annuels. En certains districts leurs groupes 
d'habitations sont très éloignés les uns des autres, même à des dislances de 
plus de 100 kilomètres, et les indigènes ne peuvent se visiter réciproque- 
ment qu'en prenant la voie de la mer. Et malgré l'énorme espace sur lequel 
s'est, répandue la race, soit de six à sept mille kilomètres de l'ouest à l'est, 
des bords de l'océan Pacifique à ceux de l'Atlantique boréal, les mœurs, 
d'ailleurs réglées par la ressemblance des milieux, différent peu chez les 
diverses tribus, et leurs idiomes, polysynthétiques comme les langues 
américaines, ont mêmes radicaux et même formation, du détroit de Bering 
au Labrador. De peuplade à peuplade on arrive facilement à se comprendre. 
Le langage le [dus distinct, de tous autres est celui des rares habitants du 
Groenland oriental, soit à cause du long isolement dans lequel ils ont vécu, 
soit plutôt à cause du soin religieux qu'ils mettent à éviter toute combi- 
naison de syllabes qui rappellerait le nom des morts : chaque décès con- 
tribue à changer le dialecte. 

La frappante analogie de mœurs que présentent les Eskimaux hyper- 
boréens et les troglodytes de la Vézère, tels que nous les révèlent les restes 
de toute espèce découverts par les archéologues, avait fait naître l'hypo- 
thèse d'une parenté de race entre les deux groupes de populations. Les 
« Magdaléniens » des Gaules, qui vivaient à une époque où le climat du 
bassin de la Dordogne était analogue à celui qui prévaut actuellement dans 
les régions polaires 1 , se seraient peu à peu retirés vers le nord à mesure que 
s'adoucissait la température : suivant dans leur mouvement de retraite les 
neiges et les animaux qui vivent dans leur voisinage, ils auraient fini par 
atteindre le cercle polaire et seraient devenus les ancêtres des Innuil. Tou- 
tefois Rink, celui de tous les savants danois qui a le plus longtemps vécu 
avec les Groenlandais et qui a le mieux étudié leurs coutumes, leurs mœurs 
et leurs dialectes, ne croit pas que cette théorie soit justifiée : d'après lui, 
les Eskimaux seraient de purs Américains, qui, tout en contrastant singuliè- 
rement en apparence dans les possessions anglaises avec leurs voisins immé- 
diats les Peaux-Rouges, n'en offrent pas moins avec eux toute la série 
intermédiaire des transitions par leurs congénères de l'Alaska, des îles 
Charlotte et de la Colombie anglaise 2 . 

Les Eskimaux groenlandais sont ceux chez lesquels on rencontre le plus 
fréquemment des hommes de stature moyenne ou même haute, princi- 
palement sur la cote orientale, ce que l'on avait cru d'abord, et ce que 



1 (;. de Mortillet, Le Préhistorique; — Lubbock; Dali. etc. 

2 Henrik Rink, Meddeielser ont Grônland; — The Eskimo Tribes. 

xv 17 



130 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

Nordenskiôld croit toujours, témoigner on faveur d'un métissage de la race 
avec les Scandinaves; quelques-uns de ces gens de l'est ont le ventre effacé 
et la taille mince. La plupart des Eskimaux de la côte occidentale sont pe- 
tits 1 , mais trapus et forts, portés sur de courtes jambes, avec des mains 
et des attaches fines. Leur peau, débarrassée des enduits graisseux qui la 
recouvrent d'ordinaire, est d'un blanc jaunâtre. Ils ont la face large et 
aplatie, un nez à peine saillant, les yeux bruns un peu bridés à la chi- 
noise, des cheveux noirs et raides qui leur retombent sur le front cl quel- 
ques poils de moustache; on retrouve sur leur figure une physionomie 
douce qui fait songer à celle du phoque, l'animal auquel ils pensent tou- 
jours et dont la mort fait leur vie 2 . Ils ont aussi de lui le balancement et 
la démarche, le corps arrondi, bien vêtu de la graisse qui les défend contre 
le froid. Ce qui distingue essentiellement l'Eskimau du Mongol et du 
Chinois, que l'on considérait naguère comme formant avec lui une même 
race, c'est la forme de la tête : il est parmi les plus dolichocéphales des 
hommes; son crâne, à parois verticales, à crête saillante, affecte souvent 
une forme « scaphoeéphale », rappelant celle d'un bateau'. D'après Dali, 
l'encéphale de l'Eskimau est d'une capacité supérieure à celle du Peau- 
Rouge. 

Hommes et femmes sont à peu près vêtus de la même manière; cepen- 
dant les modes européennes ont pénétré chez les Groenlandais, et déjà l'on 
rencontre en maints endroits des hommes habillés comme des prolétaires 
d'Europe, tandis que nombre de femmes s'ornent d'étoffes en coton et de 
rubans multicolores. Mais les étroites ouvertures des cabanes leur inter- 
disent de porter des robes flottantes, et pendant les froidures de l'hiver nul 
costume ne pourrait remplacer utilement leurs bottes, pantalons brodés en 
peau de phoque et jaquette collante, avec Vamaout ou capuche qui tient au 
chaud le nourrisson. Du reste, ces vêtements ne sont point d'aspect dé- 
plaisant, et les jeunes Eskimaudes ont souvent fort bonne grâce avec leur 
ligure rieuse, surmontée d'une chevelure nouée en forme de cimier au- 
dessus d'un foulard éclatant : le ruban des cheveux indique par sa couleur 
l'état civil de la femme. Dans le Groenland danois, les femmes ne se 
tatouent plus le menton, les joues, les mains et les pieds, et n'intro- 
duisent plus sous leur peau des fils multicolores*, les missionnaires ayant 
interdit ces pratiques, considérées comme païennes. Jadis ils prohibaient 

1 Taille moyenne des Eskimaux. d'après Sutherland : 1"\58. 

2 Élie Reclus, ouvrage cité. 

3 Topinard, Anthropologie. 

4 Henri k Helms, Grônland und die GrÔnTànder. 



ESKIMAUX C.ROEN.LANDAIS. |:,| 

aussi le chant, la danse, la récitation dos anciennes légendes. Même les 
jeuï de force et d'adresse entre jeunes gens étaient sévèrement répri- 
mandés 1 . Il n'est permis de boire de l'eau-de-vie qu'une fois par an, le 
jour de la fête du roi do Danemark" ; la raison donnée pour justifier le 
.monopole royal du commerce au Groenland est que l'en évite ainsi l'im- 
portation des alcools. 

Actuellement, tous les Eskimaux du territoire danois sont convertis au 
protestantisme. Hans Egede, le premier missionnaire, débarqua en J 7*2 1 
près de l'endroit où se trouve de nos jours l'établissement de Godlbaab ou 
de <c Bonne-Espérance » ; puis, douze années après, vinrent les « frères 
Moraves », qui fondèrent leur « bergerie » dans le même district, mais qui 
longtemps n'eurent point de « brebis » à paître. C'est qu'il s'agissait pour eux 
de faire une révolution complète dans la société groenlandaise. « Magiciens » 
étrangers, en lutte avec les angakok ou sorciers indigènes, il ne leur suf- 
fisait pas d'enlever à ces personnages tout prestige religieux, ils voulaient 
aussi les remplacer comme conseillers civils et comme magistrats, sup- 
primer à leur profit les cours de justice publiques, devant lesquelles les 
adversaires venaient chanter et mimer leurs doléances. En effet, l'assujet- 
tissement se fit avec la conversion, et jamais révolte n'éclata parmi les 
nouveaux chrétiens; les seuls conflits provinrent du zèle religieux des 
ouailles qui s'érigeaient en prophètes ou en fondateurs de sectes. Il ne 
reste plus trace de l'ancien paganisme chez les indigènes de la côte occi- 
dentale, si ce n'est que le dieu suprême, Tornarsuk, a été conservé par le 
christianisme, mais en changeant de rôle : il est maintenant considéré 
comme le diable, et les bougakak ou bons génies d'autrefois sont devenus 
sa cour infernale". Il y a plus d'un siècle que les parents groenlandais ont 
cessé de placer une tête de chien près de la tombe des nouveau-nés, « afin 
que l'âme du chien, qui sait partout trouver sa demeure, montrât h 
celle de l'enfant le chemin de la terre des esprits 4 . » Dans le Groenland 
oriental on jette les cadavres à la mer, si ce n'est en temps d'épidémie; 
alors les survivants changent d'habitations, abandonnant les corps dans 
les cabanes. Des figures de bois sculptées, qui rappellent les «arbres généa- 
logiques » des insulaires de l'Alaska méridional, ornent encore l'entrée des 
maisons dans les villages les plus septentrionaux de la côte atlantique 8 . 



1 II. Rink, ouvrage cité. 

- Bayes, Land of Désolation ; — Rabot, Société de Géographie, 7 décembre 1888. 

3 II. Hink, Danish Greenland. 

4 Cranz, Geschichte von Grônland; — P. Egede, Eflerretninger om Grônland. 

5 Graah, Narrative of-an Expédition to ihe East Coast of Greenland. 



132 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

Souvent dans leurs chasses aux abords des glaciers, ils voient des spectres 
cheminer sur les hauteurs : ce sont les esprits qui reviennent pour effrayer 
les vivants 1 . 

Devenus les « frères » de leurs éducateurs religieux, les Groenlandais 
sont restés misérables. Leurs huttes d'hiver construites en pierres alternant 
avec des couches de terre et de gazon, et recouvertes également par des amas 
de terre que soutiennent quelques bois de dérive, sont petites, étroites et se 
tassent fréquemment. La plupart, dépourvues de poêles, ne peuvent être 
chauffées que par la lampe, l'âme de la demeure pendant les longues nuits 
d'hiver. L'air n'y pénètre que par l'étroit passage du corridor d'entrée : 
aussi le réduit devient-il une horrible sentine, entourée de fumiers et 
d'ordures. A la fin de l'hiver, les habitants, échappés enfin à l'horrible 
promiscuité de ces demeures, en abattent le toit pour que le vent et la pluie 
nettoient leurs maisons, et vont camper sous la tente dans un endroit plus 
salubre. Sur la côte orientale, chaque établissement ne se compose que 
d'une seule maison, bâtie sur un penchant de coteau, de manière à com- 
mander par sa façade la vue de la mer, tandis que par derrière elle est pro- 
fondément enfouie dans la terre ; en moyenne, la population de chaque de- 
meure est de dix familles, ou cinquante personnes environ 2 . Les Eskimaux 
de l'est se procurent encore le feu à la mode antique, par la friction de 
deux morceaux de bois l'un contre l'autre 3 . 

Obligés pour la recherche de la nourriture à une vie presque nomade, 
les indigènes sont tenus, sous peine de misère excessive, d'avoir un atte- 
lage de chiens pour leurs traîneaux. Dans tout le Groenland on ne compte 
pas même une cinquantaine de bœufs ou de vaches ; brebis, chèvres, poules 
même, ne se rencontrent qu'en de rares enclos, gardés jalousement par de 
riches étrangers : le seul animal domestique de quelque valeur est le chien, 
bête capricieuse, presque sauvage, souvent torturée par la faim, car il est 
rare que l'abondance de vivres permette aux Eskimaux de nourrir leurs 
bêtes : à elles de chercher parmi les débris et les ordures. Mais la misérable 
race des chiens faméliques est fortement menacée de disparition prochaine, 
et l'on se demande comment les indigènes eux-mêmes pourront échapper 
à la mort quand ils n'auront plus de chiens pour les traîner de fjord en 
fjord et transporter le produit de leurs pêches. Vers 1860, une espèce de 
rage se répandit soudain parmi ces animaux : hurlant et s'entre-mordant 
avec fureur, ils refusaient toute nourriture et mouraient souvent en moins 

1 Uayes, ouvrage cité. 

2 Garde, Petermcmn's Mitteilungen, 1881), Heft IL 

3 Uolm, Comptes rendus de la Société de Géographie, 1886. 



ESKIMAUX GROENLANDAIS. 135 

d'un jour, emportés par des convulsions tétaniques. On n'a trouvé d'autre 
remède que de les abattre aussitôt après l'atteinte du mal; cependanl on a 

pu limiter le fléau : il n'a pas dépassé le fjord de Jakobshavn, dans la 
direction du sud. En 1K77, le nombre des chiens de trait était encore de 
180Û dans tout le Groenland et l'on y comptait 320 traîneaux 1 . On a pro- 
posé de remplacer, comme animal de trait, le chien parle renne; mais les 
Groenlandais n'ont pas appris à le domestiquer, et maintenant le renne est 
devenu très rare dans le voisinage des établissements danois : il sérail 
nécessaire d'introduire des colons de Laponie avec leurs troupeaux 2 . 

Les embarcations des Groenlandais sont de deux espèces : les bateaux de 
chasse et les barques de transport, les kayak et les oumiak. Quoique le nom 
de kayak, emprunté ou prêté aux populations turques de la Sibérie 
voisines des Tchouktches, ait eu la fortune de se répandre dans le monde 
entier, aux Antilles sous la forme de cayaco, à Constantinople sous celle 
de caït/ue, l'embarcation groenlandaise est propre au monde eskimau. 
Formé en peaux de phoque tendues sur un cadre de 5 à 6 mètres en lon- 
gueur et de 60 centimètres en largeur, le kayak n'offre d'autre ouverture 
qu'une lunette où s'introduit le rameur, en s'attachant autour du corps 
une capote cousue au bateau ; il ne fait qu'un avec l'embarcation et, muni 
de sa double pagaye, il glisse sur la vague, presque aussi rapide que le 
phoque lui-même : 150 kilomètres par jour, telle est en moyenne la course 
que fournit un bon pagayeur. Quand il chavire, un coup d'aviron lui per- 
met de se redresser : si les anciens avaient vu ces êtres moitié homme, 
moitié bateau, ils en eussent fait une race à part avec plus de raison 
qu'ils ne firent des Centaures" 1 . Outre le rameur, le bateau peut contenir 
le poids d'un quintal métrique; mais, à lui seul, il ne pèse que 25 kilo- 
grammes; un homme le traîne à terre ou le charge sur ses épaules. Le 
kayak est parfait : rames, lances, lignes, armatures en os, courroies, l'Eu- 
ropéen le plus ingénieux, dit Nordenskiôld, ne saurait y trouver le moindre 
perfectionnement. L'autre espèce d'embarcation, l' oumiak ou a bateau des 
femmes » est en effet monté d'ordinaire par des rameuses, mais ne s'aven- 
ture que rarement au large, en dehors de la ligne des brisants; à fond plat 
et assez grand pour porter jusqu'à trois tonnes de marchandises, il est formé 
également par des peaux de phoque cousues et tendues sur un cadre, et les 
bordages translucides laissent voir les vagues courir le long des flancs du 
bateau. Le choc d'un bloc de glace suffirait pour couper l'oumiak et le 

1 II. Rink, ouvrage cité. 

i Comptes rendus de la Société de Géographie, 1882. 

3 i. Rellot, Journal d'un Voyage aux mers Polaires. 



134 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

couler à fond; aussi les rameuses naviguent en général fort prudemment. 
Parmi toutes les tribus innuit, une seulement ne possède aucune sorte de 
bateau : ce sont les gens d'Ita. Ont-ils oublié l'art de la navigation, ou bien 
ont-ils reconnu qu'au bord d'une mer presque toujours recouverte de glaces 
ils perdraient leur temps à attendre la débâcle et qu'il vaut mieux s'em- 
ployer sans répit à la cbasse sur la terre ferme et les banquises? 

Les Eskimaux sont d'une rare adresse à pourcbasser le phoque. Ils le 
surprennent d'ordinaire et manœuvrent de façon à le pousser dans une 
baie et à lui couper la retraite. Au harpon qu'ils lancent est attachée une 
longue corde munie d'une vessie flottante; elle indique l'endroit où l'ani- 
mal a plongé et le force à revenir à la surface, attendu par les coups de 
javelot ou les balles de carabine. En hiver, les chasseurs savent aussi cap- 
turer leurs victimes, malgré la couche de glace qui recouvre la mer. Les 
animaux, obligés de respirer de temps en temps à l'air extérieur, se tien- 
nent dans le voisinage des trous formés par la violence des marées ou 
des fissures de la dalle cristalline : leurs « ventilateurs » sont d'ordinaire 
de petites cheminées, orifices de quelques centimètres de large que main- 
tient leur souffle et que la vapeur exhausse sur les bords. L'Innuit voit 
de loin ces saillies en forme de cloches, il entend la rude haleine du 
phoque, et; se glissant à pas étouffés au bord du trou, harponne soudain 
l'animal 1 . Le renne se trahit aussi de loin, par le brouillard que forme sa 
respiration et qui monte comme une fumée dans le ciel clair. 

Dix ou douze kilogrammes de chair à dévorer chaque jour n'effrayent pas 
l'Eskimau, mais il est rare qu'il puisse faire de pareils approvisionnements: 
d'après les statistiques détaillées de Rink, le nombre des animaux tués dans 
le Groenland danois 2 donne à peine un kilogramme de viande par jour à 
chaque habitant. Si la répartition de la nourriture se faisait régulièrement 
de saison en saison, elle pourrait suffire peut-être; mais il arrive souvent 
que des périodes de disette succèdent à des temps d'abondance. Pendant la 
plus grande partie de l'année, les malheureux souffrent de la faim. Les 
anciennes pratiques de cannibalisme n'existent plus, l'infanticide est rare, 
et les malades, les vieillards, qui se sentent inutiles, n'invitent plus leurs- 
proches à les achever; mais la même œuvre de mort se fait indirectement 
par la misère. Cependant, par un contraste imprévu, la mortalité est beau- 



1 IJ. Rink, ouvrage cité. 

- Produit moyen de la pêche, de 1870 à 1877 : 
Phoques ordinaires (plioca fœlula) . 51 000 

Autres phoques 57 000 

Morses 200 



Haleines blanehes et narvals .... 700 

Baleines franches ........ 3 

Morues 200 000 



ESKIMAUX GROENLAND A IS. 



155 



coup moins forte pendant la période de la faim el do la torpeur hiver- 
nale qu'on automne, alors que les vivres surabondants permettent les 
orgies de viande 1 . Environ (S pour 100 dos morts sont causées par los 
naufrages i\c kayak : aussi los femmes, quoique naissant en moindre pro- 
portion que los hommes, sont beaucoup plus nombreuses en moyenne, 




t 4 H-Y 



S d •& 



r I 



"i/ 



«rr 



n> 




ESKIHAU GROENLANDAIS. 

Gravure de Thiiiat, d'après une photographie de l'album de M. William Bradford. 

dans la mesure de 115 à 100. Peut-être qu'on aucun pays du monde 
l'écart n'est plus considérable. 

Los écrivains s'accordent à considérer la population groenlandaise 
comme en voie de décadence 2 . D'après Egede, il y aurait eu une trentaine de 
mille Eskimaux sur la côte occidentale au commencement du siècle der- 
nier; mais la dépopulation se fit très rapidement, et, cent ans après lui, il 
n'y aurait eu, d'après Granit, qu'un peu plus de six mille individus dans 



1 Mortalité dans le Groenland méridional (moyenne de 26 années) : 

Mois d'hiver 192 morts 

» d'automne 582 » » 

2 État civil du Groenland danois en 188"2 : 355 naissances, 401 décès. 



156 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

toute la région danoise. Depuis cette époque, le nombre des habitants s'est 
néanmoins graduellement accru jusqu'en 1850, et de nos jours il se 
maintient d'année en année entre 9500 et 10000 personnes, grâce au 
métissage, qui donne des enfants plus résistants que ceux de race pure; 
d'ailleurs l'immigration contribue à empêcher le dépeuplement, puisque 
les sauvages de la côte orientale, obéissant à la même attraction que les 
paysans d'Europe entraînés vers les villes, quittent leurs campements pour 
aller s'établir sur la côte occidentale, dans le voisinage des Européens. Très 
avides d'instruction et d'une grande intelligence naturelle, les Groenlan- 
dais peuvent se dire à bon droit civilisés : la plupart savent lire et écrire 
en langue innuit, chanter des mélodies européennes, et plusieurs parlent le 
danois et l'anglais; presque toutes les familles ont leur petite bibliothèque 
et lisent le journal eskimau, ainsi que le recueil de leurs légendes, orné 
de gravures dues aux artistes de leur race ; même le Groenland possède 
au moins un livre original, le récit des voyages de Hans Hendrik, le com- 
pagnon de Kane, Hall, Hayeset Nares 1 . Mais si l'instruction s'est accrue, 
les conditions sociales ont grandement changé au détriment des caractères. 
Autrefois la solidarité était beaucoup plus intime entre les membres d'une 
même communauté : le droit de propriété privée se limitait aux objets d'u- 
sage personnel, tels que les vêtements et les armes; la famille était proprié- 
taire par indivis des bateaux, des traîneaux et de leurs attelages ; le terrain 
de chasse appartenait à tous les habitants du village et à leurs hôtes ; la 
venaison, la pêche, la chair des phoques se partageait également entre 
tous; lors de la capture d'une baleine, on invitait les populations des 
alentours*. Les droits de la propriété commune étaient réglés et sauve- 
gardés par des assemblées générales, suivies de banquets publics. Les Eu- 
ropéens ont changé tout cela en introduisant les ventes et les achats, en 
étendant à leur profit le droit de propriété personnelle, en proclamant le 
nouvel Evangile de « chacun pour soi ». La pauvreté, que les membres 
de la communauté subissaient ensemble pendant les mauvais jours et qui 
était alors rarement dure à supporter, est devenue le lot de la grande ma- 
jorité des Groenlandais, qui se pressent maintenant autour des mission- 
naires et des marchands, vivant de dons et d'emprunts; ils engagent 
d'avance à leurs créanciers le produit de leur travail et sont par conséquent 
réduits à une sorte d'esclavage. Leur moralité s'en est ressentie. Ils ne 

1 Ouvrages publiés en groenlandais jusqu'en 1874, d'après Rink : 

25 ouvrages religieux, 10 ouvrages pédagogiques, 16 ouvrages littéraires. Total : 57. 
- 11, Rink, Taies and Traditions ofthe Eskimos. 



JI'LIANAHAAIt, FREDERIKSHAAB. \7>1 

sont plus, comme les Eskimaux vus par Graah sur la côte orientale, et dont 
on parlait autrefois comme de cannibales, « les plus doux, les plus hon- 
nêtes el les plus vertueux des hommes » ; toutefois leur langue ne possède 
pas un juron, pas un seul mot d'insulte. 



La partie du Groenland où Erik le Rouge bâtit sa maison forte et où les 
bannis vinrent se grouper autour de lui est encore une des régions les 
moins désertes de l'île; c'est aussi la plus fertile, la moins Apre de climat. 
Julianahaab, la capitale de ce district, habité par le quart de la population 
groenlandaise, groupe ses cabanes au bord d'une petite rivière dans une 
vallée lierbeuse et près d'un fjord profond; cependant il est très rare que 
des navires puissent y pénétrer directement de la haute mer. Les traînées 
de glaçons qui passent au-devant de l'entrée, poussées par le reflux du 
courant polaire, empêchent la navigation : c'est par un long détour vers le 
nord, en empruntant le chenal côtier, qu'ils peuvent gagner leur mouillage 
devant Julianahaab. Les ruines normandes ou autres sont nombreuses 
dans les environs : on en compte une centaine. A l'extrémité même du 
fjord au bord duquel est situé le chef-lieu se voient les restes des construc- 
tions attribuées au premier conquérant; il existe aussi quelques débris 
d'édifices dans l'îlot terminal du Groenland, celui du cap Farewell, mais 
actuellement le groupe d'habitations le plus méridional est une station des 
missionnaires moraves, Frederiksdal, le point d'arrivée des émigrants 
eskimaux de la côte oriental; 1 . En cet endroit, le champ des glaces inté- 
rieures, rétréci entre deux montagnes, a seulement quelques kilomètres 
de largeur : il est facile de passer de l'un à l'autre versant, et des ours 
blancs utilisent parfois ce passage 1 . 

Le district de Frederikshaab, qui succède à celui de Julianahaab dans la 
direction du nord, a pour limite les langues du glacier qui remplit 
tout l'intérieur du Groenland : au sud, des glaces atteignent la mer près 
des Apres montagnes insulaires du cap Désolation ; au nord, se montre le 
puissant isblink de Frederikshaab, et les marins qui passent au large 
en voient le reflet blanchâtre éclairer le ciel. Le village qui a donné son 
nom au district possède un excellent port, abrité par des îles, mais 
entouré de rochers et de marécages. L'établissement le plus important 
de la côte est celui d'Ivigtut ou Ivigtok, devenu fameux par ses gisements 
de cryolithe, uniques au monde. Ce minéral, de couleur blanchâtre, — 

1 11. Rink, Petcrmann's Mitteifangcn, 1S8'J. Beft V. 

xv. 18 



17,8 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

d'où son nom do « pierre-glace », — était connu depuis longtemps par les 
Groenlandais, et les minéralogistes européens l'avaient décrit; mais c'est en 
1856 seulement que Sainte-Claire Deville lui trouva un rôle dans l'in- 
dustrie, pour la fabrication de l'aluminium. L'emploi de ce inétal est resté 
fort minime, malgré les espérances des spéculateurs, et l'on n'utilise guère 

j,-o 3 ,^ — IULIANAHAAB ET SES FJOIUIS. 



,48 "20' Ouest de Pans. 




46° 



d après G F. Hoir 



C. Pe 



.-. = IîllillC".. 

1 : 7S0 nno 



la cryolithe que pour en extraire la soude et les sels d'alun dont on se sert 
en teinturerie; les indigènes la réduisent en poudre et la mêlent à leur 
tabac pour en augmenter la force '. Les gisements d'Ivigtut sont concédés 
à une compagnie particulière, moyennant redevance annuelle payée au 
gouvernement danois. Peu considérables en étendue, ils affleurent à la base 
d'un rocher vertical, immédiatement au bord de la mer, en sorte que les 



1 ExDortation moyenne annuelle de la crvolithe : 775 tonnes. 



IVIGTUT, GODTHAAB, GODHAVN. 141 

navires viennent prendre leur chargement à pied d'œuvre 1 . Les ouvriers, 
au nombre d'une centaine, sont presque tous Européens et célibataires : 
Ivigtut n'est pas même un village, mais un simple chantier d'abatage et 
d'embarquement. On pourrait aussi exploiter l'asbeste, minéral dont le 
Groenland a de nombreux gisements, ainsi que l'eudialyte de Julianabaab, 
substance qui fournit les meilleurs brûleurs pour la lumière électrique \ 

Partout ailleurs, Godthaab serait admirablement située pour le commerce, 
grâce à la ramure de fjords qui s'avance au loin dans l'intérieur du pays; 
mais cette région est une des moins peuplées du Groenland danois : 
presque tout le trafic, peaux de phoque et de renne, morues, duvet d'ei- 
der, s'arrête par la destruction des animaux ou le manque de ressources. 
Pourtant ce fut jadis le district le plus riche et le plus commerçant, celui 
où s'établirent Egede, et plus tard les missionnaires moraves : c'est en- 
core le centre littéraire du Groenland, puisqu'il possède le séminaire et 
l'imprimerie. Au nord, le village de Sukkertoppen ou « Pain de Sucre », 
ainsi nommé de la montagne conique de son îlot, est plus prospère. C'est 
l'endroit le plus populeux du Groenland, et, parmi ses 560 habitants, plu- 
sieurs ont appris à construire des bateaux de forme européenne pour la 
pèche des morues. 

D'autres villages moins importants se succèdent dans la direction du 
nord : Ilolstenberg, entouré de saulaies et jadis enrichi par la capture des 
baleines; Egedesminde, situé sur un îlot à l'entrée de la grande baie de 
Disko; Kristianshaab, bâti sur la terre ferme, à l'est de la même baie 
Jakobshavn, placé à l'entrée du fjord où vient déboucher le glacier le plu 
fameux du Groenland, celui d'où se détachent les blocs les plus formidables 
il progresse maintenant ; le front s'est avancé de 5 kilomètres dans la mer 
depuis 1878, année de la visite de Hammer 3 . Le port de Godhavn, naguère 
connu par les baleiniers sous le nom de Lievely, n'est pas sur la terre 
ferme : il s'ouvre, à l'abri d'un promontoire, sur la côte méridionale 
de l'île Disko. C'est le havre le pins fréquenté du Groenland : la plupart 
des baleiniers et des explorateurs y rehàchent pendant les six mois de navi- 
gation ; d'après la légende eskimaude, c'est là qu'était nouée la corde par 
laquelle un antique magicien tira l'île de Disko hors du continent. La fer- 
tilité des jardins de Godhavn, bien exposés au soleil du midi, est célèbre 
dans tout le Groenland. Le détroit de Waigat, qui passe au nord de l'île 
Disko et la sépare de la péninsule montueuse de Noursoak, aboutit à un 

1 II. Rink, recueil cité. 

- Nordenskiôld, ouvrage cité. 

5 Rabot, Séance de la Société de Géographie, 7 déc. 1888. 



142 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



autre petit port, celui de Ritenbenk, et par delà la presqu'île, au nord, se 
trouve le village insulaire d'Umanak, qu'anime la pêche des phoques, très 
nombreux dans les mers voisines. Le graphite que l'on a découvert dans 
les falaises de Noursoak n'a point de valeur économique. 

Upernivik (Upernavik) et Tasiusak, situé encore plus au nord (75 n 24'), 
sont les dernières stations du Groenland où vivent des Européens, tristes 
lieux entourés de neiges, au pied de rochers jaunâtres ou couleur de rouille : 



N° 33. — GODIIAVN F.T FJORD DE DISKO. 



Ui/est de la ri> 



,56°2o 




d'après H . Rink 



C. Perron 



10 kil. 



en hiver, le soleil y reste au-dessous de l'horizon durant quatre-vingts 
jours, et, par une singulière ironie du sort, il se trouve que ce lieu des 
longs frimas porte un nom cskimau qui signifie « printemps ». L'absurde 
férocité de la guerre s'est étendue jusqu'à ce bout du monde. Au com- 
mencement du siècle, Upernivik fut brûlée par les baleiniers anglais, et 
pendantsept années, de 1807 à 1814, toute communication fut interrompue 
entre le Danemark, c'est-à-dire l'Europe, et le Groenland'. 

Officiellement, le Groenland appartient en entier au Danemark; toutefois 
le territoire danois ne comprend que la partie habitée de la côte occiden- 



A. de Humboldt, Histoire de la Géoç/mplùe du Nouveau Continent. 



UPERNIVIK, GOUVERNEMENT 1)1' GROENLAND. 



143 



taie entre le cap Farewell et Tasiusak. Outre les deux « gouverneurs » du 
Groenland septentrional et du Groenland méridional, les agents du com- 
merce établis dans chaque poste du littoral représentent le pouvoir parmi 
les indigènes et dépendent directement du ministre des affaires commerciales 
à Copenhague. Les missionnaires luthériens sont égalemenl au nombre 
des fonctionnaires officiels, car ils tiennent leur nomination du ministre 
de l'instruction publique à Copenhague et gèrent les intérêts de leurs 
paroisses sans être soumis au contrôle des gouverneurs. Enfin les mission- 
naires moraves, quoique sans droits officiels, jouissent aussi d'une grande 
influence et sont à la fois les maires el les juges des communautés groupées 



ri'EIINIVIK. SES ILES ET SES GLACIERS. 



Uuestdelar 




G rerro'"! 



autour d'eux, comprenant environ le cinquième de la population. Trois 
médecins nommés par le gouvernement danois sont chargés de l'inspec- 
tion sanitaire sur le littoral, c'est-à-dire sur un espace de plus de 1600 
kilomètres en longueur. Chaque commune est maintenant constituée en 
municipe, dont le conseil, élu parmi les pécheurs habiles, siège en tribu- 
nal pour régler les différends, imposer les amendes et, dans les cas graves, 
condamnera la bastonnade. Ce sont là des innovations européennes. Au- 
trefois, la réprobation publique était la seule punition et se mesurait à la 
gravité du délit ou du crime. 

Le commerce du Groenland est, depuis l'année 1774, un monopole absolu 
du gouvernement danois, qui entretient sur le littoral une soixantaine de 



144 NOUVELLE GEOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

comptoirs, où il vend tics marchandises d'Europe en échange des produits 
du pays, huile et peaux de phoque, duvet d'eider, plumes, ivoires de morse, 
dents de narval, peaux de renard, d'ours et de renne. Le trafic annuel 
est en moyenne de plus d'un million et demi de francs 1 . La navigation 
du Danemark au Groenland est réputée fort périlleuse, à cause des brouil- 
lards et des glaces; cependant le commerce « royal » n'a perdu que trois 
navires de 1 N 1 7 à 1862, c'est-à-dire que sur cent voyages un seul a 
été fatal. Les bâtiments du monopole sont très solidement construits, 
garnis d'un doublage contre la glace et commandés par des capitaines qui 
font régulièrement le môme service. Quant aux navires marchands ordi- 
naires, qui vont prendre des chargements de cryolithe et n'ont pas été spé- 
cialement outillés en vue des parages groenlandais, ils ont de plus mau- 
vaises chances à courir : de 1856 à 1862, il ne s'en perdit pas moins de 
dix sur soixante-sept. Le service côtier des postes, confié à des marins 
eskimaux, qui voyagent en traîneau ou en kayak, est très rarement inter- 
rompu par des naufrages. 



Administralivemenl, le Groenland est divisé en deux provinces, subdi- 
visées elles-mêmes en districts, dont les noms suivent: 






GROENLAND DU SUD. 


GROENLAND DU NORD. 


Julianahaab. 


Egedesminde. 




Frederikshaab. 


Kristianshaab. 




Godthaab, chef-lieu. 


Jakobshavn. 




Sukkertoppen. 


Godhavn, chef-lieu. 




Holstenborg. 


Ritenhenk. 

Unianak. 

Upernivik. 




Le Groenland oriental et celui du nord, non annexés officiellement au 


Dane- 


mark, n'ont point de circonscriptions administratives. 





1 Valeur des échanges en 1885 : 



Importations du Danemark au Groenland . 
Exportations du Groenland au Danemark . 



089 U45 franc: 
836 550 » 



Ensemble I 526 275 francs. 



CHAPITRE III 



ARCHIPEL POLAIRE 



Les îles, presque foules comprises dans le cercle polaire, qui continuent 
le continent américain dans la direction du pôle, sont encore dessinées sans 
grande précision sur une partit 1 considérable de leurs contours. Nombre de 
promontoires indiqués sur les cartes se détacheront du corps insulaire pour 
se révéler comme îlots distincts; de prétendus fjords se changeront en 
détroits; des terres séparées s'uniront en une seule; d'autres se scinderont 
au contraire, et telles montagnes portées avec soin sur les cartes se trouve- 
ront n'avoir été que des nuages : à peine le marin qui leur donnait un nom 
s'était-il éloigné, qu'elles s'évanouissaient dans l'espace. D'ailleurs une part 
de cet archipel, celle qui s'étend au nord-est, des îles Parry, n'a encore été 
qu'entrevue, et par conséquent on ignore sa véritable forme. La superficie 
de 1800 000 kilomètres carrés que l'on donne à l'ensemble des îles 
Polaires de l'Amérique n'a donc qu'une valeur provisoire. 

Cet archipel Arctique se divise en groupes bien distincts. Un premier 
massif est nettement limité : d'un côté, par les détroits de Smith, de Ken- 
nedy, de Robeson, qui le séparent du Groenland; de l'autre par les détroits de 
Lancaster, deBarrow, de Banks, qui forment comme une longue rue entre 
la mer de Baffin et la mer d'Alaska. La grande île de Baflîn et les îlots 
entiers qui continuent au nord la grande presqu'île labradorienne et que 
baignent à l'est les mers de Davis et de Baffin, constituent un deuxième 
groupe; enfin, plus à l'ouest, les terres qui longent le littoral de l'Amé- 
rique Anglaise et qui n'en sont séparées que par des chenaux sinueux et des 
golfes d'apparence lacustre, forment une autre partie de l'archipel. A peine 
quelques noms eskimaux se voyaient-ils naguère sur les cartes dressées par 
des explorateurs. Ne rencontrant d'indigènes qu'en de très rares endroits, 
ils avaient dû faire eux-mêmes la nomenclature de ces contrées, et cette 
xv. 19 



146 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

nomenclature, ils la firent on « loyaux » Anglais ou Américains, baptisant 
les caps, les détroits, les golfes, les montagnes et les îles d'après rois, 
reines et présidents, princes et hommes d'Etat. Les noms d'illustres marins 
et savants contribuent aussi pour une notable part à désigner les traits 
géographiques de l'archipel Polaire ; par malheur, l'empressement des 
baptiseurs de diverses nations a été tel, qu'un seul endroit, parfois dési- 
gné par deux, même trois noms, devient difficile à identifier. Quant à la 
prise de possession politique, on n'a pas jugé utile de la faire ou du moins 
de la ratifier. Si elle devait s'accomplir, elle se ferait naturellement au 
profit de la Grande-Bretagne pour toutes les îles situées dans le voisinage 
du Labrador el de l'Amérique Anglaise, ainsi que pour les terres bordant 
au nord les passages de communication entre la baie de Baffin et les mers 
d'Alaska. Les régions glacées qui font face au Groenland septentrional, de 
l'autre côté du détroit de Smith et des passages de la mer Paléocrystique, 
deviendraient territoire des Etats-Unis. 

■' L'exploration de l'archipel Polaire se confond dans l'histoire géogra- 
phique avec la recherche du « passage du Nord-Ouest » et les tentatives de 
conquête du Pôle. Les noms de Sébastien Cabot, de Frobisher, de Davis, de 
Bvlot et Baffin, de John Boss s'attachent aux cotes insulaires qui conti- 
nuent celles du Labrador. Kane, Hall, Hayes, Nares, Markham, Greely 
sont les plus illustres parmi ceux qui forcèrent tout ou partie de 
la rue de glaces menant à la mer dite « Libre » d'abord, puis « Paléo- 
crystique ». Parry est le héros qui fraya vers la mer d'Asie les détroits 
de Lancaster et de Barrow; la mer de Iludson a été justement désignée 
d'après le marin qui la découvrit, ou du moins l'explora, peut-être après 
Sébastien Cabot; la péninsule de Boothia Félix, où se trouve la station du 
pôle magnétique, rappelle l'expédition dont James Clarke Boss faisait par- 
tie; enfin, les îles situées à l'ouest et près des rives de l'Amérique Anglaise 
racontent les aventures et la destinée, heureuse ou fatale, des Franklin, 
des Collinson, des Mac-Clure, Kellett, Mac-Clintock, Schwalka. 

Le large bras de mer qui sépare l'archipel Polaire du Groenland est très 
profond à l'entrée : par le travers du cap Farewcll la sonde n'atteint le 
fond qu'après de 4000 mètres; sous la même latitude que le détroit de 
Iludson, le lit marin s'abaisse à 5000 mètres; plus au nord, Inglefield aurait 
trouvé 5250 mètres sans fond; l'épaisseur d'eau reste partout suffisante 
pour que les « buttes » de glace, hautes de 80 mètres, puissent voguer 
librement dans le courant polaire sans que leur socle, immergé de 
500 mètres, vienne s'échouer sur quelque seuil : la baie de Melville a des 
fonds de 850 mètres à 15 kilomètres du rivage, et Boss obtint des sondages 



EXPLORATION DES MERS POLAIRES AMÉRICAINES 147 

de 1920 mètres à l'entrée <lu détroit de Smith. Dans ces mecs, larges et 
tenues en mouvement par le va-et-vient tic courants et de contre-courants 
rapides, la navigation est libre en élé autour des embâcles et des traînées, 
si ce n'est en certaines parties du littoral où les « battures », les banquises 
de terre, les « bosculis », les convois de glaçons ne permettent pas aux 
navires d'approcher. Mais plus au nord,' dans les détroits, les glaces, ne 
trouvant pas d'issues assez larges vers les mers du sud, s'amassent d'ordi- 
naire en un chaos difficile à traverse!'. On sait au prix de quelles fatigues 
Kane et Hayes ont pu les franchir en traîneaux, servis pourtant par des ma- 
rins vigoureux et intelligents, et disposant d'attelages de choix. Blocs se 
dressa ienl à coté de blocs, dans toutes les positions, en aiguilles, en pyra- 
mides, en tables, en masses surplombantes : un des explorateurs qui ont 
parcouru cette surface inégale la compare aux toits de New-York, avec leurs 
pignons, leurs cheminées et leurs belvédères. Il fallut à Hayes trente et un 
jours d'un labeur surhumain pour faire un voyage évalué à 125 kilomè- 
tres en ligne droite, mais à 925 kilomètres avec tous les circuits et détours \ 
Cette prodigieuse embâcle du détroit s'explique par les apports de glaces 
qui lui viennent de tous les côtés. A l'est, le glacier de Humboldt y déverse 
incessamment les fragments de sa paroi croulante; au nord, d'autres glaces 
lui sont poussées par les vents qui soufflent fréquemment du nord; à 
l'ouest, deux fjords amènent leurs convois de « mâchis », de « buttons » et 
« bourguignons »; enfin, au sud, le courant du littoral groenlandais ap- 
porte également son contingent de glaces à la grande barrière. Cependant 
il arrive parfois que des courants énergiques et les vents furieux du nord 
et du nord-est, qui soufflent surtout en hiver 2 , débarrassent partiellement 
les détroits et des navires d'exploration purent y pénétrer. Lorsque des buttes 
de glace, poussées par un fort courant, viennent se heurter contre un banc 
de sable ou la base d'un promontoire, elles se brisent avec un fracas d'ar- 
tillerie, et en quelques minutes on ne voit plus à la place des blocs énormes 
que les glaçons tournoyants. 

Au nord des détroits et de l'archipel de Parry s'étend, on le sait, cette 
mer Polaire que les premiers explorateurs américains, Kane, Hall, Hayes, 
croyaient mer « libre » et'qui se trouvait au contraire, lors des voyages 
de Nares et de Greely, remplie de « vieilles glaces », amas formés par des 
glaçons et des banquises d'époques différentes, que les étés ont fondus par- 
tiellement et qui se sont ressoudés par le gel pendant les longs hivers. 



1 The ojx'ii Polar Sea, A Voyage towarils the Pôle. 
* Tyson, Arctie Expériences. 



148 .NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

D'après Greely, l'épaisseur de la couche glacée recouvrant en dalles l'eau «les 
fjords ou de la mer Polaire dépasserait rarement 2 mètres ou L 2 mètres et 

demi; cependant il en aurait trouvé une, dans un des fjords de la terre de 
Grinnell, qui n'avait pas moins de 5 m ,65. La puissance de la masse cris- 
talline s'accroît pendant tout l'hiver et même au printemps, jusqu'au milieu 
ou à la fin de mai, puis elle diminue en été. Les glaces plus épaisses, accu- 
mulées dans les détroits et dans la mer Paléocrystique, ne seraient donc 
point des glaces restées immobiles depuis leur formation, mais des amas de 
blocs pressés les uns contre les autres et graduellement accrus en hauteur 
par l'addition d'autres fragments qui se sont glissés au-dessous de la masse 
ou qui l'ont recouverte. Aussi le couvercle continu de cristal présente-t-il une 
surface rugueuse : ce sont des arêtes, des pointes, des dents de scie, au- 
dessus desquelles les marins, qui poussent ou tirent le traîneau, ne passent 
qu'au prix des plus dures fatigues; le voyage consiste en une succession 
d'escalades et de chutes. Les endroits les plus unis sont parfois les plus 
pénibles à traverser pendant le long jour estival : la neige qui recouvre ces 
glaces est « chambrée », à demi fondue, et cède sous les pas; parfois des 
mares s'étendent au loin et l'eau saline y monte par capillarité à travers 
la glace pourrie. Au milieu de l'immense chaos où les masses congelées se 
succèdent en désordre, on s'étonne de trouver des coins où la glace se pré- 
sente en formes d'une régularité parfaite, pavés cubiques, cabochons à 
facettes, longues aiguilles pressées comme les joncs d'un marais. Nombre 
d'amas offrent aussi l'aspect de roches dont les cristaux, inégaux de gran- 
deur et d'éclat, se juxtaposent comme dans le granit ou le porphyre : c'est 
le genre de glaces que Parry qualifiait de « porphyritiques 1 . » D'autres 
encore présentent l'apparence de champignons, de fleurs épanouies que 
portent de minces pédoncules. 

Au-dessus des blocs hauts de quelques mètres flottent dans la mer 
polaire des monts de glace qui diffèrent par la forme de ceux qui se sont 
écroulés des glaciers du Groenland et qu'entraîne vers le sud le cou- 
rant de Bafûn. Au lieu de se dresser en aiguilles, en brusques saillies, en 
dômes inégaux, ils ont en général des parois perpendiculaires et des toits 
plats : ils ressemblent aux masses énormes, aux cubes prodigieux de glace 
<pie l'on voit flotter dans les mers antarctiques. Greely et ses compagnons 
en virent près d'une centaine ayant de 50 à 500 mètres en épaisseur. 
L'analogie de formes doit s'expliquer probablement par une provenance 
analogue. Ces glaces au profil régulier ne sont pas, comme celles de 

1 Narrative of an Attempt to reach the North Pôle. 



GLACES DK L'OCÉAN l'OLMiii;. 149 



Jakobshavn et autres glaciers du Groenland, dos fragments détachés d'un 
fleuve cristallin s'avançant au loin dans la mer, mais des glaces terrestres dont 
les couches se sont, déposées sur un sol nui et que la pression des masses de 
l'intérieur a graduellement expulsées et lancées sur la mer comme des ra- 
deaux. Les stratifications parallèles que l'on distingue, du moins à distance, 
dans ces blocs cubiques, et qui proviennent évidemment des neiges tombées 
dans chaque saison et successivement transformées en cristal, prouvent, que 
ces monts de »iace ont, bien une origine terrestre et ne sont point de simples 
agglomérations de glaçons maritimes, car les débris poussés par les courants 
et les vagues ont toujours un aspect chaotique témoignant du désordre 
dans lequel ils se sont agrégés'. Des pierres, ayant fait partie de moraines 
médianes, cheminent avec les blocs, engagées dans l'épaisseur des glaces. 
En hiver, presque toutes les îles de l'archipel Polaire s'unissent les unes 
aux autres et au continent d'Amérique par un plancher continu, composé 
de fragments anciens soudés par des glaces nouvelles. Suivant la tempéra- 
ture et' le mode de prise, la jeune glace est plus ou moins pure de sub- 
stances salines; elle apparaît d'abord comme une sorte de bouillie, puis les 
amas floconneux se coagulent peu à peu et se transforment en une masse 
feutrée, qui, au lieu de devenir dure et cristalline comme la glace d'eau 
douce, prend la consistance du cuir quand elle contient une quantité no- 
table de sel : les marins du Canada lui donnent le nom de peau 2 . Elle on- 
dule comme un tapis sur les vagues; mais elle n'est pas moins résistante 
que la glace d'eau pure et finit aussi par emprisonner les navires, d'au- 
tant plus facilement qu'elle est de nature un peu visqueuse et, se prend 
bientôt en une banquise continue avec les glaces flottantes. C'est généra- 
lement le long des rivages que les embarcations trouvent un chemin libre: 
de même que les rivières ont leur plus grande profondeur et leur plus fort 
courant à la base des rochers riverains, de même la mer s'agite et gonfle 
ses marées près de ses berges et brise les minces « frazis » qui recou- 
vrent l'eau du chenal côtier. Mais à la longue ces voies se ferment aussi. On 
sait combien souvent les vaisseaux des explorateurs ont été saisis comme 
dans un étau par la carapace glacée et même, après le long hiver, sont 
restés pris pendant toute la belle saison, alors que les matelots, errant 
autour de leur navire, se plaignaient d'une trop grande chaleur. Parfois 
une fissure se faisait dans les glaces, et les bâtiments, un instant dégagés, 
avançaient quelque peu; mais bientôt ils se trouvaient dans une impasse et 



Ailol|ihus W. Greely, Proceedings of the R. Geographical Society, March 1S8(>. 
Fortin; Daniel Paquet; voir la préface du Voyage de la ((Jeannette ». (Trait, française. 



150 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

les glaces se refermaient autour d'eux. C'est ainsi qu'en 1850 John Ross 
ne put faire bouger son navire qu'en septembre et n'avança que de cinq 
kilomètres et demi. L'année suivante, il fut plus heureux et se déplaça de 
sept kilomètres et demi : treize kilomètres, tel fut le progrès accompli pen- 
dant deux années. Mais l'arrêt n'est pas encore le plus grand péril que les 
navigateurs polaires aient à craindre : par l'effet des courants qui passent 
sous la glace, les banquises crevassées et brisées de la surface marine sont 
fréquemment pressées les unes contre les autres, et les navires, saisis dans 
ces bosculis énormes, courent le risque d'être écrasés; parfois ils ne sont 
que soulevés et rejetés hors de la glace; d'autres fois, les membrures cèdent 
et les blocs de cristal se rejoignent à travers le bâtiment brisé. On craignait 
qu'il n'en fût ainsi lorsque le fameux navire Polaris, déjà « pincé » par 
les 'glaces, fut abandonné par la moitié de son équipage, réfugié sur un 
champ de glace en dérive : graduellement entamée par le Ilot, la banquise 
entraîna les malheureux jusque dans les eaux du Labrador. D'autre part, 
les glaces ont souvent offert un abri aux navires pendant les orages : en les 
sciant, l'équipage ménage au bâtiment un bassin régulier où il reste à 
l'abri des vagues et des buttons épars \ 

Malgré le couvercle glacé qui pèse sur les mers arctiques, les courants et 
les marées se propagent à travers les détroits. Les oscillations de niveau se 
poursuivent d'un océan à l'autre en contournant l'Amérique ; aussi les pre- 
miers navigateurs qui voyagèrent dans les mers polaires à la recherche du 
« passage du Nord-Ouest » observaient-ils avec soin ces ondulations, dans 
l'espérance que leur direction indiquerait la partie de l'horizon d'où vient 
le grand flot du Pacifique. Toutefois ces phénomènes, soumis aux condi- 
tions les plus diverses, forme des bassins, largeur et profondeur des che- 
naux, marche du vent, alternances de la température, salinité des eaux, 
abondance des glaces, ont bien souvent trompé les marins; fréquemment 
ils crurent voir des côtes abruptes se dresser à l'endroit où un large bras 
de mer s'ouvrait devant eux ; c'est ainsi que John Ross signala les passages 
de Smith et de Lancaster comme des mers fermées. Souvent aussi ce qui 
n'était qu'un golfe leur apparut comme un détroit : telle la baie dans 
laquelle s'était engagé Frobisher. 

La prodigieuse accumulation des glaces qui obstrue souvent les détroits 
de Smith, Kennedy, Robeson, semble provenir en grande partie du conflit 
des courants qui s'y rencontrent. L'un d'eux, on le sait, est une des bran- 
ches du Gulf-slream atlantique et il a fréquemment apporté des bois et des 

1 Sherard Osborn, Stvay Leaves from an Arclic Journal. 



GLACES DE L'OCÉAN POLAIRE. 



155 



épaves de bâtiments; mais le courantle plus fort, celui qui brise fréquem- 
ment l'embâcle et qui en emporte les débris dans la merde Baffîn et dans 
celle du Labrador, est le courant de la mer Polaire ou Paléocrystique. 



N° 35. — MANCHE DE LA MKI» PALKOCRYSTIQUE. 



Pa-ij 




Ouest de o'eenwich 



C PerrqnJ 



1 • 7 oon non 



200 kil. 



Les arbres flottés que l'on a vus dans les premières baies de l'entonnoir des 
détroits prouvent que le courant vient de plus loin que la mer Glaciale 1 . Il 
ne croît point d'arbres sur les bords de ce bassin, si ce n'est des saules d'un 
à deux centimètres de hauteur : ceux que l'on rencontre et dans lesquels 



1 Adolphus W, Greely, Three Years of Arctic service 

XV. 



20 



154 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

on a cru reconnaître les fibres du noyer, du frêne et du pin, ne peuvent 
venir que de la zone tempérée 1 . Si les marins n'ont pas fait méprise en 
signalant comme du noyer le bois qu'ils ont recueilli, c'est du Japon méri- 
dional que le courant l'aurait apporté; il serait venu en dérive, flottant 
sur la branche du Kuro-Sivo' qui passe par le détroit de Bering, puis se 
serait recourbé vers le nord-est pour doubler l'archipel de Parry dans la 
direction du Groenland. Quant au bois de pin, il est naturel de penser 
qu'il vient de la bouche du fleuve Mackenzie. C'est également par le goulet 
du passage tourné vers la mer Polaire que les marées se propagent du nord 
au sud vers la mer de Baffin, où elles se rencontrent avec le flot venu de 
l'Atlantique. On admet, mais sans preuves, que ce flux de marée a le bas- 
sin du Pacifique pour lieu d'origine et qu'il passe par le détroit de Bering 2 ; 
toutefois il se pourrait aussi que cette oscillation provînt de l'Atlantique 
boréal et contournât au nord l'île immense du Groenland. 

Dans le détroit de Lancaster et les autres passages qui font communiquer 
le golfe de Baffin avec les mers polaires occidentales, les ondulations du 
courant et du flot sont assez peu sensibles : les plus hautes marées ne 
dépassent guère 1 mètre, et d'ordinaire on ne réussit pas même à les 
observer 3 . Sous l'embâcle qui recouvre les eaux au sud de l'île Melville, les 
basses marées n'ont que de 5 à 4 centimètres. Il n'y a point, dans l'ar- 
chipel Polaire, de montagnes de glace voyageant avec le flot comme des 
cathédrales en marche : les blocs les plus considérables sont ceux qui se 
détachent des glaciers orientaux sur les côtes baignées par les détroits de 
Davis et de Baffin. Lors de son voyage de découverte dans l'avenue des 
détroits qui commence au Lancaster-sound, Parry ne vit pas un seul button 
qui dépassât de 9 mètres le niveau de l'eau; presque partout le champ des 
glaces qui s'étendait en hiver d'une île à l'autre était fort irrégulier, par- 
semé de petites buttes qui provenaient surtout de neiges disposées en sillons 
par le vent et graduellement durcies. Mac-Clure aperçut des banquises 
de même aspect dont les saillies, grandissant pendant des siècles peut-être 
par l'effet des gels et des dégels alternatifs, et s'entremèlant aux lits de 
neige, s'élevaient à la hauteur de 50 mètres; mais nulle part ne se trou- 
vaient de bosculis pressés les uns contre les autres comme dans les dé- 
troits de Smith et de Kennedy et dans la mer Paléocrystique. D'ailleurs 
l'humidité qui se précipite dans ces [tarages sous forme de neige ou de pluie 
est beaucoup moindre qu'au Groenland; durant toute une année, Parry vit 

1 Grisebach, Petermann's Geographische Mittheilungen, 1874, Heft V. 
- Emit Bessels, Petermann's Mittheilungen, 1874, Hofl IV. 
3 W. Edw. Parry, Journal of a Voyage of discoverij. 



ARCHIPELS POLAIRES. 155 

seulement quarante-trois lois tomber gouttes, aiguilles ou flocons, et d'or- 
dinaire l'apport dos pluies ou dos neiges était léger : il est vrai qu'en 
d'autres jours les rafales soulevaient los neiges superficielles el les faisaient 
tournoyer dans l'air. Il est arrivé parfois que dos voyageurs polaires ont, 
après un an d'absence, retrouvé sur la neige les traces de leurs pas. Le 
détroit de Lancaster ne gèle pas complètement chaque année : des chenaux, 
qui s'ouvrent encore entre le littoral et les banquises, empêchent alors les 
Eskimaux de passer de la terre de Baffin à North-Devon 1 . Le courant qui 
brise ces glaces au printemps les entraîne en longs convois dans la mer 
de Baffin, où ils s'unissent pour former la grande « embâcle du milieu ». 

Les terres qui font face au Groenland, à l'ouest des trois goulets de Smith, 
de Kennedy, de Robeson, ne forment probablement pas une île unique : du 
moins sont-elles profondément découpées par les fjords et divisées en pé- 
ninsules. Grant-land, la terre la plus septentrionale de l'archipel Polaire, 
ne tient à son prolongement méridional, dit Grinnell-land, que par un 
isthme do montagnes; mais Grinnell-land est limité au sud par un fjord, 
Hayes-sound, que les Eskimaux errant dans ces régions disent unanime- 
ment être un détroit : c'est à tort que Nares, jugeant d'après le mouvement 
des marées, croyait pouvoir affirmer que ce golfe ne communique pas avec 
la mer occidentale 2 . Ellesmere-land, tel est le nom que l'on a donné aux 
terres situées au sud de ce fjord, à l'entrée du détroit de Smith, et l'extré- 
mité terminale de ce massif insulaire, reconnu principalement par les Amé- 
ricains, est dit Lincoln-iand : avec la terre d'Ellesmere, il est désigné par 
les indigènes par l'appellation d'Umingman Nuna, c'est-à-dire « Pays des 
Bœufs musqués ». Un large bras de mer, le Jones-sound, le sépare de l'île 
North-Devon ; de grands amas de glace l'obstruent parfois en entier, soit 
portés par un remous du détroit de Smith, soit arrivés directement du 
nord-ouest par un golfe de la mer Polaire. En 1853, Belcher trouva le 
Jones-sound libre de glaces et put le remonter sur un espace d'environ 
400 kilomètres. C'est une des voies qui s'ouvrent dans la direction du pôle 
et l'on s'étonne que parmi les navigateurs qui se sont donné tant de peine 
pour longer la côte groenlandaise vers la mer Paléocrystique, quelques-uns 
ne se soient pas détournés vers ce chemin latéral, plus facile en apparence. 

Aldrich et les marins qui l'accompagnèrent en 1876 à près de 400 kilo- 
mètres à l'ouest du goulet septentrional du détroit de Robeson, le long des 
cotes tournées au nord vers l'océan Polaire, n'a point vu de montagnes 



1 Fr. Boas, Baffin-Land, Ergânzungsheft n° 80 m Petermann's Mitteilungen. 
'- Nares, Narrative of a Voyage lu the Polar Sea. 



156 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE 

dans cette partie du Grant-Iand : les plus hautes croupes n'y dépassent 
guère 500 mètres ; nulle part les collines n'y sont disposées en chaînes con- 
tinues, mais elles sont éparses en massifs irréguliers, coupées de ravins 
dans toutes les directions. L'excursion entreprise avait lieu aux mois de 
mai et de juin, c'est-à-dire avant la période de la débâcle, mais la glace, 
partout compacte et solide, semblait être fort ancienne et ne pas devoir se 
briser de l'année; aucune fissure ne se montrait dans l'épaisseur de la 
masse cristalline, recouverte d'un épais névé : du haut des promontoires 
on cherchait en vain un point de l'immense espace où brillât une nappe 
d'eau. Dans les plaines du littoral il était impossible de savoir où finissait la 
terre, où commençait la mer; les sondages traversaient en certains endroits 
des couches superposées de glace et de débris terreux, apportés probable- 
ment par les torrents d'été et déposés à la surface des banquises : des 
strates alternantes de neiges changées en glace et d'alluvions fluviatiles se 
forment ainsi d'année en année sur cette grève gelée 1 , il est probable que le 
point extrême atteint par Aldrich et ses compagnons, le cap Alfred Ernest, 
forme la saillie nord-occidentale de la Terre de Grant, et que la côte se replie 
au sud vers l'entrée du fjord de Greely, découvert par Lockwood en 1882. 
Au large, les mers ne paraissent pas être profondes. Un sondage fait 
par Markham, à 75 kilomètres de la terre ferme, a trouvé le lit marin à 
1 32 mètres ; mais au sud-est, près du cap May, l'expédition de Greely 
sonda jusqu'à 250 mètres sans trouver de fond. 

Une chaîne de montagnes dite des United-States, orientée du sud-ouest 
au nord-est, borne au sud la terre de Grant. Assez uniforme d'aspect, elle 
ne présente qu'une suite de longues croupes éblouissantes de blancheur, 
d'une altitude moyenne de 1000 à 1200 mètres. A l'ouest, celte chaîne se 
ramifie vers la mer occidentale, et des terrasses en appuient la base. Vers le 
centre de l'île, que l'expédition Greely a parcourue en divers sens, un mas- 
sif, celui du mont Arthur, s'élève à 1570 mètres. C'est probablement la 
cime la plus haute de la terre de Grinnell : du dôme suprême on n'aperçoit 
que des monts inférieurs en altitude; même le Difficult, qui dresse au sud- 
est ses escarpements abrupts, n'atteint que 1554 mètres. A la base méri- 
dionale du mont Arthur, le seuil de partage entre les deux versants de l'île 
passe à 792 mètres et fait communiquer la grande baie de Lady Franklin 
et sa ramure de fjords et de lacs avec le Greely-fjord de la côte occidentale. 
Des glaciers puissants s'épanchent des monts United-States; mais le champ 
de névé ne se prolonge pas vers le sud et la région de l'île est complètement 

1 Nares, ouvrage cité. 



TERRES DE GRINNELL ET D'ELLESMERE. 159 

dégagée <l< 1 glaces et de neiges pendant l'été : c'est à des centaines de mètres 
seulement que l'on voit sur le liane des monts la ligne des frimas persis- 
tants. Sur un espace évalué par Greely à 250 kilomètres de l'est à l'ouest, 
et dont la largeur moyenne est de 70 kilomètres, la terre se montre à nu, 
avec, des mares, des ruisseaux, des cascades, une parure d'herbes vertes et de 
Heurs, (l'est un phénomène remarquable que l'existence de cet espace» libre, 
sous un pareil climat, entre le SI" et le 82 e degré de latitude : Greely l'ex- 
plique par la faible quantité des neiges qui tombent annuellement dans ces 
régions et par la forme des rochers, parois presque verticales sur lesquelles 
les flocons ne tiennent pas; mais le contraste n'en est pas moins frappant 
entre ces vallées herbeuses de Grinnell-land, où paissent les bœufs musqués, 
et les champs de glace sans fin qui occupent toutes les parties du Groenland 
que l'on a parcourues ou seulement vues de loin. Au sud de l'isthme, la 
tranche verticale d'un glacier, qui descend de montagnes aux sommets 
arrondis, occupant presque toute la largeur de l'île, apparaît sous la forme 
d'un mur qui se développe régulièrement sur le sol inégal; tantôt il esca- 
lade les croupes, tantôt il descend au fond des vallées : aussi l'avait-on 
d'abord désigné sous le nom de « Muraille de Chine » (Clriiwse Wall), 
changé depuis en celui de « Mer de Glace Agassiz ». Les falaises de cristal 
voisines de la baie Lady Franklin ont une nuance bleuâtre, çà et là légère- 
ment opaline; quelques parois coupées à pic contiennent des strates de 
terres et de cailloux 1 . 

Au sud du Grinnell-land, les côtes d'Ellesmere qui regardent le Groen- 
land continuent d'offrir un front de roches escarpées sur les bords des 
détroits; mais on n'a pas encore pénétré dans l'intérieur. Toutes les hautes 
rives du détroit, celles de l'archipel aussi bien que celles du Groenland, 
offrent des terrasses parallèles s'étageant à diverses hauteurs, jusqu'à 150 
et même 600 mètres, et les coquillages qu'on y trouve sont identiques à 
ceux des mers voisines; Kane compta sur les flancs d'une montagne 41 de- 
grés réguliers, comme les marches d'un escalier gigantesque. Sur les bords 
de lacs qui furent des baies maritimes, mais qui se séparèrent graduelle- 
ment de la mer, Greely découvrit aussi des troncs d'arbres flottés, assez 
bien conservés pour qu'il ait pu les employer comme combustible. Les 
rives du fjord d'Archer, l'un des rameaux de Lady Franklin-bay, offrent des 
végétaux fossiles, sous la. forme de charbon, déposés en couches épaisses. 
Outre les anciennes plages exhaussées, on remarque aussi aux endroits ex- 
posés à la pression du glacier des sillons composés de boue et de cailloux, 

1 Adolphus W. Greely, ouvrage cité. 



160 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

que les embâcles ont soulevés à plusieurs mètres au-dessus du niveau 
moyen des eaux. 

La plus grande île dé l'archipel Polaire, représentée sur de nombreuses 
cartes comme divisée en plusieurs fragments, est la terre de Baffîn, 
Baffin's land, qui limite à l'ouest les mers du Groenland, entre le détroit 
de Lancaster et celui de Hudson. La superficie que présente l'ensemble de 
cette terre hérissée de péninsules est d'au moins 660 000 kilomètres carrés. 
Des îles qui en dépendent étroitement, par leur mode de formation et par 
la place qu'elles occupent dans le prolongement des promontoires ou dans 
les fjords, accroissent encore notablement cette étendue. Les deux prin- 
cipales se trouvent précisément aux deux extrémités de la terre de Baffin : 
l'une de ces îles, Uivang, à l'angle nord-oriental, a reçu de Boas le nom 
d'île Bylot, en mémoire du capitaine presque oublié dont Baffin fut le 
pilote illustre; l'autre île, à l'angle sud-oriental, vers l'entrée du détroit 
de Hudson, est Tudjakdjuak, l'île Resolution des cartes anglaises. Les noms 
indigènes ont été retrouvés par Boas pour les diverses régions de la terre 
de Baffin : le pays se divise en trois parties, d'après la direction des cou- 
rants aériens, Aggo au nord, Akudnirn au milieu, et Oko au sud, c'est- 
à-dire « pays au vent », « pays moyen » et « pays sous le vent ». En outre, 
chaque péninsule a son appellation particulière. Celle qui borde le détroit 
de Hudson, la Meta Incognito, de Frobisher, est le Kingnaït, c'est-à-dire le 
« Haut Pays ». 

La côte orientale de Baffin's land est dominée par une chaîne de mon- 
tagnes, gneiss et granit, dont les cimes aiguës atteignent et même dépas- 
sent 2000 mètres en divers endroits. Les promontoires qui s'avancent le 
plus à l'est sont fort élevés, coupés de précipices abrupts, et par delà leurs 
parois on voit dans l'intérieur des roches noires, isolées ou en dents de 
scie, s'élever de la blanche étendue des névés; au fond, dans les fjords, on 
aperçoit des langues de glace sortant de la lèvre des vallées. Un des monts 
les plus connus, au sud de la baie d'Exeter, le pic Raleigh (1400 mètres), 
déjà nommé par Davis en 1585, a l'aspect d'un grand sommet alpin. 
Des fjords découpent la côte océanique de Baffin's land et pénètrent au 
loin dans l'intérieur, aboutissant à des seuils peu élevés, de l'autre côté 
desquels, sur les côtes occidentales, s'ouvrent des baies de même nature : 
les entailles des rivages se correspondent ainsi de l'une à l'autre mer, et 
le pays est divisé comme par de profondes coupures en tranches parallèles, 
qu'un abaissement du sol partagerait en massifs insulaires distincts. Ces 
coupures sont elles-mêmes subdivisées de distance en distance par des 
« verrous » transversaux, barrages naturels de rochers ou restes de mo- 



TERRE DE BAFFIN. 101 

raines, qui pour la plupart retiennent de petits lacs nu des étangs : on 
peut voyager pendant des journées sans savoir où, parmi tous ces seuils 
secondaires, se trouve le véritable col de partage. 

Il est difficile de parcourir les parties relativement accessibles de 
Baffin's land et jusqu'à maintenant les massifs montagneux sont restés 
inabordables. Même il est parfois impossible, à cause de l'extrême violence 
des vents, de s'engager dans les profondes vallées qui continuent les 
fjords : telle est l'impétuosité de l'air, qu'en maints endroits les glaces des 
mares se brisent et se mêlent en fragments inégaux ; les neiges sont 
partout recouvertes de poussière, criblées de pierrailles apportées par le 
vent; un voyageur ne saurait lutter contre un pareil courant. Les meil- 
leures saisons pour le voyage sont l'hiver et le printemps, autant du moins 
que le permettent les courtes heures du jour; en automne, en été, les 
changements rapides de température, les brouillards, les tourmentes de 
neige, les tempêtes sont toujours à craindre. En quelques pas difficiles, des 
piles de pierres élevées de distance en distance guident le voyageur. Malgré 
tous les obstacles, glaces de terres, de golfes et de lacs, vents et tempêtes, 
monts, espaces sans gibier, les Eskimaux réussissent pourtant à traverser 
Baffin's land de mer à mer : la carte de Boas indique sept de ces passages 
entre la côte et la contre-côte. Des baleiniers ont aussi parcouru de l'est à 
l'ouest la partie sud-occidentale de la grande île, que le détroit de Fox 
sépare de Melville-peninsula. En 1876, l'Américain Roach franchit une 
petite chaîne côtière qui borde le golfe de Cumberland, puis descendit de 
lac en lac jusqu'à l'immense plaine où s'étend le Nettilling ou « lac- 
Kennedy », l'un des principaux rendez-vous des chasseurs et pêcheurs 
eskimaux'. 

Si la chaîne cristalline qui domine toute la terre de Baffin est inter- 
rompue par les fjords et leurs coupures de prolongement, du moins est- 
elle indiquée, à droite et à gauche des baies marines, par des promontoires 
qui rétrécissent le canal et forcent les flux et les reflux à se précipiter en 
dangereux rapides à chaque renversement des eaux : ces fleuves marins 
constituent, avec les nombreux récifs de la côte, les glaces flottantes, les 
banquises et les brouillards, l'un des grands périls de la côte redoutée. 
La violence des marées entretient, même en hiver, des fissures et des 
trous dans la glace côtière, et de chacune s'élève, en rideau ou en colonne, 
suivant la forme de l'orifice, un épais brouillard, que rien ne peut dis- 
perser, si ce n'est un fort vent soufflant de terre. De loin, la situation 

1 Tyson, Proceedings of the R. Geograpliical Society, Jan. 1879, 

xv. 21 



162 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UMYERSELLE. 

de la banquise est signalée par le mur gris du brouillard. À quelques 
mètres, la masse vaporeuse est impénétrable au regard, mais elle s'élève 
rarement à pins de 15 ou 20 mètres en hauteur : il serait parfois facile 
de faire des observations astronomiques, tandis qu'on ne pourrait rien 
distinguer à côté de soi. Les Eskimaux se gardent bien d'abandonner les 
traces des traîneaux lorsqu'ils traversent une banquise en temps de brouil- 
lard. Souvent des gens son» morts de faim pour n'avoir pu retrouver le 
chemin de leurs campements. 

Les rares explorations faites dans l'intérieur sur les hauteurs du seuil 
de partage ont permis de constater qu'à l'ouest de la chaîne bordière 
orientale le territoire de Baffin est occupé par des collines de granit, qui 
s'abaissent graduellement vers les plaines occidentales, formées de roches 
siluriennes et principalement de calcaires, très riches en fossiles. Des lacs, 
qui furent autrefois des golfes et des bras de mer, parsèment le milieu 
de la plaine, où l'on trouve des restes de morses, de baleines et autres ani- 
maux marins échoués 1 . Un de ces lacs, non encore exploré par les voya- 
geurs blancs, est l'Amakdjuak, que les Eskimaux donnent comme peu 
éloigné de la rive septentrionale du détroit de Hudson ; une autre nappe 
d'eau ou de glace, beaucoup plus vaste, est le Nettilling, qui se rattache au 
golfe de Cumberland, sur la côte orientale, par une traînée presque con- 
tinue de mares et d'étangs : son effluent se déverse à l'ouest dans le détroit 
de Fox. Un des ruisseaux qui s'y épanchent coule même en hiver, ce qui a 
certainement pour cause la nature thermale des eaux. Boas a découvert 
près de la côte, au nord du cap Mercy, une source chaude très abondante, 
dont le bouillon se déplace incessamment dans l'étang de sortie à cause des 
glaces qui se forment à distance de l'orifice et qui barrent le passage au 
courant ; couche de glace s'ajoute à couche de glace; le niveau s'élève peu 
à peu et la source doit s'ouvrir une nouvelle issue. 

Les montagnes de Baffin's land ont des gisements miniers non exploités. 
On a trouvé du charbon sur divers points de la côte. Les gisements de gra- 
phite, reconnus en maints endroits, n'ont jamais été utilisés, et des indus- 
triels de Philadelphie, qui avaient entrepris de détacher d'un rocher des 
lames de mica, d'une grandeur et d'une pureté extraordinaires, n'ont 
pu donner suite à leur spéculation. La stéatite, si précieuse pour les indi- 
gènes, qui en taillent leurs lampes, est rare; de même les dépôts de bois 
flotté, qui axaient une valeur inappréciable avant que les Européens ne 
vinssent changer profondément les mœurs et les conditions industrielles. 

1 Boas, Ergànzungshefl zu Pctcrmann's Mitteilungcn, 1885; — Ed. Suess, Antlilz cler Erde. 



TEIU1E DE BAFFINj ARCHIPEL DE PARIiV. 163 

Alors les habitants devaient entreprendre de grands voyages pour se pro- 
curer le Imis indispensable, <|u'ils ramassaient sur les bords de l'île Tiul- 
jakdjuak à l'entrée du détroit de Hudson; des indigènes s'occupaient 
aussi de sculpter et d'assembler sur place ces bois flottés pour en fabriquer 
des barques et des traîneaux; qu'ils vendaient à leurs visiteurs. Les bois el 
autres débris rejetés sur les plages ont permis de reconnaître sur les 
côtes de Baffin's land, comme plus au nord dans la terre de Grinnell, 
les soulèvements successifs du sol. Ce phénomène d'exhaussement, visible 
sur tout le littoral maritime, se révèle aussi par les « marmites de géant », 
que l'on rencontre à diverses hauteurs et dans lesquelles on trouve encore 
les pierres qui les ont creusées. 

Dans les îles qui bordent au nord la longue rue des détroits entre les 
mers de Bafiin et de Bering, les montagnes présentent en maints endroits 
une apparence formidable par des escarpements rapides, des terrasses éta- 
gées ou même des parois verticales; mais la hauteur moyenne des pointes, 
dômes ou plateaux, ne dépasse guère 250 ou 300 mètres. Les sommets qui 
atteignent 500 mètres sont peu nombreux ; cependant il existe dans cette 
partie de l'archipel des saillies de 700 mètres et davantage : par exemple, 
celle d'un îlot, North-Kent, à l'extrémité nord-occidentale de Tudjan, l'île 
généralement désignée sur les cartes par le nom de North-Devon. Les 
falaises riveraines de cette île et des autres terres de l'archipel Parry, qui 
se profilent dans la direction de l'ouest, offrent çà et là l'aspect bizarre 
de forteresses à saillants et à rentrants réguliers, dont les murailles, for- 
mées de couches calcaires et de sédiments argileux, disposées en strates 
horizontales, présentent une succession alternante de creux et de reliefs. 
La plupart des navigateurs polaires signalent cette apparence étrange des 
rochers. D'autres promontoires sont des masses puissantes de gneiss cri- 
blées de grenats; quelques-uns se dressent en colonnades basaltiques, mais 
nulle part dans l'archipel on n'a constaté d'une manière certaine l'existence 
de cônes volcaniques, cendres ou scories. Dans l'ensemble, les îles de 
Parry ont leurs formations les plus anciennes à l'est, et celles de l'ouest 
appartiennent successivement à des âges moins éloignés dans la série des 
temps. Au nord du détroit de Lancaster, les roches sont cristallines, granit 
et gneiss, puis viennent à l'ouest les roches siluriennes. Plus loin, les îles 
Bathurst, Byam Martin, Melville sont composées de grès carbonifère, de 
calcaires ferrugineux, L'île de Prince Patrick est formée de calcaire el 
renferme un lambeau de jura. Les couches houillères des îles Parry datent 
du même âge que les houilles de l'île de l'Ours, au nord de la Scandi- 
navie, et les mêmes calcaires marins les ont recouvertes. Cette ressemblance 



104 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

des terrains, à de si grandes distances, est un des faits cités en faveur de 
l'hypothèse d'un vaste continent qui aurait embrassé toutes les régions 
polaires et qui se serait affaissé partiellement, aussi bien au nord du 
Nouveau que de l'Ancien Monde'. 

À l'ouest de la terre de Baffîn, les péninsules et les îles qui frangent et 
bordent la cote septentrionale de l'Amérique Anglaise doivent être considé- 
rées comme un ensemble géographique, indépendamment des lignes d'af- 
fleurement qui rattachent les massifs insulaires à la terre ferme ou qui les 

N° 36. — DÉTROIT DE BAIUIOW. 



Ouest de Pans 




Port Bowcn 



Uuest de breenwich 



C. Perron 



en séparent. Les détroits qui serpentent entre le continent et les îles ont 
une faible profondeur relative, de 500 mètres au plus. Une légère baisse 
des eaux transformerait les terres insulaires en péninsules; d'autre part, 
une petite élévation du niveau marin changerait en fjords, ou même en 
détroits, des chaînes de lacs qui furent évidemment des bras de mer à 
une époque antérieure. Les contours de l'archipel, tels qu'ils sont tracés 
par la ligne actuelle des rivages, sont un phénomène passager, n'ayant 
qu'une importance conventionnelle pour le géographe; à ses yeux, toute la 
région péninsulaire limitée au sud par une ligne prolongeant à l'ouest la 



1 Oswald lleer, Ueber die neuesten Entdeckungen im Italien Norden. 



ILES OCCIDENTALES DE 1/ A Ht: 11 11' KL POLAIRE. 165 

côte septentrionale ilu Labrador, et rejoignant le littoral an delta dn Mao 
kenzie, fait partie de l'archipel Polaire : la péninsule de Melville, qui lient 
à peine an continent par un mince pédoncule, la presqu'île de Boothia 
Félix que les premiers explorateurs croyaient, être une île, enfin la terre 
d'Adélaïde, à demi séparée de la terre ferme par le golfe de Sherman, se 
trouvent appartenir à la même division naturelle que la terre du Roi Guil- 
laume (King Williams land), celles du Prince Albert et de Baring. Les 
amorces de détroits, indiquées, du côté de la mer de Hudson, par les fjords 
ou inlcts de Wager et de Chesterfield, et du côté de la mer Polaire par le 
golfe de Sherman, sont les limites naturelles de celte région, du monde 
insulaire arctique. 

Dans ces terres, îles et péninsules, il n'y a point de chaînes de monta- 
gnes proprement dites. Les plus hauts sommets signalés par les navigateurs 
ne dépassent pas 500 mètres et la neige qui les recouvre comme les plaines 
environnantes diminue leur relief apparent; les collines ne reprennent 
leur hauteur que dans les endroits où elles se dressent en falaises et en 
parois verticales, n'ayant de neige que sur d'étroites corniches. Mais dans 
l'ensemble le pays est très accidenté, et des lacs en parsèment la surface. 
Dans l'île du Prince Albert, des pics de la côte occidentale ont l'aspect de 
cônes volcaniques, mais Mac-Clure, qui les aperçut, ne put constater quelle 
en est la véritable origine'. Sur de vastes étendues, le littoral est composé 
de dolomite, dont les assises, presque horizontales, se continuent régulière- 
ment jusqu'à perte de vue. Dans le voisinage des côtes, le fond de la mer, 
visihle à une profondeur considérable, grâce à sa blancheur, ressemble 
à un lit de marbre. Comme dans les autres parties de l'archipel Polaire, 
on a trouvé dans cette région des traces nombreuses d'exhaussement : ça 
et là d'anciennes plages sont couvertes de coquillages et de bois flollé; dans 
l'île de Cornwallis c'est à plus de 500 mètres que se voit ce littoral aban- 
donné. Sur les rivages de l'île Banks, Mac-Clure et ses compagnons recueil- 
lirent des bois fossiles, des glands et des rameaux pétrifiés, qu'ils empor- 
tèrent lorsqu'ils durent abandonner leur navire, après un long séjour dans 
les glaces. On garde maintenant ces débris comme de précieux trésors dans 
les musées britanniques, non seulement à cause de leur importance pour 
les savants, mais aussi en souvenir des vaillants marins qui les ont rap- 
portés. Même sur les bords de la mer Paléocrystiqne, les compagnons de 
Greely découvrirent aussi des forêts pétrifiées. Dès l'année 1826, Robert 
Jameson avait reconnu l'existence de plantes fossiles témoignant d'un 

1 Sherard Osborn, Slray Leaves from an Arclic Journal. 



166 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



ancien climat tempéré et même tropical dans les régions actuellement 
polaires ' 

Le climat a changé depuis l'époque où croissaient les plantes trouvées 
par Mac-Clure sur les rivages des îles Polaires; il se modifiera encore, et 
l'un des indices de cette mobilité des climats est l'incessante oscillation du 
pôle magnétique et d'un pôle de froid au-dessus de l'archipel Arctique, 



POLE MAGNETIQUE. 



Uuest de far 




96" 



Uuest de l?ree n-.vi r r, 



Dapres J. Clark Ross 



C. Perron 



1 : 3500000 



loin du véritable pôle d'aplatissement. Dans ces parages, l'aiguille aiman- 
tée n'a plus aucune utilité pour indiquer le nord aux marins, ainsi que 
l'avait déjà remarqué Forster au dernier siècle 5 , tant les lignes d'inégale 
déclinaison se rapprochent les unes des autres; elles convergent de toutes 
parts, non dans la direction du nord géométrique, mais vers la partie mé- 
ridionale de la péninsule Boothia Félix; c'est aussi en se rapprochant de 
cette partie de l'archipel que l'aiguille s'incline de plus en plus vers la 
terre. En suivant les indications de la boussole, James Clarke Ross put ainsi, 



■ Parry ; — Oswald Heer, Veber die Polarlànder. 
* Voyages dans le Nord. 



CLIMAT DES ILES POLAIRES. 167 

vingt années avant qu'on eût achevé la circumnavigation <le l'Amérique, 
reconnaître approximativement l'endroit où l'aiguille pointe vers le centre 
de la planète : sur l'emplacement de l'observatoire, l'écart de la verticalité 

était encore d'un soixantième de degré; le lieu précis du pôle devait se 
trouver alors à une petite distance en nier, vers le sud-ouest. (Test à 
2213 kilomètres au sud du véritable pèle qu'était alors, en 1831, le point 
de convergence de tous les rayons d'inclinaison magnétique dans l'hémi- 
sphère septentrional : c'est donc qu'on a découvert, sous une autre forme, 
le « rocher polaire », l'aimant que les navigateurs du moyen Age s'imagi- 
naient exister dans les parages du nord, et qu'ils disaient attirer les eaux 
et les navires; autour du rocher les vagues s'engouffraient en cataractes 
dans les profondeurs de la Terre 1 . 

On croyait autrefois que les aurores polaires augmentent en nombre et 
en intensité à mesure qu'on se rapproche du pôle et qu'elles Unissant 
même par rythmer, comme des reflets du jour solaire, la longue nuit de 
cinquante, cent ou même cent cinquante fois vingt-quatre heures que les 
navigateurs polaires ont à passer sous ces latitudes arctiques. Celte 
opinion préconçue des physiciens n'a pas été justiiiée par l'observation : les 
coruscations aurorales sont plus rares et d'ordinaire moins éclatantes dans 
l'archipel Polaire que dans le Labrador et dans la Scandinavie septentrio- 
nale. Pour la plupart, elles se déroulent dans le ciel en forme de rubans 
blanchâtres, de paillettes en faisceaux qui semblent alternativement, s'al- 
lumer et s'éteindre. On les voit onduler dans l'espace comme des bande- 
roles de lumière pâle sur le fond noir de la nuit. Les phénomènes de 
réfraction sont très communs dans les couches aériennes inégalement 
échauffées qui reposent sur les mers polaires : îles, navires, buttes et but- 
tons de glaces prennent alors les formes les plus fantastiques. Souvent 
les glaces lointaines se rattachent à leur image céleste par de grêles colon- 
nades du plus gracieux effet ; la lune, devenue ovalaire ou même poly- 
gonale, s'entoure d'un halo, et plusieurs soleils brillent dans le ciel, 
unis par des croix et des cercles de lumière. Les vibrations du son se 
font entendre à une distance étonnante : sous le passage des traîneaux le 
grincement de la neige durcie est perçu même à 15 kilomètres de dis- 
tance 2 . La réfraction relève parfois la ligne de l'horizon bien au-dessus de 
sa position réelle : c'est ainsi que Parry put discerner une côte lointaine 
à la distance de Hi7 kilomètres. 



1 Kohi, Geschichte des Entdeckung Amerika's. 

8 Schwatka; Gilder, Bulletin de la Société de Géographie, déc. 1881. 



168 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

Si l'on ne tient pas compte des altitudes, c'est dans l'archipel Polaire, et 
non dans le Groenland proprement dit, que les froids annuels sont le plus 
vifs. Au port Rensselaer, Kane constata la température de 54°, 2 au-dessous 
du point de «lace; Greely vit dans le canal de Robeson la colonne thermo- 
métrique descendue à peu près aussi bas, à — 55°, 5, et, dans les mêmes 
parages, Nares et ses compagnons subirent le froid de — 52°, 7 ; Mae-Clure 
signale aussi en janvier — 55,9 à Mercy-bay; toutefois les météorologistes 
n'acceptent ces résultats qu'à titre d'indications probables, car le mercure 
gèle à — i0°,12 et les thermomètres à pur alcool ne sont plus d'accord au 
delà de — 50 degrés centigrades. A l'époque où Kane faisait ses obser- 
vations, les divers thermomètres à alcool présentaient des différences s'éle- 
vantà 8 et même à 10 degrés '.Des procédés plus scientifiques pour la recti- 
fication des alcools ont permis d'écarter en grande partie ces causes d'inexac- 
titude ; cependant les thermomètres les plus soigneusement construits ont 
encore 1 degré d'écart : si l'alcool n'est pas d'une parfaite pureté et contient 
un peu d'eau, une matière d'aspect sirupeux se dépose au fond du tube 2 . 

Quoi qu'il en soit de ces points extrêmes de basse température, la 
moyenne des hivers n'en est pas moins très froide : dans la terre de Grinnell 
et l'archipel de Parry, elle descend à — 56 degrés; pendant toute la durée 
de mars, la température moyenne est de — 58 degrés au port Rensselaer. 
Dans ces parages, le mercure ne se maintient au-dessus du point de congé- 
lation que dans un seul mois de l'année, juillet : alors seulement on voit 
tomber les pluies, car d'ordinaire l'humidité de l'air ne se précipite que 
sous forme de neige ou de givre. Même plus au sud, sur la côte occidentale 
des mers de Davis et de Raffin, moins favorisée que la côte orientale ou 
groenlandaise, le froid moyen est d'environ — 50 degrés 3 . Il n'existe guère 
de sources dans l'archipel Polaire, si ce n'est des fontaines thermales : 
l'eau doit s'épancher à la surface, puisque le sol glacé dans les profon- 
deurs empêche les pluies et les neiges de pénétrer dans l'intérieur. 
Phénomène des plus remarquables, tous les vents, de quel côté qu'ils souf- 

1 Mûhry, Petermann's Mittheilungen, 1861. Ileft VIII. 

- Ad. \V. Greely, Three Years ofArctic Service 

3 Températures en diverses parties de l'archipel Polaire : 





Latitude. 


Temp. moyenne. 


Temp. d'été. 


Temp. d'hiver 


Winter-island . . . 


66° 11' 


—13°, 5 


1°,7 


-29', t 


Repulse-bay. . . . 


66° 25' 


— 14» 


40,3 


—51°, 7 




69" 520' 


—15° 


lo,6 


-29o,6 


Port-Bowen . . . . 


73° 14' 


— 15o,8 


2°, 4 


—31°, 7 


Port-Leopold . . . 


73o 50' 


— 16'» 


1« 


—55o,5 


Mercy-bay . . . . 


74° 6' 


-17". 5 


30,2 


—350,8 


Port-Rensselaer. . . 


780 57' 


-18",8 


3o,5 


—35° 




sv. 



n 



CLIMAT DES ILES POLAIRES. 171 

lient, élèvent la température locale; en temps calme, c'est-à-dire en temps 
normal d'hiver, avec baromètre élevé, l'air plus dense et plus froid pèse 
sur le sol ; mais dès qu'une rupture d'équilibre se produit, et que les cou- 
rants aériens se précipitent, le froid réel diminue notablement, quoiqu'il 
soit plus sensible et qu'il incommode beaucoup plus les voyageurs que 
le froid intense des calmes; d'ordinaire, nous dit Nares, une hausse ra- 
pide de la température est mal accueillie des explorateurs, parce qu'elle 
appelle les troubles de l'atmosphère et les tempêtes. L'accroissement de 
la chaleur est généralement accompagné de brouillards épais, qui contri- 
buent beaucoup à la disparition des glaces : sous leur action, elles se 
« chambrent », se divisent en aiguillettes verticales et se rompent. <.< Le 
brouillard les a mangées», disent les Eskimaux. 

11 est facile de comprendre pourquoi tous les vents qui soufflent 
dans l'archipel Polaire amènent une hausse de température : ou bien 
ils proviennent des régions du midi, ou bien ils traversent de vastes 
étendues maritimes. Même le vent du nord-ouest, le courant atmosphé- 
rique le plus fréquent dans l'archipel Polaire, apporte un air relativement 
tiède, et l'on peut y voir sinon la preuve, du moins une très forte pré- 
somption que tout l'espace compris entre les îles boréales de l'Amérique et 
les côtes sibériennes est occupé par des régions maritimes où s'étendent 
peut-être des eaux libres, et où du moins le rayonnement n'exerce pas la 
même action de refroidissement que dans l'intérieur des terres 1 . L'Amé- 
rique a donc son pôle de froid, non dans les parages de l'Océan situés près 
du pôle géométrique, mais dans son archipel boréal : parfois ce point de 
plus basse température se trouve vers le milieu de la ligne qui relie le pôle 
proprement dit au pôle magnétique. Ce pôle de froid est spécial à l'Amé- 
rique, et les observations des météorologistes permettent d'affirmer qu'il 
ne se confond jamais avec l'autre pôle de plus grand froid, celui de 
l'Asie sibérienne, dont le point mobile se balance entre Yakoutsk et 
Nijne Kolimsk. Le pôle asiatique, le plus continental des deux, est aussi 
de beaucoup le plus froid, puisque les basses températures y seraient des- 
cendues de 60 à 65 degrés au-dessous de zéro. D'ailleurs les points vir- 
tuels désignés par ce nom de « pôles du froid» se déplacent incessamment 
suivant les conflits des airs, et nulle part ils ne sont plus incertains dans 
leur marche qu'en ces régions polaires. Nares a constaté des changement de 
température comportant plus de 12 degrés centigrades en l'espace de vingt 
minutes. Aussi, même par le plus beau temps, les navigateurs doivent-ils 

1 Mulnv. mémoire cité. 



172 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

être toujours prêts pour recevoir la tempête : les bateaux de sauvetage sont 
à la disposition immédiate des marins ; les approvisionnements nécessaires 
en cas de fuite sont amarrés sur le pont; tous les préparatifs ont été faits 
pour le moment critique 1 . 11 faut observer les signes de l'air et de l'eau, la 
forme des nuages, l'apparence des brumes, les phénomènes de la réfraction, 
non moins que le baromètre. Surtout pendant la nuit, les tempêtes sont à 
craindre, alors que les navires impuissants sont le jouet de la banquise qui 
les emprisonne, les heurte, comprime leurs membrures ou se brise autour 
d'eux. On s'étonne que malgré ces périls tant de marins soient revenus de 
ces pays de la mort ! 

La flore de l'archipel Polaire, bien humble pourtant, n'est pas sans 
beauté. Dans la terre de Grinnell, les « saulaies » où les fûts sont aussi 
pressés que les brins de mousse dans les forêts d'Europe, s'élèvent à 2 ou 
3 centimètres en hauteur, revêtant de nuances vertes des surfaces éten- 
dues, et les lichens de toute espèce, bruns, jaunes, rouges, verts, brillent 
de couleurs qui semblent plus vives que sous d'autres latitudes. On dis- 
tingue à de grandes distances les teintes multicolores du paysage. De vastes 
espaces sont couverts de saxifrages rouges et de dryas, petites rosacées avec 
des touffes de fleurs blanches. En quelques semaines, les plantes achèvent 
leur cycle de vie : à peine ont-elles dardé leur pointe au-dessus de la neige 
qu'elles épanouissent déjà leurs boutons. Des herbes hautes d'un demi-mètre 
bordent le rivage des lacs. Mais, à l'exception du bois flotté, très rare 
dans l'archipel Polaire, si ce n'est à l'entrée de la mer de Davis et sur les 
cotes tournées vers la mer de Bering, les îles arctiques n'ont point d'espèces 
qui puissent servir de combustible : seulement dans les terres voisines du 
continent américain croît une humble plante, la cassiope tetragonia, fort 
riche en matière résineuse et que l'on recueille avec soin pour allu- 
mer les substances lentes à brûler 2 . L'herbier des plantes recueillies 
pendant l'expédition de Penny, principalement sur les bords du canal de 
Wellington, entre North-Devon et Cornwallis-island, comprend 54 pha- 
nérogames. 

Les îles ont, aussi leur faune : de même que l'Amérique Anglaise, dont 
elles sont le prolongement, elles sont parcourues par loups, renards, 
lièvres, lemmings, hermines, et les Eskimaux les désignent par excellence 
comme la « Terre de l'Ours Blanc »~\ Les caribous des terres continentales 
passent dans les îles polaires dès que la fonte partielle des neiges leur per- 

1 Albert Markham, A Whaling Cruise to Baffin's bai/. 
- II. W. Kluischak, Als Eskimo unter de» Eskimos. 
3 Mac-Clure, The Discover;/ ofthe North West Passage. 



FAUNE DES ILES POLAIRES. 17ô 

met «l'y trouver leur pâture, et ils retournent au sud dès que les détroits 
son I pris déglace ou même plus tôt là OÙ le passage est assez étroit pour 
qu'ils puissent nager au travers'. On trouve le bœuf musqué jusque dans 
la tenc de Grinnell, vers L'extrémité septentrionale de l'archipel, et le 
renne y habita jadis 5 . Au moins une espèce d'oiseau, le plarinigan (lago- 
pus rupcslris), y [tasse toute l'année, et plus d'une trentaine d'espèces 
accourent avec la lumière estivale. Les oiseaux aquatiques, aux plumes 
éclatantes, peuplent les baies pendant quelques semaines, puis s'enfuient 
vers les plaines continentales. D'après Otto Torell, le nombre des espèces 
d'oiseaux indigènes est deux fois plus considérable dans l'Amérique bo- 
réale forestière que dans les îles situées au sud du détroit de Lancaster, et 
dans celles-ci la proportion des espèces est triple de celles qui fréquen- 
tent l'archipel deParry et la terre de Grinnell 3 ; enfin les oiseaux n'émi- 
grent pas au delà du cap terminal de cette dernière île. Le genre des moi- 
neaux, représenté dans l'Amérique Anglaise par vingt, espèces, n'en a plus 
que deux dans les îles Parry, et l'on n'y trouve qu'un seul rapace, stryx 
nyetea. Les îles polaires du nord, comme celles du sud, ont leurs falaises 
et leurs escarpements rocheux, où certains oiseaux, tels que l'eider [soma- 
teria mollissima), viennent couver par millions, choisissant avec soin les 
sites où ils n'ont rien à craindre des renards; malheureusement l'homme 
peut les y poursuivre. Les volatiles de diverses espèces se groupent tou- 
jours de manière à ne pas empiéter sur le domaine les uns des autres. Il en 
est qui ne placent leurs œufs que dans les anfractuosités des rochers ver- 
ticaux, d'autres ne couvent que dans les éboulis; d'autres encore se distri- 
buent les terrasses superposées des hautes berges, évitant surtout, les îles 
que des glaces rattachent pendant l'été à la grande terre. Lorsque les 
explorateurs polaires pénétrèrent pour la première fois dans les îles 
lointaines de l'archipel, les oiseaux se laissaient prendre à la main. 

Les poissons diminuent comme les oiseaux dans la direction du sud au 
nord : tout à fait dans la zone polaire, les eaux salées n'en contiennent au 
plus qu'une dizaine d'espèces, et les lacs d'eau douce sont presque entière- 
ment dépeuplés; un saumon se rencontre encore dans les eaux de (irinnell- 
land. Au nord du cap Sabine, dans la manche d'entrée de la mer Paléo- 
crystique, on n'a point vu de cétacé, et une seule espèce de phoque pénètre 
au delà des détroits 1 . Mais dans les froides mers de Baffin les grands cétacés 

1 John Richardson, Boat-voyage through Rnpert's land. 
- Ad. Greely, ouvrage cité. 

3 Petermann's Geographische Mittheilungen, 1862, Heft II. 

4 Fielden; llart , Nares Arclic Expédition. 



174 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

étaient jadis fort nombreux. Les anciens navigateurs parlent de troupeaux 
de baleines franches ayant compris jusqu'à une centaine d'individus. La 
poursuite de ces animaux a été pour une part notable dans l'exploration 
détaillée des golfes et des criques de l'archipel. Vers 1840, on comptait 
annuellement cent cinquante baleiniers dans la mer de Baflin, surtout dans 
les parages du golfe de Cumberland; en 1860, une vingtaine seulement 
continuaient de visiter ces mers, où diverses couleurs de l'eau indiquent 
l'extrême abondance de vie animale; on n'en voit plus guère maintenant, 
la baleine ayant été presque complètement exterminée de ces mers ; cepen- 
dant la mer s'était repeuplée en 1886, grâce à un blocus de trois années 
que la banquise avaiLfait autour du golfe de Cumberland. Les phoques 
vivent encore en multitudes dans ces eaux, et quelques baies sont peu- 
plées de morues : celles que l'on rencontre dans les eaux méridionales 
de Baflin's land ont même un goût plus fin, dit-on, que celles de Terre- 
Neuve. Le monde des petits animaux, de même que celui des espèces 
supérieures, offre un appauvrissement graduel dans la direction du sud 
au nord. Par un étrange contraste, les moustiques, fléau des régions 
polaires situées au sud du 70 e degré de latitude, disparaissent presque 
entièrement dans les îles plus septentrionales : même pour eux le climat 
du nord est devenu trop rude. Les coléoptères, les papillons, qui sont 
encore nombreux dans les îles de l'archipel voisin du continent, et dont 
quelques espèces se distinguent par des couleurs éclatantes, n'ont pas 
pénétré dans les îles Parry ; on n'y trouve qu'une araignée'. 



Les Eskimaux insulaires, beaucoup moins nombreux encore que ceux 
du Groenland, sont incontestablement leurs frères de race et de langage, 
quoique de grandes différences, conséquence de l'isolement, aient été con- 
statées entre les divers groupes. Sur un espace approximatif de 2 millions 
de kilomètres carrés, c'est à 2000 individus peut-être, à 5000 au plus, que 
s'élèverait l'ensemble de la population. On désigne les différentes peu- 
plades ou subdivisions familiales d'après la contrée du séjour habituel. 
Ainsi les riverains du littoral, sur le détroit de Hudsoh, sont appelés 
les Sikosuilar-miul, les « Gens » ou Miut « de la Rive sans glaces ». 
Dans le corps principal de la terre de Baflin, les Aggo-miut, Akudnir- 
miut ou Oko-miut sont également désignés d'après leur contrée. Une des 
tribus qui diffère le plus des autres par le genre de vie est celle des 

1 ()(1(. Torell, Petermann's Mittheilungen, 1881. 



FAUNE. UABITANTS DES ILES POLAIRES. 175 

Talirping, la seule qui, à une époque récente, habitait encore dans l'in- 
térieur des terres : elle peuplait les bonis du lac Nettilling, refuge des 
phoques; maintenant les Talirping sont devenus riverains de la mer comme 
Ions les autres Eskimaux de l'archipel. L'appel du commerce étranger en a 
fail des habitants de la côte; niais, de même que tous leurs frères innuit, 
ils ont beaucoup diminué en nombre depuis l'arrivée des navigateurs euro- 
péens. Une des plus fortes tribus, la plus forte peut-être, est celle des 
Nctchillik, qui vivaient autrefois dans l'isthme de Boothia, et qui ont. émi- 
gré depuis le milieu du siècle vers les cotes septentrionales et occidentales 
de Ring William's land, où ils trouvent en abondance des phoques et du 
poisson et chassent le renne pendant l'été : les approvisionnements faits 
pendant la bonne saison suffisent pour les jours du Ion» hiver'. 

On dit qu'aux premiers temps de la pèche à la baleine, pendant la 
deuxième décade de ce siècle, la population innuit riveraine du golfe de 
Gumberland était d'environ 1500 personnes : c'est à une centaine près le 
chiffre donné par Boas en 1884 pour le nombre total des indigènes dans 
toute la terre de Baffin, une des contrées les moins désertes de l'archipel. 
Les maladies contagieuses, et principalement la syphilis, apportée par les 
matelots, ont certainement causé ce lamentable amoindrissement de la 
race; en 1885, la diphtérie, dont les Eskimaux attribuèrent l'introduc- 
tion au voyageur Boas, s'ajouta aux autres maladies pour hâter l'exter- 
mination des naturels, et dans certaines tribus l'infanticide est commun. 
C'est à tort que l'on a fréquemment considéré la diminution de la pêche 
comme la cause des famines qui ont souvent décimé la population. Il est 
vrai que les baleines ont presque entièrement disparu et ne sont plus chas- 
sées par les Eskimaux que dans le détroit de Hudson et les parages voi- 
sins; mais les phoques, non pourchassés par les baleiniers européens, 
peuplent encore les côtes de Baffin's land en multitudes : au printemps, 
on les voit par centaines se prélasser au soleil le long des fissures entières 
de la glace. Si les Eskimaux ont parfois à craindre la faim dans celte sai- 
son, c'est que la glace, devenue trop faible pour porter les chasseurs, est 
encore trop forte pour que la pression des bateaux suffise à la briser. 
Souvent aussi des tempêtes prolongées empêchent les indigènes de se ha- 
sarder sur la mer, et la situation devient tout à fait périlleuse quand un 
des membres de la tribu vient à mourir, car la coutume interdit alors la 
chasse et la pêche pendant plusieurs jours 2 . L'Eskimau ne donne ni ne 



1 Klutschak, ouvrage cité. 
- Doas, mémoire cité. 



176 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

vend jamais en entier le corps du phoque capturé : il en garde toujours un 
morceau pour le rejeter dans la mer'. C'est à la fois une restitution et une 
prière faite à l'Océan pour les pèches futures. 

Les vestiges d'anciennes habitations ont été rencontrés par la plupart des 
navigateurs sur divers points du littoral. On a vu des restes de cabanes 
dans toutes les îles de l'archipel de Parry; de grands villages s'élevèrent 
en des endroits situés à quelques centaines de kilomètres de tout cam- 
pement actuel. Les débris de l'industrie humaine que l'on a retrouvés le 
plus près du pôle à 11 kilomètres au sud du 82° degré de latitude, ont été 
ramassés par Fielden au bord de la mer Paléocrystique : c'étaient un 
traîneau, une lampe et un grattoir. Greely découvrit aussi des ruines de 
constructions dans l'intérieur de Grinnell-land; mais, après examen, ces 
restes lui parurent avoir appartenu à des établissements temporaires et il 
ne crut pouvoir s'expliquer l'abandon des traîneaux que par quelque dé- 
sastre. 11 donne les limites de la zone d'habitation permanente dans la 
région des passages vers la mer polaire comme se trouvant au nord du 
80 e degré de latitude et coïncidant avec la frontière extrême du territoire 
que parcourt le renne et que visite le morse. Les indigènes ont des légendes 
qui se rapportent à d'anciens habitants du pays, les Tornit 2 , barbares 
ignorant l'arc et les flèches, mais habiles en maléfices; en certains récits 
mythiques, ils se confondent avec des êtres monstrueux qui auraient eu 
un corps d'homme et des pattes de chien. Les Tornit ont été exterminés 
ou se sont éteints par mort naturelle, car, disent les sages innuit, «la terre 
était trop petite pour porter les deux races ». Les Eskimaux, les moins nom- 
breux des hommes, croient aussi à la loi de Malthus : comme perdus dans 
l'immensité, il leur semble pourtant que le monde est à peine assez riche 
pour les nourrir. 

Forcés à la vie nomade par les nécessités de la chasse, de la pèche et du 
commerce, les indigènes connaissent une vaste étendue de leur domaine 
insulaire, et l'explorateur qui s'arrêterait de tribu en tribu pourrait 
apprendre en un petit nombre de lieux d'étape quel est le réseau complet 
des chemins suivis entre les bouches du fleuve Mackenzie et les rivages de 
mer de Baffin. Mais ce n'est pas sans de grandes précautions que les chas- 
seurs eskimaux peuvent s'aventurer au loin, car les traditions de sang et 
de vengeance séparent maintes peuplades, et même celles qui ne sont pas 
divisées par des haines héréditaires se soupçonnent et se jalousent mutuel- 



' II. Rink, Petermann's Mitteilungen, 1889, Heft V. 

- Tuuuk, d'après Kumlein, Smithsonian Misceltaneous Collections, vol. XXIII, 188'2. 



ESKIMAUX DE L'ARCHIPEL POLAIRE. 177 

lement; parfois les tribus sont censées vivre en paix; mais elles ont des 
champions, délégués de la peuplade, qui en portent les haines et qui assu- 
ment les dangers sur leurs tètes; ils se cachent, rôdent les uns autour des 
autres et souvent s'entretuenl 1 . (liiez les Netchillik, une femme armée d'un 
couteau s'avance au-devant des visiteurs, pour leur offrir la paix ou la guerre. 

L'accueil que l'on fait aux étrangers témoigne de cet esprit de mal- 
veillance. Quand l'Innuit de Baffin's land vient demander l'hospitalité à 
une tribu étrangère dans laquelle il n'a ni patron ni ami, il doit s'ar- 
rêter à une certaine distance des cabanes et attendre qu'un des jeunes 
hommes du campement vienne au-devant de lui. Les bras rejetés en 
arrière, la joue tendue, il reçoit sans résistance un soufflet, qu'il rend 
aussitôt après, puis le combat s'engage, et dure aussi longtemps que l'un 
des deux adversaires ne s'avoue pas vaincu. En vertu du droit traditionnel, 
le vainqueur pourrait tuer sur place l'homme dont il a triomphé, mais il 
est rare que le meurtre s'accomplisse, et d'ordinaire les deux combattants 
finissent par s'embrasser : l'étranger est accueilli dans la tribu en qualité 
d'égal. On lui donne femme et il cesse d'appartenir à la tribu maternelle. 
Le mariage est une des causes principales de l'expatriation, le mari quittant 
presque toujours les siens pour aller demeurer avec les parents de sa 
femme. L'adoption d'enfants étrangers contribue également à mêler diver- 
sement les tribus; enfin, les métissages sont communs depuis que les 
baleiniers visitent le littoral et ont fondé des établissements, autour des- 
quels sont venus se grouper les indigènes. Telle a été l'influence des 
blancs, que la langue commerciale du pays, des bords de la mer de Baffîn 
jusqu'à l'Alaska, est désormais une sorte d'anglais-cskimau, auquel se 
mêlent aussi des mots danois, portugais et môme kanakes 2 : le terme 
français de « troc» est généralement employé pour les échanges. D'ailleurs 
le vocabulaire est très pauvre, malgré tous ces apports étrangers. Les 
Netchillik n'ont pas de termes propres pour exprimer les couleurs autres 
que le « sombre » : ils procèdent par comparaisons. 

Les Eskimaux de l'archipel ne reconnaissent aucune autorité : la cou- 
tume est leur seule règle, et quand ils doivent s'en départir à la suite de 
quelque grand événement qui dérange toutes les prévisions, il faut le 
commun accord pour effectuer le changement. Les Eskimaux des îles croient 
vaguement à un être supérieur, mais n'en taillent point d'images; ils ne 
font pas non plus de cérémonies pour détourner le malheur d'une vie fu- 



1 Klutschak, ouvrage cite. 

2 Pnas, mémoire cité; — II Markham, ;t Whaling Cruisc. 

xv. 23 



178 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

turc dans l'éternel hiver ou pour s'attirer la bénédiction d'un éternel 
été. Fort dévoués à la communauté, jamais ils ne garderaient pour leur 
seule famille la chair d'un phoque ou d'un renne; tous en ont leur 
part et les premiers servis sont les malades et les veuves. Les mariages sont 
généralement décidés longtemps à l'avance; quelquefois même les filles 
sont fiancées dès le berceau ; si la promise meurt en bas Age, l'homme au- 
quel elle était destinée a le droit de revendiquer comme sa future épouse 
la première enfant qui naîtra dans la tribu 1 . Les hommes et les femmes, 
ainsi que les gens de diverses peuplades, se distinguent par la coupe des 
cheveux, la forme des vêlements, par les traits du tatouage au nez, aux 
joues, au menton. Jadis les femmes de Baffin's land ne se tatouaient 
qu'après le mariage ; maintenant l'habitude de se défigurer ainsi se perd 
de plus en plus. D'après les règles traditionnelles de la division du travail, 
les hommes seuls ont le droit de chasser et de pêcher; mais la femme 
doit tirer le phoque hors de l'eau et traîner le gibier ; elle porte les pierres 
et construit les maisons. 

Quoique ne reconnaissant point de maîtres, les tribus, avant d'être ré- 
duites, comme le sont la plupart d'entre elles, à un petit nombre de 
familles, témoignaient une déférence toute spéciale à un de leurs vieillards, 
à un « homme qui comprend tout » et auquel on demandait toujours 
conseil, parfois en venant lécher la terre devant lui, comme on le faisait 
aussi jadis devant les Européens. 11 indiquait les jours favorables pour 
changer de résidence, entreprendre les voyages et les chasses; il présidait 
les fêtes et s'adressait pour la communauté aux divinités propices; après 
sa mort, on lui rendait de grands honneurs et l'on déposait dans sa 
tombe des objets précieux, armes, instruments et parures; on n'oubliait 
pas non plus de placer à côté du défunt les engins de chasse et de pêche, 
afin qu'il trouvât la nourriture nécessaire dans les pays d'au-delà. De nos 
jours on est moins généreux, cependant on jette toujours dans la fosse 
quelques menues offrandes : depuis que le commerce a mis les Eskimaux 
en rapport avec les Européens, ceux-ci leur ont donné des photographies, 
des journaux illustrés, qui sont fort appréciés pour la décoration des tom- 
beaux. Mais la crainte des influences funestes ne permet pas aux Eskimaux 
de veiller parents et amis jusqu'au moment fatal. Quand on les laisse 
s'éteindre tranquillement dans leur cabane, on la fuit pour aller habiter 
une autre demeure; sinon, on les porte à l'air libre pour y mourir. Tous 
détournent les veux du cadavre, et les personnes désignées pour l'enterrer 

1 Klutschak, ouvrage cité. 



ESKIMAUX DE L'ARCHIPEL POLAIRE. 179 

sont tenues pendant quelque temps à l'écart et doivent subir certaines 
cérémonies de purification; il esl interdit de se servir des chiens pour 
transporter le corps, de peur qu'ils ne soient, eux aussi, saisis par le 
méchant esprit qui rôde sans cesse autour des vivants : durant la période 
du deuil ou tarboii, il faut même nourrir les chiens d'une manière spé- 
ciale pour éloigner d'eux le mauvais sort. La naissance d'un entant peut 
être également suivie de grands dangers, que l'on essaye d'éviter en obli- 
geant la femme à accoucher seule, dans une cabane isolée. Le père ne 
reçoit l'enfant dans ses bras qu'un mois après la naissance. 

Lorsque les Innuit insulaires se servaient encore du kayak, ils le 
cédaient beaucoup aux Groenlandais comme constructeurs et rameurs. 
Maintenant ils ont complètement abandonné ce genre d'embarcations et 
n'emploient que des canots achetés aux baleiniers. Mais ils conservent la 
plupart de leurs anciennes industries, et comme artistes ils l'emportent 
de beaucoup sur les Eskimaux du Labrador et les riverains de la mer de 
Hudson. Chez eux, vêtements, instruments de chasse, objets sculptés, tout 
se fait plus solidement et avec plus de goût que chez les voisins du sud, 
ce qui provient peut-être de la demande qu'en font les baleiniers européens; 
ces Eskimaux seuls connaissent l'art de préparer les peaux blanches et à 
long poil fin des phoques nouveau-nés, utilisées pour des jaquettes que l'on 
porte au-dessous de la fourrure extérieure; les femmes se réunissent en 
chambrée pour faire subir à ces peaux une macération préalable en les 
mâchant et en les recouvrant de salive 1 . On sait par les récits de presque 
tous les navigateurs que les Eskimaux de l'archipel Polaire ont un sens 
topographique étonnant et qu'ils ont souvent dressé des cartes détaillées, 
dont les marins d'Europe ont dû reconnaître l'exactitude : c'est à une 
carte de l'Eskimau Iliguik que Parry dut de découvrir le détroit de Eury 
and Ilecla. D'ordinaire les Innuit se bornent à figurer les contours des 
terres sur la neige, soit en creux, soit en relief, par un mouvement ver- 
tical ou latéral du pied 2 . Mais les Eskimaux apprennent aussi très facile- 
ment à dessiner comme les Européens; le voyageur Klutschak raconte que 
les enfants se pressaient autour de lui pour obtenir un morceau de crayon 
et du papier, puis restaient des heures à copier les lettres de l'alphabet cl 
des modèles. 

Les longs voyages en des régions monotones où il est si difficile de recon- 
naître un trait saillant ont évidemment donné aux Eskimaux le sens topo- 



1 Schwalka, Bulletin de la Société de Géographie, 1881. 

2 F. F. Payiie, Eskimo of Hudson s sir ait, Proceedings ofthe Canadian Institute, ISS'J. 



180 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



graphique remarquable qui les distingue. Poussés par la faim, ils entre- 
prennent parfois des migrations fort périlleuses à travers des bras de mer, 



N° S-j. — PENINSULE DE MELVILLK ET ILES VOISINES, Il Al'MES UN ESKIHAU. 




V (Winter./s/anc/J 






sur les glaçons mouvants. Pendant les hivers froids ils ont souvent 
franchi le détroit de Lancaster pour aller s'établir temporairement dans 
l'île de Tudjan ou North-Devon, sur la côte orientale. Il est plus rare que 
des Eskimaux traversent le détroit de Hudson pour gagner le Labrador; 



ESKIMAUX DE L'ARClllI'EL POLAIRE. 181 

cependant des bandes se risquent parfois sur cette glace dangereuse, que la 
violence du flux de marée brise souvent, même dans la saison des grands 
froids. Durant tout le passage, personne ne prononce une seule parole, de 
peur que le son de la voix n'évoque les esprits mauvais 1 . Un des lieux de 
passage les plus fréquentés dans l'archipel Polaire est le détroit de Fury 
and Hecla, entre Bafûn's land et Melville-peninsula. De même, le détroit 
de Simpson, entre File du Roi Guillaume et presqu'île d'Adelaide, est tra- 
versé par l'une des grandes roules naturelles des Fskimaux : c'est aussi la 
voie que les compagnons de Franklin, après leur désastre, voulaient prendre 
pour échapper à la région des glaces. 

La connaissance des lieux aide singulièrement les indigènes dans leurs 
chasses : ils savent où plongeront les phoques, où ils reparaîtront à la 
surface de l'eau et remonteront sur la banquise, à quel trou de la glace 
ils viendront respirer. Ils comptent sur leurs pratiques superstitieuses 
pour capturer le gibier, mais bien plus encore sur leurs observations 
sagaces, du vent, de la neige et des brumes, des mille phénomènes de 
l'espace. En maints endroits on remarque des « hommes de pierre » : ce 
sont des piles à grossière ressemblance humaine que les chasseurs ont 
élevées pour effrayer les rennes : les animaux poursuivis se jettent en des 
fondrières d'où ils ne peuvent plus sortir et on les abat sans peine; d'autres 
« hommes de pierre » sont placés sur les cols où passent toujours les 
rennes de vallée à vallée, et les tireurs se couchent derrière ces piles pour 
viser les animaux à coup sûr*. Mais la diminution constante des indi- 
gènes leur fait négliger maintenant ces anciennes pratiques et les réduit 
de plus en plus à la seule capture du phoque et des poissons. La grande 
mortalité des chiens, ces compagnons indispensables de l'homme dans ses 
voyages et dans ses chasses, menace d'empêcher complètement les migra- 
tions périodiques des tribus. Sur les côtes du golfe de Cumberland les atte- 
lages ont diminué des deux tiers : heureusement la maladie, importée du 
Groenland, n'a pas dépassé la côte orientale de Baffin's land. 



Une région telle que l'archipel Polaire ne saurait avoir ni villes, ni vil- 
lages proprement dits, mais seulement quelques campements, permanents 
ou temporaires. Actuellement le plus fréquenté des marins d'Europe est 
celui de Kekerten, situé dans une île du Tinikdjuarbing ou golfe de Cum- 



1 lîoas, mémoire cité. 

- Boas; — Klutschak, ouvrages cités. 



182 



NOUVELLE GEOGKAI'IIIE UNIVERSELLE. 



berland, à l'entrée du fjord de Kingnaït. Les deux seules stations de balei- 
niers qui existent encore dans les îles Arctiques sont établies à Kekerten, 
et de toutes paris des Eskimaux sont venus se grouper autour d'elles. À 
l'extrémité septentrionale du golfe de Gumberland, une autre réunion de 
cabanes, que l'on atteint par un labyrinthe de passages tortueux, Kingua, 
dut sa notoriété d'un jour au ehoix qu'en fit la commission allemande pour 



GOLFE IlK CtMULltLAND. 



70° ao 



(Lest de R 



65°20- 




d'après Boas 



C Perron 



I 2 900 («HP 



51) kll 



y établir un des observatoires circumpolaires. Plus au sud, dans la baie 
de Frobisber, l'Américain Hall a découvert un grand nombre d'objets, 
cordes, briques, morceaux de fer, de bois, de charbon, qu'il crut provenir 
des expéditions de Frobisber, de 1576 à 1578, et qui sont maintenant dépo- 
sés dans le musée de la marine de Greenwieh. Les indigènes donnent à File 
où se trouvaient ces reliques le nom de Kodlunarn, « lie de l'Homme Blanc » \ 
Quelques échancrures du littoral, quelques îles sont aussi devenues fa- 



ILill, Life with the Esquimaux. 



ESKIMAUX DE L'ARCHIPEL POLAIRE. 185 

meuses dans l'histoire de la géographie à cause de l'abri qu'elles ont offert 
à des navigateurs ou des séjours forcés qu'ils ont dû y faire dans nue pri- 
son de glace. Ainsi le Fort Conger, sur la haie de Lady Franklin, et le 
rouge promontoire syénitique du cap Sabine, dans Ellesmere-land, rappel- 
lent le séjour et les malheurs de Greely et ses compagnons. Beechey-island, 
à l'angle sud-occidental de North-Devon, fut le principal lieu de rendez- 
vous pour les explorateurs polaires, grâce à son heureuse situation au 
carrefour des détroits, entre les rues de Wellington, de Lancaster, de 
Barrow, de Prince-Regent, de Peel. Le « port d'Hiver », Winter-harbour, 
sur la cote méridionale de l'île Melville, est connu depuis l'hivernage de 
Parry, en 1819, et c'est là que se fit en 1853 la jonction des itinéraires 
de circumnavigation par la rencontre de Kellett et de Mac-Clure, qui ve- 
nait d'hiverner deux années de suite à Mercy-hay, sur la rive septentrio- 
nale de Banks-land. Une « île de l'Hiver », Winter-island, est aussi un des 
endroits historiques de l'océan Polaire, grâce au séjour de Parry dans sa 
deuxième exploration, alors qu'il vint engager son navire dans l'impasse 
de Repulse-hay, au sud de Melville-peninsula, et qu'il essaya vainement de 
franchir le détroit de Fury and Hecla, auquel il laissa le nom de ses bâti- 
ments; Port-Bowen, Port-Leopold, situés en face l'un de l'autre sur les 
rives du détroit Prince-Regent, et où l'on ne voit que « grès, neige et 
glace », racontent également les souffrances des navigateurs polaires; le 
détroit de Bellot, entre North-Somerset et Boothia-Felix, rappelle les travaux 
de ce marin dévoué, qui disparut dans les glaces de Wellington-channel : 
une stèle funéraire a été élevée en son honneur à l'île Beechey. 

Les lieux les plus connus sont ceux où l'on a découvert des traces du 
voyage de retraite fait par les compagnons de Franklin : Point-Viclory, 
où Mac-Clintock trouva les premiers renseignements sur l'infortune de 
l'expédition; le cap Félix, près duquel les deux navires furent arrêtés dans 
le champ de glace; la haie de l'Erehus, où l'on commence à voir des huttes 
funéraires border le rivage; le détroit de Simpson, où les survivants ga- 
gnèrent enfin la terre ferme; la haie, de la Faim, qu'un seul des fugitifs 
dépassa pour aller tomber un peu plus loin, au bord d'un fjord de la 
péninsule Adelaide. Le désastre de cette expédition, qui, pendant les années 
suivantes, fit armer tant de navires pour la recherche des naufragés, a été 
la principale raison du long arrêt survenu dans les explorations polaires. 
.Mais l'établissement de postes fixes ayant pourpoints de ravitaillement des 
stations du continent américain rendra dans l'avenir les recherches plus 
faciles. D'ailleurs on est encore loin d'avoir utilisé toutes les ressources 
que l'industrie moderne met. au service de la navigation : c'est en 1871 



184 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



que le premier navire à vapeur, le Polaris, fut employé à l'exploration des 
régions arctiques. En 1850, John Ross lâcha deux pigeons voyageurs dans 



N° 40. — IlETn.UTE DE L EXPEDITION FRANKLIN. 




1 s ooo nui 



le détroit de Barrow, et l'un de ces oiseaux arriva en Ecosse après un 
voyage de 4000 kilomètres, qui dura 120 heures'. 



1 Sherard Osborn, Stray Leaves from an Arctic Journal. 



DÉTROITS ET PORTS DE L'ARCHIPEL POLAIRE. 185 

Le tableau suivant indique 1rs divers noms, usuels ou moins souvent 
employés, des principales terres arctiques, avec leurs subdivisions : 







( 


Grinnell-land ou te/re de Giïnnell (Grant-land, etc.). 


AnciiiPEL 


DU 


NORD-EST 


Ellesmere-land (North-Lincoln, etc.). 






North-Devon (Tudjan) . 








Grinnell-island. 








North-Cornwall. 








Cornwallis-island. 








Bathurst-island. \ 


Archipel 


DU 




Finlay-island. 1 

Bvain Martin-island. . . , , _ 

„ . ... . . . > archipel de- Parrv. 

MelviUc-island. [ ' 

Prince Patrick-island. 1 

Eglinton-island. ) 








Baffm's land, comprenant Cockburn-land, Penny-land, 
Fox-land, Meta Incognita (Kingnaït), etc. 


Archipel 


DU 


SUD-EST 


Bylot-island (Possession-island, Divang). 

Résolut ion-island (Tudjakjuak). 
Melville-peninsula. 




- 


y 


North Somerset-island. 


Archipel 


DE 


l'ouest < 

l 


Boothia Felix-pemnsula. 

King William's land. 

Prince of Wales-land. 

Prince Albert-land, comprenant Wollaston-land et Victoria-land. 

Banks-land, comprenant Baring-land. 



24 



CHAPITRE IV 



ALASKA 



L'extrémité nord-occidentale de l'Amérique du Nord est désignée of'iî— 
ciellement sous le nom d'Alaska, dérivé, disent quelques étymologistes, 
des mois indigènes Al-ak-chak, la « Grande-Terre ». On l'appelle ainsi 
d'après la péninsule courbe qui se détache du continent au sud-est de la 
mer de Bering et se continue en mer par la chaîne des îles Aléouliennes. 
Aliaska, tel était le nom jadis attribué à la presqu'île indigène dans la 
plupart des documents écrits; mais peu à peu la forme d'Alaska a fini par 
prévaloir, et par s'appliquer à l'ensemble du territoire continental jusqu'au 
H 1 e degré de longitude à l'ouest de Greenwich. C'est la région qui apparte- 
nait à l'empire russe avant 1867 et qui, pendant le cours de cette année, 
fut vendue à la République Américaine pour une somme d'environ 57 mil- 
lions de francs. Quoique l'opinion américaine ait longtemps protesté contre 
cet achat, le prix est minime pour un domaine qui s'étend sur un espace 
peu inférieur à 1 500 000 kilomètres carrés et qui n'est pas seulement, 
comme on l'a souvent répété, un pays de montagnes, de lacs glacés et de 
neiges. L'Alaska possède de grandes forêts, des mines, des pêcheries. 11 est 
vrai que les ressources de la contrée sont encore, à l'exception des îles à 
phoques, bien imparfaitement exploitées, et que la population blanche, dan- 
gereuse tutrice des tribus indigènes, est encore des plus clairsemées sur le 
littoral du sud, le seul habitable. Toutefois il paraît étrange que le gou- 
vernement russe ait consenti à se défaire de ses immenses possessions du 
Nouveau Monde, qui, tout en ne rapportant rien au trésor, n'en ajoutaient 
pas moins, par leur situation et leur grande étendue, à la majesté de 
l'empire. On explique cette décision par le désir qu'avait alors la Russie, 
ennemie de la Grande-Bretagne, de prouver sa sympathie à la fédération 
nord-américaine et de préparer pour l'avenir des conflits entre les deux 



188 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

Etats limitrophes. Les diplomates russes semblaient avoir adopté la devise: 
« L'Amérique aux Américains! », en leur laissant ce vaste domaine, des- 
tiné à servir d'amorce pour des conquêtes futures. 

La partie sud-orientale de l'Alaska est délimitée par des frontières natu- 
relles : à partir du degré 54° 40' de latitude, elle comprend la région du 
littoral, jusqu'à l'arête de partage formée par la chaîne côtière; toutefois, 
là où cette arête se trouve éloignée de la côte à plus de dix lieues 
marines (55 kilomètres et demi), la frontière sera tracée à celte distance, 
parallèlement au littoral. Près de la borne superbe du mont Saint-Elie, 
dont la cime est probablement en territoire américain 1 , la limite devient 
toute conventionnelle et n'a pu être encore reconnue provisoirement qu'à 
l'endroit où le fleuve Yukon la traverse : ce n'est que la ligne idéale d'un 
méridien tirée jusqu'au bord de l'océan Polaire. Si la division politique 
avait suivi le trait le plus important de la région, elle se serait dirigée du 
Saint-Elie vers les chaînes de montagnes qui entourent à l'est les sources 
de la rivière du Cuivre, puis celles du Yukon et de ses affluents. Augmenté 
de ces hautes vallées, l'Alaska aurait été agrandi d'un tiers au moins en 
étendue, tandis que son importance réelle dans l'économie du monde n'eût, 
pour ainsi dire, pas été modifiée, car ces parties de l'Amérique sont presque 
sans habitants. Dans l'Alaska, devenu territoire de l'Union, la population 
est évaluée à 53 000 personnes seulement 2 ; elle se serait peut-être accrue 
de deux à trois mille individus si tout le bassin supérieur du Yukon avait 
été annexé. Toutes les îles qui avoisinent le littoral, Tchitchagov, Baranov, 
Amirauté, Kouprianov, Prince of Wales, Revilla-Gigcdo et les archipels 
d'îlots qui les entourent, appartiennent politiquement aux Etats-Unis, ainsi 
que la chaîne des Aléoutiennes jusqu'à l'île Attou (Attoo). Le développe- 
ment total des contours maritimes de l'Alaska, sans tenir compte des petites 
indentations et des îles, a été évalué à 15 000 kilomètres; mais cette longue 
étendue du littoral, richement découpé de criques, de baies et de golfes, 
surtout dans la partie méridionale de la contrée, n'a qu'une bien faible 
valeur sous l'âpre climat polaire : la ligne du cercle arctique retranche de 
l'Alaska, pour ainsi dire, toute la partie située au nord du détroit de Be- 
ring-. On a signalé ce fait bizarre, que le centre géométrique de tout le 
territoire de la République Américaine, du cap Sable, au sud de la pénin- 
sule lloridienne, jusqu'à l'île Attou, à l'extrémité de la chaîne Aléoutienne, 
tombe en pleine mer, à proximité des rivages de la Californie. 



1 Détermination de Rail en 1874; — G. Davidson, Proceediiujs ofthe R. Geogr. Soc, Oct. 1889. 
- Recensement de 1880 : 5ÔG20 habitants. 



EXPLORATION DE L'ALASKA. 191 

Dans les premières décades du dix-huitième siècle, les Russes connais- 
saient déjà vaguement l'existence «lu « Grand Continent de l'Esl » et 
Gvozdev y aborda en 1750; mais sur les cartes construites d'après les ré- 
cils du temps le nom d'Alaska est attribue à une île du détroit. (Test en 
1711 seulement que commença l'exploration proprement dite, lorsque 
Bering et Tchirikov, — celui-ci accompagné par le géographe Delisle de 
la Croyère et le premier par le naturaliste Steller, — reconnurent séparé- 
ment le littoral américain dans le voisinage du Saint-Elie et longèrent la 
côte du continent ainsi que la chaîne des Aléoutiennes. Toutefois ils ne péné- 
trèrent point dans l'intérieur des terres. En 1745, Novodiskov, venu du 
Kamtchatka, atteignit File d'Attou et de nombreux aventuriers le suivirent 
dans l'archipel. L'espagnol Quadra, en 1775, ne dépassa pas la traînée des 
îles méridionales; Arteaga ne franchit pas le barrage des Aléoutiennes, et 
Cook, qui étudia d'une manière plus précise les contours des rivages et 
s'avança dans l'océan Arctique jusqu'au cap Glacé, dut également se borner 
à l'étude du pourtour maritime; mais déjà les îles des Aléoulcs étaient 
exploitées par les traitants et les chasseurs russes, les précieuses pelleteries 
américaines avaient pris le chemin de l'Europe et de la Chine, et l'exter- 
mination des indigènes avait commencé. En 1785, Jelikov fonda plusieurs 
établissements sur la côte du continent, désigné parfois d'une manière 
générale sous le nom d'oslrova, les « îles » '. Complètement maîtres du lit- 
toral et disposant du commerce de l'intérieur par la traite avec les chasseurs 
indigènes, les Russes n'avaient pas besoin pour leurs éclianges de faire de 
grands voyages dans l'intérieur ; cependant ils arrivèrent de proche en 
proche à bien connaître toute la partie sud-occidentale de l'Alaska, au sud 
du Yukon. En 1829, le métis russe Kolmakov remonta la rivière de Nusba- 
gak 2 , tributaire de la baie de Bristol, et par une région semée de lacs, 
la rivière Kuskokvim, sur les bords de laquelle il fonda le poste fortifié de 
Kolmakovskiy, à plus de -400 kilomètres de l'Océan. Un autre métis, Glazou- 
nov, parcourut en 1852 la contrée basse qui sépare le bas Yukon el le Kus- 
kokvim. En 1858, le poste de Nulato était fondé sur le Yukon, à l'endroit 
où commence le cours inférieur du fleuve. L'expédition de Zagoskin, com- 
mencée en 1842, se poursuivit dans toute la partie occidentale de l'Alaska, 
jusque dans le bassin du Koyukuk : ce fut le plus important de tous les 
voyages d'exploration faits par les Russes dans l'intérieur de la « Sibérie 
américaine » et le plus scientifiquement conduit. Quelques itinéraires de 

1 II. II. Bancroft, History of Alaska. 

2 Nous suivons, pour les noms pou connus de l'Alaska, l'orthographe usuelle îles documents amé- 
ricains. 



102 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

moindre valeur, complétant le réseau des voies frayées par les Russes dans 
l'Alaska, sont représentés dans un atlas publié à Sitka en 1842 par le 
métis ou <( créole » Terenliev. 

Les dominateurs de la contrée s'étaient réservé le droit exclusif de 
l'explorer; cependant les employés américains qui travaillaient à la con- 
struction du télégraphe intercontinental à travers le détroit de Bering, 
œuvre interrompue en 1867, contribuèrent pour une certaine part à la re- 
connaissance géographique du pays. Puis la cession du territoire eut lieu, 
et les Américains, désireux de savoir quelle était la valeur réelle du vaste 
domaine acheté par eux, s'occupèrent activement d'en poursuivre l'étude 
scientifique. De 1866 à 1868, le naturaliste DaW le visita en divers sens; 
Pétroff a dressé la statistique des tribus; Raymond, Schwatka, Everett ont 
suivi le cours du Yukon, bien connu maintenant de sa source à sonvm- 
bouchure; Allen en a longé les deux importants tributaires, le Tanana et le 
Koyukuk, et, en outre il a remonté, presque jusqu'à son origine, la rivière 
du Cuivre et franchi la chaîne des Alpes Alaskiennes. Un Canadien, 
M. Mercier, qui a vécu plus de dix-sept années dans le pays et y a fondé 
plusieurs postes, a remonté le Tanana jusqu'à ses sources, et s'est avancé au 
nord de Yukon et du cercle arctique dans la haute vallée du Nunatok. Des 
mineurs, en grand nombre, ont traversé la chaîne proprement dite des 
Rocheuses et pénétré du versant maritime dans les plaines des contrées 
britanniques; des savants, tels que les frères Krause, Dawson, Ogilvie, ont 
passé sur leurs traces. Le réseau des premiers itinéraires s'achève dans 
les parties méridionale et occidentale de l'Alaska ; les seules régions encore 
tout à fait inconnues dans l'intérieur du territoire sont celles du nord- 
ouest et du nord-est : la jonction ne s'est même pas faite entre les tracés 
des petites excursions entreprises par Ray autour de la station météorolo- 
gique de Point-Rarrow et les relevés du Koyukuk par Allen, du Nunatok 
par Mercier, du Kovak par Stoney. La nomenclature géographique devient 
de plus en plus anglaise dans l'intérieur, tandis que sur la cote la plupart 
des noms russes se sont maintenus. Au milieu de ces appellations diverses, 
anglaises ou russes, esquimaudes ou indiennes, on est étonné de rencontrer 
des lieux à dénomination française. Ce sont, des voyageurs canadiens, 
métis ou de race pure, qui les ont désignés ; c'est à eux aussi que les 
Américains doivent leur nom de « Rostoniens », employé naguère dans 
l'Alaska et sur les cotes de la Colombie Britannique 1 . 

La chaîne des montagnes bordières de l'Alaska méridional n'appartient 

1 Ahbv Johnson Woodman, Picturespue Alaska. 



MONTAGNES DE L'ALASKA. 



19.Ï 



pas mômp complètement aux États-Unis par son versant maritime, car la 
ligne de séparation politique tombe certainement en deçà de l'arête ma- 
jeure de la Cordillère littorale. On peut dire que jusqu'au groupe du 
Saint-Élie les chaînes plus ou moins parallèles qui longent la côte du Paci- 
fique se développent dans la Colombie anglaise. Le territoire alaskien 
n'est traversé que par des saillies secondaires, flanquées eà et là de pro- 
montoires latéraux, peu élevés en moyenne. La plupart des hauteurs ne 

N° 41. — PRINCIPAUX ITINÉRAIRES IIKS VOYAGEURS DANS L'ALASKA. 



Ouest de Paris 




Uuest de oi-eenwich 



C. Perron 



1:22 non 000 



dépassent pas 600 mètres jusqu'au delà du 57 e degré de latitude, où la 
région des grands fleuves de glace, en comprenant environ cinq mille, 
d'après Elliott, commence par le glacier de Patterson, à la surface inégale 
et boueuse. Mais dans les îles du littoral se dressent des monts d'une plus 
grande hauteur. Le mont Calder, au nord de l'île Prince of Wales, était 
en éruption lorsque Antonio Maurelle naviguait dans ces parages, en 
J 7 7 T> ; mais il s'est assoupi depuis cette époque, car aucun voyageur n'en 
a vu l'incendie. Le mont Edgecumbe, le San-Jacinto des premiers navi- 



9!i 



104 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

galeurs espagnols, qui domine un îlot situé à l'ouest de Sitka, dans l'île 
de Baranov, a 870 mètres de haut et l'on voit à sa forme, celle d'un cône 
tronqué, qu'il fut jadis plus élevé au moins d'un tiers; son cratère se 
creuse à 60 mètres et son pourtour est de 2 kilomètres environ ; en 1796, 
lors du voyage de Lutké, il « jetait encore des flammes ». 

C'est par ses vallées, plus que par ses montagnes, que la région méri- 
dionale de l'Alaska est de formation remarquable. Dans cette région, le 
littoral est profondément découpé par des fjords qui se ramifient à l'infini 
en manches et en coulées secondaires. Aucune autre partie de la côte 
américaine du Pacifique, dans l'hémisphère boréal, n'offre pareil laby- 
rinthe de détroits, détachant de la terre ferme onze cents îles et îlots qui 
paraissent avoir jadis fait partie du corps continental et qui du moins lui 
furent rattachés par les glaces. Au sud de l'Alaska, le large détroit de 
Dixon, entre Prince of Wales et le groupe de Queen-Charlotte, interrompt 
le dédale des îles, et la zone littorale de fjords est beaucoup moins large, 
bien qu'elle se continue jusqu'à l'entrée de Juan de Fuca, pour cesser brus- 
quement à l'angle du cap Flattery. Au nord du Cross-sound, la côte, 
quoique découpée, est beaucoup plus régulière que dans l'Alaska méri- 
dional, et de l'autre côté delà péninsule et des îles Aléoutiennes elle se 
développe en longues lignes faiblement infléchies et en presqu'îles massives. 
Sur tout le littoral de l'océan Arctique elle se prolonge de l'ouest à l'est 
sans fortes saillies et les indexations les plus profondes y sont marquées 
par des cordons de sable. Évidemment, les découpures du rivage, dans 
l'Alaska méridional, sont dues à la structure des montagnes qui se sont 
plissées et brisées, laissant entre elles un réseau de cassures que les glaces 
emplissaient autrefois et qui maintenant sont occupées par les eaux de la 
mer, ramifiées en milliers de détroits et de ruelles. L'ensemble de ces îles, 
dont les principales ont gardé les noms donnés par les navigateurs russes 
du dernier siècle, est parfois désigné par l'appellation générale d'archipel 
Alexandre. Cependant la plus grande de ces terres insulaires, Prince of 
Wales, sa voisine Revilla-Gigedo et d'autres encore, rappellent la part que 
les marins anglais et espagnols eurent à l'œuvre de la découverte première. 
C'est à l'abri des vents du large, dans les chenaux qui longent le littoral 
proprement dit, à l'est des grandes îles, que naviguent les bateaux à vapeur 
côtiers : les passages sont des fjords ouverts aux deux extrémités, mais de 
formation analogue à ceux qui pénètrent dans la masse continentale. En 
moyenne leur profondeur est énorme : les « étroits » de Toungas, à l'en- 
trée méridionale des fjords de l'Alaska, ont plus de 800 mètres d'eau. 

La rangée des hautes montagnes commence immédiatement au delà de 



MONTAGNES DE L'ALASKA, SAINT-ÉLIE 195 

l'archipel, au-dessus de la côte qui se profile presque en droite ligne vers 
le nord-ouest. Le mont Lapérouse se dresse à 3440 mètres dans la pénin- 
sule terminale que contourne à l'est le fjord de Glacier-bay; au delà, le 
mont Crillon élève son cône à près de 5000 mètres, et plus loin apparaît le 
mont du « Beau-Temps », le Fairweather, qui, malgré son nom, est pendanl 
plus de la moitié de l'année environné de brumes. L'abondance des pluies 
et des neiges qui tombent sur ces montagnes et sur leurs contreforts a 
l'ait naître de puissants glaciers s'épanchant dans toutes les vallées diver- 
gentes. Sur le versant oriental, les fleuves de glace s'unissent en cou- 
rants énormes qui descendent jusqu'à la mer et débordent même par- 
dessus la ligne du littoral, laissant tomber dans l'eau de petits blocs 
cristallins, que les voyageurs comparent à des bandes de cygnes nageanL 
sur les eaux bleues. Au nord du Cross-sound et de la « rue Glacée » on 
voit les montagnes se développer en un cirque immense autour du champ 
mouvant des glaces, qui s'avancent en promontoires blancs dans la mer 
profonde; en maints endroits on peut suivre la base des éclatantes falaises 
sur une longueur de plusieurs kilomètres. Le plus vaste de tous ces gla- 
ciers est le Muir, dont la cassure terminale, baute de 80 mètres, plonge 
dans une eau de 150 mètres en profondeur. Le débit annuel du glacier de 
Muir est évalué par Wright à 5954 000 mètres cubes de glace par jour; 
c'est la portée d'une rivière d'environ 45 mètres à la seconde '. Celte par- 
tie de l'Alaska est un monde alpestre, une Suisse dont la base serait 
ceinte de golfes et de détroits, non de vallées verdoyantes. Des centaines 
de touristes viennent chaque année de la Californie, de l'Orégon, du Ca- 
nada, pour contempler ces merveilles de la nature. 

Le mont Saint-Elie, très probablement la plus haute des cimes nord- 
américaines, fait partie de la même chaîne littorale que le Crillon et le 
mont du Beau-Temps. Il s'élève à 58*22 mètres 2 , en forme de pyramide 
aiguë; des glaces l'environnent. La « Grande » Montagne, ainsi que la 
nomment les indigènes, est parfaitement régulière, au moins par les trois 
faces qui seules jusqu'à nos jours ont été visibles aux voyageurs; des 
arêtes de glace brillent sur toutes les saillies et çà et là des auvents de 
cristal s'avancent au-dessus des précipices. Au-dessous des escarpements 
du sud-ouest, à peu près vers la moitié de la hauteur du mont, s'ouvre 
un large cirque en forme de cratère, que l'on croit, toutefois sans raison 
décisive, avoir été un évent volcanique. A la base du talus extérieur de ce 

1 American Journal of Science, Jan. 1887; — Proceedings of the R. Geographical Society, 
r«br. 1880. 

2 5Go8 mètreb d'après Topham ut W. Williams. 



196 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



gouffre empli de glace, la coulée cristalline qui s'épanche de la montagne 
serpente sur une largeur moyenne d'environ dix kilomètres entre des hau- 
teurs neigeuses dont chaque ravin verse un petit glacier, affluent du 
grand fleuve de glace, dénommé d'après Tyndall. Les eaux qui s'amassent 
dans les profondeurs du glacier rejaillissent à sa base au-dessus d'énormes 
moraines et forment des lacs temporaires où flottent des blocs de glace, 



N° 42. — CHAINE DU MONT SAI.NT-ELIE. 



142° Ouest de Pari 



sa 




Daprès divers auteurs 



C Perron 



1 : 4 000 OliO 



loo kil. 



mais qui se vident bientôt par des crevasses latérales. A l'endroit où les 
pentes diminuent graduellement vers la mer, il semble que le glacier dis- 
paraisse; des amas de pierrailles et de blocs, ardoise, granit, porphyre, tra- 
chyle, basalte, s'y mêlent en chaos, laissant voir çà et là les assises de 
glace bleue, des ruisseaux écumeux ou des nappes d'eau tranquille. Plus 
bas, cette puissante moraine, recouvrant le glacier sur une largeur d'en- 
viron 15 kilomètres, se revêt elle-même d'une couche de terre dans la- 



MONT SAIN'T-ÉLIE. 



11(7 



quelle croit toute une forêt de troncs entrelacés, sapins, bouleaux, érables, 
et cette masse de pierres, d'argile, de broussailles et d'arbres se meut 
avec une extrême lenteur, portée par le glacier qui s'écoule au-dessous. 



N° 43. 



VEIISANT MÉRIDIONAL DU SAINT- ÊXIE. 



I43°30- O^est de Par,.; ,143° go ■ 

. mÊMÈMm 

■ • ■■•■ 







J* 













'-'■■''À m*$*^h^'S^':** »^ >=* ~ "' 




14-1 ° io' Uuest de breen 



d'après Seton-Karr 



C. Perron 



Les collines mouvantes s'avançant vers la mer finissent par recouvrir 
d'autres forêts, celles du littoral; chaque année l'aspect de la nature 
change suivant les progrès ou les reculs du glacier, les éboulis, les 
inondations, les crevasses, les éruptions soudaines du fleuve caché dans 
les profondeurs. Ce cours d'eau, le Yahlsé, auquel les visiteurs anglo- 



198 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

saxons ont donné le nom banal de Jones-river, s'engouffre, « large comme 
la Tamise », dans les galeries cachées des glaces et des moraines, puis, 
après un trajet souterrain d'environ 8 kilomètres, reparaît en innom- 
brables coulées entre les îlots de galets d'un large estuaire. Les gravisseurs 
qui se sont élevés le plus haut ont atteint une arête de 5499 mètres, dans 
l'amphithéâtre de sommets secondaires qui entourent le cirque cratéri- 
i'orme du Saint-Élie 1 . Ce mont est celui de la Terre qui présente la 
plus longue nappe de neige et de glaces à gravir, entre la limite inférieure 
du névé, à 900 mètres d'altitude environ, et la cime terminale. On peut 
cheminer sur la glace en partant de la base même de la montagne, car le 
glacier d'Agassiz est poussé jusque dans la mer, où il se termine par des 
Falaises de 50 à 100 mètres de hauteur, parois blanches qui descendent à 
200 mètres, sur le lit marin 2 . Un des glaciers « morts », c'est-à-dire 
recouverts de pierrailles et de terre, s'incline au nord-ouest vers la baie 
de Yakutat : il a certainement près de 200 kilomètres carrés de surface. 

A l'ouest, le mont Saint-Elie se continue par une crête qui s'abaisse 
rapidement, mais dont les cimes sont néanmoins d'un aspect superbe et 
déversent des glaciers considérables. Il en est un qui descend brusque- 
ment d'une vallée latérale comme pour aller barrer le cours de la rivière 
du Cuivre, mais on n'en voit la glace que dans les fissures : il est, dans 
presque toute sa partie basse, recouvert de cailloux, de terre et de brous- 
sailles; des arbres y poussent leurs racines. A une petite distance au delà, 
un golfe profond, le King William-sound, interrompt la chaîne, marquée 
seulement de distance en distance par les îles qui ferment à demi l'entrée 
du golfe; mais plus loin le système orographique reprend avec les monts 
Kenaï, pour aller se perdre en mer avec les massifs des îles Afognak et 
Kadiak, puis par quelques îlots dont l'axe est parallèle à celui des Alou- 
tiennes. Les Alpes de Chugach (Tchougatch), qui entourent de leur am- 
phithéâtre neigeux, haut de 2200 mètres, la courbe septentrionale du 
golfe de King William, se rattachent par leurs contreforts à la chaîne du 
Saint-Elie, et des monts volcaniques groupés à l'est de la rivière du Cuivre 
peuvent être également considérés comme appartenant au même relief. Le 
mont le plus élevé de cette région, leWrangell, a été parfois signalé comme 
un rival en hauteur du Saint-Elie, mais d'après Allen il lui est inférieur, 
tout en dépassant l'altitude du Mont Blanc d'Europe : il atteint 5554 mè- 
tres, et son voisin, le Tillman, ne lui est inférieur que de 500 mètres. 

1 II. W. Srton Karr, Shore and Alps of Alaska ; — Tophain, Proceedings of the R. Geograpliical 
Society, 1889; — \V. Williams, Soibner's Magazine, April 1889. 
12 Henry W. Elliott, Oiir Arctic Province. 



MONT SÀINT-ÉLIE, ALPES ALASKIENNES. 199 

C'est un volcan : quoique revêtu de neige et de glace comme les cônes 
du Kamtchatka, il émet <les vapeurs; en 1884, des nuages épais sortis 
de son cratère s'enroulaient autour des pentes. Le mont Drum, actuel- 
lement éteint, fut aussi un foyer brûlant, mais on ignore si les autres 
sommets des alentours sont de formation volcanique; les berges de toutes 
les rivières affluentes du haut Yukon offrent d'épaisses couches de cendres 
que l'on croit avoir été rejetées par les cratères du Wrangel et des monts 
avoisinants '. Immédiatement au-dessus d'une gorge de la rivière de 
Cuivre, et la dominant de 880 mètres, s'élève la « montagne des Esprits » : 
on entend parfois mugir sourdement cette voix redoutable, celle des esprits 
mauvais, disent les indigènes 2 . A l'ouest de l'Atna, les crêtes se con- 
tinuent autour de la péninsule de Kenaï par des monts de 5000 et 
3500 mètres. 

Les Alpes Alaskiennes, prolongement recourbé des Rocheuses propre- 
ment dites, sont très peu connues dans la partie la plus considérable de 
leur parcours. Au col de Perrier, entre le fjord de Chilkoot et la source 
du Yukon, l'altitude est de 1250 mètres seulement. Beaucoup plus à 
l'ouest, au col de Miles, ouvert entre les vallées de la rivière du Cuivre 
et de la Tanana, la brèche des monts est encore moins élevée; d'après 
Allen, qui l'a traversée, elle serait de 963 mètres, mais les sommets voi- 
sins ont une hauteur double : de petits lacs sont épars dans les dépressions 
du plateau montueux qui forme le faîte de partage. Il ne semble pas que 
sur un seul point les Alpes de l'Alaska atteignent l'altitude de 5000 mètres; 
mais si elles n'ont pas une aussi forte saillie que les monts du littoral, 
elles se développent plus régulièrement, en une grande courbe qui, dans sa 
ligne générale, est parallèle à la côte méridionale et à la vallée du Yukon. 

Vers la racine de la péninsule d'Alaska, la chaîne vient longer le fjord 
de Cook (Cook-inlet) et se rapproche d'un massif volcanique superbe, celui 
de l'Uiamna, que le navigateur espagnol Arleaga avait appelé Miranda, 
« Admirable ». Il dresse la pointe suprême de son cône à 5676 mètres 
d'altitude, mais son cratère, d'où l'on a vu parfois s'échapper des vapeurs, 
est beaucoup moins élevé; cependant Petroff ne put en atteindre le bord, 
tant les pentes en sont escarpées et coupées de couloirs dangereux où les 
neiges glissent en avalanches; à côté de l'Uiamna apparaît une autre mon- 
tagne moins haute, la « Redoute », immense amas de scories d'une régu- 
larité parfaite, que Wrangel] vit fumer en 1819. Ces deux cônes sont les 



George M. Dawson, Report on an Exploration of the Yukon district. 
Allen, Expédition to Alaska. 



200 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

bornes orientales de la longue péninsule d'Alaska, au milieu de laquelle 
se dresse le cône superbe de Yeniaminov, entouré de tout un cortège de 
pics neigeux : il fut en éruption de 1850 à 1840. Au delà se développe 
la traînée des îles Aléou tiennes, qui se reploient du nord au sud-ouest, 
puis à l'ouest, en une courbe régulière, arc de cercle d'environ 1500 kilo- 
mètres de rayon. Dans aucune autre partie de la Terre on ne voit de saillies 



N° 41. — CORNE DE L ALASKA. 



Ouest de Pans 




C Perron 



ûeOàJO' 



P/-of°oncfets/~s 



c/eSOà5WO' 
1 9000000 



de-SOOO^stâu c/e/<à. 



300 kil. 



terrestres qui présentent une plus grande analogie de formes et d'origine 
que les deux chaînes volcaniques des Aléoutiennes, prolongeant la pénin- 
sule américaine d'Alaska, et des Kouriles, continuant en mer la presqu'île 
asiatique du Kamtchatka. La ressemblance se maintient dans les remparts 
insulaires jusqu'au fond du lit, marin. L'un et l'autre limitent des mers 
relativement basses par le versant du nord, tandis que par celui du sud 
ils plongent dans les abîmes du Pacifique; cependant on trouve en 



CORNE D'ALASKA, ILES ALÉOUTIENNES. 201 

dedans de la rangée aléoutienne des profondeurs de 14(30 et môme île 
2000 mètres 1 . On divise la chaîne des îles en quatre traînées secondaires, 
les îles des Renards, d'Andreanov, des Rais, et les îles Proches, ainsi 
nommées de leur voisinage relativement à la Sibérie*. 

Quoique situées sur une même crevasse de la surface du golfe, les 
montagnes péninsulaires de l'Alaska, désignées quelquefois sous le nom 
de Tchigmit, sont coupées de distance en dislance par des seuils très bas, 
des portages, — en russe perenossi, — que les bateliers pratiquent en effet 
pour le transport de leurs barques, d'un versant à l'autre versant : on 



N° 45. — ILES ALEOUTIENNES. 



Ouest de far 




Ut-est de L"-eenwich 180° 



170° 



G. Perrçr 



Pr o fo nrfeu rs 



1 : IS0D0IXW 



dirait que la chaîne se prépare à former la rangée des îles qui se développe 
au sud de la mer de Rering. Les brèches qui se succèdent dans toute la 
longueur delà péninsule, graduellement rétrécie de l'est à l'ouest, sont les 
détroits par lesquels communiquaient jadis les fjords correspondant de l'une 
à l'autre rive. Déjà vers la racine de la presqu'île les deux golfes opposés de 
Bristol et de Cook sont à demi réunis par un vaste lac portant le nom 
d'Iliamna, comme le fier volcan voisin. Au delà viennent d'autres lacs 
occupant chacun l'une des coupures transversales qui divisent la longue 
corne péninsulaire en fragments distincts 3 . Les déversoirs de ces bassins 
lacustres s'ouvrent au nord vers la mer de Bering : c'est du côté des 



1 Dali. Petermann's Miiiheilungen, 1874. 

- Superficie des îles Aloutiennes : 14 581 kilomètres carrés. 

3 J. S. Diller. Nature, May 22, 1884. 



26 



202 NOUVELLE GÉOGRAPHIE; UNIVERSELLE. 

eaux basses que s'allonge doucement la pente des montagnes, tandis 
qu'au sud les escarpements descendent en brusques parois dans le flot 
profond. 

Les éruptions volcaniques se font jour à des endroits fort éloignés les uns 
des autres, mais il est rare qu'un des sommets ne reflète pas dans le ciel 
son rouge foyer; des vapeurs ou des cendres s'échappent toujours de 
quelque cratère alaskien ou aléoutien : plus de trente montagnes ont été 
signalées comme brûlant pendant la période historique. Le mont Alay, à 
la racine de la péninsule, lance souvent des vapeurs et des laves 1 ; le Pa- 
vlovskiy, vers l'extrémité de la corne, est aussi percé d'un cratère actif. Le 
volcan le plus élevé de l'île d'Ounimak, Chichaldinsk (2646 mètres), lança 
eu 1826 de grands nuages de cendres qui transformèrent le jour en une 
effrayante nuit et firent périr en partie les animaux de l'île et des terres 
voisines, soit en les étouffant, soit en recouvrant les pâturages d'une 
couche de cendres. L'année suivante, une deuxième éruption eut lieu, puis 
le Chichaldinsk s'ouvrit un nouveau cratère à l'est de l'ancien 2 . A l'extré- 
mité occidentale de la même île, le Pogromnî (1780 mètres) ou le « Des- 
tructeur », est également en activité intermittente. Le Makouchin (1550 
mètres), dans l'Ounalachka, est un des volcans les plus actifs pour l'émis- 
sion des vapeurs, mais il n'a pas eu d'éruption pendant ce siècle. Des îles 
nouvelles surgissent dans les parages aléoutiens. En 1796, les insulaires 
d'Ounimak et d'Ounalachka entendirent de formidables explosions, suivies 
d'un long tonnerre, et pendant plusieurs jours une épaisse obscurité les 
entoura. Quand les ténèbres se dissipèrent, une petite île en feu leur 
apparut vers le nord, Bogoslov, ou Saint-Jean « le Théologien». Le cône 
de scories brûlantes ne dépassait alors que d'une trentaine de mètres la 
surface de l'eau, mais il grandit peu à peu, et en 1825 c'était un pic à 
base ovale, d'environ 8 kilomètres de tour, dressant à plus de 150 mètres 
ses pentes presque inaccessibles ; les lions de mer venaient s'ébattre sur 
ses roches encore chaudes. Depuis, les érosions l'ont fait diminuer de nou- 
veau et vers 1880 sa hauteur n'était plus que de 82 mètres. Mais le 
foyer sous-marin s'est ouvert une nouvelle issue : en 1885, l'année même 
où le Krakatau fit explosion dans le détroit de Sunda, un deuxième cône 
se montra près de Bogoslov à 200 mètres au nord-ouest : c'est le volcan 
de Grewingk, ainsi nommé du géologue qui a le mieux étudié la forma- 
tion des Aléoutiennes. A la même époque, le mont Augustin, situé près 



1 A. Pinart, Bulletin île la Société de Géographie, décembre 1875. 

2 W. H. Dali, Alaska and Us resources. 



VOLCANS DE L'ALASKA, 1LKS l'RIUlLOV. '205 

de l'île Tchernaboura, à l'entrée du golfe de Cook, avait fait explosion, 
une île nouvelle s'était formée et les cendres provenant de la rupture avaient 
élé projetées au loin; toutefois il n'était pas exael, ainsi qu'on l'avait 
annoncé d'abord et que le représentent des cartes locales, qu'une large 
fissure se fût produite de haut en bas dans tout le cône insulaire 
d'Augustin 1 . Étudiée au microscope, la pluie boueuse qui tomba sur l'île 
d'Ounalachka fut trouvée remplie de cristaux volcaniques. Divers noms des 
îles Àléoutiennes témoignent des incendies qui les ont agitées : l'une 
d'elles est le puissant Gareïoi (1625 mètres) ou le « Brûlé »; une autre 
est le Semisopotchnî ou « Sept Volcans » : on les a vus fréquemment en 
éruption. Des eaux thermales, s' épanchant en maints endroits de volcans 
boueux, sourdent dans toutes les îles. 

Les deux îles Pribîlov, Saint-Paul et Saint-Georges, plus au nord Saint- 
Mathieu, et l'île géminée de Saint-Laurent au milieu de la mer de Bering, 
sont aussi des terres d'origine volcanique, mais les cratères en sont oblitérés, 
à l'exception de celui d'Otter-island, près de Saint-Paul, et du Pinnacled 
Bock ou « Bocher Crénelé », au sud de Saint-Mathieu; des vapeurs s'échap- 
pent incessamment de ses crevasses terminales, ouvertes à 450 mètres au- 
dessus de la mer 2 . Sur la rive du continent américain, les petits promon- 
toires qui s'avancent dans le golfe de Norton, au nord des plaines du 
Yukon, sont formés d'anciennes coulées de basaltes noirs. Les monts insu- 
laires de Kusilvak (600 mètres), les cinq pitons de Nordenskiôld (500 mè- 
tres), entourés d'alluvions, et les sommets du cap Newenham (750 mètres), 
furent aussi des volcans 5 . Quant aux montagnes de l'intérieur qui se déve- 
loppent au nord des Alpes Alaskiennes, elles n'ont été reconnues que sur 
un petit nombre de points et l'on ne saurait même dire quelle en est l'al- 
lure générale. Quelques-unes appartiennent aux formations paléozoïques, 
d'autres appartiennent aux âges crétacés ou même tertiaires, et contiennent 
de nombreux fossiles, notamment des impressions de feuilles. En plusieurs 
endroits de la côte les naturalistes ont signalé des gisements de lignite, qui 
seraient certainement exploités dans le voisinage de cités populeuses. Au 
nord-est du détroit de Bering, sur les bords de l'océan Glacial, les cou- 
ches de charbon du cap Lisburn sont d'une grande puissance : Hooper les 
utilisa en 1880 dans son voyage d'exploration arctique. 

On croit que dans leur disposition générale les montagnes de l'Alaska 
écartent leurs arêtes en se rapprochant de la mer de Bering et de l'océan 

1 Dali, Pctermann's Mittheilungen, 1884, Heft X. 

2 Superficie des îles de l'Alaska, au nord des Aléoutiennes : 10 ôlô kilomètres carrés. 
5 Jacobscn's Reisc an der JSordwestkiistc Amerika's. 



206 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

Glacial. Le faisceau des Montagnes Rocheuses s'ouvrirait en éventail vers le 
nord-ouest, de même que, de l'autre côté de l'Amérique du Nord, les 
Alleghany épanouissent leurs rameaux : par suite d'une moindre pression 
latérale vers les extrémités du continent, les plissements du sol auraient eu 
plus de place pour se former. Les montagnes du nord de l'Alaska sont cer- 
tainement moins hautes que celles du sud : il ne semble pas que la chaîne 
de Roumiantzov, entre le Yukon et l'océan Glacial, ait des sommets qui 
dépassent 1200 mètres en altitude. Dans l'ensemble, l'Alaska, limité 
sur sa côte méridionale par ses hautes chaînes bordières, offrirait donc 
une pente générale dans la direction du nord et du nord-ouest, vers 
l'océan Glacial. Le naturaliste Seemann fait remarquer que le promon- 
toire extrême de l'Asie, ramené au nord-est, s'emboîterait parfaitement 
dans le golfe de Kotzebue, tant les côtes de l'un et de l'autre se dévelop- 
pent parallèlement. 

Malgré sa latitude plus septentrionale, l'Alaska du Nord n'a pas de gla- 
ciers comparables à ceux de l'Alaska méridional : c'est qu'il n'a point de 
hautes montagnes avec de vastes cirques de réception et de longues vallées 
où les fleuves de glace puissent descendre en serpentant à la façon des cou- 
rants d'eau. Mais si les glaciers ont une autre apparence sur les côtes de 
l'océan Arctique, ils ne s'épanchent pas moins des régions plus hautes de 
l'intérieur vers le littoral; seulement leur lenteur est extrême, et en cer- 
tains endroits ils peuvent rester stationnaires par suite du manque d'incli- 
naison dans le sol ou parce que la force d'impulsion provenant d'autres 
glaces vient à faire défaut. Déjà dans son voyage à bord du Rurik, sur la 
rive du golfe qui porte maintenant son nom, Kotzebue s'aperçut avec 
étonnement qu'un promontoire recouvert d'une couche de terre végétale et 
d'une abondante végétation de plantes fleuries consistait en une langue de 
glacier fissuré par de profondes crevasses ouvertes dans la masse cristalline. 
Sur le même golfe de Kotzebue, l'explorateur Seemann et ses compagnons 
du Herald firent une découverte analogue, mais plus remarquable encore, 
celle d'un glacier fossile. La masse glacée, plus haute que les collines 
avoisinantes, s'élève à 200 mètres et se continue vers l'est le long de la 
côte. Ainsi que l'ont constaté depuis, Dali et d'autres explorateurs, ce mont 
de glace est complètement revêtu d'une couche de limon épaisse de plu- 
sieurs mètres, où croissent des saules, ainsi que des plantes herba- 
cées, des mousses et des lichens. Déjà cette terre et cette parure végétale 
indiquent un âge au moins séculaire pour la glace sous-jacente, mais de 
nombreuses découvertes d'ossements ont révélé en outre que cette glace 
avait été déposée, non pas des siècles, mais des âges auparavant : dans le 



GLACIERS, FLEUVES DE L'ALASKA. 207 

limon se trouvaient des restes de mammouths, de chevaux, d'élans, de 
rennes, de bœufs musqués 1 . D'après Dali, dont, l'opinion n'est pas partagée 
par les autres géologues, on ne verrait pas, à l'ouest des Montagnes Ro- 
cheuses, de traces glaciaires dépassant de beaucoup les limites actuelles 
des fleuves cristallins. C'est un fait remarquable que l'on ne trouve point 
de blocs erratiques dans les toundras voisines du golfe de Kotzebue. Mais 
dans l'Alaska méridional, notamment dans le golfe de Lynn et dans Glacier- 
bay, on constate des preuves évidentes du recul des glaciers; des îles 
émergeant au-dessus des eaux sont certainement d'antiques moraines, et 
des glaces du Muir s'élèvent de hauts rochers striés qui furent autrefois 
entièrement recouverts par le courant du glacier 2 . Georges Dawson cherche 
à établir que jadis tout l'espace compris entre les montagnes Rocheuses 
et les chaînes côtières était empli par un immense champ de glace se 
mouvant dans la direction du nord 3 . 

Quelques rivières intermittentes, car leur cours est arrêté chaque année 
par la prise des glaces, s'écoulent dans la mer Glaciale, peu profonde dans 
ces parages, et leurs eaux s'ouvrent en été un chenal à travers la banquise 
riveraine : ce sont le Nigalek-kok (Colville) ou « fleuve des Indiens », le 
Meade, le Nunatok (Noatak) ou « fleuve de l'Intérieur », le Kovak, ces deux 
derniers affluents de la baie Kotzebue; mais au sud de ces rivières rare- 
ment navigables, à l'étroit bassin glacé, un grand cours d'eau vient se dé- 
verser dans la mer : c'est le Yukon, le fleuve le plus abondant de tout le 
versant américain du Pacifique et l'un des plus considérables de la Terre 
par sa masse liquide. Des géographes américains 4 lui attribuent même une 
portée supérieure d'un tiers à celle du Mississippi : ce qui indiquerait un 
débit moyen d'environ 25 000 mètres cubes à la seconde; toutefois cette 
évaluation ne paraît pas avoir été tirée de mesures rigoureuses, et d'ail- 
leurs il faut tenir compte de ce fait que durant l'hiver, alors que le Missis- 
sippi coule à pleins bords, le Yukon est au contraire privé d'un grand 
nombre de ses affluents, pris de glace parfois jusqu'au fond du lit : le dé- 
bit normal de l'hiver ne représente qu'une très minime proportion du 
débit normal d'été. Quoi qu'il en soit, le Yukon se compare avec les deux 
autres grands courants de l'Amérique du Nord, le Saint-Laurent et le 
Mississippi. Sa longueur, mesurée par Schwatka, depuis la source qu'il 
visita jusqu'à l'embouchure du bras principal, n'est pas moindre de 521)0 

1 Botany ofthe Voyage of the Herald, 1852. 

2 G. F. Wright, American Journal of Science, Jan. 1887. 

3 Georges M. Dawson, mémoire cité. 

* Ivan Petroff, United States Census in 1880, vol. VIII. 



208 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

kilomètres, et la surface du bassin, qui s'étend bien au delà des fron- 
tières officielles de l'Alaska, dans les territoires de la Puissance du Canada, 
comprend un espace évalué à un million de kilomètres carrés, deux fois 
la superficie de la France. Sans avoir à creuser de canaux latéraux pour 
éviter rapides ou cascades, on peut remonter le Yukon en bateaux à vapeur 
jusque dans le territoire britannique, en amont de la jonction du Lewis et 
du Pelly. 

La région supérieure du bassin était depuis longtemps connue par les 
voyageurs de la Compagnie de Hudson, français et écossais, blancs et métis ; 
mais ils ne savaient comment rattacher le cours des rivières visitées par 
eux à celui du grand fleuve de l'Alaska, l'artère médiane de toute l'Amé- 
rique nord-occidentale. C'est un traitant russe, Ivan Loukin, qui, le pre- 
mier, en 1865, remonta le Yukon jusqu'à la frontière anglaise, mais le 
récit de son voyage ne fut point publié. La plus ancienne carte authentique 
du fleuve, dans les limites actuelles de l'Alaska, est due aux employés 
d'une compagnie télégraphique, Kennicott, Ketchum et Laberge 1 . En 1867, 
ils dépassèrent la limite conventionnelle du territoire et poussèrent jusqu'au 
fort Selkirk, à 640 kilomètres en amont de la frontière. Puis, après la 
cession de l'Alaska aux Etats-Unis par la Russie, l'officier Raymond fut 
chargé de faire la reconnaissance officielle de toute la partie jadis russe 
du grand fleuve. D'année en année se précisent les points de détail dans le 
relevé hydrographique du Yukon et de ses affluents. 

D'après Schwatka, les eaux de la branche maîtresse descendraient du 
col de Perrier (1250 mètres), ainsi nommé en l'honneur du géodésien fran- 
çais. Le ruisseau s'amasse dans un bassin cratériforme qui a reçu en effet 
le nom de Crater-lake, puis de ce lac, situé sur le revers des montagnes de 
Chilkat, près du fjord de Lynn, le gave de Takheena s'enfuit en cascades 
dans une autre nappe d'eau, tortueux bassin que dominent des parois de 
hautes montagnes, et de chute en chute, de lac en lac, la rivière, grossie 
de droite et de gauche par de nombreux torrents issus des glaciers, est 
déjà grand fleuve quand elle s'approche de la frontière alaskienne. En 
aval d'une cluse, la seule bien caractérisée qu'ait à traverser le fleuve, ré- 
tréci en cet endroit à une trentaine de mètres, le Yukon ou Lewis-river de- 
vient navigable, et sans interruption jusqu'à son embouchure, à 5002 kilo- 
mètres de distance 2 . Un de ses affluents est le Hotalinqua, qui naît bien au 
sud, dans la Colombie Rritannique, et dont la vallée n'est qu'une série de 

1 Canadien français, dont toutes les cartes anglaises reproduisent par erreur le nom sous la forme 
de « Lebarge ». (Mercier, Notes manuscrites.) 

2 Frederick Schwatka, Along Alaska s Great River. 



HAIT liASSI.N lli: \ IKON. 



•JO'.I 



cavités lacustres, séparées par des cluses de rochers : d'après Dawson, ce 
cours d'eau est bien celui que l'on doit considérer comme la rivière maî- 



N" »(!. — BAIE DE CHILKAT ET DE CH1LKOOT. 



I38°l0 



Ouest oe Pan 



/testons ^cMp/jréex l$&^j^Èk%^Jm^*' ■>. h ' n 

* T4 




'&f- fi*? v£c/sorT 



(Jues+ de breenwich 



155° 5C 



155° 



après Dawson 



C Perror 



liesse pour la longueur de sa vallée. Au delà, le Newberry, le Big Salmon- 
river ou d'Àbbadie et la rivière Pelly se succèdent sur le versant orien- 
tal du bassin : quelquefois le Pelly-river est désigné sous le nom de 
Vukon dans tout son cours, d'après les indications du voyageur Campbell, 
qui l'avait descendu en 1852; mais Schwalka a pu constater que la branche 
de Lewes est bien le véritable Yukon : elle roule environ un cinquième 

xv. '27 



210 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

plus d'eau, soit, d'après Dawson, 1055 mètres cubes contre 8*20. Puis, en 
aval de la traversée des montagnes Rocheuses, viennent le Stewart et le 
Porcupine, la « rivière du Port-Epic » ou du Rat, dont la vallée se profile 
parallèlement au rivage de l'océan Polaire. Au bec de la jonction, l'alti- 
tude du Yukon est seulement de 125 mètres au-dessus de la mer; flottable 
dans les parties supérieures, il devient ici navigable aux bateaux à va- 
peur d'un mètre de calaison. Refoulé par les saillies de rochers qui se 
trouvent en aval, il prend une largeur de plusieurs kilomètres et se divise 
en bras nombreux autour d'îles et d'îlots qui cachent les véritables 
rives. A l'issue de cette partie du cours fluvial, les berges s'élèvent, se re- 
dressent en murailles, l'eau rapide, resserrée en un seul lit, est interrom- 
pue par un seuil de granit qui rend la navigation, sinon périlleuse, du 
moins difficile : cette gorge est dite des « Remparts », à cause des parois 
granitiques et schisteuses qui la dominent. Au delà de cette cluse, le fleuve 
s'élargit de nouveau, en appuyant d'ordinaire le long de la rive droite, la 
plus élevée 1 , suivant la loi qui règle le cours des eaux dans la zone boréale. 
Cette partie de la vallée du Yukon est celle qui ressemble le plus aux sites 
de la zone tempérée : les collines de Suquonilla, qui élèvent au nord leurs 
crêtes et leurs pitons, sont revêtues d'arbres, peupliers, bouleaux et di- 
verses espèces de conifères. De nombreux gaves (kakat ou kargut) s'unis- 
sent au fleuve; là aussi débouche le plus fort affluent de tout le bassin, 
la Tanana, dont, en 1848, Mercier, le premier parmi les blancs, a remonté 
le cours jusqu'au confluent du Tautlot, à 240 kilomètres de l'embouchure ; 
Allen la descendit en 1885, au nord du faîte de partage qui la sépare 
de la haute rivière du Cuivre. C'est la Tanana qui entraîne au Yukon le 
plus d'arbres flottés. 

Au bec formé par un autre tributaire considérable, le Koyukuk, qui lui 
vient des toundras et des monts du nord-est, le Yukon, large de 2500 mè- 
tres, change de direction : il coule vers le sud-ouest et passe ainsi à une 
cinquantaine de kilomètres à peine du golfe de Norton. Un passage, où le 
voyageur n'a d'autres obstacles à franchir que les marais, les glaces de la 
toundra et des collines peu élevées, réunit le Yukon et la mer : sous un 
autre climat, un port considérable aurait pris naissance sur le point du 
littoral le plus rapproché, afin de donner une issue plus courte au com- 
merce de l'intérieur; mais sous le ciel de l'Alaska la route n'est pratiquée 
qu'à de rares intervalles par les traitants. En aval de l'isthme, le Yukon 
continue son cours vers le sud-ouest, puis vers l'ouest, et prend le chemin 

1 Charles V. Raymond, Reconnaissance of ihc Yukon river. 



Y 11 K ON ET SES A.FFLUENTS. 



ail 



du nord avant de se diviser en plusieurs branches pour former son delta. 
La ramification médiane, le Kvickpak, donna longtemps son nom au 
fleuve; lorsque Bell signala, en lîSili, l'existence d'un courant appelé 
Vukon par les indigènes, on croyail même que le Kvickpak et le Yukon, 
termes signifiant également « Grand Fleuve » en divers idiomes, étaienl 
deux cours d'eau différents, et c'est au premier que l'on attribuait la 



GOLFE DE MlltniN ET liHAMI Cl.H'bE IIU ïl'KON. 




160° Ouest de ur-eenwich 



C.Per 



Profortc/cur-s 



feûâ /O' 



000 000 



prééminence. La bouche septentrionale, la seule que pratiquent les barques, 

est l'Aplioun, rivière de 500 mètres en largeur moyenne, qui serpente, 
bordée de saules, sur une longueur d'environ 65 kilomètres et se déverse 
en mer par une ample ouverture qu'une barre obstrue à demi. De même, 
les autres embouchures du delta, Kvickpak, Kusilvak et leurs bayous laté- 
raux, sont séparées de la mer par des seuils de sable que ne peuvent 
franchir les navires : 5 mètres, telle est la plus grande profondeur d'eau 
que l'on trouve sur le passage. La mer, au devant du Yukon,doit être con- 



212 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



sidérée comme tonnée d'un lias-fond de terres alluviales; c'est à 100 ki- 
lomètres de la côte que l'on rencontre des profondeurs d'une dizaine de 
mètres : les vaisseaux ne voguent en sûreté que hors de vue du continent. 
Fn été, en automne, le fleuve verse une énorme quantité d'eau, qui fond 



>° 48. — DELTA DU YUKOX. 




j «près Ne 



Pc r ron 



Pro / on c/t? o*. r\jf 



1 150)0)0 



les flacons et tempère le climat du littoral : aussi les animaux marins ne 
pénètrent-ils guère dans ces eaux douces et boueuses. Des glaçons échoués 
s'unissent durant l'hiver et au printemps en un cordon d'îlots autour du 
delta; des glaces de rivière obstruent aussi les bras du fleuve pendant la 
même saison, et dans une année l'embâcle se maintint si longtemps sur 
les passes, que les saumons tentèrent en vain de remonter : le frai ne put 



YUKON, KUSKOKVIM, RIVIÈRE 1)1 CUIVRE. 215 

se l'aire et les populations riveraines eurent à souffrir de la faim. Les 
glaces sont les principaux agents de l'érosion et »les apports, de la destruc- 
tion ei de la reconstruction des rives. Elles labourent les plages, minent les 
berges e! les font écrouler dans le flot avec leurs arbres. Des îles se déposenl 
dans le courant; après chaque crue, l'aspect du Meuve apparaît transformé. 
Le Kuskokvim, qui, loin du Yukon, serait considéré comme un dès 
puissant cours d'eau, n'est plus qu'un fleuve secondaire en comparaison 
du courant majeur de l'Amérique nord-occidentale : dans l'ensemble de 
l'hydrologie alaskienne, il appartient même au système du Yukon, puis- 
qu'il s'en rapproche dans la partie inférieure de son coins et traverse les 
mêmes régions alluviales : des lacs, des étangs, des espaces alternativement 
inondés et asséchés unissent, les deux fleuves; il est difficile de savoir 
quand on se trouve dans l'un ou l'autre bassin fluvial. La principale rivière 
du versant méridional qui coule en entier dans le territoire de l'Alaska est 
la Copper-river ou « rivière du Cuivre ». Le voyageur Allen l'a remontée 
jusqu'à la tête de la navigation, au-dessous des passages faciles d'où l'on 
redescend dans la haute vallée de la Tanana. La rivière maîtresse décrit 
d'abord une grande courbe au nord, à l'ouest, au sud, autour du puis- 
sant massif de montagnes que domine le cône du Wrangell, puis elle reçoit 
de l'est le tributaire Chittynia, qui est la véritable « rivière du Cuivre » ; un 
de ses affluents aux eaux jaunes roule une si forte quantité de mêlai en 
solution, que les saumons ne peuvent y vivre : c'est, donc à tort qu'Allen a 
maintenu le nom de Copper-river à la rivière principale dans la partie 
de son cours située en amont du confluent. A la distance de quelques kilo- 
mètres au-dessous de la jonction des eaux, la rivière du Cuivre s'engage 
dans un des plus sauvages défilés de l'Amérique, le Wood's canon. C'est 
un abîme tortueux, long d'environ 4 kilomètres et n'ayant en certains 
endroits pas plus de 56 mètres entre les parois verticales de basalte. A de 
brusques détours on voit la fissure s'élargir et l'on entre en de larges bas- 
sins dont on cherche longtemps l'issue. Les terrasses, liantes de 50 à 
150 mètres, qui dominent l'étroite gorge, sont noires et presque sans Ver- 
dun 1 ; à peine quelques arbres nains se montrent-ils çà et là sur la roche. 
D'une corniche surplombante, un large ruisseau plonge dans la rivière, 
mais presque toujours la chute est un immobile rideau de glace. C'est en 
aval de cette gorge que commence le cours inférieur. Le fleuve serpente à 
l'ouest de la chaîne que termine le « mont des Esprits », puis reçoit des 
torrents d'eau blanche qui s'échappent de vallées emplies de glaciers et 
se divise en plusieurs branches à travers les boues alluviales de son delta. 
Parfois le front des glaciers barre partiellement le courant, et la navigation 



214 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

est fort dangereuse dans ces parages. Au sud, les fleuves qui débouchent 
dans les fjords de l'Océan, le Takou, IeStickeen et d'autres, n'appartiennent 
à l'Alaska que par leur cours inférieur : leur bassin presque tout entier se 
trouve dans le territoire du Canada. 

Ces fleuves qui portent une si grande quantité d'eau dans l'Océan et que 
les glaces obstruent pendant huit mois de l'année, ces banquises qui 
s'attachent au littoral du nord, ces glaciers qui frangent les côtes du sud 
et qui arrêtent en certains endroits le cours des rivières, disent le climat 
de la contrée. La dépression centrale dans laquelle se déroule le Yu- 
kon correspond en partie avec la ligne naturelle de partage entre les deux 
moitiés de l'Alaska, celle qui appartient au versant polaire, l'autre que 
baignent les eaux du grand Océan. Le cercle arctique, ligne divisoire con- 
ventionnelle, touche en un point le cours du fleuve, près de Fort-Yukon, 
puis il coupe les toundras, passe à travers le détroit de Kotzebue, enfin au 
nord du détroit de Bering, situé en entier dans la zone dite tempérée, mal- 
gré son pont de glace et ses brouillards. Le climat de la moitié septentrio- 
nale est le même que celui des îles polaires : le balancement des froidures 
autour des deux pôles météorologiques rapproche souvent de ces régions 
les centres de plus basse température. Pendant le séjour de Ray à la pointe 
Barrow, le disque du thermomètre n'a jamais atteint 18 degrés centi- 
grades, tandis que la colonne de mercure est souvent descendue au-dessous 
de — 25; elle tombe même à — 47 degrés. Les aurores boréales sont 
exl reniement fréquentes dansées parages du nord, mais il arrive parfois 
(pie des rafales de neige obscurcissent les lueurs de l'horizon. 

Au sud du détroit de Bering la température est beaucoup plus élevée 
qu'au nord; à latitude égale, la moyenne des chaleurs est de plusieurs 
degrés plus haute que sur les côtes orientales de l'Amérique 1 . Cette tiède 
température dont on jouit sur les côtes de l'Alaska méridional s'explique 
par la disposition des montagnes. Les hautes chaînes qui se dressent au- 
dessus de la rive la protègent contre les vents polaires; d'autre part, la 
grande courbe de la péninsule d'Alaska, prolongée à l'ouest par la barrière 
des îles Aléoutiennes, rejette vers l'Asie tout courant d'eau froide issu de 
l'océan Glacial, tandis que les tièdes eaux du courant japonais affluent 
librement et pénètrent dans toutes les baies. L'hiver apporte quelques 
neiges, mais les pluies, les brouillards les ont bientôt fondues, et jusqu'à 



1 Contraste des deux côtes américaines sous la même latitude : 

Latitude. Température moyenne 

Sitka, sur la côte occidentale de l'Amérique 57° 5'5° 6 

Nain » orientale « 57° 1 0' — 3° 8 



CLIMAT I)K L'ALASKA. 



215 



plusieurs centaines de mètres au-dessus de l;i mer, les monts des îles 
Aléoutiennes et des archipels côtiers se montrent débarrassés de leurs 
frimas; il ne se forme dans les ports que de légères peaux de glace et 
les navires peuvent en tout temps rester à leur mouillai;!'. Mais si les hivers 
sont tièdes, les élés sont humides et relativement froids : les amas de 
nuages roulés incessamment dans le ciel par les vents du sud-es1 cachent 



V 1 iO. — LIGNES ISOTHEllJIIQDES DE L ALASKA 



Ouest de fan 




C. Perron 



le soleil et tombent en pluies presque continuelles 1 . Durant plusieurs an- 
nées passées dans une Ile aléoutienne, Yeniaminov n'a pu constater une 
seule l'ois que le ciel fût complètement sans nuées. Il serait urgent de 
rattacher télégraphiquement les Aléoutiennes de l'ouest aux côtes de la 
Californie, afin de donner plus de précision aux pronostics du temps 

La chaîne mon tueuse des Aléoutiennes, étant interrompue par de nom- 
breuses brèches, ne peut recevoir une aussi grande quantité d'eau pluviale 
que les chaînes continentales situées plus à l'est, le lon<> du grand hémicycle 



1 Jours de pluie et de nei<;o à Sitka : "285 jours par an. (Dali, observations de 14 années.) 



216 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

qui se développe vers l'Orégon. La précipitation d'humidité est surtout 
considérable dans la zone riveraine qui commence avec le Saint-Elie, et 
qui se trouve orientée précisément à angle droit avec les vents et les cou- 
rants du Pacifique septentrional. La chute d'eau annuelle s'y élève à plu- 
sieurs mètres. Sur toute la côte américaine, du détroit de Bering à celui de 
Magalhaes, le fort Toungas, l'établissement le plus méridional de l'Alaska, 
est la station qui reçoit la plus forte part d'averses. Mais sur le revers des 
monts, dans les vallées de la Tanana et du Kuskokvim, le climat est plus 
continental : les brèches des monts ne livrent passage qu'à de rares traî- 
nées de nuages, et la chaleur reçue pendant le jour rayonne librement dans 
le ciel clair. En toutes les régions de l'intérieur, le sol est gelé à quelques 
mètres au-dessous de la surface : près du port de Saint-Michel, on a creusé 
jusqu'à mètres sans trouver la terre meuble 1 . L'imperméabilité de la 
couche glacée empêche l'humidité de pénétrer dans l'intérieur et rend tous 
les terrains marécageux, même ceux des pentes ; d'autre part, le tapis de 
mousses et de sphaignes qui recouvre la terre arrête l'effet des rayons 
solaires dans les profondeurs du sous-sol. 

Le Ilot principal du Courant Noir japonais, qui charrie des arbres et 
des épaves d'Asie, frappe la côte alaskienne vers l'extrémité méridionale du 
territoire, et là se ramifie en deux fleuves océaniques, dont l'un coule au 
sud-est pour longer les côtes de l'Orégon et de la Californie, tandis que 
l'autre reflue à l'ouest pour suivre toute la côte de l'Alaska et la chaîne des 
Aléoutiennes. A l'intérieur de ce vaste hémicycle des eaux se forme un grand 
remous ayant une température moyenne de 9 à 10 degrés centigrades, 
c'est-à-dire de quelques degrés plus haute que celle du littoral voisin. Mais 
au nord des Aléoutiennes la température de la masse liquide diminue rapi- 
dement, tout en changeant de saison en saison, suivant les conflits des cou- 
rants partiels qui se rencontrent dans le détroit de Bering. Pendant la 
majeure partie de l'année, la prépondérance appartient, disent la plupart 
des navigateurs, aux eaux qui viennent du sud; durant tout, l'hiver, un 
vent glacial du nord-ouest pénètre dans le détroit et y pousse de puissantes 
quantités d'eau qui suivent d'ordinaire la côte asiatique, tandis que des eaux 



1 Conditions météorolog 


iques de 


quelques points 


de 


l'Alaska : 


















Extrêmes 




Quantité 






Latitude 


. Temp. moyenne 




de ivôiïr"~ 


de chaud. 


Écart. 


de pluie 


Point-Barrow (2 ans) . 




71° 18' 


—22°, 2 




— 47° 


18", 55 


47",8 


m ,203 


Fort-Yukon (7 ans). . 




67° 12' 


— !)",!) 




— 38°,6 


190,5 


58o, 1 


9 


Saint-Michel (7 ans) . 




63°27' 


— 3°,8 




-48» 


24«,44 


55° 


0-,5 (?) 


Silka (1-1 ans). . . . 




57° 5' 


5°,6 




—20° 


240.9 


44o,9 


2 m ,116 


Fort-Toungas .... 




54° 40' 


7°,8 (8°,l) 


? 


— 18°,8 


33°,3 


540,4 


2™.866 


Ounalachka (5 ans). . 




55° 29' 


2'\8 




-18" 


25° 


45° 


0™,850 




- — : 



^ |J 



XV. 



28 



CLIMAT, COURANTS, MARÉES, TOUNDRAS DE L'ALASKA. 219 

moins froides refluent au nord en rasant la côte américaine. Il si; produit 
une sorte de tournant, qui se révèle par le cheminement des glaces 
entraînées, et qu'on cesse de reconnaître quand l'embâcle annuelle 
a fermé le détroit. Dans quelques passages, notamment dans celui d'Ou- 
nimak et dans le « canal du Péril », au nord de Sitka, les courants de marée 
sont rapides et 1res dangereux quand le vent souffle en sens inverse. Les 
fjords de l'archipel d'Alexandre sont également redoutés, surtout quand 
soufflent les vents du sud-est, et les voiliers n'osent plus s'y aventurer. 
Le flux s'élève à une grande hauteur dans les golfes ouverts en enton- 
noir qui se succèdent des deux côtés de la corne d'Alaska : dans l'es- 
tuaire du Kuskokvim l'écart entre le flux et le reflux est d'environ 10 
mètres; dans l'estuaire de Cook, la marée, d'une hauteur verticale de 
S mètres, s'avance sous forme de mascaret, et dans l'espace de quelques 
minutes les hautes berges sont inondées; l'eau en est presque toujours 
boueuse et les poissons y sont rares. Les marins ont grand peur des tem- 
pêtes soudaines ou woollies qui descendent des monts environnants. 

La marche contraire des courants et le contraste des climats qui en 
est la conséquence produisent une opposition frappante dans l'aspect des 
deux rivages continentaux qui se font face. La côte asiatique, baignée 
par les eaux froides, est presque entièrement dépourvue de végétation : des 
mousses, des lichens, quelques arbustes nains dans les endroits abrités, 
c'est là tout. La côte américaine, au contraire, a de véritables forêts d'ar- 
brisseaux, s' élevant jusqu'à 6 mètres en hauteur, et l'on peut y faire d'am- 
ples récoltes de baies 1 . Au printemps, les plantes fleuries bariolent les 
plaines de leurs couleurs éclatantes : les terrasses du cap Lisburn, à 
l'angle nord-occidental de l'Alaska, ressemblent à un jardin 5 . Mais les 
arbres proprement dits manquent complètement sur les côtes septen- 
trionales, du golfe de Kotzebue et du cap Lisburn à l'estuaire du Mackenzie : 
le seul bois que l'on connaisse dans ces parages est apporté par les cou- 
rants. Presque toute la région qui s'étend au nord du cercle arctique 
n'est qu'une étendue de toundras ou plaines marécageuses, parfaitement 
uniformes en apparence, dont la surface spongieuse ou glacée, suivant les 
saisons, est toute bosselée de saillies argileuses, hautes de quelques 
mètres : des touffes d'herbes ou de plantes ligneuses échevelées leur ont 
valu le nom de « têtes de femmes » ; pour traverser ces mornes espaces, il 
faut sauter de tète en tète au risque de tomber dans les dépressions inter- 



1 Ed. Mohr, Petermann's Mittheilungen, 18(jlt. 
- RiM-thold Seemann, The Voyage of a the Herald ». 



2 l 20 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

médiaires, fosses humides où le pied resterait pris dans le lacis des ra- 
cines 1 . Les saules et les aunes, au nord du Yukon, ne sont que des arbustes, 
el croissent d'ordinaire, non en forêts continues, mais en bouquets distincts 
sur les buttes et les terrains le moins spongieux 2 . Même les îles Alou- 
tiennes n'ont point de forêts d'origine spontanée : on n'y voit d'autres 
grands arbres que les sapins plantés à diverses époques depuis le commen- 
cement du siècle; les arbres ont bien poussé, mais sans se propager, et 
si l'homme ne les protège, les petits bois d'Amakouak el d'Ounalachka 
disparaîtront avant peu. 11 esta remarquer que la végétation herbacée des 
Aléoutiennes ne présente nullement le type asiatique dans les îles rappro- 
chées de l'Asie : américaine à l'est, elle devient purement arctique vers 
l'extrémité occidentale de l'archipel 3 . Le trèfle européen prospère admira- 
blement dans l'Alaska méridional. 

Les grandes forêts, principalement formées de conifères, commencent 
avec l'hémicycle des rivages déployés au sud vers le Pacifique. Une moitié 
de l'île Kadiak est encore revêtue de gazons, celle qui regarde vers l'ouest; 
l'autre moitié, tournée vers l'orient, est couverte de bois, et la limite de 
séparation entre les deux zones correspond à la différence du régime 
atmosphérique. A l'ouest prévalent les vents venus du continent d'Asie, à 
l'est les vents descendus en bourrasques des montagnes américaines, et leur 
force est telle, notamment dans les îles de l'archipel Alexandre, que les 
arbres s'inclinent et que les branchages se recourbent dans la direction de 
l'ouest*. Ces forêts de l'Alaska méridional, dont l'essence la plus précieuse 
esl le « cèdre jaune » (cupressus nulkatemk), ne sont guère moins difficiles 
d'accès que les fourrés presque impénétrables des bords amazoniens et au- 
tres régions des tropiques. La pluiequi tombe pendant plus des trois quarts 
de l'année a fait naître sous les grands arbres une végétation épaisse d'herbes 
humides qui cachent des fondrières et des flaques d'eau, des racines sail- 
lantes, des troncs d'arbres pourris dans lesquels s'enfonce le pied. La trop 
grande humidité du sol, qui hâte la croissance des plantes, enlève tout 
parfum aux fleurs, toute saveur aux fruits. Les baies que l'on recueille aux 
alentours de Sitka sont presque sans goût. 

La faune de l'Alaska comprend d'après Dali 62 espèces, qui toutes se 
retrouvent en d'autres contrées, en Sibérie, dans l'archipel Polaire, dans 
la Puissance du Canada, aux Etats-Unis; elle ne se dislingue que par le 

1 François Mercier, Noies manuscrites. 

8 YV. Nelson. Proceedings of Ihc R. Geographical Society, Nov. 1882. 

5 YV. II. Dali, Pelermmnrs Miltheilungen, I878. 

4 Seton Karr, Alaska. 



FLORE, FAUNE DE L'ALASK \. 



221 



plus ou moins grand nombre des individus. Le prolongemenl des Ro- 
cheuses constitue la limite de partage cuire les espèces des types canadien 
cl arctique ei celles du type orégonien, et c'est vers la corne de l'Alaska que 
les deux aires zoologiques se confondent 1 . L'ours blanc ne se rencontre 
que dans .les. parties de l'Alaska tournées vers l'océan Polaire; dans toutes 

\" SO. — ■ ZONES DES ARRHES DANS I.Al.ASkA ET LIEDS DE SÉJOUR DES PRINCIPALES ESPÈCES ANIMALES. 



Ouest de /£ 




C Perron 



i ! 

Toundras 



Limite 
h saule nain, 



Aire Limite 

ilr< conifères. du pin de Muni 

1 : so ooo ooo 



Limite 
iln mélèze améric ain. 



les autres régions, surtout dans la péninsule de Kinaï et dans l'île Saint- 
Mathieu, les ours noirs ou bruns [ursus Richardsonii) sont communs : 
ee sont eux qui frayent les sentiers, soit dans les forets, soit dans la toun- 
dra*. L'orignal, le caribou, sont au nombre des quadrupèdes alaskiens, 
mais ils deviennent rares, de même que le tebaï (haplocerus atiieriainus) 
ou « brebis de montagne », espèce de chamois au long pelage blanc; le 



! W. II. Dali, Petermann's Mittheilungen, 1874. 
2 Iv;m Petroff, mémoire cité. 



222 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

renne ne se rencontre qu'à l'état sauvage, quoique de l'autre côté du dé- 
troit de Bering les Tchouktches possèdent de grands troupeaux de rennes 
domestiques; le bœuf musqué n'a laissé que ses ossements sur les rives du 
Yukon \ On voit assez fréquemment dans l'Alaska la plus belle des 
mouettes, au plumage couleur de pêche, rhodoslethia rosea. D'autre part, 
le doux climat de l'été attire dans les forêts de l'Alaska méridional, jus- 
qu'au delà du Saint-Elie, une espèce mexicaine d'oiseau-mouche 8 . D'après 
Nelson, l'extrême humidité de l'air aurait pour conséquence d'assombrir 
le poil des mammifères et le plumage des oiseaux. On ne trouve point de 
reptiles dans l'Alaska et seulement un batracien, une espèce de grenouille. 
Les rivières du sud sont peuplées de poissons, si ce n'est dans les saisons 
exceptionnelles, quand l'eau est prise jusqu'au fond ou que les embâcles 
ont complètement fermé les bouches des fleuves; le saumon, plus petit 
(jue celui de l'Orégon, remonte la rivière du Cuivre jusqu'au pied des 
glaciers et des pentes revêtues de neige. Un des poissons fluviatiles, le 
fameux houlakan (ihaleichthys pacifiew), que l'on rencontre sur toutes les 
côtes, de l'Alaska méridional aux fjords de la Colombie Britannique, esl >i 
gras, que les indigènes s'en servent comme de bougies : de là son nom 
anglais de candle-fisli. Quant aux pinnipèdes et aux cétacés marins, qui 
constituent la principale richesse de l'Alaska, ils ne fréquentent qu'un 
petit nombre d'îles et ne peuvent plus être tous considérés comme apparte- 
nant à la faune générale de la contrée ; cependant on trouve des phoques 
jusqu'en des lacs de l'intérieur, notamment dans le lac Iliamna\ La « vache 
marine » [rhytina Stelleri) a été complètement exterminée dès la fin du 
siècle dernier. Les baleines, que des centaines de navires américains pour- 
suivaient naguère dans les mers de Bering, et même au delà, dans l'océan 
Glacial, ont presque disparu du détroit et se sont réfugiées derrière les 
remparts de banquises, dans l'archipel Polaire; elles ne reviennent dans la 
mer libre qu'en automne, après le départ des baleiniers*. 



Les rares habitants de l'Alaska ne constituent point un groupe ethnique 
isolé; ils sont au contraire d'origines très diverses et s» 1 rattachent à des 
peuplades apparentées qui vivent en dehors du territoire. Les populations 
du nord de l'Alaska et même des îles Aléoutiennes sont des Kskimaux, 



1 Elliott, Our Arctic Province. 

2 Alfred R. \ValU-<\ Humming-birds, Fortnightly Review, 1 Dec. 1877. 
* Ivan Petroff, mémoire cité. 

3 A. Woldt, Kapt. Jacobsen's Rrise. 



ESKIMAUX ALASKIENS. 225 

frères des Groenlandais et des Youït de la Sibérie, qui ont émigré du 
territoire américain'. Les Eskimaux sont les plus nombreux ; la moitié des 
Alaskiens appartiennent à leur rare. Les Tinneh, qui vivent dans les vallées 
du Yukon et, de ses affluents, font partie delà famille des « Peâux-Rouges » , 
dont le centre de propagation est dans l'Amérique Anglaise et. aux Etats- 
Unis; enfin, les habitants des côtes et des archipels méridionaux sont, sous 
divers noms, des ïhlinkit et des Haïda, comme les riverains de la Colom- 
bie Britannique. 

Les Eskimaux, qui paraissent être le moins mélangés d'éléments divers et 
ont le moins subi l'influence des blancs, vivent par groupes errants sur 
les bords de l'océan Glacial : le météorologiste Ray les a rencontrés à la 
pointe Barrow. Ces indigènes, au nombre de quatre centaines environ, sont, 
comme la plupart des autres Eskimaux, en voie de diminution rapide, à 
cause de ce dépeuplement des mers que poursuivent les baleiniers amé- 
ricains : des villages ont perdu la moitié de leurs habitants depuis le 
milieu du siècle. Des ruines de demeures, éparses en maints endroits, 
datent des temps les plus anciens, c'est-à-dire, disent les indigènes, de l'é- 
poque où « l'homme parlait comme le chien ». D'ailleurs, la population est 
encore dans l'Age de la pierre. Les Eskimaux de Point-Barrow refusent les 
allumettes et préfèrent allumer leur feu au moyen de la friction de deux 
morceaux de bois. Les pêcheurs ayant reçu des blancs le harpon d'acier pour 
frapper la baleine sans que la fortune les favorisât, les anciens attri- 
buèrent cet insuccès à Y abandon des javelots de pierre, et de nouveau les 
enfants apprirent à tailler le silex. 

Il n'existe guère au monde d'hommes plus paisibles et plus doux que les 
Innuit de Point-Barrow. Ils n'ont point de chefs, élus ou héréditaires, 
et, vivent en état de parfaite égalité. Les peuplades limitrophes ne sont 
jamais en guerre; les délits, si parfois il s'en commet, ne sont jamais 
punis. Le droit de propriété existe à peine, si ce n'est pour les bateaux : 
aussi l'Eskimau ne se fait-il point scrupule de prendre ce qui est à sa conve- 
nance, pourvu (jue l'objet ne se trouve ni dans une cabane, ni dans une 
cache; d'autre part, quand on lui a dérobé quelque chose, il n'en réclame 
point la restitution. Les querelles sont inconnues; nulle part on n'entend 
de cris; on voit les enfants s'amuser joyeusement autour des cabanes 
ou s'occuper à nettoyer le sol, à se bâtir de petits iglou, à pétrir des bons- 
hommes de neige. Les femmes jouissent d'une parfaite égalité avec les 
hommes; nulle convention n'est définitive tant que les femmes ne l'ont 

1 Hooper, Dali, N'ordenskiold, Rink, etc. 



224 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

pas approuvée; pour le moindre voyage il faut attendre qu'elles aient donné 
leur avis. Les mariages se font sans aucun apparat, mais d'ordinaire 
ils sont précédés par une période de noviciat pendant laquelle la fiancée 
aide ses futurs parents. D'ailleurs le lien du mariage se rompt souvent, 
surtout lors des expéditions de chasse ou dépêche, les femmes plus faibles 
restant au village avec les malades et les vieillards, tandis que les femmes 
plus fortes accompagnent les hommes valides. Les Eskimaux ne font point 
de cérémonies mortuaires lorsqu'ils perdent un des leurs; cependant ils 
craignent les revenants, et leurs devineresses cherchent à conjurer le mau- 
vais sort. Ils redoutent Tounya, l'esprit invisible qui vit dans la terre, dans 
l'eau, dans le ciel; ils craignent aussi Kiolya, l'esprit de l'aurore boréale, 
et quand ils sont obligés de sortir pendant la nuit sans étoiles, ils s'arment 
d'un bâton d'ivoire pour écarter' les génies malins. 

En certaines régions de la côte alaskienne, les meurtres de vieillards et 
les infanticides sont communs pendant les périodes de famine. De même 
que chez les Tchôuktches sibériens, ce sont d'ordinaire les vieillards 
qui demandent à mourir; mais on prend soin de ne pas leur laisser voir la 
mort en face. On leur donne une décoction de noix vomique, puis on leur 
coupe la carotide el on les livre aux chiens, qui à leur tour seront mangés 
parles naturels 1 : dans le pays de ces Innuit américains se retrouvent ainsi 
des pratiques analogues à celles des montagnards du Tibet, (liiez les Mahle- 
mout du bas Yukon et de Saint-Michel les relations fréquentes qu'ont eues 
les indigènes avec les traitants russes et les baleiniers américains ont 
ensauvagé les mœurs, et souvent des massacres ont eu lieu à la suite de 
tromperies ou de vols commis par les étrangers. 

Les Eskimaux de l'Alaska paraissent avoir perdu de leur talent comme 
ciseleurs et sculpteurs. Les musées d'Amérique renferment d'admirables 
gravures sur os et sur bois qui représentent des cerfs ou d'autres animaux 
dans toutes les attitudes et que nul artiste innuit ne saurait dessiner de nos 
jours. Mais, quoique déchus, les Alaskiens sont toujours beaucoup plus ha- 
biles sculpteurs que les Groenlan dais. On trouve aussi des potiers parmi eux, 
tandis que les autres Eskimaux, manquant de bois, ignorent l'art de cuire 
l'argile et n'ont d'autre vaisselle que les vases creusés dans la pierre ollaire. 
D'autre part, les Innuit de la Terre Verte sont, comme bateliers et pêcheurs, 
bien supérieurs à ceux de l'Alaska. Les bateaux de la mer de Bering ne 
peuvent se comparer aux kayaks des fjords groenlandais, ni pour la solidité, 
ni pour la vitesse, ni pour le fini des détails. De même, les harpons des 

1 Dali, Alaska and its resources. 



ESKIMAUX, ALEOUTES. 



225 



Innuit occidentaux sont dos armes rudimentaires à côté de celles qu'em- 
ploient les Innuit orientaux. D'après Rink, les bateaux et les armes des Àlas- 
kiens indiqueraient la transition entre l'art des Peaux-Rouges et celui des 
Groenlandais. Le bateau de l'Aléoute, à une, deux ou trois lunettes pour 
autant d'individus', n'est autre, par sa forme, que le canot d'écorce, si ce 
n'est qu'il a été recouvert de peaux de phoque, pour que les vagues passent 



N° 51. — POPULATIONS DE L'ALASKA. 



Ouest oe faris 




e-" Si 







Ouest de ureenwich" 



ûe Oà /OÙ ' 



Profon c/ecrà 



a(e/OOÀ /ÛOO'TJe/OOÛ'^et *u e/e/Â. 

1 so oon ooo 



C Perron 



au-dessus sans le remplir. On voit aussi des harpons alaskiens dont la 
hampe est garnie à l'extrémité de plumes d'oiseaux comme les flèches des 
Indiens. Les villages des Alaskiens, insulaires et continentaux, contrastent 
avec ceux des Groenlandais : ils ont toujours un lieu d'assemblée, une 
kachga, vaste édifice où se font les délibérations publiques et les repré- 
sentations théâtrales. Sur les bords du Kuskokvim, chacun de ces palais 



1 Nelson, mémoire cité. 

XV. 



20 



226 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

municipaux est garni de sièges disposés en amphithéâtre; les cabanes ordi- 
naires consistent en branches tressées, recouvertes d'une épaisse couche de 
boue durcie et éclairées au sommet par un bloc de glace placé dans une 
étroite ouverture \ 

Les Aléoutes, Eskimaux de l'archipel volcanique, ignorent le nom sous 
lequel ils sont connus aux Russes, et par eux aux autres peuples : ils se 
disent eux-mêmes Ounoungoun, ou Kagataya Koungïos, mot qui signifierait 
« Gens de l'Est », témoignant ainsi de l'origine continentale des habitants. 
Tous les anciens voyageurs parlent des Aléoutes dans les mêmes termes que 
Ray parle des naturels de Point-Rarrow. Cook les décrivait comme «les gens 
les plus paisibles, les plus inoffensifs qu'il eût jamais rencontrés, pouvant 
servir de modèle à la nation la plus civilisée du globe ». Veniaminov, qui 
séjourna dix ans au milieu d'eux, dit n'avoir vu aucun acte violent, aucune 
dispute, entendu aucune insulte, aucun mot grossier, ni constaté le 
moindre acte de gourmandise après de longs jeûnes. L'Aléoute est d'une pa- 
tience et d'une résignation parfaites; en aucune circonstance de sa vie il 
ne gémit ni ne pleure : verser une larme est chose inouïe, même parmi les 
femmes. Cependant les affections familiales sont très profondes : on a vu 
des Aléoutes mourir de faim pour abandonner à leurs enfants tout ce qui 
leur restait de provisions; d'autre part, les enfants sont toujours fort res- 
pectueux envers leurs parents. Très soucieux des convenances, l'Aléoute ne 
se permettra jamais de parler à sa femme en public autrement que comme 
à une étrangère. L'ordre de préséance est fort rigoureux dans les familles, 
et le fils aîné, même en bas âge, a le pas sur la mère. Jadis l'hôte était 
tenu de prêter sa femme à l'étranger de passage; mais cette coutume de 
l'antique hospitalité n'est plus observée 2 . 

Tant qu'ils furent indépendants, les Aléoutes étaient un peuple joyeux ; 
mais depuis l'asservissement que leur ont imposé les Russes, ils sont de- 
venus tristes. Il n'est pas d'indignités qu'on ne leur ait fait subir, et leur 
force de résistance est brisée : ils se soumettent à tout sans esprit de ven- 
geance. Aussi, dans les premiers temps de la domination russe, dimi- 
nuèrent-ils rapidement en nombre : ils se laissaient mourir; la phtisie 
semblait devoir emporter la race entière. D'après Jelikov, la seule île de 
Kadiak aurait eu jadis 50000 habitants. En 1770, lorsque les Aléoutes 
furent soumis au tribut, les insulaires de Kadiak et des Aléoutiennes 
proprement dites étaient environ 20 000; en 1705, lors de l'arrivée des 



1 II. Rink, TheEskimo Tribes. 

2 Fr. Schwatka, Alaska. 



A.LEOUTES. 227 

missionnaires de religion grecque, on en dénombrait un peu plus 
de 8000; en 1830, ils étaient réduits à 4850 individus 1 . En 1840, le 
recensement ne comptait plus que 4007 Âléoutes; mais depuis celle époque 
la population indigène s'est accrue de nouveau 2 ; elle s'est, aussi grande- 
ment modifiée par le métissage; et quoique les « créoles », — nom sous 
lequel on désigne dans l'Alaska les lils de pères russes cl de mères âléoutes, 
— ressemblent surtout à leurs mères, dont ils partagent le genre dévie, 
et avec lesquelles ils demeurent dans les barra boni, ou gîtes à demi sou- 
terrains, la race paraît s'être fortifiée dans son ensemble, physiquement 
et moralement. Lutke constatait déjà, il y a un demi-siècle, que les habi- 
tants d'Ounalachka étaient à demi russifiés par le caractère et les mœurs. 

On ne connaît donc les coutumes des Aléoutes que par les traditions et 
par les trouvailles dans les anciennes demeures et dans les tombeaux. Dans 
l'archipel de Choumagin, situé au sud de la corne péninsulaire d'Alaska, 
M. Pinart a pu explorer une des cavernes funéraires déjà signalées aux ba- 
leiniers et y faire de curieuses découvertes. Les squelettes placés à l'abri 
des rochers étaient entourés d'objets divers, entre autres de masques sculptés 
et peints, dont les uns, peu différents de ceux des anciens Toltèques, ser- 
vaient aux danses funèbres, tandis que les autres étaient appliqués sur la 
figure des morts, sans doute afin de donner le change aux esprits méchants 
et de détourner leur malice. En outre, le lit de mousse sur lequel repo- 
saient les cadavres étendus renfermait une collection complète des outils 
et des instruments que fabriquaient alors les Aléoutes, des figurines d'ani- 
maux qu'ils sculptaient. En d'autres tombeaux, les squelettes sont placés 
dans une attitude repliée, la tète sur les genoux, comme les momies pé- 
ruviennes. Il est probable que l'abri funéraire exploré par M. Pinart était 
consacré à des pécheurs de baleines, corporation privilégiée dans laquelle 
on ne pouvait entrer qu'après un long noviciat et une série d'épreuves 3 . 
Les Aléoutes prolétaires étaient enterrés dans leur propre cabane, que les 
survivants abandonnaient, à moins qu'ils ne murassent le mort dans un 
caveau latéral pour garder leur demeure. 

Les Ingalit, c'est-à-dire les « Incompréhensibles », ceux dont les Eski- 
maux ne comprennent pas la langue 4 , sont les « Indiens » de l'Alaska, 
frères de ceux qui vivent à l'est des Montagnes Rocheuses, dans le Canada 
et les Etats-Unis : ils occupent le bassin du Yukon, en amont de la basse 

1 Liitke, Voyage autour du Monde. 

- Hubert H. Baneroft, History oj Alaska. 

3 Alphonse Pinart, La Caverne d'Aknank; — Bulletin de la Société de Géographie, déc. IS75 

* François Mercier; — Etliott, ouvrage cité. 



228 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

région alluviale, et du côté du sud ils atteignent la mer entre le golfe 
de Cook et l'embouchure de la rivière du Cuivre. D'ailleurs les transi- 
tions se font par degrés en maints endroits et diverses tribus sont comp- 
tées par tel voyageur parmi les Eskimaux, par tel autre parmi les Peaux- 
Rouges. On les désigne généralement sous le nom de Siwaehes, mot qui 
n'est autre que celui de « Sauvages » prononcé à l'anglaise, et ils se disent 
eux-mêmes « Boston Siwaehes » ou « Sauvages de Boston », dénomination 
qui prouve chez eux la conscience de leur solidarité ethnique avec les 
Indiens des Etals-Unis. Sur le haut et le moyen Yukon, les voyageurs 
canadiens les unissent, sous le nom de Loucheux, avec les Indiens limi- 
trophes qui vivent dans le territoire de la Puissance. Les appellations spé- 
ciales des tribus sont dues pour la plupart, non aux traits ou aux carac- 
tères particuliers des indigènes, mais aux lieux qu'ils habitent. C'est ainsi 
qu'on a donné leurs noms aux Yukon-Koutchin (Yukon-Akatanan) ou 
« Gens du Yukon », aux Tenan Koutchin ou « Gens des Buttes » sur la 
Tanana, aux Kotcha-Koutchin ou « Gens d'en Bas » dans le voisinage du 
delta, aux Houn-Koutchin ou « Gens des Forêts », aux Atna-Tana ou 
« Gens de l'Atna », c'est-à-dire de la rivière du Cuivre. On connaît aussi 
les ce Gens du Milieu » sur le cours moyen du Yukon, les « Gens du Large » 
dans l'Alaska septentrional, entre le Koyukuk et le Porc-Epic, les « Gens 
des Brousses» entre la Tanana et la rivière du Cuivre. Les Yukon-Koutchin 
sont aussi appelés « Gens des Fous », à cause de la « folie » de leurs danses'. 
Les « Gens de l'Atna » parlent une langue que l'on a reconnue comme 
très rapprochée de celle des Peaux-Rouges riverains de l'Athabasca : Allen 
trouve qu'ils ressemblent singulièrement aux Apaches des frontières mexi- 
caines. De grandes migrations ont eu lieu dans le monde indien pendant 
la période récente. 

Les Indiens de la Tanana, restés à l'écart du trafic avec les traitants russes 
et américains, ont gardé leurs mœurs primitives : leurs ligures sont peintes, 
des plumes entourent en couronne leurs cheveux noirs et se dressent en 
touffe au-dessus d'un chignon enduit d'argile rouge; un bâtonnet d'os ou 
de pierre traverse le cartilage de leur nez entre les deux narines, et leur 
costume de peau est orné de franges et de verroteries. La vallée de la Ta- 
nana est peut-être la seule partie de l'Amérique septentrionale où l'on puisse 
encore voir le Peau-Rouge tel qu'il apparut à nos ancêtres lors de la con- 
quête. Dans une des tribus indiennes du haut Yukon se sont conservés 
des usages qui rappellent le temps où les veuves se brûlaient sur le bûcher 

1 Fr. Mercier, Notes manuscrites. 



INDIENS DE L'ALASKA. 229 

des maris, comme on le faisait dans l'Inde brahmanique. Quand le feu 
commence à consumer le corps do l'époux, el que déjà les flammèches 
s'élancent à travers le bois, elle doit étreindre le cadavre et se laisser brù- 
ler les cheveux, puis avancer les mains en pleine flamme, au risque de la 
vie, el toucher la poitrine du mari; en récompense, les cendres sont pla- 
cées dans un sachet, qu'elle porte à son cou pendant deux ans'. 

Une des tribus les plus originales et les plus nombreuses est celle des 
Kinaï ou Thnaïana, c'est-à-dire « Hommes», qui vivent dans la péninsule 
du même nom, à l'est de la corne d'Alaska. Chez ces Alhabaskiens du 
nord-ouest les prêtres, sortes de chamanes comme ceux des Samoyèdes, 
sont de beaucoup les personnages les plus respectés de la tribu; mais c'est 
par un exercice incessant qu'ils conquièrent ce respect, car à toute occasion 
ils sont tenus de réciter des chants, et chacun d'eux doit en inventer de 
nouveaux pour surprendre les génies et se les rendre favorables. Le plus 
vénéré des êtres supérieurs est la constellation du « Chariot », que l'on croit 
être le grand-père de la race. Le corbeau est révéré comme le père : c'est 
lui qui a dérobé les poissons au Chariot et les a donnés à l'homme; tous 
les mythes de la nation gravitent autour de ce dieu. Les vagues, les îles, les 
rochers, tout dans la nature est peuplé de génies, qu'il faut implorer pour 
le succès des entreprises, pèche, navigation, chasse ou voyage. Klouch 
est le « grand maître des sommets ». On lui apporte des plumes d'aigle, 
des poissons, de l'huile de phoque, en échange du futur gibier; pour 
mériter ses bonnes grâces, le chasseur prend un soin extrême de sa per- 
sonne : il se parfume au moyen d'une racine odoriférante, pour se purifier 
des mauvaises odeurs du poisson. Il se peint, afin de plaire à l'animal qu'il 
va tuer el de jeunes vierges habillées de vêlements d'apparal préparent 
l'enduit dont il se couvre. Chacun de ses mouvements pendant la chasse est 
soumis à des règles précises; d'ordinaire il observe un silence rigoureux. 
qu'il rompt parfois pour entonner en l'honneur du maître invisible, mais 
toujours présent, un chant en paroles sacrées, car on ne saurait parler à 
Klouch dans la langue banale que l'on emploie dans la famille. D'ailleurs 
il n'est point de peuples chasseurs, en Sibérie et dans l'Amérique du Nord, 
qui n'aient des superstitions analogues, et même chez les braconniers 
d'Europe on en retrouve les traces. 

Les populations qui vivent sur les côtes de l'Alaska méridional, au 
sud-est de la rivière du Cuivre et dans les archipels côtiers, sont désignées 
sous le nom général de Thlinkit. On les connaît aussi par l'appellation de 

1 Slieldoii Jackson, Alaska. 



v 250 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

Koloch, qui tombe en désuétude depuis que les Russes ont été remplacés 
par les Américains comme dominateurs du pays. Ce nom de Koloch dérive- 
rait d'après Petroff d'un mot aléoute qui signifie « Ecuelle« et serait dû à 
la mode nationale qu'ont les femmes indigènes de se percer la lèvre infé- 
rieure pour y introduire une rondelle de bois, d'os ou de serpentine, ana- 
logue au botoque des Botocudos. Les dimensions de ce disque sont telles, 
chez la plupart des femmes, que leur lèvre retombe sur le menton et que 
leur langage devient presque inintelligible. Quelques Eskimaudes et sur- 
tout des Eskimaux de l'Alaska avaient pris, en tout ou en partie, cette 
mode des Tblinkit ; seulement ils ont dû réduire le diamètre du disque, afin 
de pouvoir tenir la bouche fermée et la protéger ainsi contre le froid. 
Les Aléoutiennes et les Eskimaudes sont en général ornées du totouk, deux 
petits boutons placés latéralement au-dessous de la commissure des lèvres ; 
elles se percent aussi les oreilles pour y attacher des ornements et dans la 
cloison du nez elles introduisaient autrefois leur aiguille en os lorsqu'elles 
cessaient de coudre; enfin elles se tatouent le menton de quelques raies 
parallèles, au nombre de cinq à douze 1 . 

Les Thlinkit ou « Hommes », qui sont peut-être au nombre de 7000 
à 8000 et que l'on croit avoir été 20 000 vers 1840, se subdivisent en 
un grand nombre de tribus suivant les îles ou les vallées qu'ils habitent : 
tels les Chilkat et les Chilkout du Lynn-sound, les probes et généreuj 
mais faméliques Thahk-hich des sources du Yukon, les Sitka, qui ont 
donné leur nom à la capitale de la contrée, les Stickeen, les Toungas, d'a- 
près lesquels sont dénommées une rivière et une ville. Les Haïda de l'ar- 
chipel Queen-Charlotte sont aussi représentés dans le sud de l'Alaska. 
Tous ces indigènes se ressemblent par la forte saillie des traits : ils n'ont 
point la face aplatie de l'Eskimau et de nombreux voyageurs, entre autres 
Schwatka, ont été frappés de la physionomie israélite de ces Koloch. Avec 
sa couverture de laine jetée sur l'épaule, le Thlinkit ne semble s'apercevoir 
ni du vent, ni de la pluie, ni du froid; s'il se sent transi, il se déshabille 
et s'assied quelques minutes dans l'eau \ La lèpre est assez commune chez 
les insulaires mangeurs de poisson et défigure tellement quelques-uns 
d'entre eux, que leur visage n'a plus rien d'humain 3 . D'après Eschscholz, 
on trouve une espèce particulière de pou (ataphylinm pediculus) dans la 
chevelure des Thlinkit : il serait peut-être possible de classer les races 
d'après leurs parasites. 

1 Fr. Mercier, Notes manuscrites. 

2 Aurel Krause, Die Thlinhit-Indianer. 

3 Romanowski et Frankenb.au ser; — IL G. Lombard, Traité de Climatologie médicale 



TIILINKIT. '251 

Il est peu de tribus encore barbares où les enfants aient plus à souffrir 
de l'emmaillottement que chez les Thlinkit. Ils sont étroitement empaquetés 
dans une boîte d'osier revêtue de cuir sec et garnie de fourrure. Des 
lanières de cuir fixent le tout et ne laissent l'enfant libre que pour le mou- 
vement de la tête. Des tampons de mousse sèche placés entre les jambes 
absorbent le liquide ; mais on les change rarement et souvent la malpro- 
preté produit des excoriations dont le corps garde toujours les cicatrices. 
Les jeunes filles arrivées à l'âge de puberté subissent un autre genre de 
torture. De même que leurs sœurs de la Nouvelle-Irlande, elles sont enfer- 
mées, au bord de la mer, dans une sorte de cage où elles ont à peine l'es- 
pace nécessaire pour se mouvoir. En outre, on leur met sur la tète un cha- 
peau à très larges bords, afin qu'elles ne puissent par leurs regards souiller 
la pureté du ciel ; on leur peint aussi le visage en noir, afin que les génies 
de la terre ne voient pas leur image. Autrefois cet emprisonnement durait 
toute une année ; mais depuis que les Thlinkit sont en relations avec les 
Européens, la captivité des filles a graduellement diminué en durée 1 . 
De leur côté, les jeunes hommes ne passaient au rang des guerriers qu'a- 
près avoir subi vaillamment diverses tortures, afin de prouver leur courage 
et leur force d'âme. On pense que la démarche molle et vacillante des 
femmes de Thlinkit, qui contraste singulièrement avec le fier pas des 
hommes, provient de la captivité qui leur est imposée dans la jeunesse. 
Chez les Chilkat, les couples qui s'unissent adoptent en même temps deux 
enfants, un garçon et une fille, sorte de réserve pour un mariage futur, au 
cas où l'un des conjoints viendrait à mourir 2 . 

Les cabanes des Thlinkit, groupées en villages auxquels on donne le 
nom espagnol de rancherias, n'ont plus rien du gîte à demi souterrain de 
l'Eskimau. Elevées dans un pays forestier fournissant en abondance du 
bois solide, élastique et durable, les demeures des Thlinkit sont d'amples 
constructions, où les indigènes placent à côté d'eux leurs outils et leurs 
approvisionnements. Des sculptures compliquées ornent la façade triangu- 
laire et racontent à l'initié l'histoire de la famille; en outre, presque chaque 
maison était autrefois précédée d'un ou deux piliers de bois, hauts de 10 à 
15 mètres, ciselés de la base au sommet et représentant des animaux, des 
ligures humaines, des objets divers. Les premiers voyageurs croyaient que 
ces pieux sculptés étaient le produit de fantaisies grotesques; on sait main- 
tenant que ce sont des arbres généalogiques, dont chaque figure rappelle 



1 Ermau, Zeitschrift fur Ethnologie, IV, 1870. 
- F. Schwatka, Aloirg Alaska' s Grcat River. 



232 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

un des ancêtres de la race : les « totem », c'est-à-dire les images symbo- 
liques revendiquées par les diverses familles, s'étagent dans ces piliers 
bizarres pour célébrer la gloire des illustres Thlinkit ; ce sont des blasons, 
comme les insignes héraldiques des nobles européens. Plusieurs maisons 
sont précédées de deux arbres à totem : d'un côté celui de la descendance 
paternelle, de l'autre le pilier des origines maternelles. Des villages situés 
au bord de la mer présentent une forêt de pieux sculptés s'alignant 
devant la forêt des sapins: lors des fêtes et des cérémonies de deuil, chaque 
assistant doit pousser le cri de l'animal que représente son totem de fa- 
mille 1 . Les deux grandes divisions sont celles du Corbeau et du Loup, 
subdivisées en clans secondaires, Grenouilles, Oies, Hibous, Aigles, Ours, 
Requins, Marsouins, Baleines, et autres encore, de haute ou de basse 
caste. Maint tombeau est aussi décoré de l'animal symbolique appartenant 
au chef couché sous l'amas de pierres ou de bois. Quelques-unes de ces 
figures sont sculptées avec une étonnante vérité, qui témoigne du mer- 
veilleux talent d'observation des indigènes; mais il est aussi des modèles 
que les Thlinkit n'ont jamais eu l'occasion de voir et qu'ils ont dû repro- 
duire évidemment d'après ouï-dire ou plutôt d'après les traditions trans- 
mises depuis les temps lointains de leur arrivée dans le pays : telle est 
la sculpture d'un crocodile sur le tombeau d'un chef. Tous les Thlinkit 
s'accordent à dire que leurs ancêtres sont venus du sud-est. On prétend 
que des monnaies chinoises auraient été trouvées dans quelques sépultures. 
De nos jours l'influence étrangère, l'obscurcissement des mythes et la 
perte de l'ancienne foi font négliger les cérémonies civiles et funéraires, 
jadis scrupuleusement suivies, et l'art de la sculpture se perd en même 
temps. Les plus beaux objets d'art trouvés dans les demeures et les tom- 
beaux de l'Alaska ornent maintenant les musées, et bientôt on n'en verra 
pins dans le pays d'origine. Les missionnaires, hommes simples qui d'or- 
dinaire n'admettent point qu'il y ait de salut en dehors de leurs pratiques, 
cherchent à détruire toutes les anciennes cérémonies mortuaires, pour les 
remplacer par les rites usuels aux Etats-Unis : exposition des cadavres sur 
un échafaudage ou dans un canot, inhumation dans la demeure ou dans 
la forêt, submersion dans les torrents ou dans la mer, enfin crémation, 
ce dernier mode surtout, sont défendus aux indigènes comme des pra- 
tiques réprouvées par Dieu. L'héritage du Thlinkit appartient au fils de sa 
sœur et reste dans le clan de la mère 2 . 



1 Ivan Petroff, ouvrage cité. 

- Aurel Krausr. Die Thlinhit-Indianer. 



TH LIN Kl T. 253 

Le caractère des Thlinkit est en général fort doux; cependant ils ne se 
résignent point, à l'oppression comme les Eskimaux. La guerre sévit entre 
maintes tribus et l'on a vu les Chilkat, en 1851, traverser les Montagnes 
Rocheuses et se joindre aux Thahk-hich pour aller, à 800 kilomètres de 
leurs villages, détruire le fort Selkirk, qui gênait la liberté du commerce 




TOMBEAU DE CHEF THLINKIT. 

Gravure de Meunier, d'après une photographie de M. G de la Sablière, communiquée par la Société de Géographie. 

entre les tribus. La plupart des peuplades ont des chefs, mais leur volonté 
doit toujours se conformer à la coutume. Ils ne peuvent déclarer la guerre 
sans l'approbation du conseil et tout abus de pouvoir est aussitôt réprimé; 
mais on leur rend les plus grands honneurs, et jadis on sacrifiait même 
des victimes humaines devant leur tombeau. Les derniers captifs réservés 
pour ces rites funéraires furent rachetés par les Russes vers le milieu du 
siècle 1 ; mais d'après Petroff l'esclavage existerait encore. 



1 Hooper, The Tents of the Tuski. 

XV. 



.")(! 



234 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

L'industrie des Thlinkit est beaucoup plus développée que celle des 
Eskimaux et des Indiens d'outre-montagne. Les Chilkat, renommés sur 
toute la côte occidentale pour le tissage de leurs couvertures et de leurs 
nattes, entremêlées de plumes et de touffes de poils, se sont enrichis par la 
vente de leurs produits dans les ports du littoral. Les Haïda, moins habiles 
comme tisseurs, sont les meilleurs artistes pour travailler le bois. Ils con- 
struisent des canots de toute grandeur, taillés dans le cèdre, et savent 
recourber les bordages par l'emploi de l'eau bouillante. Ils manœuvrent 
la pagaye avec une dextérité surprenante et dans les régates ils ont fré- 
quemment battu les équipages des navires de guerre européens. 

La population blanche, qui dans presque toute l'Amérique se substitue 
aux indigènes, est à peine représentée dans l'Alaska, si ce n'est par des 
métis, les « créoles » presque tous d'origine russe et aléoute, sans mélange 
d'Indiens. Quelques pêcheurs norvégiens et des mineurs américains vivent 
dans la partie méridionale de l'Alaska, et l'on a récemment proposé d'im- 
porter des émigranls islandais à Kadiak ; mais ceux-ci préfèrent le climat 
du Manitoba, moins humide, quoique plus rude 1 . 



11 n'y a point d'établissements américains au nord du détroit de Bering. 
L'île Barterou « du Troc », sur la côte arctique qui se prolonge à l'ouest 
des bouches du Mackenzie, n'est visitée que périodiquement, à l'époque 
d'une foire où viennent même des ïchouktches ou Touski, c'est-à-dire des 
« Confédérés » d'Asie. Le poste de la pointe Barrow, sur la rive de l'océan 
Glacial, ne fut habité par des blancs que pendant deux années, en vue 
de l'étude météorologique de ces parages; mais on doit y établir prochai- 
nement une station de sauvetage pour les baleiniers : le village eskimau 
s'annonce au loin par des côtes de baleines qui hérissent le sol, disposées 
pour la plupart en échafaudages servant de supports aux bateaux des in- 
digènes*. Si jamais le passage du détroit de Bering reprend l'importance 
qu'il eut naguère comme chemin des baleiniers, une autre escale s'établira 
probablement dans ces mers septentrionales, au Port-Clarence, havre exccl- 

1 Population de l'Alaska d'après Ivan Petroff, en 1880 : 52 658. 

Eskimaux 17 G 1 7 



17617 ; 

2 145 \ 



10 762 
Aléoutes. 

Indiens 5 027 

Thlinkit 6 765 

Rlancs 450 

« Créoles » ou métis \ 756 

2 II. H. Pancroft, ouvrage cité. 



POINT-BARROW, DÉTROIT DE BERING. 235 

lent, qui s'ouvre à l'abri de la pointe extrême du continent américain. Les 
approches du port sont signalées à 50 kilomètres au sud-ouest par la fa- 
laise insulaire d'Ouchivok, le King-island des marins anglais, énorme bloc 
de basalte qui se dresse à plus de 200 mètres. Ce Gibraltar du nord est 
habité par une tribu d'Eskimaux, qui vit l'été dans un groupe de cabanes, 
sur une corniche de l'escarpement, et qui gîte l'hiver dans une quarantaine 
de cavernes creusées en plein roc 1 . Le village de Kinging (Kingegan), sur la 
pointe extrême de l'Amérique, en face du cap oriental d'Asie, est inhabité 
pendant la plus grande partie de l'année; mais en été les Eskimaux s'y 
rendent en nombre de toutes parts pour échanger leurs denrées. Quatre ou 
cinq bateaux tchouktches, qui font escale dans l'une des îles Diomède, 
l'asiatique ou l'américaine, viennent tous les ans de l'Asie, apportant des 
chaudrons, des couteaux, du tabac, des verroteries ; les Indiens de l'inté- 
rieur vendent surtout des articles de quincaillerie anglaise : la foire se ter- 
mine par des fêtes et des danses 2 . L'île de Saint-Laurent fait aussi en été 
trafic de fourrures, d'ivoire et de fanons de baleine avec le continent asia- 
tique". On ramasse quelquefois de l'ambre sur ces plages de la mer de 
Bering. 

C'est à une très grande distance au sud du passage ouvert entre les deux 
océans, sur les plages méridionales du golfe de Norton, que se trouvent 
les premières stations commerciales des blancs, le poste d'Unalaklit, à la 
bouche de la rivière du même nom, et le hameau de Saint-Michel, le Mi- 
khaïlovsk des Russes. En tout autre pays, ce havre serait bien situé, car 
en cet endroit une île de lave, d'environ 500 kilomètres carrés en super- 
licie, retient les alluvions que le Yukon apporte dans la mer, et le 
revers septentrional de cette île, qui arrête aussi les vents du large, protège 
un excellent mouillage pour les navires d'un fort tirant d'eau : c'est là 
qu'est le havre naturel pour tout le bassin du Yukon. Saint-Michel est 
l'Alexandrie d'un autre Nil ; mais cette Alexandrie, qui d'ailleurs est la 
station principale de la Compagnie des fourrures, n'a que bien peu de 
denrées à entreposer. En outre, les terres basses, spongieuses, qui en- 
tourent Saint-Michel ne pourront jamais être qu'un désert sans culture, et 
de plus elles sont inondées quand les vents du nord aident le flux de ma- 
rée et le poussent au loin dans l'intérieur : au delà, les chaînes de col- 
lines que l'on doit traverser pour atteindre le méandre du Yukon le plus 
rapproché, sont également couvertes de tourbières, même sur leurs pentes. 

1 Ivan Petroff, United-States Census for 1880, tome VIII. 

"- Simpson, d'après Erk-sin-ra, Petevmann's Mittkeilungen, 1S.">9, Heft I. 

3 Gebrudcr Krause, Deutsche Geographische Blulter, 1882, Heft II. 



256 NOUVELLE GEOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

En 1842, deux villages de Mahlemout, situés près de Saint-Michel, oui été 
vidés de leurs habitants par la petite vérole. 

Sur son immense parcours de plus de 5000 kilomètres, le Yukon n'a pas 
de ville plus considérable que ne l'est son port d'exportation, l'humble 
village de Saint-Michel. Le fort Selkirk, dans le territoire canadien, au 
confluent du Lewes et du Pelly, n'est plus qu'une ruine depuis l'assaut que 
lui donnèrent les Ghilkat, et l'on n'en voit que des pans de mur émer- 
geant des saulaies Les forts Relianee et Bellisle, postes qui furent construits 
pour la Compagnie de Hudson par M. Mercier, ont remplacé l'ancienne 
station; le fort Yukon, très bien situé au confluent du fleuve et du Porc- 
Epic, fut jadis un lieu de rendez-vous très animé pendant la saison du troc; 
mais, l'exploration géographique de la contrée ayant démontré que le poste 
est bâti en territoire américain et non dans le domaine de la Compagnie 
de Hudson, il fallut le délaisser; l'officier Raymond, chargé par le gouver- 
nement des Etats-Unis de fixer la ligne de frontière, signifia à ses hôtes 
canadiens qu'ils eussent à vider la demeure dans laquelle ils lui donnaient 
l'hospitalité. Depuis cette époque, le poste n'est plus qu'une escale rare- 
ment visitée, et c'est dans le voisinage des « Remparts » que se fait le prin- 
cipal trafic. A une trentaine de kilomètres en aval de Nuklukayet, situé au 
bec du Yukon et de la Tanana, se trouve une nouvelle station, celle de 
Mercier ou de la Tanana, construite en 1868 par une association de Franco- 
Canadiens; c'est l'une des plus importantes de l'Alaska, et les pelleteries 
qu'y apportent les Atna-Tana et d'autres Indiens, venus parfois de plus de 
500 kilomètres, sont les meilleures de la contrée 1 . Au delà, les rives sont 
presque complètement désertes sur plusieurs centaines de kilomètres : les 
« Gens du Milieu », dont Novikakat était un des principaux villages, ont 
tous péri lors d'une épidémie de scarlatine, et Nulato n'a plus que cinq ou 
six descendants des Nulato ; la tribu presque tout entière fut enfumée dans 
ses cabanes par une peuplade ennemie. Anvik, où commence le portage de 
Saint-Michel à travers les toundras, est un groupe de cabanes où se trouve 
la limite des races entre Indiens et Eskimaux; ni les uns ni les autres ne 
franchissent la borne commune*. Ikogmut ou « la Mission », sur le coude 
méridional du Yukon, à l'endroit où vient aboutir le portage du fleuve 
Kuskokvim, n'est aussi qu'un faible village, mais là est le centre de la 
propagande orthodoxe russe dans tout le territoire continental d'Alaska. 
Encore plus bas, en amont de la bifurcation du delta, se trouve le comptoir 
d'Andreievskiy, l'un des plus importants de la Compagnie. 

1 François Mercier, Noies manuscrites. 
3 Ivan Petroff, ouvrajje cité. 



POSTES DES FLEUVES ET DU LITTORAL. 259 

Les campements les plus populeux delà contrée sont ceux qui restent à 
l'écart de la route des blancs, dans la région parsemée de lacs, sillonnée de 
rivières poissonneuses, qui sépare le Yukon et le Kuskokvim; tels sont les 
villages de Kashumuk, de Kongiganagammt, de Kinagamiut, ayaul chacun 
près de deux cents habitants. En tout, on compte dans cette légion basse 
une population, très dense pour l'Alaska, de 500C Eskimaux purs de race, 
qui vivent dans une abondance relative et ont maintenu leur ancienne 
civilisation : même au cœur de l'hiver, ils savent pécher régulièrement au 
moyen de pièges d'une construction particulière, qu'ils adaptent au-dessous 
des trous creusés dans la glace. Les morses sont assez nombreux sur la 
côte voisine, et les indigènes, très habiles chasseurs, taillent encore l'ivoire 
avec autant d'art que leurs aïeux'. Le grand poste du Kuskokvim, à 520 ki- 
lomètres de l'embouchure, est Kolmakovskiy, fondé par les Russes en 1859. 
Vers le sud, des lacs et des coulées rejoignent le Kuskokvim aux baies qui 
bordent au nord la corne d'Alaska et où se trouve l'un des postes princi- 
paux de la Compagnie, le Fort-Alexander, Alexandrovsk ou Nushagak : c'est 
le comptoir d'où l'on expédie surtout les peaux de rat musqué, toutes 
vendues en France et en Allemagne. Le commerce, de 125 000 francs à 
peine, a notablement décru sur le Yukon, d'abord à cause de la diminu- 
tion des indigènes, atteints dans les sources mêmes de leur existence par 
la démoralisation, l'ivrognerie, et la rareté du gibier, que l'on tue main- 
tenant de loin avec des carabines à tir rapide. D'ailleurs les employés 
américains ne peuvent plus se contenter de la maigre pitance que les 
traitants anglais ou russes donnaient jadis à leurs voyageurs :un salaire de 
25 francs par mois suffisait aux commis de la Compagnie; ceux qui les 
remplacent exigent maintenant des honoraires vingtuples. Quinze hommes, 
tel est l'ensemble du personnel des blancs employé actuellement au trafic 
des pelleteries dans l'immense bassin du Yukon 5 . Grâce à la rivalité de 
deux Compagnies américaines, le prix des fourrures s'était beaucoup élevé ; 
il a diminué de nouveau depuis que le monopole appartient à une seule 
société. Dans les échanges avec Indiens et Eskimaux, les couvertures sont 
la « monnaie courante », le signe représentatif des valeurs. 

Les Eskimaux qui habitent les îles de la mer de Bering se nourrissent 
presque exclusivement de gibier et de poisson, et, malgré l'abondance 
d'espèces animales dans ces parages, il arrive parfois que les embâcles de 
glaces empêchent les insulaires de faire leurs approvisionnements. C'est 



1 Procecdinys ofthcR. Geograplùcal Society, 1882. 

2 Raymond, ouvrage cité. 



UQ NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

ainsi qu'en 1878 les Innuit, d'origine asiatique, qui peuplent l'île Saint- 
Laurent, eurent à souffrir de la famine : sur un millier d'individus il en 
mourut au moins quatre cents; presque tous les enfants périrent et plus 
du tiers des femmes. Quant aux petites îles Pribilov, de bien moindre 
étendue que Saint-Laurent et d'ailleurs moins peuplées, elles sont devenues 
la richesse de l'Alaska, grâce aux phoques à fourrure (rallorhinus ursinus) 
qu'y ont. parqués les pêcheurs, américains. L'archipel, que les Aléoutes 
connaissent depuis longtemps sous le nom d'Atik, se compose de deux îles 
principales, également découvertes par Pribîlov en 1786 et en 1787 : Saint- 
(ieorges et Saint-Paul, la première entourée de falaises et dressant un de 
ses pics à 285 mètres d'altitude, la seconde plus basse et parsemée de cônes 
et de cratères; des îlots et des écueils font partie du même groupe. Ces 
îles étaient inhabitées; mais après l'exploration de Pribilov les marins 
se portèrent en foule vers ces parages et la chasse se fit sans méthode 
aucune : les promîrhlenniki russes tuaient au hasard et sans prendre 
de précautions pour le repeuplement; de leur côté, les pêcheurs anglais, 
auxquels Gook avait enseigné le chemin de ces mers, venaient prendre part 
à la curée. Aussi la race du phoque à fourrure, appelé aussi chat de 
mer, était-elle menacée d'extermination : en 1840, il restait seulement 
400 phoques dans l'île de Saint-Georges. En 1868, on ne trouvait plus que 
des animaux isolés dans les îles Pribîlov; la chasse se trouva for- 
cément interrompue; elle aurait cessé complètement, si des spéculateurs, 
suivant les conseils des naturalistes, n'avaient eu l'idée d'aménager les 
îles comme de grandes fermes à bétail marin. En peu d'années, elles se 
repeuplèrent, et maintenant on y compte en moyenne cinq millions de 
phoques, dont cent mille, soit environ les deux tiers de la production du 
inonde entier, sont abattus chaque année pour le compte de la Compagnie 
<|ui lient l'archipel à location 1 . 

Quand les phoques abordent dans les îles, les mâles choisissent d'abord 
un lieu favorable pour y parquer leur future famille; puis le combat 
s'engage entre eux pour la conquête des femelles, qui assistent paisible- 
ment à la lutte et suivent le vainqueur. Les mâles évincés, condamnés au 
célibat et désignés en effet sous le nom de « célibataires <>, vont s'établir à 
distance, parfois à des kilomètres du campement des groupes familiaux ; 

1 Tuerie annuelle des phoques à fourrures : 

lies Pribilov 100 000 

i> Bering et du Cuivre 25 000 

» Crozet (océan Indien) I 500 

» New Shetland el FalMand 5 000 



[LES PKIKILOV. 



Ui 



ils y forment d'autres colonies, avec quartiers, pinces et rues strictement 
délimités par les pasteurs de cet immense troupeau. Les assommeurs em- 
ployés par la Compagnie trouvent facilement les victimes <pi'ils poussent 
dans les abattoirs : ils en tuent cent mille par saison, soit 75000 dans 



N° 52. — [LES DES PHOQUE! 



I73°20 



Uuest de ran 



I7I°20 




171° 



Uuest de breenwicK 



Dsprès llh.ii. 



Profondeurs. 



('.. Perron. 



De :'i jO iik'Ii-O'-. 



Do 0à 100 mètres. 

i . i son non 



!><• 100 mètres el au delà. 



l'île Saint-Paul et '25 000 à Saint-Georges. Les femelles et les jeunes sont 
toujours épargnés et l'usage des armes à feu est prohibé, afin que les dé- 
tonations n'effrayent pas les timides animaux. À l'exception des gardiens, 
que les phoques sont accoutumés à voir et qui passent toujours sur les 
mêmes sentiers, personne n'approche des rookeries ou « perchoirs » sur 



xv. 



242 NOUVELLE GÉOGRAPUIE UNIVERSELLE. 

lesquels les familles se pressent par milliers. De la multitude immense 
s'élève un murmure continu, comme celui d'une cataracte lointaine, et 
composé des cris divers (pie poussent les mâles, mugissement, gazouille- 
ment, sifflement, renàclement, et du bêlement des femelles et des petits 1 . 
Il naît environ un million de phoques chaque année; dès qu'ils sont assez 
forts pour nager et se nourrir en pleine mer, toute la colonie reprend le 
large pour aller hiverner au sud des îles Aléou tiennes*. On évalue à trois 
millions de tonnes la quantité de poisson que mangent annuellement les 
phoques de Piïbîlov. 

La Compagnie qui a le monopole du commerce des îles paye chaque 
année au gouvernement des Etats-Unis un loyer de 1 500 000 francs, et en 
échange de cette somme, qui pour vingt années de location, depuis 1870, 
représente presque entièrement le prix d'achat de tout le territoire 
alaskien, elle jouit des droits de pêcherie et du commerce exclusif dans les 
îles et sur le continent; c'est la même Compagnie qui a pris à ferme du 
gouvernement russe les îles sibériennes de Bering et du Cuivre, moyennant 
un droit de 2 roubles par tète abattue, soit à peu près 100000 francs par 
année. Toute la population des îles Pribîlov, comprenant environ 400 
Aléoules et « créoles », dépend directement ou indirectement de la Com- 
pagnie; les travailleurs, commandés par leurs chefs, devenus contre- 
maîtres, reçoivent 2 francs par fourrure d'animal et on leur fournit en 
outre des vivres pour acheter leur futur labeur et les maintenir dans une 
absolue dépendance. Abattre les phoques, telle est la seule industrie : les 
Aléoutes ne savent point préparer les peaux et c'est presque uniquement à 
Londres que se trouvent les ouvriers initiés à ce travail 3 . Les rats sont en- 
core inconnus dans les îles Pribîlov, mais les souris y foisonnent et l'on a 
introduit, pour leur faire la chasse, des chats, qui dans l'espace de quel- 
ques générations ont singulièrement changé de forme : leur queue s'est rac- 
courcie et leur voix n'est plus un miaulement. 

Outre les phoques, divers animaux marins visitent les îles, et la Com- 
pagnie concessionnaire les fait pourchasser à son profil. De vingt à vingt- 
cinq mille lions de mer (etimetopias Stellerï) habitent l'île Saint-Paul pen- 

1 H.W.Elliott. Seal-Islands. 

- Phoques à fourrure dos îles Pribîlov : 

Saint-Paul. Saint-Georges. Ensemble. 

En famille 07.0 250 103 420 5 10,1070 

Célibataires 1400 000 100 000 1500 000 



4 450 250 263 420 4 005 070 
3 Wnrdman, Tripto Alaska; — Fr. Mercier, Noies manuscrites. 



1 L [ ] S PRIBILOV. 



243 



dant l'été; sepi à huit mille passent leur saison dans Saint-Georges, lie 
qu'ils possédaient en entier à la lin du dernier siècle, au nombre de deux 
cent à trois cent mille'; ce sont dos animaux timides, qui s'enfuient à la 
première approche : on peut en capturer tout un troupeau en plantant au- 
tour des hôtes affolées, à des intervalles de cinq à six mètres, des jalons 
aux banderoles flottantes. Les Aléoules en préfèrent la chair à celle du 



V ST.. — ILE SÀINT-PACL. 



Ouest de Tans 



172" 5?. 



\70'zo- 




(j i/cst de br- 



Profondcurs. 
Campements de « célibataires ». Ile à 10 moires. De tu mètres cl au delà. Familles de phoques. 



phoque et en utilisent la peau pour couvrir leurs baïdaras ou bateaux de 
pèche 2 ; mais, comme fourrure, ces peaux ne sont guère appréciées dans 
le monde élégant d'Europe et d'Amérique. Quant aux morses (rosmarus 
arcticm), on ne les rencontre que dans Walrus-island, roche abrupte, très 
rarement visitée par les Européens, qui se trouve dans le voisinage de l'île 
Saint-Paul. Les indigènes les tuent pour s'emparer de leur.; défenses et 
vont en outre chasser dans l'îlot les oiseaux qui nichent par myriades dans 



1 Choris, Voyage pittoresque autour du Monde. 

2 Selon Karr, Alaska. 



244 NOUVELLE GEOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

les cavités du roc. La loutre de mer (enhydra marina), qui vit exclusive- 
ment dans Je Pacifique boréal et que l'on rencontre sur les bancs d'algues 
flottantes, à une centaine de kilomètres des côtes, est la plus estimée 
des pelleteries alaskiennes : sa fourrure est payée d'ordinaire plus de 
500 francs, même jusqu'à 2500 francs pièce. Elle a complètement disparu 
des îles Pribîlov * ; lors de la découverte de l'archipel, l'œuvre d'extermi- 
nation fut bientôt achevée : on tua cinq mille loutres la première année; 
pendant la saison suivante, on n'en trouva plus que mille, et six années 
après ou en chercha vainement. Dans le golfe de Cook, la destruction fut 
également rapide : cependant on y prend encore une dizaine de loutres 
chaque année; dans l'île aléoutienne d'Atlou, elles sont également devenues 
rares. L'exemple de Baranov, ancien gouverneur de l'Alaska russe, donne 
une idée de ce que fut l'avidité des chasseurs : il revint à Okhotsk avec 
quinze mille peaux de loutre, d'une valeur totale de plus de 5 millions. 

Actuellement, la chasse donne de cinq à six mille loutres par an, et le 
lieu presque unique de la capture est le groupe des îlots de Saanach, au sud 
de la corne d'Alaska. Les chasseurs prennent les plus grandes précautions 
pour ne pas effrayer les bêtes craintives ; même par le vent et les grands 
froids ils s'abstiennent d'allumer du feu, de peur que la fumée ne révèle 
leur présence. Ils ne peuvent cuire leur nourriture que lorsque le vent 
souffle du sud, car les loutres ne gîtent point dans la partie septentrio- 
nale de Saanach; d'ailleurs ils observent religieusement certaines pratiques 
superstitieuses pour s'assurer la capture de l'animal : ils lavent eux-mêmes 
leurs vêtements, pour que la main des femmes ne leur porte pas malheur, 
puis, api'ès la lin de la chasse, ils jettent leur costume à l'eau, afin que les 
loutres, s'imaginant qu'ils sont morts, reparaissent sans défiance 2 . On ra- 
conte que, lors de la mort d'un chasseur fameux, ses camarades se parta- 
geaient une partie de son corps afin d'y frotter leurs armes, puis ils dépo- 
saient les restes dans l'eau du torrent et se plaçaient au-dessous pour boire, 
en se désaltérant, les vertus du défunt. La poursuite du gibier n'étant plus 
permise en toute saison, la quantité s'en est graduellement accrue depuis 
l'annexion de l'Alaska aux Etats-Unis 3 . 

Le principal établissement des îles Aléoutiennes proprement dites est 

' Revenu de la Compagnie concessionnaire en pelleteries : 

Peaux de loutre 10(5 500 d'une valeur de 2 500 000 francs. 

Autres peaux 50 500 » 725 000 » 

Ensemble. . . . 1 02 000 d'une valeur de 3 725 000 francs. 
8 Ivan Petroff, ouvrage cité. 
3 II. II. Bancroft, ouvrage cité. 



[LES SAANACH, ALÉOUTIENNES. 245 

Jliiilink ou la « Plage recourbée », dont le nom russe est Ounalachka. Celle 
o ville » esl un groupe d'une centaine de cabanes, situé sur le « port du 
Capitaine », baie 1res bien abritée de l'île du même nom, libre de glaces 
pendant toute l'année. Qunimak l'ail quelque commerce de soufre, et jadis, 
avant l'introduction des armes de 1er dans le pays, elle fournissait aux 
Àiéoutes de l'obsidienne pour la fabrication des couteaux el des harpons. 
Près d'Ounimak, l'îlot d'Oukamok, où les Russes transportaient leurs con- 
damnés alaskiens, est un rocher stérile. En 1870, tous les déportés, ayant 
appris qu'ils étaient libres, s'étaient aventurés sur la mer en deux mau- 
vaises barques et avaient fini par gagner Kadiak; quelques-uns reprirent 
ensuite le chemin de leur ilôt. A l'ouest d'Ounalachka, presque toutes les 
îles sont inhabitées aujourd'hui, et l'on n'y voit plus que les traces des 
anciennes habitations. Cependant Atklia possède quelques villages el même 
est un centre d'émigration vers les îles russes du Commandeur; les femmes, 
pendant l'absence de leurs maris, occupés à la pèche ou au commerce, 
tressent des nattes et des paniers en fucus et en herbes, très appréciés sur 
les marchés de la côte américaine. Enfin, à l'extrémité occidentale de la 
traînée aléoutienne est la misérable colonie d'Attou, « pauvre parmi les 
pauvres ». La pèche aux loutres marines y fut jadis florissante; maintenant 
l'animal a presque disparu; mais les indigènes ont importé le renard bleu, 
qui s'est multiplié dans l'île, et chaque année ils en capturent environ 
trois cents; en outre, ils ont domestiqué l'oie sauvage ; grâce à eux, l'Alaska 
conquiert une nouvelle industrie, dont la Compagnie financière ne man- 
quera pas de s'emparer. 

Le dépeuplement de l'archipel eut pour conséquence l'appauvrisse- 
ment de la ville d'Ounalachka, qui tut jadis la station la plus importante 
des traitants russes et à laquelle succéda le poste de Belkovskiy, situé au 
bord d'une rade foraine, sur la côte méridionale de la péninsule d'Alaska, 
déboisée en cet endroit. Des Norvégiens, qui ont presque tous abandonné 
pour l'anglais leur langue maternelle, se sont établis au bord d'une baie 
profonde, où ils rapportent le produit de leur pêche et les loutres captu- 
rées dans le groupe de Saanach; mais on n'a commencé que récemment 
l'exploitation des bancs de morue, dont les masses les plus pressées se 
trouvent précisément au sud de cette partie du littoral qui s'étend d'un 
côté jusqu'aux glaces de la mer de Bering, de l'autre jusqu'à l'entrée de 
Juan de Fuca 1 . La morue de l'Alaska est beaucoup moins appréciée sur les 



1 Exportation de la morue dus murs Alaskienne cl d'Okhotsk en Californie, on 1887 : 1 121(000 
poissons. 



246 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

marchés que celle de Terre-Neuve, quoiqu'elle ne soit pas moins bonne à 
l'état frais : on ne sait pas encore la préparer avec le même soin. Les co- 
lons Scandinaves de Belkovskiy possèdent peut-être aussi dans le voisinage 
une source de richesses, non encore utilisée, les mines de charbon de l'île 
Ounga, dans l'archipel de Choumagin, mais la houille en est très sulfu- 
reuse. Des eaux thermales jaillissent dans le sol volcanique des alentours. 

D'autres postes succèdent à Belkovskiy le long de la côte ferme, à cent 
kilomètres d'intervalle environ; mais la station la plus importante de ces 
parages est celle de Saint-Paul, située vers l'extrémité orientale de l'île 
Kadiak. Jusqu'en l'année 1852, Saint-Paul fut la capitale des possessions 
russes de l'Amérique, et l'on s'étonne que le siège de l'administration ait 
été déplacé, car l'île Kadiak offre beaucoup plus d'avantages que celle de 
Baranov, dans laquelle est située la capitale actuelle. Les pluies y sont 
moins abondantes, les forets moins difficiles à traverser, le pays a quelques 
prairies où l'on élève un peu de bétail, les mers environnantes sont plus 
riches en poisson, et c'est en face, dans la direction du nord, que s'ouvre 
le Cook's inlet, l'estuaire de l'Alaska où les saumons atteignent les plus 
grandes dimensions et où l'on trouve l'espèce, dite chowichah, dont le goût 
est le plus délicat ; les saumons du golfe de Cook pèsent en moyenne 25 ki- 
logrammes : on en aurait trouvé même pesant le double. Les côtes de cet 
estuaire, appelé par les marins le « Pays de l'Eté » à cause de sa belle sai- 
son estivale, n'ont guère que huit cents habitants, Kinaï et Eskimaux. Les 
quatre cents habitants de Saint-Paul sont presque tous « créoles » ; de 
l'autre côté du mouillage se trouve l'île de Wood-island, renfermant un 
village prospère d'Eskimaux. Les indigènes de Kadiak sont généralement 
désignés par les noms de Kaniag ou Kikhlagamout. 

Les ports qui se suivent à l'est sur le littoral du continent ont à peine 
quelques cabanes. Nouchek ou Port-Eches, commandant à l'ouest l'embou- 
chure de l'Atna ou rivière du Cuivre, ne se compose guère que d'un entre- 
pôt et d'une chapelle. Yukatat, où l'on fonda une colonie pénale, bientôt 
après abandonnée, n'est qu'une escale ouverte entre les langues des gla- 
ciers du Saint-Élie; Lituya, ou le « port des Français », exploré par Lapé- 
rouse, qui s'émerveillait de l'admirable abri offert aux navires par ce port 
intérieur, « unique au monde »,est resté désert, comme au jour où le grand 
navigateur en dessina les rivages : un cordon littoral ferme à demi l'entrée, 
puis le fjord pénètre au loin entre des montagnes neigeuses et se divise 
pour former une longue rue lacustre, d'énorme profondeur, où flottent les 
blocs tombés des corniches des glaciers. Trois bateaux de la malheureuse 
expédition échouèrent sur les brisants de l'entrée, et l'île du Cénotaphe, 



FAIRWEATHER, JUNEAU, SITKA. 247 

placée à la porto même du fjord, reçut les corps des naufragés. Les mers 
qui s'étendent au large sont connues des marins sous le nomdeFairweather- 
grounds ou « Parages du Beau Temps », parce qu'on peut compter sur une 
belle mer et un temps égal aussi longtemps qu'apparaît le somme! neigeux 

du Fairweather. Vers le milieu du siècle, entre les années 1846 el 18.M, 
de trois à quatre cents navires baleiniers se trouvaient parfois réunis dans 
ces mers. En 1880, on ne comptait plus dans l'ensemble des mers alas- 
kiennes qu'une quarantaine de baleiniers, dont quatre bateaux à vapeur'. 

La ville la plus populeuse de l'Alaska, où l'on compte jusqu'à 7)00(1 
habitants dans les saisons d'activité commerciale, est située à l'est de la 
grande chaîne du Saint-Elie et du cap Spence, dans la région des pénin- 
sules et des fjords. C'est Juneau-city, ainsi nommée de l'un de ses fonda- 
teurs, et désignée aussi par l'appellation. de Harrisburg; elle est Italie sur 
un étroit cordon littoral, à la base d'un mont escarpé encore revêtu de 
conifères, et près d'un clair torrent qui s'élance en cascades à travers un 
sombre défilé. Dans le voisinage on exploite les mines d'or les plus pro- 
ductives de l'Alaska*. Les principales veines métalliques se trouvent dans 
l'île de Douglas, qu'un petit bras de mer sépare de Juneau : une des 
mines où l'on écrase la roche de quartz serait, disent les Américains, « le 
plus grand établissement de ce genre qu'il y ait au monde ». Juneau, 
comme toutes les autres stations du littoral, possède des pêcheries et des 
fabriques de conserves : dans ces parages les saumons sont encore très 
abondants; cependant les bateaux n'échouent plus, comme jadis, sur des 
bancs de poissons pressés en une masse solide. Plus de soixante mille 
caisses de saumons sont exportées annuellement de l'Alaska en Californie. 
Les (Ibinois avaient déjà pénétré à Juneau à la suite des Américains; mais 
là comme ailleurs on n'a trouvé d'autre moyen de se défendre contre leur 
concurrence qu'en les expulsant ou en leur défendant l'entrée. 

Silka fut la Novo-Arkhangelsk de ses fondateurs russes, mais le nom de la 
peuplade indienne qui occupait autrefois cette partie de l'île Baranov a fini 
par prévaloir. Bâtie en 17!)!), devenue capitale en 1802, déclarée port de 
commerce pour les navires du monde entier, Sitka n'est pourtant qu'une 
petite bourgade de 300 habitants, n'ayant qu'une étroite zone de culture 
et une seule route qui va se perdre à une faible distance dans la forêt de 



1 Valeur de l'huile el des fanons rapportés par les baleiniers : ô 92") 000 francs, soi) 1 18000 francs 
par navire. (Petroff, U. S. Census.) 

- Produit des mines d'or de l'Alaska en 1882 750 000 francs. 

» » » en 1880 2 320 000 » 

(l'owell. Minerai Resource» af ihe United States.) 



248 



NOUVELLE GEOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



pins qui recouvre l'île entière. Ses mines d'or, de cuivre, de charbon sont 
abandonnées; l'industrie se réduit à la pèche et au sciage des billes de 
sapin; on a cessé de construire des embarcations, comme à l'époque des 
Puisses, et l'on ne bâtit de cabanes qu'après les incendies. La ville n'est pas 
visible de la mer : des promontoires, des îles nombreuses, la masquent en 



N 5't. ■ — GOLFE DE S1TKA. 



137*45* 



Ouest de Par 



I37°35' 




I35°25 



Uuest de breenwich 



I35°i5 



d'après les cartes marines 



C Perron 



S 



Profo notée 



Jeûéi/O c/e/O^/OO™ c/e/OOà 2Ûa" n Je £ûû mètres 

mètres _ et <?u de/é 



kil. 



entier; mais à l'issue d'un chenal sinueux on la voit se déployer en am- 
phithéâtre sur le flanc d'une colline, non loin de la haute sentinelle du 
mont Edgecumbe, à la base occidentale du superbe cône de Yerstovia ; à 
l'ouest, l'île « Japonaise », ainsi nommée en souvenir d'un naufrage de 
jonque, abrite la crique de Sitka. Le port, quoique obstrué d'ilôts et d'é- 
cueils, est assez vaste et profond pour toute une flotte, mais il ne reçoit 
guère d'autres navires que le bateau à vapeur venu de San-Francisco. La 



SITKA, WRANGELL, TOUNGAS. 251 

ville est tenue pour malsaine, sans doute à cause de l'humidité du sol; le 
nettoyage dos rues se fait surtout par les soins d'une espèce de corbeau 

chanteur (curais cacatotl), oiseau sacré des indigènes ; mais celle « police » 
de Sitka fait aussi la guerre aux volailles el poursuit les cochons, parfois 
même leur arrache la queue'. Elle possède un petit musée d'antiquités 
indigènes. A une trentaine de kilomètres au sud jaillit une source thermale 
et sulfureuse abondante, de tout temps utilisée par les Thlinkit, el des 
gisements de bismuth très purs ont été reconnus sur les pentes du Verstovia. 
Au sud, les autres « villes », Wrangell, Fort-Toungas, sont encore 
inférieures à Sitka par le nombre des habitants et l'activité commerciale : 
ce sont plutôt de simples comptoirs, auxquels de petits détachements mi- 
litaires donnaient naguère une certaine importance stratégique contre les 
Indiens des alentours. Pendant quatre années, de 1874 à 1879, Wrangell 
fut presque une grande ville, lorsque les mineurs californiens se portaient 
en foule vers les placers du Cassiar, dans la Colombie Britannique : c'est 
par Wrangell qu'ils recevaient leurs approvisionnements et expédiaient 
leur poudre d'or. 



Le territoire d'Alaska est, il est vrai, possession américaine par droit 
d'achat, mais de fait se trouve presque en dehors des États-Unis au point 
de vue administratif. Des postes de soldats furent établis sur le littoral, 
les indigènes ayant vu d'un mauvais œil le transfert du territoire à des 
maîtres nouveaux; mais il n'y eut point de révoltes, car le bruit s'était 
répandu que les nouveaux maîtres « ont beaucoup de canons »\ et les 
garnisons ont été supprimées comme inutiles. Le gouvernement a fait aussi 
quelques dépenses pour l'exploration de la contrée, mais ces missions 
scientifiques n'ont pas été poursuivies suivant une méthode rigoureuse. Les 
sommes votées pour l'éducation des indigènes sont restées sans emploi direct, 
et même le service douanier, introduit d'abord à Sitka, a fini par être 
aboli : en réalité l'Alaska était tenu pour indigne d'occuper l'attention 
des législateurs de Washington, lorsque le gouvernement crut devoir inter- 
venir pour défendre les intérêts de la Compagnie concessionnaire des îles 
l'ribilov en déclarant la mer de Bering « mer fermée » et en interdisant à 
tous navires étrangers d'y pratiquer la chasse aux phoques et aux morses, 
même en dehors de la ligne de 5 milles marins longeant les rives. On ne 



1 Lutke. ouvrage cité. 

- Aurel Krause, ouvrage cité. 



252 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

sait pas encore (1889) si ces prétentions, incompatibles avec les précé- 
dents du droit international, seront accueillies par la Grande-Bretagne, 
l'État le plus intéressé à la question des pêcheries dans les eaux boréales. 
En 1821, la Russie avait également revendiqué le droit de fermer à son 
profit la mer de Bering, dont elle possédait alors les deux rives ; mais cette 
revendication, plus justifiée en apparence que celle -des Etats-Unis, ne fut 
point admise par les autres puissances maritimes 1 . 

Au point de vue religieux, le gouvernement russe a gardé une certaine 
part d'autorité, puisqu'il est encore le protecteur officiel de la religion 
orthodoxe grecque et qu'il subventionne les églises de Sitka, Kadiak et. Ouna- 
lachka : le prélat russe résidant à San-Francisco est le chef spirituel de 
tous ses coreligionnaires grecs de l'Alaska. De même, pour l'éducation des 
indigènes en langue russe, anglaise, eskimaude ou thlinkit, l'autorité ré- 
side, non dans le gouvernement fédéral, mais chez les prêtres russes et 
les missionnaires de diverses dénominations. Ces corps religieux ont en 
maints endroits, sans y avoir été conviés par les agents officiels des États- 
Unis, décrété l'instruction obligatoire pour tous les enfants de race non 
blanche entre cinq et dix-neuf ans; à Sitka, des missionnaires ont même 
condamné à un jour de prison les élèves coupables d'avoir fait l'école 
buissonnière; toutefois la preuve que l'instruction n'a pas pénétré bien pro- 
fondément dans les masses est que l'Alaska, quoique territoire d'une con- 
trée qui publie à elle seule presque autant de journaux que le reste du 
monde, ne possède encore qu'un seul journal. Avant l'année 1884, le gou- 
vernement n'avait point de juges ni d'hommes de police dans le pays : 
en dehors de Sitka, Kadiak, Juneau, Ounalachka, ce sont des blancs, 
missionnaires, propriétaires ou capitaines de navires, qui ont de leur 
propre autorité revêtu le pouvoir judiciaire, qui même se sont arrogé le 
droit de punir les indigènes n'ayant pas creusé de fossés d'écoulement 
autour de leurs demeures ni blanchi leurs murs. Le véritable gou- 
vernement de l'Alaska, dans les districts commerciaux, est la Compa- 
gnie concessionnaire des îles à phoques : c'est à elle qu'appartient, non 
seulement le bétail, mais aussi le cheptel humain, d'ailleurs beaucoup 
mieux traité qu'aux temps de la domination russe; le pouvoir absolu dé- 
rive du monopole des échanges. En 1890, l'exploitation des îles à phoques 
et le commerce des fourrures seront l'objet d'une nouvelle adjudication, 
mais il est probable que, sauf un accroissement de revenus pour le trésor 
fédéral, rien ne sera changé au système de gouvernement, et que les indi- 

1 J. G. Kohi, Geschichte der Ehtdeckung Amcrika's. 



ADMINISTRATION DE L'ALASKA. 253 

gènes resteronl purement el simplement à la merci de la Compagnie toute 
puissante. L'exportation totale de l'Alaska était évaluée en ISSN à lli mil- 
lions de Crânes. 

Du moins un progrès matériel s'est-il accompli : le rapprochement de 
l'Alaska et de la Californie par des communications rapides. Un bateau à 
vapeur unit tous les quinze jours Sitka et les autres ports de l'Alaska méri- 
dional à San-Francisco, et en été de nombreux Américains, voyageurs de 
plaisir, vont d'escale en escale contempler les fjords et les glaciers du nord- 
ouest. Bien plus, on parle comme d'une entreprise réalisable, et même à 
date prochaine, de la construction d'une voie ferrée qui se détacherait du 
chemin de fer transcontinental canadien et qui rejoindrait le haut bassin 
du Yukon en longeant la base orientale des Montagnes Rocheuses : les 
terres fertiles de Peace-river, les régions minières du Stickeen seraient 
ainsi ouvertes à la colonisation, et sans nul doute les parties les plus favora- 
blement situées de l'Alaska ou les plus riches en gisements miniers rece- 
vraient quelques émigrants. Un télégraphe réunit Sitka au réseau de l'Amé- 
rique du Nord; mais la ligne que l'on devait jeter à travers le détroit de 
Bering pour rejoindre l'Ancien Monde et le Nouveau par la voie la plus 
courte, a été abandonnée en 1867, lorsque la réussite du câble trans- 
atlantique eût rendu ce travail inutile. Les relations locales de la Sibérie à 
l'Alaska sont trop insignifiantes pour qu'il vaille actuellement la peine de 
relier directement les deux terres l'une à l'autre : il en sera autrement 
lorsque le chemin de fer transcontinental sibérien, de Penû à l'embou- 
chure de l'Amour et à Vladivostok, aura été construit. Quoi qu'il en soit, le 
territoire jadis si lointain que parcourt le Yukon se trouve forcément attiré 
dans la proximité des grands centres de l'activité humaine, et ce rappro- 
chement graduel produit par les lignes de navigation, les chemins de fer, 
les télégraphes, ne peut manquer tôt ou tard de rendre solidaires les inté- 
rêts, des prolétaires américains et ceux des populations de l'Alaska. 



CHAPITRE V 



PUISSANCE DU CANADA ET TERRE-NEUVE 



CONSIDERATIONS (ÎKNKRALES 



L'immense étendue de terres qui occupe toute la partie septentrionale 
du continent américain, et que l'on a délimitée politiquement sous le nom 
de « Puissance du Canada », ne constitue point un ensemble géographique ; 
la frontière qui la sépare des Etats-Unis est purement conventionnelle dans 
une grande partie de son parcours. Sur un espace d'environ 2000 kilo- 
mètres, du détroit de Juan de Fuca au lac des Bois, la limite est le 
49 e degré de latitude, ligne idéale qui passe à travers montagnes, plateaux et 
rivières, indépendante de tout axe montagneux et de tout faîte de partage 
entre les rivières. Ainsi les sources de la rivière Columbia appartiennent au 
territoire canadien, alors que son cours inférieur est attribué aux Etats- 
Unis. De même, plusieurs des hauts affluents du Missouri naissent au nord 
de la frontière et, d'autre part, la rivière Rouge du Nord, branche maî- 
tresse d'un fleuve qui va se jeter dans la mer de Hudson, prend son origine 
dans la dépression médiane de l'Amérique du Nord, à côté des sources du 
Mississippi. A l'est du lac des Bois, que traverse une ligne divisoire tortueuse, 
dépourvue de toute raison d'être, la frontière rejoint le lac Supérieur par 
la rivière et le lac la Pluie et par un ancien chemin de portages que sui- 
vaient les trappeurs. Au bord de la Méditerranée canadienne du moins 
elle coïncide avec un trait de la nature. Elle suit la ligne septentrionale 
du lac Supérieur jusqu'au Sault de Sainte-Marie, embrasse les îles Cock- 
burn et Grand Manitoulin, puis toute la péninsule limitée par les lacs 
Iluron, Erie et Ontario, enfin elle longe la rive gauche du Saint-Laurent 



256 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

jusqu'au 45 e degré de latitude.' Là recommence une ligne idéale qui suit 
le 45 e degré de latitude, à travers rivières et lacs, jusque vers les sources 
du fleuve Gonnecticut . ; au delà, la frontière commune emprunte d'abord au 
nord-est une crête de montagnes, pour laisser ensuite l'Etat américain du 
Maine pénétrer au loin dans le voisinage du fleuve Saint-Laurent et s'attri- 
buer presque, tout le bassin de la rivière Saint-Jean. 

C'est en raison de la densité des populations civilisées que le territoire 
de la Puissance est géographiquement connu. Le Canada proprement dit, 
c'est-à-dire la partie de la vallée du Saint-Laurent comprise entre les 
Grands Lacs et l'estuaire fluvial, est la région peuplée : c'est aussi la con- 
trée dont on possède des .cartes de détail. L'indication précise du relief 
manque à ces documents, il est vrai; du moins sont-ils appuyés sur un 
cadastre soigneusement fait et contrôlés par de nombreuses observations 
astronomiques. A l'ouest des provinces populeuses, les points fixes fournis 
aux cartographes sont plus rares, mais ils se rapprochent, grâce à l'ouver- 
ture de la voie ferrée transcontinentale et du peuplement rapide de la con- 
trée. Dos plans, des cartes géologiques se multiplient ; les traits des axes 
montagneux et des fleuves, naguère dessinés approximativement, sont 
tenus avec plus de rigueur. Dans les régions méridionales, voisines 
de la frontière américaine, les itinéraires des premiers voyageurs n'ont 
qu'un intérêt historique: des levés plus réguliers ont remplacé leurs cartes 
de voyage, tandis qu'au nord, sur les versants de l'océan Polaire et de la 
mer de Iludson, ce sont encore de simples tracés de route, ceux des 
llearne, des Mackenzie, des Back, des Hichardson, des Petitot, des Dawson, 
qui par leur réseau, aux mailles encore fort larges, permettent de hasarder 
une figuration générale de la contrée, et de rattacher les découvertes con- 
tinentales aux navigations polaires. 

On sait que les divisions naturelles de l'Amérique du Nord se succèdent 
toutes dans le sens longitudinal. Zone littorale du Pacifique, chaînes 
côtières, plateaux et crêtes du système des Montagnes Rocheuses, terrasses 
de soutènement, plaine médiane, saillies plus ou moins parallèles des 
monts Laurentiens et Appalachiens, enfin terres riveraines de l'Atlantique, 
ces régions diverses s'alignent du nord au sud, ou du moins de la zone 
polaire vers les climats torrides, et c'est transversalement à toutes ces limites 
naturelles qu'a été tracée la ligne politique de séparation entre les deux 
plus vastes Etats du continent. Même pour les climats, il n'y a point de 
coïncidence approximative entre la frontière canadienne et une ligne iso- 
thermique, car les phénomènes météorologiques ne se distribuent pas dans 
le sens précis du nord au sud, ils se répartissent suivant des courbes très 



EXl'LOKATMJN. 1)1 CANADA. 



'257 



infléchies et se développenl en maints endroits parallèlement aux rivages 
continentaux. De même les limites de la llore et de la faune sont loin de 
s'accorder avec les degrés de latitude. 

Si la population du Canada se groupait en une masse compacte, elle 
pourrait se développer librement en une individualité politique distincte, 



Ji° .-,:;. 



PRINCIPAUX VOYAGEURS DE L AMKIUQUE 1IORKALE. 



180° 



60 



- U u e st de la ri s 



20° 






40° 



^^î\\Ww 







'-À 



L,<zj?&-rot£&e 



X 






%^ S ' 



<§*% 



I > 



n,^/ "s V 










KC. 



Uuest de bre 



cr.,,-^/.. 



■./<■ /i^rlh' 



kf 



'■-*""! ^pCrcrmc ■*- 



■ * 



v'pch 120 e 



C. Perron 



1494. ,1. C.Jean Cabot. 
1494-98. Séb. Cabot. 
1S09. Cortereal. 
1524. Gomez. 
1535. ("ailier. 
1542. Cabrillo. 
1576. Frobisher. 
1579. Drake. 
1383 Davis. 
lb'.fci ('!). Juan de Fuca. 
1610. Hudsoii. 
1612. Button. 
ltil.VIo. Cliauiplaiu. 
1615. Baflin. 
1619. Munk. 
1631. James. 
» Fox. 

1634. Ub I. 

liw'J-6-2. Chouard. 



1669. Allouez. 

1671. Marquette. 

u;;.",. Jolict. 

1682. Cavelicrde la Salle. 

17-21. I).- la Vérandrye. 

» Egede. 
1727. Bering. 
17âo. Gvozdiev. 
1741. Bering et Tcbirikov 
177(1-7-2. Hearne. 
1778. Cook. 
1786. Lapérouse. 
1786-87. 1'. Egede. 
1789-93. Mackcnzic. 
1792. Quadra-j Vancouver. 
1806. Clarke et Lewis. 
1818. 11. Ross. 
1X18. P. l'arrv. 
1818-22. Seorèsby. 



1819. F. H. 11. Franklin, 
Ilood el Richardson. 
181945. Franklin. 
1821-30. Graah. 
1826. Bch. Beechey. 
1831. Blosseville. 

» J. C. lioss. 
1853-35. Back. 
1856-43. Nicolel. 
1837-39. Dease el Simpson. 
1842. Zagoskin. 
1851. Mac-Clure. 

» Collinson. 
Kellctt. 
1854-60. Kanc. 

1858. Palliser. 

1859. Mac-Clintock. 
1860-69. Hall. 

1862. Miliun el Cheadle. 



1862-73. Petitot. 
1866. Whymper. 
. » Dali. 
1868. Raymond. 
1869-73. Butler. 
1870, 83. NordenskiOld. 
1873-86. Mercier. 
1878-S7. Dawson. 
1 S7î '. Mouricr. 
1879-83. Schwalka. 
1880-83. Petroir. 
L881-82. Ray. 
1883-84. Boas. 
1881. Ilolni. 

» l.uw. 

.. Peek. 
1885. Bignell. 

» Allen. 
1888. Nansen. 



sans avoir à souffrir de la bizarre frontière politique tracée au sud de son 
territoire; mais l'immense contrée, d'une superficie plus vaste que les Etats- 
Unis, n'est encore que très faiblement peuplée, et les habitants se sont ré- 
partis suivant une longue ligne sur la frontière ; en quelques endroits 
seulement, notamment dans la partie péninsulaire de la province d'Ontario 
et dans la région du bas Canada dont Montréal est le centre, ce cordon s'est 
xv. 35 



258 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

élargi en nœuds où la population est assez dense pour constituer des 
groupes vraiment indépendants des Etals-Unis et former des centres auto- 
nomes de vie politique et sociale. Mais, en d'autres parties de la chaîne cana- 
dienne des villes et des villages, les attractions naturelles se font de l'un à 
l'autre Etat en dépit des limites fictives, et le lien national en est affaibli 
d'autant. 11 serait donc contraire à la réalité de tenir grand compte d'une 
limite politique essentiellement précaire, (pie le moindre changement 
d'équilibre peut effacer. Il est plus conforme à la vérité de négliger les 
lignes géométriques tracées sur la carte par les diplomates de Londres et 
de Washington, pour s'en tenir à l'étude des régions naturelles déterminées 
par les montagnes, les vallées et les climats. D'autre part, l'île de Terre- 
Neuve, ainsi qu'une partie du Labrador, peuvent être considérées comme 
des fractions du territoire canadien, quoiqu'elles en soient officiellement 
séparées '. 



II 

COLOMBIE BRITANNIQUE 
MONTAGNES ROCHEUSES, ILES DE QUE ES-C H ARLOTTE ET DE VANCOUVER 

Les limites de la Colombie Britannique ou British Columbia, fixées par 
acte législatif, ne sont pas moins absurdes que celles de la Puissance; elles 
témoignent de l'ignorance dans laquelle on était encore naguère relati- 
vement aux traits physiques de la contrée; pour simplifier la besogne 
administrative, on s'est borné à fixer les divisions d'après les cartes préli- 
minaires sans connaître le pays même. C'est ainsi que la frontière du nord 
est déterminée par le (30 e degré de latitude, et celle du sud par le 49 e ; à 
l'est, une moitié de la limite de séparation entre la Colombie Britannique et 
les provinces dites du « Nord-Ouest <> est formée parle 120 e degré de lon- 
gitude à l'ouest deGreenwich, tandis qu'au nord-ouest court celle limite fic- 
tive de l'Alaska, bizarre serpentine, bien difficile à reporter sur le terrain, 
qui se développerait, parallèlement à toutes les indentations du littoral, 
à 55 kilomètres de dislance. Les seules frontières naturelles sont, au sud- 



1 Superficie de la Puissance du Canada, y compris Terre-Neuve, le Labrador cl les îles polaires an 
sud du détroit de Barrow : 8 501 505 kilomètres carrés. 

Population de la Puissance en 1881 4524810 habitants. 

» probable en 1880. avec les Indiens 5 150 000 » 

» avec Terre-Neuve et-4'archipel Polaire 5 560 000 » 

Population kilométrique 2 hab, par 3 kil. carré. 



COLOMIillO BRITANNIQUE. 



i j.v,) 



ouest, la côte de l'océan Pacifique, el au sud-est la crête de la chaîne la 
plus orientale des Rocheuses. Si l'on avait pris pour limite commune celle 
qui était indiquée par les voyages des trappeurs canadiens, par les décou- 
vertes et les actes formels de possession accomplis par le navigateur Van- 



N° 30. — LIGNE DE PARTAGE ENTRE LA PUISSANCE ET LES ÉTATS-UNIS. DANS L AHCI1ÏPEL SAN-JUAX. 



I26 1 



'Li/ie&l de I ans 



125* 







L- • - 



Ouest de Lïreenwicn 



I22"50- 



C Perron 



Profondeurs. 



Froniic'TP définitive. 



De il ;'i 200 mètres. De 200 mètres et au delù. Frontière proposée par le Canada. 

1 : I S500O0 

l 1 

il 30 lv.il. 



couver, enfin par la première reconnaissance des barres de la Columbia par 
Grey en 1792, le bassin de ce grand fleuve, et à bien plus forte raison tout 
le golfe de Pugel et le détroit de Juan de Fuca auraient appartenu à la 
Puissance. Mais les diplomates anglais ne défendirent pas leur cause avec la 
même énergie que les plénipotentiaires américains; ils livrèrent « quel- 
ques arpents de forets », de même que la France avait abandonné jadis, de 



-M\) NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

l'autre côté du continent, « quelques arpents de neige», et la ligne de sépa- 
ration, fixée par l'arbitrage de l'empereur d'Allemagne en 1872, a fini par 
attribuer à la République Américaine toutes les îles et baies situées au sud 
et à l'est du canal le plus profond entre la terre ferme et l'île Vancouver. 
Les États-Unis réclamaient, avec menaces, la possession de l'arcbipel de 
San-Juan compris entre les détroits de Haro et de Rosario : elle leur fut 
accordée. 

Sans tenir compte de ces lignes arbitraires de délimitation, on peut con- 
sidérer la Colombie Britannique comme un ensemble géographique, en 
étudiant à part tout le relief des Montagnes Rocheuses, qui s'étend des 
sources du Yukon au cours moyen de la Columbia, et que découpent les 
innombrables fjords de la cote entre les îles Alaskiennes et le détroit de 
Juan de Fuca. La superficie approximative de la contrée est de 922 000 
kilomètres carrés, soit presque deux fois la surface de la France; mais 
cet immense espace n'a guère que 150 000 habitants, Indiens et blancs, 
population bien clairsemée, qui d'ailleurs s'accroît rapidement, du moins 
dans les parties méridionales pourvues de moyens de communication. Les 
noms des îles et des détroits disent que les navigateurs espagnols, surtout 
Quadra, et les marins anglais, principalement Vancouver, se sont partagé la 
découverte du littoral : toutefois le nom officiel de la grande île n'est plus 
« Quadra et Vancouver », comme il avait été convenu entre les deux navi- 
gateurs. Dans l'intérieur, les trappeurs, les mineurs ont successivement 
exploré le pays. Le premier voyageur savant qui traversa les chaînes 
de montagnes entre les plaines du nord-ouest et la mer fut Mackenzie, 
en 1702; il descendit le cours moyen du Fraser, qu'il croyait être la Co- 
lumbia et qui fut dénommé plus tard, en 1806, d'après le traitant écos- 
sais Simon Fraser. Les voyageurs, pour la plupart employés de la Com- 
pagnie de Hudson, qui firent connaître cette partie du versant océanique, 
étaient presque tous Écossais : en leur honneur, la contrée reçut le nom, 
longtemps en usage, de New-Caledonia. 

Les diverses chaînes des Rocheuses comprises entre l'Alaska, le bassin 
du fleuve Mackenzie et les hauts affluents de la rivière de la Paix, sous le 
50 e degré de latitude, ne sont connues que d'une manière générale par les 
indications des traitants et des mineurs, mais elles sont encore ignorées au 
point de vue géologique et restent en blanc sur les cartes 1 . La saillie maî- 
tresse, que l'on peut considérer comme l'arête initiale des Montagnes 
Rocheuses, se reploie parallèlement à la côte alaskienne, à l'est du bassin 

1 G. M. Dawson, Geoloyical Map of llie Northern Part of (lie Dominion of Canada. 



MONTA CNRS ROCHEUSES. 2C1 

de In rivière Lewes, ou Yukon supérieur. Elle ne paraît pas rire très élevée 
et ne forme qu'une ligne de partage secondaire, car elle est traversée par 
des rivières appartenant, les unes au versant du Pacifique, les autres à celui 
de l'océan Glacial. Ainsi les hnnls affluents du Stickeen et ceux du Skeena 
unissent dans les mêmes régions que les tributaires de la rivière des Liards 
el que ceux de Peace-river, qui descendent vers le fleuve Mackenzie. Les 
plus hautes montagnes de ces régions ne dépassent probablement pas 
5000 mètres et se dressent vers le 55" 50' de latitude, dans un massif 
central où se réunissent les diverses chaînes parallèles venues du nord et 
d'où s'épanchent en des vallées divergentes les gaves supérieurs du Stickeen, 
du Skeena, de Peace-river et du Fraser; sur d'anciennes cartes, ce massif 
est désigné sous le nom de Peak-moun tains. Immédiatement au sud, l'en- 
semble du système montagneux s'abaisse, et des bords de l'océan Pacifique 
jusqu'aux plaines que parcourent les eaux de Peace-river, on peut traverser 
le territoire de la Colombie Britannique sans passer nulle part à plus de 
1000 mètres en altitude 1 : la brèche de Peace-river est à la hauteur d'envi- 
ron 600 mètres. Le grand coude septentrional du Fraser indique à peu près 
le milieu de cette dépression médiane, caractérisée par la présence de dé- 
pôts gris ou blanchâtres formés d'argiles arénacées, qui se sont stratifiées 
régulièrement sur une épaisseur considérable; en certains endroits, ces 
dépôts ont une puissance de 50 et même de 00 mètres. Ils reposent partout 
sur des couches d'argiles glaciaires plus ou moins modifiées et parsemées 
de graviers et de blocs. C'est évidemment à l'action d'une vaste mer inté- 
rieure que sont dues ces strates blanchâtres qui s'étendent au loin entre les 
montagnes. Les lacs actuels et les grandes plaines de Cliilcotin ne sont que 
les restes de cette ancienne mer, qui se rattacha peut-être à l'Océan et qui 
s'avança en détroit, de l'ouest à l'est, à travers le système entier des Mon- 
tagnes Rocheuses. 

L'arête proprement dite de la chaîne maîtresse, nettement orientée dans 
le sens du nord-ouest au sud-est, commence au sud de la Peace-river par 
des sommets qui n'ont pas même un millier de mètres en hauteur, mais 
elle s'élève rapidement au-dessus des plaines que parcourent les affluents 
de l'Athabasca et cette rivière elle-même. Le col de la Tète-Jaune, où l'on 
projeta d'abord de construire le chemin de fer transcontinental, est à 1168 
mètres. Plus au sud, le grand portail du col d'Athabasca serait même do- 
miné par deux montagnes ayant à peu près cinq kilomètres en hauteur, au 
nord le mont Brown (4875 mètres), au sud le mont Hooker (5180 mètres); 

1 G. M. Dawson, Quarterly Journal of (lie Geoloaical Society, Fcbruary 1", 1878. 



262 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

toutefois ces mesures n'ont pas été faites avec précision, et les géodésièns 
qui ont commencé le levé trigonométrique des Rocheuses dans la région 
voisine de la frontière croient ces estimations de beaucoup supérieures à la 
vérité; vu de loin, à l'extrême horizon, le massif de l'Athabasca ne pa- 
raît pas être plus élevé que les groupes du sud, et ceux-ci n'atteignent 
pas 4000 mètres'. D'ailleurs les passages que l'on franchit de l'un à l'autre 
versant dans cette partie de la chaîne sont d'une telle facilité, que les 
voyageurs en parlent avec étonnement. Milton et Cheadle cherchaient en- 
core devant eux h 1 col de la Tète-Jaune et déjà il était caché par un 
promontoire : ils avaient passé la ligne de séparation des eaux sans la 
remarquer 2 . 

Des montagnes, généralement désignées d'après des savants anglais, le 
Lyell, le Sullivan's Peak (2595 mètres), le Forbes (2575 mètres), le Mur- 
chison, le Balfour, le Lefroy (5555 mètres), se succèdent dans la direction 
du sud-est au groupe de l'Athabasca. Ce sont les monts qu'on aperçoit en ve- 
nant des plaines du Saskatchewan et que l'on appelle plus spécialement du 
nom de Rockies. Vues des pâturages onduleux du territoire d'Alberta, les 
parois grisâtres des Rocheuses, nues, de forme presque pyramidale, 
striées de quelques neiges sur leurs escarpements septentrionaux, pré- 
sentent un aspect grandiose. A leur base, des talus d'éboulis portent quel- 
ques forêts de pins, mais au-dessus on ne voit que rochers empilés sur 
rochers. Quelques-unes des montagnes montrent à vif leurs assises horizon- 
tales, déposées pendant les Ages dévonien, carbonifère et crétacé ; les 
autres sont formées de stratifications diversement plissées et tordues, mais 
pour la plupart inclinées du côté de l'est. Il en est qui ressemblent à 
d'immenses dalles d'ardoise, d'autres à des pyramides coupées de degrés 
réguliers 3 . A l'est de la chaîne majeure, des avant-monts, alignés dans le 
même sens, s'élèvent en massifs au milieu de la plaine; tel, à l'est du col 
de la Tète-Jaune, le groupe au centre duquel le mont Dalhousie dresse son 
fort crénelé aux parois verticales; telle, plus au sud, la rangée aux ro- 
chers uniformes à laquelle on a donné le nom de Palliser-rangc, en l'hon- 
neur de l'un des premiers explorateurs. La chaîne du Porc-épic (Porcu- 
pine-Jiills), qui s'élève près de la frontière, au sud de Calgary, appartient 
aussi à ce mur des « Petites Rocheuses », que de larges brèches inter- 
rompent de distance en distance. 

La partie de la chaîne que traverse le chemin de fer du Pacifique, et 

1 Southesk, Saskatchewan and ihe Roclty Mountain*. 

- Voyage de l'Atlantique au Pacifique 

' Spolswond firppn. Pmeeedings of th" R. Geographical Societ y. Mardi 1889. 



MONTAGNES ROCHEUSES. 



205 



dont plusieurs parties ont été délimitées en << parcs nationaux », est natu- 
rellement la mieux connue. De la hase des moiils, qui se trouve déjà à 
une altitude de 1000 à 1100 mètres, la voie s'élève par une pente très 
régulière de trois millimètres seulement en moyenne. Elle s'engage dans 
nue étroite cluse que l'on appelle la Porte des Montagnes Rocheuses, puis 
gagne peu à peu la brèche suprême, dominée au nord par le mont Ste- 
phen. C'est le col que l'on désignail autrefois sous le nom de Kicking liorsc 
ou « Cheval-qui-rue », et que l'on appelle maintenant Hector's pass, du nom 



N" 37. — COL IH CMKVAL-yl'I-IU'E. 



Due st de uris 




I6°50' 



Uuest de oreenwich 



C Pe 



d'un géologue qui étudia la contrée. Le point culminant du passage esl à 
1614 mètres, altitude supérieure à celle des tunnels percés dans les Alpes; 
mais les ingénieurs ont pu y accéder du côté de l'ouest sans accomplir de 
ces travaux prodigieux qui ont rendu la traversée des massifs européens 
si onéreuse : à l'est, une des rampes d'accès n'a pas moins de 39 à 45 milli- 
mètres par mètre sur une longueur de kilomètres; les neiges ne tom- 
bent pas en très grande abondance dans celle région des Montagnes 
Rocheuses, et les trains sont rarement arrêtés pendant l'hiver. D'autres 
cols que l'on explora plus au sud, lorsqu'on cherchait le meilleur passage 
pour l'établissement de la voie, le Kananaskis, ou col de Palliser, et le col 
du Vermillon, sont encore moins élevés: ils n'ont guère plus de 1500 



2(34 NOUVELLE GÉOGRAPUIE UNIVERSELLE. 

mètres el la rivière Kananaskis, déjà large près de la source, descend après 

un saul, presque sans autres cascades, vers le Saskatchewan ; mais à l'ouest 
les terrains à traverser sont plus difficiles : le passage le plus méridional, 
le col de Kootenay, situé à 46 kilomètres de la frontière, a 1X16 mètres 
d'altitude. Le versant occidental des Rockies est beaucoup plus escarpé que 
le versant oriental tourné vers le Saskatchewan, mais il a pour base une 
vallée déjà très haute, celle de la Golumbia. Dans celle région, l'ensemble 
de la chaîne se reploie vers le sud, et les alignements des crêtes coïncident 
presque avec les méridiens. 

Les chaînes parallèles qui s'alignent à l'ouest des Montagnes Rocheuses, 
dans l'espace insulaire limité par les vallées tortueuses du fleuve Columbia 
et de son grand affluent le Kootenay, sont distinguées de la chaîne pro- 
prement dite des Rocheuses par le nom de monts Selkirk; le chemin de fer 
les traverse au col de Roger, haut de 151 4 mètres, et dominé par des mon- 
tagnes d'environ 500C mètres. Les sommets des Selkirk sont en moyenne 
un peu moins élevés que ceux des Rocheuses; mais, grâce à l'abondance 
des pluies que lui apportent les vents humides du Pacifique, elles ont des 
glaciers plus étendus et descendant plus bas dans les vallées. Un névé situé 
immédiatement au sud du plus élevé de ces monts, le Sir Donald (3244 
mètres), a plus de 50 kilomètres carrés en superficie et plusieurs langues 
de glaciers s'en épanchent dans toutes les vallées environnantes. Les pluies 
ont donné aux pentes des Selkirk dépourvues de neige une admirable pa- 
rure de végétation forestière; aussi les voyages sont-ils beaucoup plus 
difficiles dans ces fourrés que sur les escarpements, pourtant plus raides, 
des Rocheuses : tandis qu'on peut voyager à cheval dans presque toutes 
les parties des montagnes de l'est, on ne chemine sur celles de l'ouest qu'à 
pied et la hache à la main. Parmi les montagnes du Nouveau Monde, ce 
sont les Selkirk qui ressemblent le plus aux Alpes de l'Europe : on y 
voit le même contraste entre les promontoires verdoyants et les vallées em- 
plies de glaces. D'énormes moraines abandonnées dans les basses vallées 
attestent que le pays fut jadis recouvert par des glaciers bien supérieurs à 
ceux qui restent de nos jours. A l'est du Sir Donald, un bas plateau, ac- 
tuellement sans névés, est strié à son sommet par des lits rocheux qui 
paraissent avoir été découpés autrefois par des fleuves de glace, mais ils 
sont séparés aujourd'hui des montagnes qui les alimentaient par une large 
vallée creusée dans les débris glaciaires 1 . 

Une autre chaîne, moins régulière que les rangées parallèles des Selkirk 

1 Spotswood Green, mémoire cité. 







54 



MONTAGNES DE LA COLOMBIE BRITANNIQUE. 2C7 

et dos Montagnes Rocheuses, drosse ses arêtes à l'ouest de la vallée où coule 
la Columbia en aval de son grand méandre du nord. C'est la Gold-range ou 
la chaîne de l'Or, qui doit son nom aux sables aurifères que l'on exploitait 
naguère si fructueusement dans ses vallées : granits, gneiss, schistes cris- 
tallins et autres roches azoïques paraissent indiquer que cette partie du 
système orographique est la plus ancienne'. Ses points culminants sont 
moins élevés que ceux des Selkirk; dans l'ensemble, le relief de la Colombie 
Britannique a la forme d'un plan incliné qui, de l'arête des Rocheuses, 
s'abaisse par degrés au sud-ouest, vers l'embouchure du Fraser dans le 
détroit de Géorgie. Si le niveau marin s'élevait de 1000 mètres, une grande 
partie de la contrée que dominent les ramifications des montagnes de l'Or 
serait changée en golfes et en détroits. Vers le 49 e degré de latitude, choisi 
comme limite commune par la république des Etats-Unis et par la confédé- 
ration canadienne, les diverses chaînes perdent leur caractère distinct au 
point de vue de la forme extérieure et de la nature géologique des roches : 
elles se composent uniformément de strates déposées pendant les premiers 
âges fossilifères, mais de profondes vallées les maintiennent en massifs 
séparés. Une certaine limite naturelle, coïncidant vaguement avec la limite 
politique, se dessine ainsi au nord de la basse Columbia, entre les deux 
Etats limitrophes. 

Les montagnes du littoral, qui continuent celles de l'Alaska jusque 
dans la Californie, sont également qualifiées du nom de chaîne sous le nom 
de « Coast-range » ou de « Cascade-range »,' quoiqu'elles se divisent en 
une multitude de massifs et de chaînons distincts. Cependant leur allure 
générale est bien celle du nord-ouest au sud-est, parallèlement à la côte et à 
l'axe des Rocheuses. La raideur des pentes, l'aspect sauvage des falaises et 
des escarpements, sur lesquels se sont déversées anciennement des cou- 
lées de basalte, donnent à ces montagnes une grande élévation apparente; 
pourtant elles sont un peu moins hautes que les chaînes orientales. Quel- 
ques-uns des chaînons littoraux n'ont que 600 mètres; les pics les plus 
fiers, vers le sud de la chaîne, approchent de 5000 mètres. La « rangée 
du Littoral » se partage en fragments distincts du côté maritime par des 
fjords diversement ramifiés, etdu côté du Fraser par des lacs ou d'anciennes 
vallées lacustres qui furent aussi des fjords à une époque géologique 
lointaine. Les fjords actuels du littoral colombien ressemblent à ceux de 
l'Ecosse et de la Norvège, si ce n'est qu'ils sont en moyenne plus étroits, 
bornés par des falaises plus hautes et plus régulièrement parallèles. En 

1 A. Selwyn. Descriptive sketch oflhe Dominion of Canada. 



268 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

voyant leur forme, on a émis l'hypothèse que ce sont des vallées de rivières 
graduellement érodées par l'eau à mesure que le littoral s'élevait au-dessus 
du niveau marin. Mais à ces rivières succédèrent des fleuves de glace qui 
remplirent peu à peu la gorge fluviale et en conservèrent exactement les 
contours pendant toute la période glaciaire. En reparaissant au jour, les 
fjords colombiens ont été soumis à des transformations nouvelles : les 
extrémités supérieures de ces fosses côtières se sont comblées durant le 
cours des siècles par l'effet des alluvions que leur apportent les rivières 
affluentes. Des terres marécageuses indiquent la partie du fjord emplie 
par les apports, et de petits deltas sous-marins se continuent jusqu'à une 
faible distance dans le fjord; puis, soudain, le sol s'abaisse jusqu'à des 
profondeurs énormes, même de 500 et de 300 mètres; enfin, à l'entrée, 
une moraine cachée, un « pont de mer » marque la ligne de séparation 
entre le large et le golfe intérieur. C'est le phénomène que l'on observe 
sur les côtes du Groenland et de l'Ecosse 1 . 

Il n'est pas une partie du littoral colombien qui ne soit tailladée de ces 
profondes découpures. La première que l'on rencontre au sud de la lisière 
des côtes alaskiennes est le canal de Portland, qui s'enfonce à plus de 00 kilo- 
mètres dans les terres, en face du large détroit de Dixon, entre l'archipel 
Prince-of-Wales, et celui de Queen-Charlotte : détroit et fjord se continuent 
sans doute parce qu'ils sont dus aux mêmes agents géologiques. Un autre 
fjord, encore plus ramifié et présentant un labyrinthe plus compliqué de 
défilés navigables, s'ouvre en face des îles Charlotte : c'est le « canal » de Dou- 
glas, continué au sud-est par un autre canal, le Gardner-channel, qui va se 
perdre à plus de cent kilomètres de la mer. Les fjords ou inlets de Dean 
et de Bentinck sont remarquables par leur extrême régularité; ils forment 
deux longues rues perpendiculaires à la côte et sont réunis par une rue 
transversale; en outre, ils projettent de chaque côté, à angle droit, des 
fjords secondaires. Le Dean-inlet, avec les petits lacs et les vallées qui le 
continuent à l'est, se rattache à la rivière du Fraser par une dépression 
continue; on peut lire clairement, à la vue de ces traits sculptés dans le 
sol colombien, que fjords, lacs et rivières sont bien déterminés par les 
mêmes accidents géologiques. Dans la partie méridionale de la Colombie, 
de nombreux fjords, Knight-inlet, Bute-inlet, Toba-inlet, Jervis-inlel. 
Howe-sound, Burrard-inlet, — l'anse à Bérard des premiers voyageurs 
français, — s'unissent par un dédale de canaux avec le grand détroit de 
Géorgie qui sépare l'île Vancouver de la terre ferme. Enfin qu'est ce détroit 

1 G. M. Dawson, mémoire cilé.. 



FJORDS UE LA COLOMBIE BRITANNIQUE. 



269 



lui-même, depuis son entrée par le golfe de Juan de Fuca, et avec les 
méandres hélicoïdaux du Puget-sound, pénétrant au sud dans le cœur de 



N° 58. — F.liillll III. JEUVIS. 



-•> 



!26°40- 



ist de 



126° 







I24°20- 



Ouest de breenwich 



l23°-w- 



C. Perron 






i son nno 



200 Kil. 



l'Drégon, sinon un fjord dardant ses bras dans toutes les directions comme 
un poulpe immense? 

Les fjords de la Colombie du sud sont mieux connus que ceux du nord, 
grâce au voisinage des contrées populeuses et des voies de communication 
faciles; il a fallu d'ailleurs en explorer plusieurs en détail, lorsque les 
ingénieurs cherchaient le point d'attache océanique du chemin de fer 



270 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

transcontinental. Parmi ces corridors marins, le fjord de Jervis est le plus 
grandiose d'aspect. Dans son développement, qui dépasse 80 kilomètres, 
il a 5 kilomètres de largeur moyenne; en quelques endroits même, ce 
faible espace se rétrécit, et les murs qui se dressent des deux cotés s'élè- 
vent de terrasse en terrasse jusqu'à 1000 et 1500 mètres; souvent ils dé- 
passent la zone des nuages, que l'on voit se déchirer aux arêtes des 
rochers. Dans le voisinage immédiat de la côte, une sonde de 5(30 mètres 
n'atteint pas le fond partout; çà et là les pentes sous-marines fuient vers 
des gouffres d'un demi-kilomètre 1 . En été, des centaines de cascades, plon- 
geant du haut des rochers, emplissent de bruit l'avenue ténébreuse et 
plissent la surface d'innombrables ondes entre-croisées; en hiver et au prin- 
temps, ce sont les avalanches qui s'écroulent et dont les parois rocheuses 
se renvoient le tonnerre en longs échos. Peu d'Indiens se hasardent sur 
les eaux du fjord, et ses rives sont encore inhabitées par l'homme blanc. 
La végétation même est rare, et le pin, d'ordinaire si hardi, se montre à 
peine sur les corniches des montagnes où siffle le vent de mer. 

Non seulement les glaces emplirent autrefois les fissures où dorment au- 
jourd'hui les eaux des fjords, mais elles débordèrent aussi, et en maints 
endroits les îles du littoral, actuellement baignées par l'eau de mer, furent 
rattachées à la terre ferme par des ponts de glace. Les côtes de la Colombie. 
Britannique offraient alors le même spectacle que celles du Groenland, où 
tant de détroits riverains sont oblitérés par des langues de glaciers. Toutes 
les petites îles situées à l'entrée des fjords de Douglas et de Dean firent 
ainsi partie du continent; bien plus, la grande île de Vancouver était 
devenue péninsule. Au lieu le plus étroit du canal de séparation, entre 
Vancouver et la terre ferme ou ses îlots adjacents, c'est-à-dire sur les bords 
du détroit de Johnslone et de Discovcry- passage, aux étroits de Seymour 
(Seymour-narrows) , le chenal n'a pas même 5 kilomètres en largeur, et les 
terrains géologiques, granits ou roches du trias, se correspondent parfai- 
tement d'un bord à l'autre; les sables stratifiés, les graviers, enfermant 
des blocs erratiques, ont été déposés de part et d'autre par un même cou- 
rant glaciaire 2 . Les courants de marée se rencontrent dans cette cluse 
marine en formidables remous, d'autant plus dangereux (pie des écueils 
s'élèvent du milieu des Ilots : parfois les courants traversent [la passe avec 
une vitesse de plus de 18 kilomètres à l'heure, entraînant irrésistiblement 
les bâtiments à voiles. Les bateaux à vapeur y sont même quelquefois en 
danger : un vaisseau américain s'y perdit. L'aspect général de l'île Vancou- 

1 Robert Biown ; — Richards, Vancouver Islarid Pilut. 

- Alfred R. C. Selwyn, Geological and Natural History Survey of Canada. 



LITTORAL. ILES DE LA COLOMBIE BRITANNIQUE. 271 

ver et du littoral voisin, avec leurs roches moutonnées, leurs argiles et leurs 
graviers, a amené les géologues à reconnaître que toute la partie méri- 
dionale de l'île fui recouverte jadis par une couche "lacée d'au moins 
200 mètres eu épaisseur, et que ce glacier, épanché par les névés du con- 



iJ. — DISCOVËRY-PASSAGE. 




::• 






■F 

125° 30' 










est de breenwicH 



I24°40' 



C. Perron 



Proton d e u /~s 






a'eûûO ™&cï^ c/e/à 



tinent, recouvrait ce qui est devenu la mer sur près de 100 kilomètres en 
largeur*. Depuis cette époque, des érosions ont découpé à nouveau les 
îles, dont plusieurs sont composées de conglomérats recouvrant des grès 
et se dressant en falaises surplombantes au-dessus des cavernes dans les- 
quelles pénètrent les eaux grondantes 2 . Dans les eaux du bord croissent 
des fucus de cent mètres et davantage, que reploie le courant". 



1 G. M. Dawson, ouvrage cité. 

- G. M. Grant, From Océan to Océan. 

3 Marchand, Voyage en 1791. 



" r ^ NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

Quoique séparées actuellement par un bras de mer d'environ 200 kilo- 
mètres, les îles de Queen-Charlolte et Vancouver appartiennent à la même 
formation ; elles constituent une seule chaîne de montagnes parallèle à l'axe 
des Montagnes Rocheuses, aux monts Selkirk, aux rangées de l'Or et des 
Cascades. Il ne reste plus qu'une faible partie du relief que présentaient 
autrefois les îles Charlotte; une vallée intermédiaire a été transformée en 
un détroit, le Skidegate-inlet, et l'archipel se trouve ainsi divisé en deux 
îles principales, au nord Graham-island, au sud Moresby-island, et celle- 
ci, qui s'allonge en corne vers le sud, se continue en mer par une traînée 
d'îlots et de récifs. Sauf dans la moitié septentrionale, où deux massifs pa- 
rallèles bordent les eaux d'un fjord, l'archipel de Queen-Charlottc est 
réduit à une chaîne étroite, dont les montagnes baignent dans la mer à 
l'orient et à l'occident : les plus hauts sommets, dans l'île méridionale, 
atteignent 1500 mètres. L'île Vancouver, plus massive de formes, pré- 
sente aussi une chaîne de montagnes plus régulière, moins coupée 
de brèches, qui, dès son extrémité nord-occidentale, dépasse 1000 mètres 
en altitude, et c'est à peu près vers le centre géométrique de l'île que 
s'élève le sommet dominateur, dit Victoria-peak : sa hauteur est de 
2281 mètres. La disposition des granits, des roches triasiques, crétacées, 
dans les îles Charlotte et dans Vancouver est telle, que l'on ne saurait dou- 
ter de la continuité de ces terres comme formation géologique. De même 
que le littoral du continent, la côte occidentale de Vancouver est coupée 
de fjords, du moins jusqu'à l'entrée du détroit Juan de Fuca. L'un d'eux, 
Qualsino, ramilie ses bras jusque dans le voisinage de la côte orientale; 
un autre fjord, le Nootka-sound, s'avance moins profondément dans les 
terres, autour de l'île du même nom, mais il est devenu fameux par les 
visites des grands navigateurs qui s'y sont succédé depuis le voyage de Cook 
en 177S. 

Dans l'intérieur du territoire, les lacs, quoique partiellement comblés 
par les éboulis des monts et les alluviôns des rivières, sont presque aussi 
nombreux que les fjords sur le littoral. La région lacustre par excellence 
est celle où s'étendait autrefois la mer d'eau douce entre les versants du 
Skeena, du Fraser et de la Peace-river. Là se maintiennent encore les longs 
réservoirs, le ïarla, le Trembleur, le Stewart-lake, le François, qui s'épan- 
chent tous dans le Fraser par le déversoir appelé Nakosla ou Stewart-river. 
Le lac Chilco, le Quesnelle, le Shuswap appartiennent au bassin du Fraser, 
et, dans le sud du territoire, d'autres lacs, le Kootenay, l'Arrow-lake, l'Oka- 
nagan, s'écoulent dans la Columbia ou ses affluents. On a constaté que les 
lacs et les bassins lacustres maintenant comblés occupent des brisures du 



FLEUVES DE LA COLOMBIE BRITANNIQUE. 27.") 

sol, toutes disposées suivant des alignements réguliers, soit du nord-ouest 
au sud-est, conformément à l'axe des Montagnes Rocheuses, soil du nord 
au sud ou de l'ouest, à l'est. Eu s'entre-croisant, les trois systèmes de bri- 
sures recouvrent le pays d'un réseau de lignes qui se coupent fréquemment 
en triangles symétriques : c'est là un phénomène analogue à celui qu'on 
observe dans la Norvège méridionale. 

Les rivières de la Colombie, qui lurent jadis et sont encore en partie 
des enchaînements de lacs, coulent aussi, en mainte pallie de leur cours, 
au fond de vallées qui ne sont autre chose que des cassures terrestres, 
à peine modifiées par les érosions et les apports. Le Takou, qui se jette dans 
le fjord alaskien du même nom, l'une des ruelles de l'immense labyrinthe 
de détroits, a pour affluents supérieurs des rivières qui empruntent d'étroites 
fissures parallèles au littoral. Il en est de même du Stickeen, fleuve très 
abondant qui naît dans la région lacustre de la Colombie et qui, par son 
fjord inférieur, appartient également au territoire d'Alaska. Plusieurs de 
ces hauts tributaires et le fleuve lui-même présentent dans leur cours une 
ligne brisée, se reployant brusquement à angle droit dans les (assures de 
la roche. Quelques-unes des « dalles », — c'est ainsi que les voyageurs 
franco-canadiens désignent les cluses appelées canons par les Espagnols et 
les Américains, — doivent leur grand aspect aux parois verticales, aux 
rapides et cataractes, aux glaces qui s'écroulent par les brèches des escarpe- 
ments voisins : le défilé le plus étroit aurait seulement de 20 à .">() mètres 
en largeur. Des chutes interrompent le Stickeen à une petite dislance de son 
embouchure, et en aval de ses cascades l'avenue fluviale est bordée à 
droite et à gauche de glaciers qui poussent leurs masses cristallines et 
leurs moraines jusque dans le courant. Un des trois cents glaciers de la 
vallée du Stickeen, qui paraît avoir notablement reculé depuis l'arrivée des 
mineurs dans le pays, aurait même, dit la tradition indienne, passé entiè- 
rement par-dessus le fleuve, et le courant l'aurait traversé par une prodi- 
gieuse galerie naturelle : des vieillards auraient été députés par la tribu 
pour se hasarder sous la voûte de cristal et reconnaître si le fleuve en- 
gouffré descendait à l'Océan. Une abondante source thermale jaillit du sol 
immédiatement à coté des falaises terminales du glacier 1 . Au sud, la rivière 
Nass, près de laquelle s'élève un volcan éteint ayant épandu un long cou- 
rant de lave, appartient en entier à la Colombie Britannique. Elle a donné 
une forme définitive à sa vallée, tandis que, plus au sud, la Skeena, 
roulant une masse d'eau beaucoup plus puissante, a pourtant gardé dans 

1 (i. M. Dawson; — Scidmore, etc. 

xv. 55 



m 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



une grande partie de son cours l'aspecl d'un enchaînemenf de lacs; 
une des étroites nappes qui emplissent ta vallée supérieure, le lac Babine. 

n'a pas moins de 1 iO kilomètres en longueur : il fut ainsi nommé par les 
voyageurs canadiens parce que les Indiens de ses lords introduisaient une 
« babine » dans leur lèvre inférieure, c'est-à-dire une botoque, comme les 
Thlinkit et les Haïda'. Tout le cours inférieur du Skeena est encore un 
fjord étroit dominé par des montagnes de 2000 mètres : l'une d'elles, 
flanquée d'ébonlis, a conservé son nom canadien de Roche Déboulée 2 . 

Le Fraser est le plus grand fleuve de la Colombie Britannique, la Colum- 
bia n'appartenant au territoire de la Puissance que par la partie supérieure 
de son cours. 11 naît dans le lac Tète Jaune (Yelloir Head) ou Bouse de Vache 
(Cow Dung), sur le revers occidental de ces montagnes de la Tête Jaune 
qui versent de l'autre côté les premiers ruisseaux de l'Athabasea. Il coule 
d'abord au nord-ouest, dans une vallée parallèle à l'axe des Rocheuses, 
puis, après avoir dépassé le oi 1 ' degré de latitude dans la direction du nord, 
il se replie par un angle brusque, pour suivre en sens inverse une autre 
fissure du sol, qui s'est produite dans le sens du nord au sud. C'est vers 
cet angle que plusieurs des hauts affluents se réunissent au Fraser : la 
rivière de l'Ours (Bear-river), la rivière des Saules (Willow-river), le North- 
F raser, et la plus considérable de toutes, la Nakosla ou Stewart-river, qui 
vient des montagnes du nord-ouest et qu'alimentent des lacs nombreux, 
tous disposés en longues nappes, vais inondés qui se combleront peu 
à peu. Il est à remarquer que le Fraser, dont la ramure est comparable à 
celle d'un arbre à branchage étalé, mais sans pointe terminale, reçoit dans 
son cours supérieur des affluents convergents qui lui viennent du sud-est 
et de l'est, du nord-ouest, de l'ouest et du sud-ouest. Du nord ne lui des- 
cendent point de tributaires, mais c'est précisément de ce côté que coule en 
sens inverse une des hautes branches du Mackenzie, dite la « rivière des 
Panais » ou Parsnip-river. La faille terrestre occupée par les deux cours 
d'eau est la même fissure, mais inclinée suivant deux pentes contraires 
appartenant à deux bassins différents. 

Au sud de son grand méandre, le Fraser, coulant désormais presque en 
ligne droite vers le midi, jusque dans le voisinage de la mer, reçoit de l'ouest 
la Blackwater, rivière aux eaux foncées par l'acide humique des pentes 
moussues, puis de l'est un autre affluent plus considérable, la Quesnelle, 
issue du lac tortueux du même nom. Plus bas vient à l'ouest le confluent 



1 A Selwyn, North-America. 

- Daniel Gordon, Mountain and Prairie. 




El. 2 



FRASER ET SES AFFLUENTS. 



277 



de la rivière Chilcotin, qui s'épanche d'un lac voisin du l>nte-inlet, remplis- 
sant une crevasse parallèle. Dans cette partie de son cours, le Fraser, très 
encaissé, coule à une grande profondeur entre les montagnes, et en divers 
endroits il est impossible de suivre les bords; pour remonter ou descendre 
la vallée, il faut escalader les promontoires au-dessus du fleuve ou même 



COUDE SEPTENTRIONAL DU FRASER. 



,l25°ao- Ouest de Paris ,l£3°20 




C. Perron 



1 1 70)000 



franchir des cols latéraux. C'est ainsi qu'au débouché d'un petit lac situé à 
l'ouest du Fraser, le lac Selon, la route pratiquée naguère se détournait 
vers l'ouest pour remonter d'étage lacustre en étage lacustre jusqu'à la mare 
du « Sommet » (Summit-lake), d'où l'on redescendait au sud vers le lias 
Fraser par une autre ligne de lacs en partie navigables. Le réservoir du 
sommet, dont l'altitude est d'environ 550 mètres, s'épanche dans le Fraser 
par un double versant 1 . Actuellement, le chemin de fer transcontinental, 



1 !i. (1. Mayne, Four Years in British Columbia 



'278 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



qui descend au Fraser par la vallée de son affluent oriental; le Thompson, 
dispense les voyageurs de prendre la route détournée du Summit-lake. 
Le Thompson, issu du bassin tortueux qu'emplit le lac Shuswap, puis 



N° 61. COUDE MERIDIONAL DU FRASER. 







I22°io 



Lluest de breenwicl" 



!2l°3D 



C. Perron 



s'unissant à toute une ramure de forts affluents, arrose de larges vallées 
herbeuses ou déjà livrées à la culture; cependant il s'engage ça et là en de 
sombres gorges, moins formidables d'aspect que les « dalles » dans lesquelles 
se resserre le Fraser en aval du confluent. Les premiers mineurs entrai- 



FRASER ET SES CLUSES. 279 

nés dans les vallées supérieures par la recherche de l'or ont raconté les 
dangers du passage et de ses «portes d'enfer » (hell-gates) avanl que roule 
carrossable et chemin de fer eussent triomphé dos obstacles ^r la cluse 

par dos pouls, des viaducs, dos encorbellements. En plusieurs endroits, les 
parois verticales dominent le fleuve de cent mètres, même de trois cents 
mètres, et, de part et d'autre, les escarpements s'élèvent au-dessus des 
falaises : d'en bas on ne voit la lumière du ciel qu'en un ruban ondu- 
leux et déchiré. Le courant, glissant sur une pente très inclinée, n'est 
qu'un flot d'écume; cependant des mineurs ont descendu ces formi- 
dables rapides attachés à des billots qui se heurtaient contre les rochers. 
Lors des basses eaux, on pouvait suivre presque partout la berge ou le lit 
desséché, mais en maint endroit il fallait escalader la paroi ou même 
passer sur des échafaudages branlants suspendus au promontoire : ce n'est 
point à tort que les mineurs avaient donné au fleuve le nom de Crazij- 
river ou « rivière des Fous », car chaque année on repêchait des cadavres 
dans les stations de l'embouchure. Peut-être aussi ce nom de « Fou » fut-il 
appliqué d'une manière générale aux chercheurs d'or qui s'en allaient à 
l'aventure dans les hautes vallées de la rivière inconnue'. 

Le fleuve n'est vraiment navigable que dans la partie inférieure de son 
cours, à l'endroit où, cessant de couler du nord au sud, il prend de l'est à 
l'ouest le chemin le plus direct vers la mer. En moyenne, l'eau n'a pas moins 
de If) à 20 mètres de profondeur : jusqu'à plus de 50 kilomètres en amont 
do l'embouchure, les navires peuvent ancrer facilement près du rivage; les 
seuls dangers proviennent des « chicots » ou troncs d'arbres affilés par le 
courant qui ont échoué sur les bancs de sable. La rivière est au plus bas 
pendant les trois premiers mois de l'année, alors que les neiges recouvrent 
les pentes des montagnes; mais en avril les avalanches tombent, les ruis- 
seaux se forment, et bientôt le fleuve grossit, pour atteindre sa plus grande 
élévation pondant les mois d'été. Le niveau de la crue est, dans les dalles, 
de 16 mètres, et au sortir de ces cluses, de 8 à 10 mètres au-dessus de 
l'étiage; les campagnes basses voisines de l'embouchure sont inondées. 
Les alluvions, entraînées par le courant en dehors de l'ancien littoral 
s'avancent dans le golfe de Géorgie en une péninsule marécageuse à travers 
laquelle se ramifient les bras changeants du delta. Des arbres bordent la 
côte en une ligne continue, si bien que Vancouver, dans son voyage d'ex- 
ploration, n'aperçut aucune entrée de rivière. La barre qui ferme a demi 
l'embouchure et que l'on appelle le « banc des Esturgeons », à cause des 

1 Ci. M. Grant, Front Océan to Océan. 



'280 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



poissons qu'y capturaient les Indiens, est assez facile à franchir ; dans les 
premiers temps de la colonisation, lorsque le chenal n'était pas encore 
balisé, les navires qui s'ensablaient au passage se dégageaient sans peine 
à marée haute, «race à la tranquillité des eaux, qu'abrite, comme un 
énorme brise-lames, l'île de Vancouver 1 . 

Les Etats-Unis ayant pris la part du lion dans la division des territoires 
occidentaux de l'Amérique, la Grande-Bretagne dut abandonner presque en 



N° C2. — SOURCES DE LA COLUMBIA. 



118 30' 





50f 
10" s 



^jLcngzk 





Jâ 



■> „.. 



H 



Source. 



9 



1 



Ouesl 




M5°30' 



C. Perron 



1 570 000 



entier le bassin de la Columbia; elle ne put garder que la région supé- 
rieure, jusqu'au confluent du fleuve avec son tributaire, la Clarke's river 
ou Clarke's fork. Cette île, de forme bizarre, découpée en pleine mon- 
tagne par les deux hémicycles de la haute Columbia et du Kootenay, se 
trouve, à l'exception de son extrémité méridionale, dans le territoire de la 
confédération canadienne. Nulle formation géographique n'est plus curieuse 
que ce massif des monts Selkirk, entouré, comme une prodigieuse citadelle, 
par un fossé de rivières navigables. La Columbia olfre un phénomène pres- 



1 R. C. Mayne, ouvrage cite. 



FRASKK ET C0LUMB1A. 



'281 



(|iic unique : il est fleuve à sa naissance. S'élargissant immédiatement en 
lac, il porte bateaux dès son origine et n'est séparé d'un autre cours d'eau 



i\'° G5. — VALLÉES DE LA COLUHBL4 ET DU KOOTENAY. 



Ouest de Paris i 




C. Perron 



1 : T» 000 000 



navigable, le Kootenay, que par un isthme bas, large de 2400 mètres, à 
travers lequel on a facilement creusé un canal de navigation. Evidemment 
la longue dépression dans laquelle la Columbia et le Kootenay coulent en 
sens inverse a été sculptée par les mêmes agents géologiques : Dawson a 



28-2 NOUVELLE GÉOGRAPUIE UNIVERSELLE. 

reconnu que l'inclinaison générale de la vallée était autrefois dans la 
direction du sud ; c'est dans ce sens qu'étaient transportés les blocs erra- 
tiques et autres débris glaciaires. 

Actuellement, la liante Columbia, tantôt lac, tantôt rivière, s'épanche 
latéralement à la base occidentale des Rocheuses, sur une longueur déve- 
loppée d'environ 500 kilomètres, puis, après un coude brusque, comme 
celui du haut Fraser, elle se replie également vers le sud ; les deux fleuves 
ont les mêmes allures dans leur cours supérieur. Enfin, après s'être élargi 
pour former les deux lacs de « la Flèche », Upper Arrow-lake et Lower 
Arrow-lake, nappe continue de 150 kilomètres, la Columbia s'unit au 
Kootenay; les deux cours d'eau, qui s'affleurent dans leur berceau de mon- 
tagnes, se rejoignent à 700 kilomètres de leur origine. En réalité, un 
même pli des Rocheuses, depuis le coude méridional du Kootenay, dans 
les Etats-Unis, jusque dans le pays deCassiar, au nord du 56 e degré de lati- 
tude, est occupé successivement par diverses rivières, appartenant à des 
bassins différents, Kootenay, Columbia, Fraser, rivière des Panais et d'au- 
tres encore. Les changements qui se sont opérés dans le niveau des deux 
fleuves et de leurs lacs sont attestés par d'anciennes lignes de niveau qu'on 
aperçoit à diverses hauteurs sur les flancs des montagnes, de même que 
dans les golfes de l'Alaska, le Cook's inletet le King-William's sound. Ces 
terrasses parallèles, appelées benches ou « bancs » par les habitants de la 
Colombie, sont un des traits les plus communs du relief de la contrée, 
surtout dans les bassins du Fraser et de la Columbia. En divers endroits 
elles s'étagent comme les gradins d'un édifice, avec une régularité parfaite, 
jusqu'à plus de 1000 mètres d'altitude; il en est même une qui atteint 
1606 mètres, dans le voisinage du grand méandre septentrional du Fra- 
ser. Mais quelle est l'origine de ces terrasses? Elle diffère évidemment 
selon les lieux; suivant les mille oscillations du sol, ces bancs élevés 
furent des grèves marines, des plages lacustres ou des lits de rivière 1 . 

A l'angle sud-occidental de la Colombie Britannique, c'est-à-dire à l'en- 
droit où la température moyenne est la plus haute, passe la ligne isother- 
mique de 10 degrés centigrades, qui correspond à celle de Paris; mais à 
partir de cet angle la chaleur s'amoindrit graduellement au nord et à l'est, 
et vers l'angle nord-oriental, à l'autre extrémité de la contrée, l'isotherme 
annuel, ramené au niveau de la mer, est de 2 degrés environ; c'est le même 
climat que celui de Winnipeg. Par suite de l'influence des vents et des cou- 
rants marins, les lignes isothermiques se relèvent vers le nord le long de la 

1 G. M. Dawson, mémoire cité. 



CLIMAT DE LA COLOMBIE BRITANNIQUE. 285 

côte; au lieu de se diriger de l'est à l'ouest en coïncidant avec les degrés de 
latitude, elles sont orientées dans le sens du sud-est au nord-ouest, e1 même, 
sur le litoral du nord, elles se développent parallèlement à la cote. Par une 
étrange anomalie, qui prouve combien la latitude géographique est sou- 
vent d'importance secondaire dans les climats, les étés de l'île Vancouver 
sont plus chauds que ceux de la Californie jusqu'à Monterey, c'est-à-dire à 
13 degrés plus au sud; c'est à l'influence des tièdes eaux du Gulf-stream 
japonais que l'île colombienne doit ce curieux renversement des climats 1 . 
Si dans la Colombie Britannique la température de la région la plus po- 
puleuse et la plus commerçante est en moyenne celle de la France, elle lui 
ressemble aussi par un écart entre les froidures de l'hiver et les ardeurs 
estivales moindre que dans les contrées situées à l'intérieur du continent. 
Toutefois la côte occidentale de l'Amérique n'a |>as, au point de vue de 
l'égalisation du climat, les mêmes avantages que l'Europe tempérée; elle 
offre, il est vrai, du moins dans la Colombie, de nombreuses découpures, 
des inlets ou « entrées », par lesquelles le flot de mer pénètre au loin dans 
le corps continental; mais ces golfes sont peu de chose en comparaison des 
mers intérieures qui baignent l'Europe jusque sur une partie de son revers 
oriental ; il en résulte que les extrêmes de température offrent, à une certaine 
latitude du littoral colombien, un écart plus grand que dans le voisinage 
des rivages correspondants de l'Europe atlantique : les hivers y sont plus 
longs et plus froids, les étés plus courts, mais plus chauds 2 ; les climats 
modérés ne prévalent que sur les côtes de Vancouver et dans les péninsules 
riveraines. L'hiver commence d'ordinaire en septembre ou octobre et 
dure jusqu'en mai, et pendant cette longue saison les neiges, les pluies, 
les givres, les brouillards sont fréquents; le ciel colombien n'a pas la 
pureté, la clarté sereine de l'atmosphère du Canada. Les lacs de l'inté- 
rieur, les rivières se recouvrent de glace; on a même vu le Fraser se 
prendre dans la partie inférieure de son cours. La hauteur moyenne de la 
contrée, que l'on peut évaluer à [tins de 1000 mètres, contribue à donner 
au pays un âpre climat; cependant les froidures ne sont pas l'obstacle 
principal au peuplement : où le sol est fécond, où l'humidité n'est pas en 
excès, où les moyens de communication sont faciles, se groupent les de- 
meures des colons d'origine européenne* 

1 Loiin Blodget, Meteorology nflhe United States. 

-' Température dota Colombie méridionale (New-Westminster, sous 49° 12' de latitude) : 

Mois le plus chaud (juillet) 16°. 6 Extrême : 51°, 7 

Mois le plus froid (janvier) I".f> » — 9°,7 

Moyenne, annuelle 8°, 7 

Chute annuelle de pluie et de neige : l m ,ô72. en 1H8 jours. 



286 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

Apportées par les vents qui traversent le Pacifique, les pluies tombent 
principalement sur les pentes des montagnes tournées du côté de l'occident. 
Grâce à la disposition générale de la Colombie Britannique, formant un 
plan incliné qui regarde la mer, à partir de l'arête des Montagnes Roclieuses, 
les diverses régions ont chacune leur part d'humidité, mais le contraste est 
grand entre les versants orientaux et occidentaux de ces chaînes. On sait 
quelle est la différence entre la muraille nue des Rocheuses, qui domine 
le « Piedmont » d'Alberta, et les pentes boisées des monts Sclkirk; mais dans 
toutes les autres parties du territoire on constate des oppositions ana- 
logues provenant du relief des monts. Ainsi la masse énorme de Vancouver se 
dresse comme un écran au-devant de la Colombie méridionale et reçoit 
presque toutes les pluies sur ses pentes occidentales; en proportion, les côtes 
qui bordent le détroit de Géorgie, dans Vancouver et sur la terre ferme, 
appartiennent à une zone de sécheresses. Au nord, la partie du littoral colom- 
bien exposée à toute la force des vagues et des vents, sans cordon d'îles qui 
la protègent, reçoit sur ses falaises et dans ses fjords une quantité d'eau 
considérable. Les pluies sont le plus abondantes, paraît-il, en face du détroit 
de Uixon, qui sépare les îles Charlotte de l'archipel alaskien. D'ailleurs les 
montagnes qui s'élèvent dans l'île Graham et dans son prolongement 
méridional sont trop isolées pour faire barrière aux vents pluvieux, et 
ceux-ci déversent leur fardeau presque en entier sur les montagnes du con- 
tinent. Les périodes de sécheresse ne sont pas rares, dit-on, dans l'archi- 
pel Queen-Charlotte. On a remarqué dans ces îles que les orages ont en 
général une durée de s-ix heures ; ils coïncideraient ainsi avec la 
marée 1 . 

La végétation correspond à l'abondance des eaux pluviales. Dans les 
régions méridionales de la Colombie qui ne sont pas exposées à l'action 
fréquente des vents humides, les pentes sont recouvertes surtout d'herbes 
fourragères ; le sol y est revêtu de ce bunch-grass ou « herbe à touffes » 
qu'aiment tant les bestiaux et qui contribue à la fortune de la Colombie 
Britannique. Ces pâturages où on lâche le bétail, même en hiver et 
malgré la neige, rarement épaisse, s'élèvent sur les pentes des monts jus- 
qu'à un millier de mètres, altitude à laquelle on peut cultiver le froment, 
autre richesse de la contrée. La plus grande partie du territoire reçoit la 
pluie avec assez d'abondance pour nourrir une haute végétation forestière, 
et dans certaines régions les bois sont tellement épais et continus que, 
parmi les premiers voyageurs, plusieurs parlent de la Colombie Britan- 

1 Francis Poole, Queen Charlotte Islands. 



CLIMAT, FLORE DE LA COLOMBIE BRITANNIQUE. ^87 

nique comme (l'une immense forêt. Mais en maintes plaines l'humidité 
surabondante noie la semence des arbres ou les empêche de grandir. 
Des tourbières se forment même sur le penchant des monts, et l'eau 
s'égoutte sans cesse de ces nappes spongieuses. 

D'après Dawson, les forets colombiennes couvrent environ les deux tiers 
de la province. Les grands conifères y dominent; le cèdre et diverses 
espèces de pins atteignent des dimensions gigantesques. L'arbre le plus 
précieux, le « pin jaune », ou de « Douglas » (abies Douglasii), atteint 
en quelques endroits la hauteur de 100 mètres et les premières branches 
se détachent du tronc à 50 mètres au-dessus du sol ; le fût est droit et ferme 
et le branchage s'élève en pyramide régulière. Nul bois ne l'emporte sur 
le pin de Douglas en pureté du grain, en force, en élasticité, en résistance 
aux écarts de température. On le rencontre dans presque tout le bassin du 
Fraser, mais c'est dans la partie méridionale de la contrée et principalement 
dans l'île Vancouver qu'il atteint ses plus grandes dimensions, et c'est de 
là que les semences ont été exportées en Angleterre et dans le reste de l'Eu- 
rope. D'autres conifères, pins blancs, épinettes, sont également au nombre 
des essences forestières les plus utiles de la Colombie; l'un d'eux, le pinw 
lambertiana, fournit une résine d'un goût doucereux, que les indigènes 
emploient au lieu de sucre. Les érables, les peupliers, les trembles rivalisent 
en hauteur avec les pins autres que le pin jaune; mais le bouleau, rare 
dans les districts du sud, n'y croît généralement qu'en arbrisseau; c'est 
dans les contrées du nord seulement qu'il prend les proportions d'un 
grand arbre et que son bois et son écorce servent à la fabrication des 
canots 1 . Dans l'île Vancouver, l'arbousier, dont le nom indique la petite 
taille à laquelle il s'élève sous le climat méditerranéen, devient un arbre 
de superbes dimensions. La flore colombienne est très riche en plantes, 
surtout en arbrisseaux, qui portent des baies comestibles. Les Indiens re- 
cueillent en abondance de ces fruits et en vendent aux blancs; même on 
les expédie par chargements entiers à San-Francisco. Enfin, il n'est pas 
de végétaux provenant des régions d'Europe situées au nord des Alpes et 
des Pyrénées que l'on n'ait réussi à faire prospérer en Colombie. Les 
arbres fruitiers y donnent des produits excellents. 

Les grands animaux sont assez rares dans la Colombie Britannique. 
L'ours gris, le redouté grizzhj, ne se voit guère en deçà des Montagnes 
Rocheuses, et dans le reste de la contrée on ne rencontre que l'ours noir, 
animal qui n'attaque jamais l'homme. Une espèce de panthère, le puma ou 

1 R. C. Mayne, ouvrage cité. 



288 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE 

felis concolor, s'avance au nord jusque dans la vallée du Fraser et clans l'île 
Vancouver : c'est une bête inoffensive pour l'homme et d'ordinaire elle se 
réfugie dans les grands arbres, où le fusil des chasseurs l'atteint facilement. 
Les superbes « brebis de montagnes », aux cornes recourbées et aux longues 
soies blanchâtres, bondissent sur les rochers des monts colombiens, et plus 
bas, sur les plateaux herbeux, dans les plaines et dans les îles, vivent le 
caribou (rangifer caribou) ' et le ouapiti; le cerf est surtout commun dans 
les îles boisées du littoral, où il fuit pour éviter les loups. Ceux-ci ne se 
montrent aux colons, rodant autour des troupeaux, que pendant les hivers 
rudes; d'ordinaire ils restent invisibles au fond des forêts. Quelques 
bisons, venus des plaines d'outre-Rocheuses, erreraient encore, dit-on, 
dans certains pâturages du versant océanique. Quant aux animaux à four- 
rure, la Colombie possède presque tous ceux de l'Alaska et des plaines du 
Mackenzie, martres, visons, renards et castors; même des loutres marines 
existeraient encore dans les parages nord-occidentaux de Vancouver. La 
Colombie n'a point de serpents venimeux, mais plusieurs couleuvres, 
régal pour les chasseurs indiens. 

Le monde des oiseaux est assez riche en formes différentes; avant même 
que la neige ait abandonné les pentes des monts, on voit des colibris de 
diverses espèces voleter de buisson en buisson ; mais par l'abondance et 
la variété de sa faune ichtyologique la Colombie surpasse probablement 
tous les autres pays de la zone tempérée. La truite, les saumons et coré- 
gones, le flétan, la carpe, l'esturgeon, le merlan, le hareng, la sardine, 
l'anchois et nombre d'autres poissons qui n'ont pas de dénomination en 
français foisonnent dans les baies ou les rivières; par une singulière 
exception, le brochet manque à cette population des eaux. Le banc de 
morues qui longe les côtes méridionales de l'Alaska se continue au large 
de la Colombie Britannique, et les parages compris entre Queen-Charlotte 
et Vancouver sont peuplés de « morues noires », dont la chair est, dit-on, 
plus délicate que celle de la vraie morue. Parmi les crustacés, on ne voit 
pas non plus les homards, mais les crevettes et les crabes y pullulent, 
de même que les huîtres et les moules. L'abondance du poisson dans les 
rivières colombiennes était telle aux premières années de la coloni- 
sation blanche, que les grèves situées en aval des cascades se recou- 
vraient pendant la montée d'innombrables saumons qui n'avaient pas 
réussi à franchir le seuil ; lors des rapides décrues du Fraser, une masse 
de chair abandonnée par le fleuve se putréfiait dans les mares. On captu- 

1 Autrefois « carrubœuf » ou « cerbeuf » . 



FAINE, TRItil'S DE LA C'OLOMRIE iBRITANNIQUE. 289 

rait les poissons par centaines et par milliers au moyen de filets, de barils 
et même de râteaux : en avançant à la gaffe, les bateliers harponnaient 
malgré eux les saumons 1 . Il est à craindre que les scieries établies au 
bord des rivières ne dépeuplent les eaux, comme elles l'ont fait au Canada, 
en les empoisonnant par leur « bran de scie » ; toutefois, encore en 1N79 
la montée des saumons a été si considérable, que l'on a craint pour la 
solidité des ponts. Un des poissons de la faune colombienne les (tins 
recherchés par les Peaux Rouges est le houlakan, le « poisson à huile » 
ou le « poisson-chandelle » : de même que les Eskimaux de l'Alaska, ils 
l'allument pour éclairer leurs cabanes. 



La population aborigène de la Colombie Britannique est minime et, 
précisément à cause de sa dispersion sur un territoire immense, d'autant 
plus divisée en tribus sans relation les unes avec les autres. Elle est 
évaluée diversement de 50 000 à 40000 individus, et les dénominations 
distinctes, s'appliquant en mainte région à des peuplades de même ori- 
gine et de mœurs analogues, se comptent par dizaines. Il est impossible 
de classer ces divers groupes suivant leurs affinités réelles et la parenté de 
leurs langages, car la plupart des voyageurs qui les ont visités ne connais- 
saient pas leur idiome et devaient se servir d'interprètes; d'ailleurs il est 
trop tard pour étudier les tribus qui se sont éteintes ou cbez lesquelles 
les traits primitifs se sont effacés par suite de la servitude et de la démorali- 
sation. D'une manière générale, les indigènes sont, divisés en insulaires et 
gens du littoral et en gens de l'intérieur 2 . Ce classement est fondé sur le 
contraste des mœurs, car les uns, pêcheurs ou marins, vivent de poisson, 
tandis que les autres, chasseurs de race, se nourrissent de gibier. En l'ab- 
sence d'une appellation commune de provenance nationale, les tribus des 
îles et du littoral ont été désignées sous le nom générique de Colombiens, 
qui s'applique aussi aux populations riveraines du Washington et de l'Oré- 
gon, dans les Etats-Unis. Les peuplades de l'intérieur sont qualifiées de 
« Peaux Rouges » ou « d'Indiens », et certainement plusieurs d'entre 
elles sont apparentées aux sauvages d'outre-Rocheuses; mais la diversité 
d'origine doit être grande, car il est peu d'endroits où l'on remarque tant 
de contrastes dans le langage de groupes rapprochés. Une famille bien dis- 
tincte est celle des Haïda, qui peuplent l'archipel de Queen-Charlotte, ap- 



1 C. R. Mayne, mémoire cité; — François Mercier, Notes manuscrites. 
* G. M a Sproat, Scènes and Studies of Savage Life. 

xv. 57 



•290 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

pelé d'après eux Haïda-kouéa, et presque toute l'île du Prince of Wales, 
ainsi que le littoral opposé dans l'Alaska méridional et en Colombie 1 . Les 
diverses peuplades sont connues sous le nom des contrées qu'elles habitent 
ou des rivières qui leur donnent le poisson : tels sont les Nass, les Skeena, 
les Bellacoola. 

Le territoire occupé par toutes les tribus appartenant à la souche 
ethnique des Haïda s'étend à l'est jusque dans le haut bassin du Fraser et 
peut être évalué à 80 000 kilomètres carrés, espace immense pour une popu- 
lation qui n'atteint certainement pas 15 000 individus; dans l'archipel 
Queen-Charlotte, où les débris d'anciens villages prouvent que la popula- 
tion fut jadis très nombreuse, Dawson n'évalue pas même à 2000 l'en- 
semble des indigènes. L'opinion générale des ethnologistes est que les Haïda 
sont plus apparentés de race aux Thlinkit, leurs voisins du nord, qu'aux 
tribus limitrophes du sud ; mais la langue diffère. Ceux que n'ont pas 
dégradés les vices européens se distinguent entre toutes les populations 
de l'Amérique occidentale par la taille bien prise, l'élégance, la force et 
l'adresse, et même par la régularité des traits. Les Nass sont vantés par 
les voyageurs comme les plus beaux des Colombiens. Cependant le type qui 
prédomine est toujours celui de la face large, des pommettes saillantes et 
des petits yeux brillant sous une arcade sourcilière avancée. Les femmes 
sont de forte musculature, mais en général moins belles que les hommes, 
et récemment encore elles se défiguraient par l'introduction de « babines » 
ou botoques en bois, en os ou en métal; dans quelques districts, les 
hommes eux-mêmes ornaient de ces disques leur lèvre inférieure ; autre- 
fois, d'après Vancouver, ils se limaient les dents jusqu'aux gencives. Dans 
quelques tribus, notamment chez les Bellacoola, les mères aplatissent les 
crânes de leurs enfants. Hommes et femmes s'épilent avec soin. Quelques 
filles se tatouent; naguère la coutume était de se peindre le corps de 
couleurs qui changeaient suivant les fêtes et les cérémonies. Pour le deuil, 
les Haïda se badigeonnent en noir; pour la danse, ils dessinent sur leur 
poitrine des figures de quadrupèdes, de poissons, d'oiseaux, se roulent 
dans le duvet, se cachent la figure sous des masques d'animaux; mais 
dans la frénésie de la danse ils jettent souvent le masque et se précipitent 
sur un chien, le déchirent à belles dents et dévorent sa chair 2 . Jadis les 
danseurs s'élançaient, non sur des chiens, mais sur des hommes, pour 
repaître l'Esprit qui s'agitait en eux 3 . 

1 G. M. Dawson, On the Haida Indians ofthe Queen Charlotte islands. 

- G. M. Dawson, On the Haida Indians; — Aurel Krause, Die Thlinkit-Indianer. 

3 Élie Reclus. Notes manuscrites. 



II A 1 1) A. 291 

Avant l'arrivée des Européens, les Haïda n'avaient d'autres vêlements 
que des peaux de bêtes et des nattes d'écorce, parfois percées comme le 
poncho des Mexicains, pour proléger le buste contre la pluie. Les demeures 
n'étaient que des faisceaux de pieux disposés en pyramide et recouverts 
également d'écorce ou de peaux. Mais ils avaient aussi quelques grands 
édifices, appartenant à des chefs ou destinés aux assemblées populaires. 
Poole parle d'un de ces palais de l'archipel Charlotte où sept cents per- 
sonnes trouvaient place à la fois. Dans les froides régions du nord, les 
maisons sont à demi enfoncées dans le sol; dans les régions du sud, au 
contraire, elles se dressent sur des échafaudages à quelques mètres de 
hauteur. Quelques-unes sont ornées de bois sculpté, ou même précédées, 
comme les demeures des Thlinkit, par ces pieux à totem qui figurent des 
arbres généalogiques. L'adresse des Haïda se révèle surtout par la con- 
struction et l'ornement des canots, qu'ils font mouvoir avec une singu- 
lière rapidité au moyen de leurs rames évidées en forme de pelles. Les 
plus belles embarcations, taillées dans le cèdre, sont celles des Kaïgani, 
les insulaires de l'archipel Prince of Wales, renommés en outre sur toute 
la côte voisine par le soin avec lequel ils sculptent des tètes de pipe et 
d'autres objets et les ornent de dessins bizarres. Les Haïda du littoral et 
des îles, presque tous pêcheurs, passent une partie de leur vie sur les 
flots ; une de leurs affections les plus communes est l'enflure des jambes, 
causée par l'immobilité forcée dans les canots. Fait extraordinaire, les 
Haïda des îles Charlotte, qui ressemblent à tant d'égards aux Polynésiens, 
ignoraient complètement l'art de nager 1 . 

Le pouvoir appartient à la richesse. Les chefs, parmi lesquels plusieurs 
exercent despotiquement l'autorité, sont retenus pourtant par certaines cou- 
tumes traditionnelles. L'héritage se transmet de l'oncle au neveu par la 
sœur, et dans mainte tribu le matriarcat prévaut encore : une chefFesse 
commande. Il n'y a point de lois, mais le meurtrier que n'a point racheté 
le payement d'une rançon est souvent mis à mort, après délibération entre 
les notables. L'esclavage existe, soit par achat, soit par droit de guerre sur 
les captifs, et en conséquence il est arrivé fréquemment que les chefs ont 
tué des hommes, soit pour les cérémonies funéraires, soit pour aider par le 
sang à la force des conjurations, car les chefs, magiciens avant tout, sont 
censés commander aux esprits; ils prétendent les enfermer dans une boîte 
mystérieuse pour les avoir toujours à leur service. En hiver, ils réunissent 
les gens de la tribu pour évoquer les génies favorables. Tous les actes de 

1 Francis Pooie, Qucen Charlotte islands. 



292 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

la vie sont réglés de manière à se propitier les forces invisibles. Ainsi les 
Colombiens de Milbank-sound ne se marient qu'en pleine mer, sur un 
échafaudage que portent des canots ; autrement les fiancés ne pourraient 
échapper au démon qui rôde dans les bois. 

L'ivrognerie et surtout la passion féroce du jeu ont singulièrement démo- 
ralisé plusieurs peuplades haïda; cependant des progrès ont eu lieu, 
notamment dans les îles Charlotte, dont les habitants sont devenus bons 
agriculteurs; ils s'enrichissaient autrefois par lâchasse des loutres marines, 
mais depuis que cet animal a disparu, ils cultivent les pommes de terre et 
en exportent une grande quantité sur le littoral du continent : on a vu 
parfois des flotilles de quarante à cinquante bateaux les transporter aux 
postes où se tiennent périodiquement les marchés;- naguère ils cultivaient 
aussi le « tabac indien », sorte de nicotiana, qu'ils chiquaient à la façon de 
la coca péruvienne et que remplace maintenant celle qu'ont importée les 
Européens. L'une des tribus, celle des Chimsyan ou des Metla-Katla, ainsi 
nommée du territoire péninsulaire qu'elles occupaient au nord de l'estuaire 
de la Skeena, a complètement abandonné l'ancien genre de vie, pour se 
placer sous l'autorité absolue d'un missionnaire qui est à la fois roi, prêtre, 
instructeur, détenteur général de la fortune publique. Ces chrétiens chim- 
syan, vêtus à l'européenne, et vivant comme des prolétaires d'Europe 
bien disciplinés par leurs supérieurs, ont été récemment obligés d'émigrer 
vers le nord, en territoire américain, à la suite de conflits religieux, et sur- 
tout de rivalités commerciales entre leur maître spirituel et temporel et les 
traitants anglais. 

Les Nootka, qui peuplent l'île de Vancouver et la côte opposée, ont été 
ainsi nommés par Cook; mais on ne sait pour quelle raison, car ce mot 
est inconnu des indigènes. Plusieurs de leurs tribus, dans Vancouver, 
sont désignées par une appellation générique, Aht, d'après la terminaison 
des noms spéciaux qu'on leur applique. A en juger par les idiomes, les 
Nootka se partageraient naturellement en quatre familles bien distinctes 1 ; 
mais d'ordinaire on les classe d'après les lieux qu'ils habitent; les dé- 
nominations géographiques et celles des tribus se confondent. Pris en 
masse, les Nootka sont plus trapus et de plus petite taille que les Haïda; 
leur figure est moins expressive; quelques-uns ont la paupière bridée, 
ce qui, avec le teint bistré, la face plate, la barbe rare, les fait ressem- 
bler singulièrement à des Chinois. Leur couleur naturelle est un peu 
plus foncée que celle des Haïda, mais on ne peut guère constater la dif- 

1 Grant. Journal of Ihe R. Gecgraphkal Soeieiij, 1847. 



IIAIDA, ÏNOOTKA. 



295 



férence, car ils onl aussi l'habitude de se peindre d'ocre rouge, et cette 
peinture esl recouverte de graisse en épaisses couches, pailletées de mica. 
L'épilation esl aussi de rigueur ; avant l'arrivée des Européens, les mères 
ne manquaient pas d'aplatir le front des enfants, cette forme étant consi- 
dérée comme celle qui convient à des hommes libres, et en outre elles 



N° 64. — ILE ET FJORDS DE XOOTKA. 




I27°20' 



Uuest de br-eenwich 



I26°40 



d après les cartes mannes 



C. Perror 



Profondeurs 



de O&ZÛÛ m èfres c/e /GO™ et j-u (Je/à 

1 76'; non 



20 kil. 



allongeaient en pointe le sommet du crâne au moyen de bandes d'étoffe et 
d'écorce. C'est principalement dans la tribu des Quatsino, vers l'extrémité 
septentrionale de Vancouver, que prévalait cette coutume. Mayne a me- 
suré la tète d'une jeune lille qui n'avait pas moins de 45 centimètres de 
hauteur au-dessus des yeux 1 . 

Des traces d'institutions matriarcales se maintiennent chez les Nootka 



1 Four Years in British Columbia and Vancouver Island; — Alex. Mackcnzie, etc. 



294 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

comme chez leurs voisins du nord : la femme mariée est l'égale de l'homme, 
et même, en cas de divorce, elle a le droit, non seulement de reprendre ses 
apports personnels, mais encore de garder une partie de l'avoir commun. 
Lors de la puberté, les filles sont enfermées pendant plusieurs jours et 
privées de toute nourriture; on prend bien garde qu'aucun rayon de so- 
leil, aucun reflet de braise ou de flamme ne les éclaire; pareil accident 
causerait de graves malheurs. Les « hommes de médecine » sont puissants 
et redoutés comme chez les Haïda, et c'est également à leur incitation qu'ont 
eu lieu les fréquentes scènes d'égorgement et de cannibalisme racontées 
par les premiers voyageurs. Jadis, après les batailles, tous les captifs qui 
n'étaient pas réservés pour l'esclavage étaient décapités et souvent leur 
chair était dévorée 1 . Comme les Haïda, les Nootka incinèrent presque tou- 
jours leurs morts, mais aucune règle fixe ne préside aux cérémonies et 
fréquemment les cadavres sont déposés en des troncs d'arbres creusés ou 
sur des échafaudages, décorés parfois de figures symboliques représentant 
le totem ou animal caractéristique du clan. Lors des inhumations, les 
Nootka riches aiment à faire montre de leur fortune en déchirant des cou- 
vertures, en détruisant des objets précieux : chez ces indigènes, la princi- 
pale raison d'amasser est de pouvoir prodiguer ce qu'ils possèdent, dans 
un accès d'ostentation ; des chefs vont jusqu'à s'affamer pour donner 
davantage au grand jour du potlalch ou de la distribution des biens. L'ori- 
gine de cette coutume, dont le sens est perdu chez ceux qui la pratiquent, 
est que le mort s'en va dans l'autre monde non seulement avec tout son 
avoir, mais encore enrichi par les libéralités de ses amis 5 . D'ailleurs il 
est des cas dans lesquels l'homme opulent est obligé de donner : c'est 
lorsqu'un individu appartenant au même clan et portant sur le corps la 
peinture du même animal symbolique se présente et l'ait appel au respect 
des ancêtres communs. 

Les Nootka sont en général très rebelles à la conversion. On en fait des 
serviteurs, des manœuvres, mais non pas des chrétiens, et d'ailleurs ceux 
qui prennent ce nom ne sont point traités en égaux : si on ne les tue pas, 
on les laisse mourir. Ceux qui vivaient sur le territoire occupé maintenant 
par des villes ont dû se disperser au loin dans les campagnes ou gîter en 
de misérables faubourgs, où ils s'éteignent rapidement dans l'ivrognerie, 
la débauche et la misère. De tous les Nootka, les Songhi de Victoria sont 
les plus démoralisés. Il est peu d'indigènes dans Vancouver qui vivent 



1 Cook, Vancouver, Marchand, Duflot deMofras, Péron, Mearcs, Jacobsen, etc. 
' 2 Élic Reclus, Notes manuscrites. 



INDIENS DE LA COLOMBIE BRITANNIQUE. 



'295 



maintenant d'une existence indépendante : c'est comme manœuvres, por- 
tefaix et mineurs, au service dos blancs, qu'ils prolongent leur misérable 
vie. Récemment il leur restait encore un élément de trafic, celui d'un co- 
quillage (dentalium) que les Colombiens du nord, les Thlinkif et surtout 
les Indiens de l'Alaska, employaient comme disque labial, et dont les Indiens 
de l'intérieur, jusque sur les bords du Mackenzie, se servaient en guise de 




VIEILLE INDIENNE NOOTKA. 

Gravure de Thiriat, d'après une photographie de 3151. Notman et Son. 

monnaie avec les traitants européens : les Russes, qui les importaient 
dans l'Alaska, leur donnaient le nom de tsoukli. De même que les autres 
peuplades de la Colombie, les Nootka parlent avec les étrangers le jargon 
chinook, ainsi nommé de la puissante tribu qui vit plus au sud, dans le 
territoire des Etats-Unis : des mots français, anglais, kanakes même, enfin 
de simples onomatopées se mêlent dans cet idiome au fond chinook de 
l'entretien. Cette « langue franque » comprend environ 550 mots. 

Des transitions insensibles rapprochent les Nootka de leurs congénères 
orientaux, les Colombiens auxquels on a donné le nom générique de 



296 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

Shuswap (Chouehouap), d'après le lac situé à peu près au centre de leur 
territoire; mais ils se divisent en peuplades nombreuses, ayant chacune son 
appellation distincte : tels sont les Nicouta-much ou « Couteaux » des 
voyageurs canadiens, qui habitent les bords du Shuswap et de son affluent 
le Thompson; les Atnah ou « Etrangers, que l'on rencontre dans la vallée 
du Fraser en amont des cluses; les Kootenay, ainsi désignés d'après le 
fleuve qui contourne au sud les monts Selkirk. Les Shuswap, surtout les 
Kootenay, se distinguent heureusement des Colombiens de la côte par une 
taille plus élégante, une plus grande vigueur de muscles, une démarche 
plus noble : ce sont des chasseurs habitués au maniement du cheval; des 
enfants de quinze mois se tiennent à califourchon. Les Shuswap n'oni 
point d'esclaves; ils sont en général beaucoup plus hospitaliers, plus 
francs, plus courageux que leurs voisins de l'ouest; les blancs vantent leur 
droiture et leur vaillance, sans qu'ils les épargnent pour cela et leur lais- 
sent la terre et la liberté. C'est vers le pays des Shuswap que se ruèrent 
les premiers chercheurs d'or, semant la mort autour d'eux; plusieurs 
clans d'indigènes ont disparu, les autres sont atteints, et la misère, la 
syphilis, les épidémies feront périr les survivants. 

Les aborigènes qui vivent dans la partie nord-orientale de la Colombie 
Britannique n'appartiennent pas à la même famille de peuples que les 
habitants du littoral : ce sont des « Indiens », des « Peaux Rouges » de la 
race athabaskienne, frères de ceux qui parcourent les plaines à l'est des 
Montagnes Rocheuses. Les voyageurs canadiens leur ont donné le nom 
générique de « Porteurs » — en anglais Carriers — bien mérité par leurs 
habitudes de nomades. Une de leurs tribus, celle des Tah-killy, occupe les 
plaines qui s'étendent entre le grand coude du Fraser et la rivière de la 
Paix : elle est apparentée avec celle des « Castors » d'outre-Rocheuses ; de 
même que certaines tribus indiennes du Yukon, les Porteurs brûlaient 
leurs morts, et pendant la combustion l'épouse passait plusieurs fois la 
main sur la poitrine de l'époux; après la cérémonie, elle se trouvait 
esclave et devait servir les parents de son mari pendant une ou plusieurs 
années avant de pouvoir dépouiller les vêtements de deuil 1 . Plus loin, vers 
le sud, sur le bas Fraser, commence le domaine des Salish, Sahaptin, 
Skagit, Chinook et autres Peaux Rouges des États-Unis. Les appellations 
spéciales des diverses peuplades se terminent par la syllabe tin, corres- 
pondant au mot tinneh ou déné, qui, dans l'Alaska et le territoire du 
Nord-Ouest, sert à désigner les « Hommes » de race indienne. 

1 Thomas Simpson, Narrative ofDiscovery en ihè Ncrlh Coad of America. 



POPULATIONS DL LA COLOMBIE BRITANNIQUE. 



297 



La population blanche de la Colombie est à peu près triple en nombre 
des aborigènes, et l'écart s'accroît d'année en année : on évalue à cent 
mille individus environ les représentants de la race, blanche, presque 
tous Anglais ou Américains d'origine et de langue anglo-saxonne. 
Les Chinois les ont suivis, et si l'on n'a pas recours à des mesures d'expul- 
sion comme en Californie et en Australie, ils finiront par monopoliser com- 
plètement certaines industries. La colonisation du pays par les blancs ne 

N° 65. POPULATIONS INDIGÈNES DE LA COLOMBIE BRITANNIQUE. 




C. Perron 



1 : 13 ono ono 



date pas même d'un demi-siècle. C'est à la « lièvre de l'or » que la Co- 
lombie Britannique doit, sinon ses premiers habitants d'origine euro- 
péenne, du moins la première immigration suivie. Depuis longtemps déjà 
fes Indiens avaient ramassé des pépites, mais la découverte proprement 
dite ne se fit qu'en l'année 1850, sur les bords du Fraser, puis dans la 
vallée du Thompson. Les chercheurs accoururent aussitôt de Californie; 
on fit de nouvelles trouvailles, et en 1858 eut lieu la grande « ruée» 
des mineurs. Il n'est pas de rivière colombienne qui ne roule des par- 

58 



XV. 



298 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

celles d'or avec ses sables : des Montagnes Rocheuses à Vancouver, et 
du Kootenay à la rivière de la Paix, les orpailleurs ont partout recueilli le 
métal, mais non pas toujours en quantité suffisante pour que l'exploitation 
;iit continué régulièrement et d'une manière fructueuse. Ce furent d'abord 
les grèves du bas Fraser et du Thompson, puis la région du Caribou, au 
sud du grand méandre du Fraser, qui fournirent la plus forte quantité 
d'or; ensuite, c'est plus au nord que poussèrent les mineurs, vers le 
Gardner-channel, la vallée de la Skeena et celle de l'Omineca, affluent de la 
Peace-river; puis, en 1872, la foule se précipita sur les traces des trappeurs 
Thibert et Mac-Culloch, vers le pays de Cassiar, entre les tributaires du 
Stickeen et de la rivière aux Liards, près des frontières de l'Alaska ; c'est là 
(pie travaillent encore quelques retardataires, surtout de patients Chinois*. 
Dans les premières années de l'exploitation à outrance, alors que tous autres 
travaux lui étaient subordonnés, la production annuelle delà Colombie s'éleva 
jusqu'à '20 et 25 millions de francs, même à 55 millions en 1861. Actuel- 
lement, nombre de grèves sont épuisées, les mineurs se sont dispersés et 
la récolte oscille entre 5 et 5 millions par an 2 . On évalue à 281 millions 
la valeur totale de l'or 3 extrait des sables colombiens de 1858 à 1888. La 
contrée possède aussi quelques riches gisements d'argent natif. 

L'industrie minière a changé de mains. On ne voit plus guère d'orpail- 
leurs libres; les ouvriers sont maintenant les salariés de compagnies finan- 
cières qui recherchent les veines du métal et font construire des ma- 
chines pour broyer le quartz et les schistes aurifères. Les allures générales 
des montagnes colombiennes ont démontré que l'or y est distribué de la 
même manière qu'en Californie, et les industriels profitent, pour leurs 
nouvelles recherches, des expériences faites par leurs devanciers. Dans les 
districts miniers d'où les Indiens n'ont pas encore été chassés, ils sont 
employés pour la plupart aux travaux pénibles. Cependant un chef indien 
avait réussi à s'enrichir aux dépens des mineurs blancs, grâce à la fron- 
tière bizarre tracée entre l'Alaska et la Colombie. Installé en territoire 
américain, près de l'embouchure du Stickeen, il ne laissait passer ni 
denrée ni marchandises pour les camps des mineurs sans prélever une 
forte taxe. 

D'autres exploitations minières ont pris une grande importance : celles 



1 Production des mines de Cassiar en 1874 : 5200000 francs. 

» » » en 1887 : 74500 » 

2 Production de l'or dans la Colombie Britannique en 1888 : 5 207 000 francs. 

3 George M. Dawson, The Minerai Weallh of British Columbia; — t). Oppenheimer, The Mi- 
nerai Resources of British Columbia. 



INDUSTRIES DE LA COLOMBIE BRITANNIOI li. 301 

du charbon bitumineux. Dès les premiers temps de la colonisation, les 
bateaux à vapeur employaient en passant la houille de l'île Vancouver; 
puis le travail de mine se régularisa, et maintenant maint village noir 
ressemble à un faubourg de Newcastle par ses amas de charbon, ses 
machines, ses élévateurs et ses puits. Les couches houillères, situées pour 
ainsi dire sur le quai même des ports, donnent déjà lieu à un certain 
commerce d'exportation 1 . Les anthracites que l'on a reconnus sur les bords 
du canal de Skidegate, dans l'archipel Charlotte, n'ont pas encore été 
exploités d'une manière suivie : on les dit d'aussi bonne qualité que 
ceux de la Pensylvanie. A mesure que diminue la production de l'or, celle 
du charbon s'accroît; l'élève du bétail prend aussi de l'importance pour 
l'approvisionnement de la Californie, et les pêcheries se complètent par 
des fabriques de conserves ; chaque embouchure de rivière, chaque baie 
du littoral a sa saumonnerie 2 ; les pièges et les nasses des blancs rempla- 
cent les digues fort ingénieusement construites que Mackenzie et autres 
voyageurs virent avec étonnement il y a près d'un siècle. Enfin, des spé- 
culateurs exploitent déjà les immenses forêts du littoral. Pendant de 
longues années, le gouvernement canadien, craignant que la contrée ne 
tombât entièrement entre les mains des colons américains, avait rigoureu- 
sement refusé de concéder ou de vendre des terrains de culture". La 
colonie se dépeupla même pendant un temps, lorsque la récolte de l'or 
eut cessé d'attirer les aventuriers. 



D'aucun autre pays on ne peut dire avec autant de vérité qu'une 
ligne de chemin de fer en est l'artère vitale. Sans la voie qui la traverse de 
l'est à l'ouest, la Colombie Britannique ne ferait partie du monde com- 
mercial que par quelques points isolés du littoral, et n'aurait aucune 
relation directe avec les autres provinces de la « Puissance ». Les premiers 
blancs qui s'établirent dans le pays s'y rendaient presque tous par la voie 
de la Californie, et lorsque les mineurs se précipitèrent en foule vers ce 
nouvel Eldorado, San-Francisco devint le marché par excellence où s'ex- 



1 Production du charbon dans la Colombie Britannique en 1888 : 
489 301 tonnes, dont 345 681 expédiées en Californie. Valeur marchande : 12 000 000 francs. 

* Production de la pèche dans la Colombie Britannique en 1887 : 23 000 000 francs. 

Conserves de saumon préparées en 1889 : 420 000 caisses; 

Valeur totale de la pèche du saumon en 1889 : 12 300 000 francs. 
Nombre d'hommes employés dans les pêcheries de la Colombie Britannique en 1887 : 4693. 
3 G. M. Grant, ouvrage cité. 



302 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

pédiait l'or colombien. D'année en année les communications devenaient 
plus directes et plus suivies : en dépit du lien politique, l'île de Vancou- 
ver et les colonies opposées de la terre ferme se rattachaient de plus en 
plus à la république des Etats-Unis, et le gouvernement britannique 
pouvait craindre de voir sa colonie entraînée par la force des choses à 
devenir une dépendance politique de San-Francisco. Pour remédier à cet 
état de choses, il était nécessaire de relier le bassin du Saint-Laurent à 
celui du Fraser par une voie de communication rapide; mais on reculait 
devant l'accomplissement de cette œuvre coûteuse. Pourtant il fallut se 
décider. En s'unissant à la Puissance du Canada en 1871, la Colombie 
Britannique imposa pour condition de son entrée dans la confédération 
qu'un chemin de 1er transcontinental serait construit à travers les Mon- 
tagnes Rocheuses, et telle était l'urgence de cette œuvre, telle fut la muni- 
ficence du gouvernement canadien à l'égard des capitalistes concession- 
naires, que la limite de temps fut de beaucoup devancée : la charte de 
concession imposait l'ouverture de la ligne complète en 1891, mais déjà 
cinq années plus tôt les locomotives accomplirent le trajet de l'un à 
l'autre Océan. Naturellement tous les groupes de population, tous les 
centres de trafic s'établirent le long de la voie ferrée, qui d'ailleurs 
emprunte la vallée inférieure du Fraser jusqu'à son embouchure et vient 
aboutir en face du détroit de Juan de Fuca et des golfes ramifiés du 
Puget-sound. 

L'île de Vancouver, située plus au sud que l'archipel Charlotte, à plus 
grande proximité du continent, et en face des ports excellents qui débou- 
chent dans les détroits de Géorgie et de Juan de Fuca, n'a pas été négligée 
par les colons, quoique presque tout le territoire insulaire soit encore 
inculte; en 1884, son domaine agricole était de six mille hectares seu- 
lement. Les commencements de la colonie se firent par la voie de mer. Des 
traitants et des marins s'étaient groupés autour d'un poste de la Compagnie 
de Iludson bâti à la pointe sud-orientale de l'île Vancouver, en face des ave- 
nues marines qui, par le Puget-sound, pénètrent au loin dans tout le ter- 
ritoire des Étals-Unis; c'est, croit-on, le port que le navigateur espagnol 
Manuel Quinipe avait découvert en 1790 et auquel il avait donné le nom 
de Cordoba : c'était le Camosin des Indiens. Le poste était devenu un petit 
village de commerce, lorsque se fit la découverte de l'or dans le bassin du 
Fraser, et le fort Victoria, — tel était le nom du comptoir, — devint aus- 
sitôt le rendez-vous des spéculateurs avides, accourus de la Californie. Dès 
l'hiver de la première année on vit trente mille individus se presser au- 
tour du fort en des baraques en bois et sous la toile des tentes. Une ville 



CHEMIN DE FEK TRANSCONTINENTAL, ILE VANCOUVER. 



303 



régulière se construisit rapidement, avec de belles rues se croisant à angle 
droit, des places, des appontements et des quais. Maintenant Victoria est 



N° 0G. — VICTORIA ET ESQUIMALT. 




f23°4CT Ouest de Greenwich 



I23°20' 



d'après les cartes marines 



■ C. Perron 



Profonc/<?w-s 



S*6fes f S couvrent ûeO-st/OO" c/e/OOJ 200"^ Jr£>ÛO 'mètr-es 

et c/ecoevr-ent et éles t/e/À 



une gracieuse cité anglaise, ombragée d'arbres et possédant un parc char- 
mant, un réservoir d'eaux abondantes que lui envoie un lac éloigné d'une 
douzaine de kilomètres. Un beau pont traverse la baie; des avenues, se 



504 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

dirigeant au nord-ouest, traversent d'anciens marécages changés actuelle- 
ment en jardins, et l'unissent au port bien abrité d'Esquimalt, qui est le 
faubourg avancé de Victoria ; les gouvernements de la Grande-Bretagne 
et du Canada y ont fait construire un arsenal, des entrepôts, et creuser 
un grand bassin de carénage. Les deux ports complémentaires de Victoria 
et d'Esquimalt sont en communications fréquentes par la vapeur avec 
la Californie et l'Alaska et surtout avec les villes de la côte continentale 
opposée. Outre son commerce, Victoria possède les avantages que lui 
donne son rang comme chef-lieu politique de la Colombie 1 . Elle est aussi 
visitée par de riches Américains qui viennent en été y chercher un air pur, 
un climat tempéré et le merveilleux horizon des îles, des bras de mer, des 
forets, du cône volcanique de Baker et des dômes de l'Olympe américain. 
Les habitants de Victoria espèrent que tôt ou tard leur ville deviendra la 
station terminale du chemin de fer des deux Océans : d'après ce projet, la 
ligne franchira en viaduc les « Etroits » de Seymour, puis gagnera l'île de 
Valdes et autres terres, dont elle traversera successivement les canaux, 
puis, abordant la terre ferme par le Bute-inlet, remontera dans l'intérieur 
par les rivières Homathco et les plaines de Chilcotin. 

Un tronçon de ce futur chemin de fer, qui longe l'admirable ensemble 
de ports appelé baie de Saanitch, unit Victoria à Nanaimo, située à 112 ki- 
lomètres au nord-ouest, sur le rivage d'un bon port, communiquant lui- 
même par un chenal profond avec un autre havre où mouillent les plus 
grands vaisseaux; en face, par delà les îles, se déroule le merveilleux am- 
phithéâtre des monts neigeux. Le charbon de Nanaimo est le meilleur des 
côtes du Pacifique : on l'expédie aux îles Sandwich, en Chine, à San- 
Francisco surtout ; la Hotte anglaise des eaux canadiennes dans le Grand 
Océan vient s'y approvisionner 5 . Les mines s'ouvrent au centre même de 
la ville; un puits d'extraction descend à 200 mètres, et le souterrain au- 
quel il donne accès se prolonge au loin jusqu'au-dessous des eaux du 
port; près d'un millier de mineurs travaillaient dans les galeries de Na- 
naimo, lorsqu'un coup de grisou, en 1884, engloutit cent quarante-neuf 



1 Mouvement commercial de Victoria en 1887-88 : 

Importations la 944 800 francs. 

Exportations 10 880 800 » 

Ensemble 26 825 600 francs. 

Mouvement total de la navigation, à l'entrée et à la sortie, avec le cabotage, en 1887-88 
2 657 navires, jaugeant 1 695 278 tonnes. 

8 Mouvement de la navigation dans le port de Nanaimo, avec le cabotage, en 1887-88 : 
11 navires, jaugeant 575 182 tonnes. 



VICTORIA, ESQim.UT. NANAFMO. 



r>05 



ouvriers : depuis celle époque les puits de Nanaimo sonl presque aban- 
donnés. L'activité esl plus grande dans les mines de Wellington, creusées 
ii quelque distance plus au nord : des houilleurs belges y dirigenl les 
travaux. D'autres gisements de charbon se trouvent vers le milieu de la 
cote orientale, au pied des massifs les plus élevés de l'île, et l'on a récem- 
ment commencé d'en extraire le combustible. Nul doute que dans un 
avenir prochain des villes industrielles ne s'élèvent à côté des puits de 



N° 6". — NANAIMO 



I26°30 



Uuest de rairis 




124' 10 



Ouest de ureenwich 



I23°4D 



d'après les cartes marines 



C. Perron 



Profon c/et/rs 



de Oà/ÛO de/O0*2û0"' de 200?" ' 

mètres et &u de/à 



mine du littoral, surtout pour le traitement des excellents minerais de fer 
(pie l'on trouve dans l'île de Texada. Le petit archipel de San-Juan, que 
les Canadiens et les Américains se disputèrent avec tant d'acharnement en 
1872, est encore presque désert. 

L'archipel de la Reine-Charlotte est une des terres colombiennes qui, 
par la situation géographique, la douceur du climat, la fertilité des terres, 
pourraient recevoir une population considérable; cependant il est resté 
jusqu'à nos jours en dehors du courant d'immigration. Découvert en 

xv. 59 



506 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



l'année 1774 par l'Espagnol Juan Ferez, il n'a été reconnu comme un 
groupe de terres distinctes du continent qu'en l'année 1789, par le traitant 
américain Grey. Depuis il a été visité fréquemment par des trappeurs et 



N° 68. ILES QUEËS-CIIAIILOTTE. 



Uuest de ravi; 




Juest de Greenwich 



d'après les cartes marines 



M Ml. 



des agents de commerce ; G. Dawson, le principal explorateur du « Grand 
Ouest » canadien, l'a étudié avec soin comme géologue, naturaliste et 
anthropologiste ; mais les premiers colons blancs ne s'y sont hasardés 



ILES QUEEN-CHARLOTTE. 507 

qu'après les découvertes de l'or dans la Colombie Britannique 1 ; ils y onl 
également trouvé des pépites, mais non en quantité suffisante pour donner 
lieu ;i une exploitation suivie. On dit que l'un des principaux obstacles 
à l'exploration et à la mise en culture de l'intérieur provient du manque 
de cervidés dans h l'aune insulaire : certains de ne pas rencontrer de gi- 
bier, les chasseurs n'osent pas s'éloigner des cotes. Des missions onl été 
fondées sur le littoral, notamment à Masset, au bord d'un estuaire qui se 
ramifie en lacs dans la partie septentrionale de l'île du nord. Sur le 
détroit de Skidegate se trouve une importante usine où l'on extrait l'huile 
des chiens de mer. Le nombre des colons s'accroît lentement dans l'archi- 
pel, tandis ([ne celui des indigènes haïda diminue en bien plus forte pro- 
portion. 

Sur le continent même, chacun des fjords a son poste de traitants, ses 
pêcheries, ses fabriques de conserves. La station la plus importante de 
la vallée de Stickeen est le bourg de Glenora, situé à la tète de la naviga- 
tion fluviale, à 202 kilomètres de l'embouchure. Au sud du littoral alas- 
kien, dans l'île de Ghimsian, le fort ou port Simpson est, non une place 
militaire, mais un marché autour duquel diverses tribus viennent échan- 
ger leurs denrées avec les traitants. Hazleton, à la tête de la navigation 
sur la rivière Skeena, est le comptoir des mineurs qui exploitent les gise- 
ments aurifères d'Omineca, et, vers l'embouchure du fleuve, Port-Essinglon 
a pris quelque animation comme port de pèche et marché. Mais, de tous 
ces postes de la Colombie Britannique, aucun, si ce n'est dans le delta du 
Fraser et dans ses environs immédiats, n'a pris rang parmi les agglomé- 
rations urbaines. Dans les hautes vallées du Fraser et de ses affluents les 
centres de population manquent aussi. Lilloet, sur une terrasse riveraine 
du Fraser, a diminué, depuis que l'on n'utilise plus la roule qui, par le lac 
du Sommet, rattachait le cours moyen du fleuve à la région du delta. La 
ville la plus éloignée de l'embouchure et la « métropole de l'intérieur >< 
est située à 350 mètres d'altitude, au confluent des deux branches du 
Thompson : d'où son nom, Kamloops, indiquant la jonction des deux 
cours d'eau. Des bateaux à vapeur voguent dans cette partie du fleuve 
et les pâturages des environs sont couverts de bestiaux. 

Lytton, qui du haut de sa terrasse domine un autre confluent, celui du 
Thompson et du Fraser, est trop à l'étroit entre les cluses de la vallée pour 
avoir pu acquérir une grande importance commerciale. Yale, qui garde 
l'entrée méridionale du canon et des rapides, à la tète de la navigation 

1 Geolvgical Survey of Canada. Report of Progrès* for I87b-7y. 



308 



NOUVELLE GKOCKAPHIK UNIVERSELLE. 



fluviale, fut une ville minière très active, et quelques orpailleurs chinois 
en lavent encore les sables au-dessous des maisons; là commence la pitto- 
resque route de montagnes qui contourne les dalles du Fraser. Puis 
viennent Hope, naguère lieu de rendez-vous pour les mineurs, et Agassiz, 
station la plus rapprochée des sources sulfureuses renommées de Harri- 



N° 69 ILE DE CHIMSIAN. 



132° Ouest de Pa 




Ouest de breenwich 



C. Perrun 



P ' r- o fon c/eof /-\5 



^ 



<2f Ûà /ÛO m oi> /O0<à 2ÛÛ m c/e SOO "°et cJ<s </e/A 

\ 1 200 000 
I 1 

o :■« MI. 



son; enfin, dans le voisinage de l'embouchure, s'élève New-Westminster, 
qui pendant un temps eut le rang de capitale et garde même quelques 
édifices provinciaux : c'est là que se trouvent les chantiers, les scieries, 
les saumonneries du bas Fraser; des bateaux vont et viennent chaque jour 
entre son port fluvial et Victoria; enfin, là s'élèvera sur le Fraser le viaduc 
rattachant le chemin de fer transcontinental du Canada au réseau del'Orégon 



NEW- WEST MIN S TER. 



'.Il 



el de la Californie. New-Weslminsler peut être presque considéré comme 
une annexe de la ville grandissante qui est devenue la gare océanique 
du chemin de fer canadien sur le Burrard-inlet. La station terminale, 



X" 70. — UOLCHES DU FIUSEH. 



,l2b'40 



Ocest de Par-! s 



25°i0' 




i25°20 



22° 50 



L r e rro' 



Profonc/eo 



S<sb/es cfi" cocvent 
et c?t?'coc*tsrei~>t 



ûeOâ/O' 



£><>/OÂ /OO' 



c/e/OOsnèfes 



qui fut bâtie la première sur la rive méridionale de ce fjord, élail Port- 
Moody, et un village marque encore l'emplacement choisi jadis pour 
devenir le Montréal du versant occidental; maison a poussé le chemin de 
fer plus avant, jusqu'à une petite crique bien abritée que protège une 
péninsule en forme de hameçon : c'est là qu'a été fondée Vancouver, 



512 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

En mai 1886, le lieu où s'élève aujourd'hui la cité naissante était une 
épaisse forêt. On vit surgir les édifices comme par enchantement, puis un 
incendie passa et les dévora, à l'exception d'un seul, et de nouveau la ville 
se dressa au bord du golfe. Unique parmi les cités canadiennes, elle appa- 
rut soudain, et déjà grande : dès que son nom fut prononcé, c'était un 
foyer commercial de l'Amérique Anglaise. Vancouver étend le damier de 
ses rues sur un espace où plus de cent mille habitants pourraient vivre 
à l'aise; elle a des monuments publics, des églises, des banques et des 
hôtels; ses avenues sont éclairées au gaz et à l'électricité; des siphons 
lui apportent l'eau pure de sources qui jaillissent dans les montagnes, 
au nord du Burrard-inlet. Les chemins de fer se ramifient au nord et au 
sud de la cité; des ponts, des estacades traversent l'estuaire de False-bay, 
que la mer projette au sud, parallèlement au golfe de Burrard. Comme 
port de commerce, Vancouver a déjà des quais, des appontements et des 
magasins; des bateaux à vapeur continuent la ligne transcontinentale du 
Pacifique vers l'île de Vancouver, les villes de l'Orégon et de la Cali- 
fornie, l'Alaska, vers le Japon et la Chine'; incessamment une autre 
ligne se dirigera vers la Nouvelle-Zélande et l'Australie, mais les navires 
à voiles n'ont pas encore appris le chemin du nouveau port ouvert dans ces 
parages naguère inconnus 2 . Vancouver est devenue d'un coup la princi- 
pale étape sur l'une des grandes voies de circumvection du globe. Enfin, 
la ville nouvelle a pris soin de s'embellir : un très beau parc de 580 hec- 
tares occupe la péninsule située au nord-ouest qui ferme à demi l'entrée 
du port et en abrite les navires contre les vents d'ouest 8 . 



1 Importation de Clùne à Vancouver en 1888 : 20 601 tonnes, dont 927 tonnes de thé, 4250 de soie. 
8 Mouvement delà navigation dans le port de Vancouver pendant l'année fiscale 1888-1889: 

Navires étrangers, à l'entrée et à la sortie : 580. jaugeant. . 640 000 tonnes. 

» de cabotage : 751 bateaux à vapeur, jaugeant. . . . 409 254 tonnes. 

» » 65 » à voiles « .... 10587 » 

Ensemble: 1594 navires .... » .... 1059841 tonnes. 

5 Villes de la Colombie Britannique en 1889 : 



Victoria (5270 en 1881) . 16 000 habitants. 

Vancouver 12 000 » 

New-Westminster .... 6 000 » 



Nanaimo 5 000 habitants 

Wellington 2 500 i. 

Yale 2 000 » 



Kamloops 1 500 habitants. 



VANCOUVER, TERRITOIRES DU GRAND NORD. Z\ô 



III 

TERRITOIRES DU GRAND NORD 
BASSINS DR I, ' A T II AI1ASCA- MACKENZIE ET DE LA I1IVIÈRE DU CROS POISSON. 

La partie de la « Puissance » dont les eaux se déversent dans l'océan 
Glacial n'est pas la moins connue de l'Amérique Anglaise, puisque le 
Labrador est encore resté plus à l'écart des voies frayées par les explora- 
teurs; mais si le bassin du Mackenzie a été parcouru en divers sens, il n'a 
pu être étudié que suivant des itinéraires fort espacés, et il reste bien des 
traits géographiques de la contrée à préciser, ainsi qu'en témoignent les 
cartes les plus récentes, toutes en désaccord les unes avec les autres. Un 
siècle s'est écoulé depuis que la contrée a été traversée pour la première 
fois. Il est vrai que les « voyageurs » français, coureurs des bois et des 
prairies, s'étaient avancés fort loin au delà des villes dans le pays des 
Indiens; mais il ne paraît pas que leurs pointes les plus hardies les 
aient menés au nord des sources athabaskiennes. C'était déjà merveille 
que des traitants isolés pussent s'éloigner ainsi des postes extrêmes 
occupés par leurs compatriotes, s'aventurer de peuplade en peuplade, au 
milieu d'ennemis ou d'amis douteux, et frayer les chemins à travers les fo- 
rets, dans le labyrinthe des lacs, des rivières et des portages, à des milliers 
de kilomètres de leur ligne de base. L'orgueil des jeunes Canadiens, blancs 
ou métis, était de se lancer ainsi dans les solitudes redoutables de l'Occi- 
dent et d'en revenir rompus à toutes les audaces. Cette forte éducation 
faisait des hommes : c'est peut-être à elle que la nationalité canadienne 
a dû de s'être si vaillamment maintenue. 

La première exploration purement géographique fut celle de Samuel 
Hearne, que la Compagnie de Hudson envoyait en 1770 dans la direction du 
nord vers l'océan Glacial. Il atteignit en effet les bords de la mer Polaire, 
après avoir poussé dans l'ouest jusqu'au bassin de l'Athabasca; mais le 
récit de son voyage appartenait à la Compagnie et ne fut publié, plus de 
vingt années après, que pour tenir une promesse faite à La Pérouse, 
lorsque celui-ci, devenu par conquête propriétaire du manuscrit, le rendit 
à l'expresse condition qu'il fût publié 1 . Peu d'années s'étaient écoulées 
depuis l'expédition de Hearne quand une famille de métis français, les 
Beaulieu, s'établit au nord de l'Athabasca. En 1778, un fortin s'élevait 

1 Yoijaae de Samuel Hearne du Port du Prince de Galles à l'Océan du Nord. 

xv. 40 



514 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

sur le rivage de ce lac; puis l'Anglais Pond, guidé par les métis français, 
s'avançait en 1780 jusqu'au Grand Lac des Esclaves, et, sept années plus 
lard, Mackenzie, également dirigé par les Beaulieu, descendait le cours du 
fleuve qui porte son nom et arrivait à l'océan Glacial, qu'il croyait être le 
Pacifique. L'année suivante, il pénétrait dans le même bassin, puis remon- 
tait la rivière de la Paix pour redescendre sur le versant occidental de la 
région dite aujourd'hui Colombie Britannique : ainsi une première voie 
transcontinentale était ouverte dans l'Amérique du Nord. 

Après cette mémorable traversée du continent, d'autres expéditions se 
firent sur les routes frayées; mais le souvenir de ces voyages, accomplis 
au service de compagnies rivales, se perdit. Deux sociétés se disputaient les 
pelleteries de ces régions : la Compagnie du « Nord-Ouest », héritière de 
l'ancienne association française, et la Compagnie de Hudson. L'une et l'autre 
employaient également des voyageurs blancs et métis, français et écossais; 
mais elles appliquaient surtout leurs ressources à se combattre, à susciter 
des guerres entre les Indiens qui leur étaient assujettis, à se ravir les comp- 
toirs, à prendre possession des chemins et des portages. Cette lutte sourde, 
qui éclata plus d'une fois en hostilités déclarées, ne favorisa point les 
études géographiques. Trente années se passèrent après l'expédition de 
Mackenzie sans qu'un nouveau grand voyage de recherches fût tenté. En 
1820, Franklin parcourut les territoires du nord-ouest entre le lac Win- 
nipeg et la mer Glaciale ; puis, en 1825, il descendit le Mackenzie jusqu'à 
l'Océan, visita soigneusement toute la région du delta, tandis que ses com- 
pagnons Back et Richardson reconnaissaient les contrées qui s'étendent 
à l'est jusqu'à la rivière du Cuivre. Quelques années plus tard, Back re- 
prit ses explorations polaires et découvrit la source, puis l'embouchure du 
grand fleuve Fish-river ou du Gros Poisson, auquel on donne parfois son 
nom, Back's river. Dease et Simpson longèrent ensuite les côtes océaniques 
entre le Mackenzie et le Back; puis, quand Franklin et ses compagnons 
se furent perdus dans l'océan Glacial, de nombreuses expéditions, lancées à 
leur recherche, parcoururent le territoire en divers sens: Bae, Richardson, 
Pullen, Hooper, Anderson, Stewart, Hayes, Schwatka, tracèrent dans ces 
régions du nord le réseau de leurs itinéraires. Des missionnaires catho- 
liques, surtout Petitot, ont aussi contribué pour une part considérable à la 
reconnaissance géographique des bassins du Mackenzie et des autres fleuves 
qui se déversent dans l'océan Glacial. 

Les limites officielles des territoires du Nord n'ont, à l'intérieur, aucun 
rapport avec le relief de la contrée, et d'ailleurs elles ne sont tracées que 
provisoirement, dans l'attente de changements ultérieurs. Un seul district 



TERRITOIRES DU GRAND NORD. 515 

administrativement constitué, l'Athabasca, a été taillé dans cet espace 
immense, et, comme il est d'usage en Amérique, il a reçu pour frontières 
des lignes géométriques tracées suivant les degrés de longitude et de lati- 
tude, si ce n'est à l'est, où le cours <lc l'Athabasca, puis celui de la Grande- 
Rivière des Esclaves, eu forment la limite. Mais en dehors de ce district 
le territoire du Grand Nord comprend encore officiellement toute la partie 
des Montagnes Rocheuses comprise entre l'Alaska et la Colombie Britan- 
nique, puis au nord et à l'est tous les espaces que contournent les eaux 
de l'océan Glacial et de la mer de lludson ; au sud-est il confine, sans 
ligne officielle de partage, au territoire, non encore organisé, de Keewatin. 
L'immense domaine, auquel on ajoute les archipels polaires, comprend 
plus de la moitié des espaces appartenant à la Puissance. Mais si l'on prend 
la contrée dans ses limites naturelles, c'est-à-dire en laissant à l'Alaska le 
hassin du Yukon et au Manitoba le versant de la mer de lludson, l'ensemble 
des terres canadiennes qui épanchent leurs eaux dans l'océan Glacial pré- 
sente une surface d'environ 2 500 000 kilomètres carrés, soit cinq fois la 
superficie de la France. Quinze mille habitants au plus, blancs, Indiens et 
Kskimaux, telle est la population : c'est-à-dire que le pays est désert 
dans presque toute son étendue. 

Le vaste espace triangulaire du versant tourné vers l'océan Glacial est 
partagé par la chaîne des lacs qui se dirige de la méditerranée Cana- 
dienne au Grand Lac de l'Ours, parallèlement à l'axe des Montagnes 
Rocheuses et à la côte occidentale du continent. Cette chaîne des mers inté- 
rieures sépare deux régions bien distinctes. Dès l'année 1823, le voya- 
geur américain Long, traversant des contrées situées bien au sud du Mar- 
kenzie, avait constaté ce t'ait remarquable, observé depuis pour les autres 
grands lacs de l'Amérique Anglaise, que la dépression lacustre se trouve 
dans la gouttière placée sur la ligne de contact de deux formations géolo- 
giques. A l'est, les roches qui dominent le rivage sont uniformément 
composées de masses cristallines, tandis qu'à l'ouest viennent affleurer des 
assises sédimentaires d'âge beaucoup moins ancien. L'aspect des paysages 
correspond à la nature du sol : le gneiss et le granit à surface raboteuse 
sont parsemés de cavités innombrables et de toute grandeur, où s'étendent 
des mares, des étangs et des lacs entourés de bois; les roches stratifiées de 
l'ouest sont inclinées suivant une pente douce en comparaison et recou- 
vertes de prairies 1 . 

Les flancs orientaux des Monts Rocheux occupent à l'occident une 

1 Long (Keating), Narrative of an Expédition tothe Source ofthe Saint-Peter's river. 



316 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



partie du Grand Nord, et même quelques massifs extérieurs de cette grande 
chaîne, disposés en échelons le long de l'axe médian, se dressent isolé- 
ment au milieu des plaines ou des terrains onduleux qui précèdent les 



S° 71. — ALIGNEMENT DES LACS CANADIENS. 




C. Perron 



Mb 

Terrains primitifs. 



Terrains secondaires, 



1 . r,n non 000 



montagnes. En outre, des seuils ou « dos de pays », qui çà et là prennent 
l'aspect de chaînons, se rattachent à la saillie des Rocheuses pour se diriger 
vers l'océan Glacial 1 , comparables aux côtes projetées par les vertèbres. Ces 



* E. Pelilol, Bulletin de la Société de Géographie, juillet 1875. 



MONTAGNES KT LACS DU GRAND NORD. 517 

<c hauteurs (les (erres », pour la plupart parallèles entre elles, s'abaissent 
de distance en distance pour laisser passer les effluents des lacs enfermés 
jadis, avant qu'un long travail d'érosion les eût libérés en leur donnant 
un émissaire vers l'Océan. 

Une première saillie transversale est celle qui commence au groupe des 
Bighorn ou monts « Cornus », immédiatement à l'est des sources mai- 
tresses de l'Atliabasca. Ce laite de partage, dirigé au nord-est entre le 
bassin de l'Atliabasca et celui du Saskalchewan , forme quelques petits 
massifs de collines. Vers les sources du Churchill ou ce rivière des An- 
glais » qui descend à la mer de Hudson, le seuil s'abaisse entre ce cours 
d'eau et la rivière Claire ou Clearwaler, affluent de l'Atliabasca : là est le 
portage la Loche (Methye-portage), franchi autrefois par tous les voyageurs 
qui se rendaient dans le « Grand Nord». Entre le lac Winnipeg et ce por- 
tage, considéré comme limite commune de deux territoires distincts, on 
compte trente-six « décharges » pour les bateaux. Le portage la Loche est 
un long plateau sablonneux large d'environ 21 kilomètres de base à base, 
reposant sur une voussure de roche souterraine, calcaire du côté de 
l'ouest, granitique du côté de l'est, qui va rejoindre les collines rive- 
raines de la merde Hudson. D'après Richardson, l'altitude du portage la 
Loche serait d'environ 475 mètres, soit 200 mètres au-dessus des plaines 
qui descendent vers le Winnipeg. 

Un deuxième rameau de collines qui se détache des Montagnes Rocheuses 
au nord des sources de l'Atliabasca va former sur les bords du Petit Lac des 
Esclaves quelques hauteurs dont les points culminants s'élèvent de 800 à 
850 mètres, puis se recourbe vers le nord pour barrer la rivière de la Paix 
et la forcer à s'épancher en cascades : les diverses parties de cette chaîne 
sont connues sous le nom de montagnes des Framboises, des Rouleaux, de 
l'Ecorce. Puis vient la montagne des Caribous, qui constitue le faîte entre 
la rivière de la Paix et la rivière aux Foins, et traverse le lleuve central du 
versant entre les deux grands lacs d'Athabasca et des Esclaves ; des chutes 
et des rapides marquent la brèche ouverte par le courant à travers le seuil 
de rochers. D'autres rangées de mornes rocheux, grès et calcaires, suivant 
vers le nord-est la même direction que les chaînons du sud, s'alignent au 
delà du Grand Lac des Esclaves, à des hauteurs de quelques centaines de 
mètres. Dans le voisinage de l'Océan, les montagnes deviennent plus hautes 
et se pressent en massifs et en chaînons plus rapprochés : des cimes 
dépassant 1500 mètres se montrent à distance du fleuve Mackenzie, et des 
falaises ou des monts à parois escarpées dominent directement le courant 
d'une hauteur de 500 mètres. Plusieurs roches ont reçu des voyageurs 



518 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

le nom rie « Pierre qui Trempe à l'Eau ». D'ailleurs la chaîne mère des 
Rocheuses, ou du moins une rangée appartenant au même système orogra- 
phique, est en cet endroit peu éloignée du Mackenzie et du cours d'eau 
voisin, la rivière Plumée : ces monts constituent le l'aile de partage entre le 
Yukon et les tributaires de l'océan Glacial. D'après M. Petilot, les massifs 
de phonolithe seraient nombreux parmi ces montagnes du nord. Aon loin 
de l'embouchure du Mackenzie, à l'est, plusieurs éminences coniques res- 
semblent de loin à des amas de scories; Mac-Clure en vit quinze d'où la 
fumée montait en tourbillons : il les compare à des « l'ours à chaux ». 

En maintes contrées du « Grand Nord » s'élèvent de petits cônes ana- 
logues aux mise du Modénais et aux maccalube de la Sicile; ce sont les 
« boucanes » des voyageurs canadiens, ainsi nommées des l'umées qui 
parfois s'en échappent. Quand leur foyer s'est éteint, on en reconnaît l'em- 
placement aux argiles brûlées : à l'état de combustion, elles déposent du 
soufre, du sel et autres substances chimiques sur le parcours de leurs 
ruisselets; l'odeur qu'elles répandent est généralement celle du pétrole. 
D'ordinaire ces boucanes se trouvent sur le bord des rivières, dans le voisi- 
nage de schistes bitumineux, de lignites et de roches salines'. Des grès, 
saturés d'huile, brûlent comme du charbon 2 ; des sources de « malthe » 
ou poix minérale bouillonnent au pied de quelques beiges. Le sel se 
rencontre fréquemment dans les roches, surtout à l'ouest du Mackenzie : 
les indigènes disent que des montagnes entières sont composées de sel 
gemme. Quant aux rochers granitiques du territoire oriental, dans lesquels 
on voit un vague prolongement de la chaîne des Laurentides et qui sépa- 
rent les rivières hudsoniennes de l'Athabasca-Maekenzie, ils renferment 
des gisements ou des traces d'or, d'argent, surtout de cuivre : dès l'année 
1715, des minerais de la Coppermine avaient été apportés aux agents 
de la Compagnie de Hudson. 

Quoique bien rarement visitées, les cotes de l'Amérique du Nord tour- 
nées vers les mers glaciales ont, comme les îles Polaires, raconté aux 
explorateurs qu'un changement s'est accompli depuis les temps anciens 
dans la position relative des rivages. Ceux-ci se sont exhaussés, à moins que 
la mer n'ait reculé vers le nord. A l'ouest de l'estuaire de la Coppermine- 
river, Franklin a recueilli des bois de dérive apportés par les eaux marines 
et se trouvant bien au-dessus de la limite actuelle du flux de marée. A l'est 
de la Coppermine, Richardson observa le même phénomène. En outre, on 

' E. Petitot, Proceedings of the R. Geographical Society, November 1887». 
- Proceedings of (lie R. Geographical Society, October 1889; — Jolin Schulz, Rapport sur le 
bassin du Mackenzie. 



MONTAGNES. BOUCANES, LACS DU GRAND NORD. 519 

remarque, des deux cotés, d'anciens golfes séparés maintenant de la 
mer libre par des plages liasses et d'étroites flèches de sable. Le lac des 
Eskimaux, situé près du delta que forme le Mackenzie, sérail, un de ces 
estuaires séparés peu à peu de l'Océan : les pluies et les rivières venues de 
l'intérieur ne l'auraient pas encore complètement purifié du flot salin 
qui l'emplissait, et l'eau en serait toujours d'un goût saumàtre 1 ; toutefois 
le lac des Eskimaux ou de Sitidji ne serait, d'après M. Petitot, que l'expan- 
sion d'une rivière peu considérable, le Natowdja, qui se jette dans la mer à 
l'est du Mackenzie. Il n'a point les énormes dimensions que lui attribuait 
Richardson d'après le dire des indigènes. 

La source la plus méridionale de l'Athabasca, brandie maîtresse du 
fleuve qui prend dans son cours inférieur le nom de Mackenzie, est un 
petit lac situé sur le flanc oriental du mont Brown, dans la chaîne des 
Rocheuses : des voyageurs officiels l'ont appelé Committee's Punch-bowl. 
De l'autre coté-. dliui. col, les eaux descendent à l'ouest vers la Columbia, 
tandis qu'au nord-ouest les neiges de la Tète-Jaune alimentent le courant 
du Fraser. Le torrent d'Athabasca, dit aussi le Whirlpool-river, échappe 
rapidement à la région des montagnes en s'enfuyant vers le nord-est et se 
gonfle de plusieurs autres rivières, la Miette, le Baptiste, le Mac-Leod, la 
Pembina : du reste, la nomenclature hydrographique de ces contrées es! 
fort confuse, chaque cours d'eau étant connu sous des noms différents par 
les Indiens de diverses tribus et les métis français et anglais. L'Athabasca 
lui-même est rarement désigné par cette appellation : les Canadiens ne 
connaissent que la « rivière la Biche », terme qu'ils appliquent d'ailleurs à 
nombre d'autres cours d'eau. C'est à tort, dit M. Petitot, que l'Athabasca 
est dit Elk-river sur quelques cartes anglaises, car l'animal appelé autrefois 
« biche» par les voyageurs bois-brûlés n'est pas Yelk des Anglais, mais le 
ouapiti ou « renne des rochers ». 

Un des lacs considérables de la contrée, le Petit lac des Esclaves, décharge 
ses eaux dans l'Athabasca, et d'autres lacs lui envoient le surplus de 
leurs réservoirs. Le fleuve s'est creusé un défilé profond de 100 mètres 
entre des rochers de grès : de distance en distance la vallée s'élargit et l'on 
voit des arbres recourber leur branchage au-dessus de l'eau claire. Au 
détour d'un méandre, des fontaines sulfureuses et salines jaillissent au 
milieu des prairies. En maints endroits se succèdent de ces « boucanes » 
ou évents volcaniques, éteints ou encore brûlants, que l'on rencontre 
surtout dans le bassin du Mackenzie. C'est au milieu de ces terres en fer- 

' John Richardson; Franhlbi's Narrative ofa Second Expédition lu tlie Polar Sea. 



320 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

mentation que l'Atliabasca vient se heurter contre un barrage de Bark- 
mountain ou « montagne de l'Ecorce » et que l'eau commence à s'enfuir 
sur un plan incliné d'environ 100 kilomètres en longueur : c'est la dalle 
du a Grand Rapide ». Aucune cataracte ne rompt cette éclusée du fleuve : 
la pente en est égale; seulement des blocs de diverses grandeurs brisent 
cà cl là l'uniformité du courant. Rongées par l'eau qui heurte leur base, 
les falaises latérales, composées d'assises greyeuses ou calcaires, laissent 
tomber des masses de concrétions, presque toutes globulaires, quelques- 
unes boules d'une régularité parfaite. Le gel et le dégel déchaussent ces 
nodules, qui se montrent suspendus aux flancs des parois sur la tète des 
voyageurs. Des masses bitumineuses qui suintent lentement des veines 
schisteuses de la falaise, et que le courant saisit pour les mêler aux sables, 
prennent aussi la forme de sphères dans le flot qui les roule, et finissent 
par ressembler à des noyaux de basalte. 

A 000 kilomètres environ de sa source, l'Atliabasca entre dans le lac du 
même nom. L'ancienne bouche fluviale est à une distance considérable du 
déversoir actuel : on la reconnaît encore aux falaises qui la dominent. 
Actuellement le delta des terres alluviales s'étend sur un espace d'environ 
50 kilomètres vers le nord-est, coupé par une multitude de bayous qui 
changent de direction et d'importance relative à chaque nouvelle crue. La 
principale branche garde le nom d'Athabasca; une autre est dite rivière 
des Embarras, à cause des troncs d'arbres que le courant amène en longs 
radeaux. En outre, un affluent du lac Clair se mêle aux branches du délia, 
et l'un des émissaires de Peace-river, la rivière des Œufs (Egg-river), va 
rejoindre aussi le réseau des ramifications athabaskiennes. En certaines 
années, notamment en 1871 et en 1876, toute la surface du delta était 
changée en un golfe immense où les boues affleuraient; mais depuis cette 
époque les terres alluviales sont restées à sec, si ce n'est que des mares 
en occupent les dépressions, unies par le labyrinthe des bayous. Des 
saules commencent à croître en forêts sur le sol émergé, et l'on reconnaît 
les anciennes îles à leur végétation de conifères. Le nom d'Athabasca 1 , 
qui dans la langue algonquine, signifie « tapis d'herbe », et que l'on 
appliqua sans doute d'abord à la région du delta, n'est plus mérité. 

Le lac, situé à 180 mètres environ au-dessus du niveau de la mer, a la 
forme d'un croissant dont la concavité est tournée vers le nord; mais ses 
côtes sont très irrégulières et découpées en profondes baies. Comme les 
autres lacs de la région, il occupe une dépression de la roche granitique: 

1 Ayabasca, Arabasca, Artabasca, Ouabasca, etc 



BASSIN DE L'ATIIABASCA-MACKENZIE. 



321 



tout son littoral est brusque, érodé dans la pierre, mais les falaises sont 
rares, si ce n'est au nord, où se montrent des collines arrondies, roches 
laurentiennes et huroniennes, qui sont les contreforts des montagnes du 
Caribou : c'est donc à tort que Ilearne, dans son voyage d'exploration en 
1771, donna le nom de Lake of llie Hills ou « des Collines » à l'Athabasca; 
l'appellation de « lac des Iles » sérail beaucoup plus justifiée. Plusieurs 



N° 72. — PIUIMES TftEMBI.ANTES DE L ATIIAD.ISL'A. 



Ouest 'de Paris 



II3°20' 




Uuest de Greenwich 



Ç,. Perron 



\ • 1 200 000 



rivières considérables, moindres pourtant que l'Athabasca et la Peace- 
river, se jettent dans la partie orientale du lac, apportant pour la plupart 
l'eau de polils bassins lacustres faisant cortège à la mer centrale; toutefois 
Ilearne se trompait en rattachant au lac Athabasca ceux de l'est, le Wol- 
laston et le Reindeer, qui s'épanchent dans la mer de Hudson par la ri- 
vière Churchill. 

C'est à l'extrémité occidentale du lac qu'entrent les eaux de l'Athabasca, 
et c'est du même côté que se fait la sortie; la région du delta est commune 
à l'affluent et à l'effluent, mais l'assèchement graduel de la contrée fait in- 

XV. i 1 



5?2 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

pliner les courants dans la direction de l'est. La branche principale de l'émis- 
saire, qui prend en cet endroit le nom de Great Slave-river, serpente 
aussi entre des terres basses, alternativement noyées ou émergées ; mais 
elle grossit rapidement vers le nord en recevant les divers bayous dans les- 
quels la Peace-river se ramifie à son embouchure. Ce dernier cours d'eau 
naît, on le sait, dans la Colombie Britannique, au milieu des plaines éle- 
vées qui furent occupées autrefois par un vaste bassin, et sa maîtresse 
branche, la rivière des Panais ou Parsnip-river, prend son origine au 
nord du grand coude formé par le Fraser : d'après Petilot, il n'y aurait 
entre les deux cours d'eau qu'un portage de 515 mètres. Après avoir 
échappé à sa haute vallée, qui continue vers le nord la dépression du Fra- 
ser, mais avec une pente opposée, la rivière des Panais, unie au Finlay et 
devenue l'Ounchagah ou « rivière de la Paix » \ glisse à l'est dans une 
brèche grandiose des Montagnes Rocheuses, et s'enfuit en serpentant dans 
une vallée que dominent de 200 à 250 mètres les berges du plateau, puis, 
après avoir plongé en une cascade de 2 à 5 mètres sur un seuil calcaire, elle 
va rejoindre la dépression de l'Athabasca, à travers une région fertile, riche 
en prairies herbeuses, en forêts superbes, en coteaux gazonnés. Seule- 
ment, au passage des cluses, entre les rochers des montagnes de l'Ecorce, 
la rivière de la Paix descend en puissants rapides, au delà desquels com- 
mence la plaine marécageuse. 

La grande rivière des Esclaves roule une forte quantité d'eau, puis- 
qu'elle réunit dans son courant l'Athabasca et la rivière de la Paix. Au 
passage de la montagne des Caribous, son cours est interrompu par de 
longs rapides, et les bateliers ont à franchir successivement sept portages 
entre les confluents de la rivière aux Chiens, qui vient de l'est, et de la 
rivière au Sel, qui vient de l'ouest : un des rapides porte le nom signifi- 
catif de « Saut des Noyés ». En aval de ces barrages de granit commence, 
quoique sous un autre nom, le vrai Mackenzie, la Des Nedhé ou « Grande 
Rivière » des indigènes, car depuis ces chutes jusqu'à l'océan Polaire, sur 
un espace d'environ 2400 kilomètres, le fleuve est toujours navigable. Il 
coule d'abord entre des rives alluviales revêtues de bois, puis, se ramifiant 
en plusieurs branches dans une région lacustre graduellement asséchée, 
s'unit au « Grand Lac des Esclaves », ainsi nommé des Indiens qui en 
parcourent les rives occidentales. 

Cette mer intérieure, l'une des plus vastes de l'Amérique septentrionale, 
occupe le fond d'une dépression qui se dirige du sud-ouest au nord-est, 

Daniel Gordon, Mountain and Prairie. 



:t a;i.. ï. ,;_,*' vmm 




BASSIN DE L'ATHABASCA-MACKENZIE. 523 

parallèlement aux seuils de rochers qui traversent le Grand Nord de l'une 
à l'autre extrémité; elle n'a pas moins de 500 kilomètres, et sa largeur, 
1res variable* est d'une centaine de kilomètres aux endroits où il écarte le 
jtlus ses rives. En l'absence de toutes mesures précises, on ne saurait 
en évaluer la superficie; mais elle n'est pas inférieure à 25 000 kilomètres 
carrés, soit à peu près cinquante fois la surface du Léman. Une partie de 
l'immense bassin, à demi comblée par les alluvions des rivières affluen tes, 
est peu profonde : la région occidentale du lac, où débouchent la grande 
rivière des Esclaves, la rivière aui Bœufs, la rivière aux Foins, est d'aspect 
louche, et les arbres, les herbes, apportés pendant les crues, forment de 
vastes radeaux qui se transforment en îles flottantes. La nappe orientale, 
plus creuse, bordée de falaises ou de berges rapides, est aussi plus claire : 
on dit que la sonde y descend à 200 mètres de profondeur. C'est aussi la 
partie orientale du lac qui se ramilie le plus en golfes à goulets étroits et 
qui a valu au bassin tout entier son nom indigène de Thutué ou « lac 
des Seins ». Une presqu'île aiguë, la « Flèche », sépare les deux golfes 
orientaux et se termine par un cap de serpentine noire dit la « Roche aux 
Pipes», parce que les Indiens Couteaux-Jaunes en tirent la pierre qui leur 
sert à la fabrication des calumets. Des serpentines et des granits dominent 
les eaux en tours et en terrasses atteignant 250 mètres en quelques pro- 
montoires; des îles rocheuses, qui continuent la Flèche, s'alignent en une 
longue traînée. 

Chacun des golfes qui se ramifient autour du Grand Lac des Esclaves a 
ses affluents, sortis eux-mêmes d'autres lacs : la longue branche du nord 
reçoit les eaux issues des lacs du Brochet, de la Martre et Grandin; la baie 
Christie ou le « Fond du Lac », au sud-est, a des tributaires moins consi- 
dérables, tandis qu'au nord-est la baie Mac-Leod, autre « Fond du Lac », 
est le réservoir où se déverse par la « Queue de l'Eau » tout un vaste 
chapelet de lacs étendus, Aylmer, Clinton-Colden, Artillery, d'autres 
encore. A une vingtaine de kilomètres en amont de son embouchure, la 
Queue de l'Eau plonge d'une grande hauteur en une puissante cascade, 
à laquelle Back attribue de 120 à 150 mètres de chute et dont le courant 
est tellement resserré, que l'on croirait presque pouvoir le franchir d'un 
bond : les vapeurs s'élèvent en nuage à des centaines de mètres au- 
dessus de l'abîme. La beauté de la cascade provient surtout, pendant huit 
mois de l'année, des pendentifs de glace qui frangent les corniches et 
qui s'épanchent des cavernes et des anfracluosilés de la paroi; des mousses 
et des rouilles leur donnenl une variété infinie de couleurs : de là le mer- 
veilleux effet du spectacle, « auquel on ne saurait comparer celui même 



326 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

du Niagara ». La chute de la Queue reçut de Back le nom de Parry-falls 1 . 
Un autre affluent du Grand Lac des Esclaves, Hay-river ou la « rivière aux 
Foins », qui se déverse dans le lac près de son extrémité occidentale, est 
aussi l'un des cours d'eau où de rares voyageurs ont admiré des cascades 
« plus belles que le Niagara ». Heureusement le Grand Nord devient 
d'année en année plus accessible, et bientôt des photographies et des me- 
sures comparées permettront de juger en connaissance de cause. 

Le Grand Lac des Esclaves, dont les eaux septentrionales sont déjà sous le 
G5 r degré de latitude, forme avec la Queue de l'Eau et ses lacs tributaires 
une ligne de séparation entre les climats. A la sortie, par le golfe du nord- 
ouest, le Mackenzie pénètre dans sa vallée boréale. Très large d'abord, 
s'étalanl en dévastes bassins presque sans courant, il semble n'être qu'un 
golfe du Grand Lac des Esclaves; puis il se resserre et son flot bourbeux 
descend rapidement de méandre en méandre. Un large affluent lui vient 
du sud dans cette partie de son cours : c'est la rivière aux Liards, ainsi 
nommée des « liards » ou peupliers qui en ombragent les bords. Comme 
la rivière de la Paix, celle des Liards naît sur le versant occidental des Mon- 
tagnes Rocheuses. Elle recueille les eaux du lac Dease et d'autres bassins 
alimentés par les neiges et s'échappe par une brèche des montagnes sui- 
vant une pente très inclinée : les Indiens l'appellent le « Courant Fort ». 
En aval du confluent, la rivière est presque partout large de 2 kilomètres 
au moins, mais en beaucoup d'endroits, surtout en amont des passages de 
montagnes, elle écarte ses rives jusqu'à 7 et S kilomètres; des terrasses 
latérales, s'élevant à diverses hauteurs, et même à 100 mètres au-dessus de 
la nappe du courant, témoignent de l'énorme masse d'eau qui s'écoula 
par ce lit fluvial dans une période géologique antérieure. Quelques ra- 
pides précipitent le flot, mais un seul, le Sans-Saut, offre du danger sur 
l'une des rives. Plus bas vient un autre rapide, celui des Remparts, ainsi 
nommé des parois riveraines, hautes de 25 à 45 mètres, qui longent le 
fleuve sur une quinzaine de kilomètres et au pied duquel les eaux attei- 
gnent 75 mètres de puissance. D'autres « remparts » se succèdent en aval 
non loin du lac des Fourches, où le fleuve se ramifie pour former les 
branches de son delta. 

Les trois grands lacs du bassin de l'Athabasca-Mackenzie sont également 
situés à l'est du fleuve. Le premier n'est guère qu'effleuré par le courant 
fluvial; le deuxième est franchement traversé dans sa partie occidentale, 
tandis que le troisième, le Grand Lac des Ours, reste séparé du Mackenzie 

1 Narrative ofthe Arciic-land expédition to the Créai Fish-river. 



BASSIN DE L'ATHABASCA-MACKENZIE. 527 

par un isthme d'une centaine de kilomètres; l'effluent qui le traverse, le 
Telini-Dié, n'est qu'un long rapide. Le Grand Lac des Ours, moins long, 
mais beaucoup plus large que le Grand Lac des Esclaves, parait avoir une 
superficie plus considérable; sa contenance doit être aussi plus forte, à en 
juger par les sondages qu'y (il Franklin, et qui ne lui donnèrent pas de 
Fond avec une ligne de 45 brasses. Dans son ensemble, il est composé 
de cinq golfes, séparés les uns des autres par des péninsules rocheuses 
s'élevant à 200 ou 250 mètres au-dessus de l'eau. Vers le nord et le 
nord-est s'étendent, les plaines désertes sur lesquelles tournoie le poudrin 
de neige. Pendant la plus grande partie de l'année, d'octobre à mi-juillet, 
le vent peut promener ses remous de flocons blancs sur une dalle cristal- 
line épaisse de 5 à 4 mètres; en 1838, le lac resta gelé pendant dix mois. 
Déjà la baie nord-orientale s'avance au delà du cercle polaire, et la plus 
longue nuit, au cœur de l'hiver, y dure plusieurs lois vingt-quatre heures. 
Chacun des golfes reçoit des affluents, à l'exception de celui du nord-ouest, 
qu'un portage de quelques centaines de mètres seulement, sépare d'une 
rivière qui se dirige vers le bas Mackenzie : c'est la rivière des Peaux-de- 
Lièvre, qui semble avoir été jadis un effluent de la mer intérieure. D'autre 
part, le bassin des Bois-Flottants, qui emplit une vasque séparée, au nord 
du Grand Lac, en est probablement le tributaire par un courant souter- 
rain. A l'extrémité de sa baie méridionale on voit l'eau disparaître en 
tournoyant, et de l'autre côté d'un chaînon rocheux jaillit une source 
abondante dont l'eau descend au Grand Lac : ce serait, d'après M. Petitot, 
l'issue du lac des Pois-Flottants. 

Le vaste delta s'accroît rapidement aux dépens de la mer : d'après la 
carte dressée par M. Petitot, il aurait 142 kilomètres du nord au sud et 
une superficie d'environ 10 000 kilomètres carrés. D'ailleurs il n'est pas 
traversé par les seules branches du Mackenzie : un autre fleuve, le Peel ou 
la « rivière Plumée », s'y déverse du côté de l'occident et mêle ses bayous 
à ceux du principal cours d'eau, dont la bouche principale coule à l'ouest 
du delta 1 . Des navigateurs, entre autres Franklin, ont pris l'entrée du Peel 
pour une des ramifications du Mackenzie. Issu des Montagnes Rocheuses, 
le Peel serpente dans son cours supérieur entre ces monts et un chaînon 
calcaire latéral, dans une vallée triste et nue : d'où ce nom de « Plumée », 
synonyme de « déplumée, déboisée, déserte, aride », que lui ont donné 
les Canadiens : d'après le voyageur Mac-Isbitcr, un canal bifurque ses 
deux branches navigables, d'un coté dans la rivière Plumée, de l'autre dans 

1 John Schulz, Rapport sur le grand bassin du Mackenzie, session do 1883. 



528 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

la rivière du Rat, affluent du Yukon alaskien 1 . Les deui fleuves Peel et 
Mackenzie, unis dans un dédale d'îles basses, changent de lit à chaque 
nouvelle crue; les berges s'éboulent avec fracas et les sables d'érosion vont 
agrandir les bancs de l'embouchure, qui s'exhaussent en îlots, puis en 
berges riveraines. Ainsi se termine le puissant cours d'eau, qui n'a pas 
moins de 4400 kilomètres depuis ses sources dans les Montagnes Ro- 
cheuses, et dont le bassin comprend un espace d'au moins 1 150000 kilo- 
mètres carrés. 

Si extraordinaire que paraisse le fait pour une région qui semble com- 
plètement en dehors du domaine de la civilisation, la voie navigable de 
l'Athabasca et du Mackenzie est utilisée régulièrement depuis 1887 pour 
le transport des provisions et des marchandises. Sur le Winnipeg, des 
bateaux à vapeur se dirigent vers le nord et pénètrent dans la bouche du 
Saskatchewan jusqu'au grand rapide. Cet obstacle est contourné par un 
petit chemin de fer, au delà duquel recommence la navigation. Puis une 
route carrossable de 145 kilomètres va rejoindre l'Athabasca, que l'on 
descend tour à tour par bateaux à vapeur et par chalands jusqu'au fort 
Smith, sur la grande rivière des Esclaves : là une interruption se présente 
et le chemin de terre remplace le fleuve sur un espace de 21 kilomètres. 
Au delà, les transports se font régulièrement sur le Mackenzie jusqu'au 
plein estuaire, par des bateaux à vapeur calant 1 mètre et demi de pro- 
fondeur. La rivière de la Paix, celle des Liards et le lac Dease sont égale- 
ment accessibles à la vapeur. Ainsi les voies presque complètement navi- 
gables par lacs et par rivières, dans les bassins unis du Saskatchewan 
et de l'Athabasca-Mackenzie, seraient d'environ 12 000 kilomètres, et les 
explorateurs affirment que pendant trois mois de l'année la ligne de navi- 
gation fluviale pourrait se continuer dans l'océan Polaire, du Mackenzie 
au détroit de Bering 2 . 

A l'est du Mackenzie, les autres affluents de l'océan Glacial n'ont qu'un 
faible cours et roulent une quantité d'eau beaucoup moindre. L'émissaire 
du lac des Eskimaux, l'Anderson, le Mac-Farlane et d'autres fleuves paral- 
lèles n'ont qu'une petite ramure de tributaires traversant tous des régions 
sans arbres, parsemées d'entonnoirs où se perdent les eaux. D'innombrables 
lacs emplissent les cavités des rochers et versent leur excédent liquide soit 
par des seuils extérieurs, soit par des conduits souterrains. La Coppermine 
ou « rivière du Cuivre », ainsi nommée du métal natif que l'on recueille 



1 Journal of the R. Geographical Society ofLondon, 1845. 
' 2 John Scliulz, document cité. 



MACKENZIE ET RIVIÈRE PLUMÉE, COPPERMINE. 



529 



dans sa vallée, est un fleuve plus important : la longueur de son cours est 
évaluée à 600 kilomètres, el sa vallée esl autrement longue, car elle conti- 
nue au nord celle du Couteau-Jaune, tributaire septentrional du Grand Lac 

N° "3 — DELTA Df MACKENZIE ET DE LA RIVIÈRE PLCMÉE. 



Uuest de far 




d'après Pctitot 



C. Pc rron 



1 : :. 7 JO (111(1 



des Esclaves, qui coule dans le prolongement de la Slave-river de l'Alha- 
basca. La Coppermine était depuis longtemps fameuse parmi les indigènes 
et les métis à cause de ses trésors; aussi fut-elle choisie pour but de la pre- 
mière expédition scientifique tentée dans le Nord-Ouest, sous la direction 

de Samuel Hearne, en 1770. Dans la partie inférieure de son cours, la Cop- 
xv. 42 



5ô0 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

permine a de nombreuses chutes et des rapides qui rendent la navigation 
impossible : la dernière cascade, dite Bloody-fall ou « saut Sanglant », 
en mémoire d'un massacre d'Eskimaux qu'y iirent les Indiens, est à 18 ki- 
lomètres du golfe Coronation ou du « Couronnement ». Ce bassin, dans 
lequel se jette la Coppermine, est un ensemble de baies, de détroits et de 
fjords que les masses insulaires de Wollaston-land, Prince-Albert-land, 
Banks-land, séparent de la haute mer. Le golfe, avec ses bras projetés dans 
l'intérieur du continent, ressemble d'une manière remarquable aux lacs 
du Grand Nord, d'Albabasca, des Esclaves, des Ours. Un léger exhausse- 
ment du sol en ferait aussi une mer intérieure, de même qu'un abaisse- 
ment transformerait les lacs en golfes maritimes. 

Après le Mackenzie, la rivière la plus considérable du versant de l'océan 
Glacial est le Great-Fish-river, appelée aussi Back's river d'après le vaillant 
explorateur qui en descendit le courant en 1854. Son nom indien Lué- 
tchor, ou « Gros Poisson », a le sens de « Baleine » et s'explique par les 
nombreux cétacés qui se jouent dans les eaux de la mer Glaciale, près de 
l'embouchure 1 . Il naît dans un petit lac, si voisin du lac Aylmer, dans le 
système de l'Athabasca-Mackenzie, que d'une étroite arête on voit les deux 
nappes à ses pieds, et le Great-Fish-river est dessiné souvent, mais à tort, 
comme se rattachant au réseau des courants du Mackenzie. Ce fleuve, dont 
la longueur totale est évaluée par Back à 080 kilomètres, parcourt une 
contrée d'aspect sinistre et formidable, de roches et de plaines nues, sans un 
seul arbre pour égayer le territoire immense. Dans la partie moyenne de 
son cours, il emplit de vastes bassins lacustres aux mille baies et détroits et 
descend par de nombreux rapides : Back en compta 85 ; d'après les indi- 
gènes, la violence de l'eau dans ces courants est telle, que même par les 
plus grands froids des espaces libres se maintiennent entre les glaces 3 . A 
sa bouche, obstruée par des bancs de sable, le fleuve s'élargit en estuaire 
et contourne le haut promontoire de Victoria, puis d'autres caps, en lais- 
sant à l'ouest une côte basse, bordée de dunes où de maigres herbes crois- 
sent en été : le golfe dans lequel se déverse le fleuve est, comme le Coro- 
nation-gulf, un ensemble de baies, de détroits et de fjords qui ressemble à 
un lac et qui le serait en eflet si le lit marin s'exhaussait de quelques mè- 
tres ; d'autre part, un mouvement en sens inverse transformerait en îles 
les deux péninsules polaires de Boothia et de Melville. La limite naturelle 
du Grand Nord continental est l'isthme de Rae, marqué par un double 



1 E. Pctitot, Bulletin de la Société de Géographie, septembre 1875. 

2 H. Klutschak, Ah Eskimo unter de» Eskimos. 






COPPERMINE, BACK'S RIVER, CLIMAT DU GRAND NORD. ôôl 

cordon de lacs et de mures entre l'océan Polaire et les détroits septen- 
trionaux de la mer de Hudson. Cette limite angulaire du continent est 
tracée suivant un alignement "encrai du sud-est au nord-ouest, formé 
par les cotes marines, de Terre-Neuve à la péninsule de Boothia-Felix. 

LeGrand Nord est la région du froid : dans ses oscillations au sud du 
pôle d'aplatissement, le pôle météorologique passe d'ordinaire au-dessus des 
terres de l'Amérique boréale. Pendant sept, huit ou neuf mois, la terre reste 
couverte de neige, la température se maintient au-dessous du point de 
glace, et durant toute l'année la gelée durcit le sous-sol : seule une mince 
couche de terre végétale se dégèle à la surface et permet à quelques herbes 
d'y insérer leurs radicelles. Tout le delta du Mackenzie, ainsi que le cours 
inférieur de la Coppermine et du Back's river, appartiennent à la zone 
polaire, et pendant une longue nuit de deux mois le soleil ne se lève pas 
au-dessus de l'horizon. La température s'est abaissée parfois à ■ — 53 degrés 
au nouveau fort de Good-Hope, situé sous le 66° 20' de latitude; du 
17 octobre au 24 avril, pendant plus de six mois, le froid moyen a été de 
— 25°, 5 au fort Confidence, sous le 66° 54' de latitude. Lorsque la tempéra- 
ture descend très bas, à — 40 ou — 45 degrés, la respiration humaine, qui 
s'élève dans l'air en un jet blanc très dense, produit un petit crépitement par 
l'effet de la condensation soudaine de la vapeur en glaçons d'une extrême 
ténuité 1 . Il est rare que la neige tombe par les très grands froids : M. Petitot 
ne l'a jamais vue poudroyer à une température plus basse que — 28 degrés 5 . 
L'Indien du Grand Nord a une étonnante richesse de termes pour caractéri- 
ser les diverses variétés de neige, gelée et poudrante, adhérente et grenue, 
étoilée, prismatique et rhomboïde, folle ou régulière, même « neige de 
France ». Chacune se produit en des conditions particulières de tempéra- 
ture, de vapeurs et de vent; d'ordinaire elle se forme très près de la sur- 
face terrestre, dans la couche inférieure des brouillards : au-dessus, le ciel 
est pur et l'on voit briller le soleil ou les étoiles. Les Indiens Peau-de-Lièvre 
divisent l'année en seize parties, ayant toutes pour dénominations des 
termes relatifs à la neige ou à la gelée, aux ténèbres de l'hiver et à la lu- 



1 Thomas Simpson, Narrative of Dtscoveries on (lie Nortli Coast of America; — E. Petitot, etc. 
- Observations météorologiques faites dans le Grand Nord : 

Extrêmes 
Latitude. Temp. moyenne, de froid, de chaud. 

Fort Dunvcgan 55°56' — 1°,17 -f 32°,22 — 52° 

Fort Chippewayan. . . . 58°43' — 5°,66 + 50°,55 — Ab° 

Fort Rae . 62° 51)' — i°,59 + 2à°,55 — 40° 

Fort Good-Hope 00° 20' — 55° (29 janv.) 

(E. Petitot, années 1800 à 1875; — Schulz, Rapport sut le grand bassin du Mackenzie.) 



332 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

mière de l'été, mais évitant de prononcer le nom du soleil : on le désigne 
respectueusement par une périphrase louangeuse ; le mot bref pourrait l'of- 
fenser 1 . 

Pendant le court été, les chaleurs paraissent souvent intolérables à l'in- 
digène; il passe à dormir une partie considérable de cette période de haute 
température et de lumière, tandis qu'il emploie à la chasse, aux voyages, 
à la préparation des pelleteries une bonne part de la nuit d'hiver. Quand 
le soleil se maintient durant les vingt-quatre heures au-dessus de l'horizon, 
la température reste presque sans changement de midi à minuit. Les 
sautes de température coïncident avec les sautes du vent. Les froids 
viennent avec les courants atmosphériques de l'est, du nord-est et même 
du sud-est, qui ont passé sur une étendue considérable de terres : Groen- 
land, terre de Baffin, péninsules du nord-est ou Kecwatin.Àu contraire, les 
vents du nord et du nord-ouest, qui soufflent sur de grandes surfaces 
marines, apportent une température relativement douce. Souvent, des 
derniers jours de décembre au commencement de février, ces vents se pré- 
cipitent en orages avec une violence extrême, apportant un air qui parait 
tiède par le contraste; parfois il s'ensuit un dégel momentané et la couche 
de neige se recouvre de verglas. 

Dans la partie méridionale du bassin, notamment dans la vallée de 
Peace-river, où la température moyenne coïncide à peu près avec le point 
de glace, les vents d'ouest ont une influence analogue, mais relativement à 
l'homme ce phénomène est de la plus haute importance, car ces régions 
sont habitables et tout porte à croire qu'elles auront dans un avenir pro- 
chain une population considérable. Les courants atmosphériques, attirés 
de l'Océan par-dessus les plateaux de la Colombie et les Montagnes 
Rocheuses, ressemblent aux vents d'est du Groenland, au fôhn de la Suisse 
et à l'autan des Pyrénées, par la chaleur qui s'y développe en vertu de la 
condensation de l'air après le passage des montagnes : on les désigne sous 
le nom de « vents chinouques » (clrinook icinds), parce qu'ils viennent 
de ces contrées de l'ouest où vivent les Chinook et où se parle leur jargon 
commercial; mais, au lieu d'y voir des courants locaux comme le font la 
plupart des météorologistes, il faut au contraire les considérer comme le 
grand fleuve aérien du sud-ouest, analogue à celui qui passe sur l'Europe 
occidentale : c'est en réalité le tiède contre-alizé, qui a pris son fardeau 
d'humidité dans les mers tropicales. Il adoucit toujours la température, 
jusque sous le cercle arctique, tandis que les neiges sont régulièrement ap- 

1 Em. Petitot, Quinze Ans soas le cercle polaire. 



CLIMAT, FLOUE DU GRAND NORD. 353 

portées par lèvent polaire ou de nord-est'. Grâce à la courbure des lignes 
isothermes qui se dirigenl an nord-ouest dans les territoires avivés par 
l'Àthabasca et la rivière de la Paix, la température moyenne n'y est guère 
inférieure à celle du lias Saint-Laurent, et la chaleur de l'été y suffit 
pour faire germer et mûrir les céréales; l'homme peut s'établir avec con- 
fiance là où le sol donne le pain. Seulement il doit redouter les gelées 
tardives et précoces : on a constaté des gelées locales pendant les nuits 
d'août sur les bords de la Peace-river*. Un grand avantage pour la cul- 
ture est la longue durée de la chaleur solaire pendant les étés de ces 
contrées à latitude septentrionale : sous le 56 e degré, moyenne de la ré- 
gion de Peace-river, le jour du 20 juin dure plus de dix-sept heures et 
demie 3 . Des anémones fleurissent, sur les bords de cette rivière avant de 
s'ouvrir sur les rives de l'Ottawa, à 1200 kilomètres plus près de l'équa- 
teur 4 . 

Le bassin de l'Athabasca-Mackenzie se divise naturellement en deux 
régions distinctes, la zone forestière du sud et du sud-ouest, la zone sans 
arbres du nord et du nord-est. L'arbre qui domine dans les contrées méri- 
dionales, que l'homme peut mettre en culture, est l'épinëtte blanche (ptnm 
alba), à laquelle s'associent d'autres conifères, épinettes, pins, sapins, 
cèdres et mélèzes, que l'on ne voit guère au 65 e degré de latitude. Le faux- 
tremble et le liard ou baumier sont aussi des arbres très communs, même 
jusqu'au 68 e degré, et nombre de rivières en ont reçu leur nom. Le bou- 
leau blanc ou à canot abonde dans la région forestière, mais on ne lui 
donne guère le temps de grossir, les Indiens abattant toutes les billes de 
belle venue pour en fabriquer des embarcations. Enfin, les arbres nains, 
bouleaux, aunes et saules, qu'il faudrait plutôt appeler des herbes 
ligneuses, s'aventurent au nord jusque dans le pays des mousses et des 
tigelles rampantes; cependant des saules que M. Petitot dit «gigantesques» 
et croit appartenir à une espèce particulière, bordent la rivière Plumée. 
Sur la lisière des forets proprement dites, l'homme fait reculer le front 
des bois et ne laisse pas aux arbres le temps de repousser. Sur les bords du 
Grand Lac des Ours, la végétation se développe avec une telle lenteur que 
des épinettes de quatre siècles d'existence ont une épaisseur de tronc qui 
ne dépasse pas 20 ou 25 centimètres. Les baies de toute sorte croissent en 
abondance dans la région forestière du Mackenzie: jadis les sauvages du 

• Alex. Mackenzie, ouvrage cité. 

- A.ug. Boitant, Noies manuscrites. 

4 G. SI. Dawson, Rapport sur le grand bassin du Mackenzie. 

3 Macoun, même ouvrage. 



334 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE 

Saskatchewan allaient, tous les étés récolter ces fruits sur les bords de la 
Peace-river, à 400 kilomètres de leurs campements 1 . En 1889, des cen- 
taines d'Indiens ont péri par suite de l'insuffisance de la cueillette. 

En maints districts de la zone des bois, les prairies alternent avec les 
arbres. Le manque de végétation arborescente dans ces espaces herbeux 
peut être attribué en quelques endroits à la rareté des pluies; toutefois 
l'humidité de l'air et du soi est plus grande dans le territoire du nord-ouest 
que dans les prairies du Far- West Américain, et l'on croit que les incendies 
sont la cause principale du déboisement. Là où les terrains sont épargnés 
par le feu pendant un certain nombre d'années, les arbustes, les arbres 
recommencent à pousser; la forêt se reconstitue. Ces arbres de seconde 
venue sont des trembles pour la plupart, çà et là des bouleaux; mais ils ne 
vivent pas longtemps et sont bientôt remplacés par les épinettes blanches, 
l'arbre caractéristique de la contrée. 

La région boréale dépourvue d'arbres, connue d'ordinaire par les Anglais 
sous le nom de banni grounds, occupe un espace très considérable, sur- 
tout dans la partie orientale du territoire, confinant à la mer de lludson. 
Le bassin du Great-Fish-river, on le sait, est tout entier compris dans cette 
zone; de la lisière des forêts, au sud du Chesterlield-inlet, jusqu'au littoral 
de la mer Polaire, dans Melville-peninsula ou Boothia-Felix, on parcourt 
un millier de kilomètres à travers des plaines et des plateaux recouverts 
seulement de lichens, de mousses et d'herbes basses ; dans quelques 
en droits favorisés on trouve aussi des arbres rampants qui disparaissent 
sous le tapis velouté. Le fruit de la ronce, la framboise des bois, le raisin 
d'ours aux baies de corail, l'airelle, la gadelle, la « gueule-noire », la 
fraise, le saskaloon pembina ou « petite poire » (riburnvm cdulc), se ren- 
contrent encore dans ces déserts immenses; ils engraissent l'ours et four- 
nissent à l'homme quelque nourriture. Quant aux animaux herbivores, les 
« terres stériles » leur offrent une pâture abondante. Le lichen des rennes, 
appelé d'ordinaire le « pain du caribou », couvre certains espaces à perte 
de vue. Même les rochers oui leurs plantes presque comestibles. Que de 
fois la « tripe de roche » (gyrophora proboscidea), quoique d'un goût 
détestable et des "plus indigestes, a-t-elle sauvé la vie à des voyageurs et à 
des chasseurs de fourrures! 

La limite des aires florales, entre la région forestière et celle des landes, 
est également une frontière pour un grand nombre d'espèces animales. Les 
unes ne vivent que dans les bois ou dans les clairières, les autres partou- 

1 Butler, The Wihl Nortk Land. 






FLORE, FAUNE DU GRAND NORD. 

rent les interminables plaines moussues. Naturellement c'est dans la région 
méridionale que la faune est le pins riche. On y rencontre encore, en de 
rares troupeaux, le bison des bois, qui diffère à peine du bison des prairies 
américaines : en 1888, les Indiens en connaissaient deux bandes, l'une 
entre l'Athabasca et la rivière de la Paix, l'autre sur les bords de la rivière 
Salée, l'un des affluents de la Grande Rivière des Esclaves'. C'est aussi la 
zone forestière que parcourent les orignaux, alce americanus, les ouapitis 
(cervus canadensis), les caribous des « bois forts », rangifer caribou. 
Cette espèce de cerf est encore assez commune dans les plaines du nord; 
mais que sont les troupeaux actuels en comparaison de ceux dont parle 
Dobbs au dix-huitième siècle, et qui se composaient de plusieurs milliers, 
— même de dix mille — individus 2 ? D'après Butler 3 , que du reste d'autres 
écrivains contredisent, l'orignal ne diminuerait point dans le bassin de la 
Peace-river : ce qu'on attribue à la surabondance de la nourriture hiver- 
nale ; tandis que les rares bisons broutent l'herbe, l'orignal mange les 
feuilles, les pousses des arbres, les branchilles; même en plein hiver, il a 
toujours sa sufiisance. Les chasseurs de ces contrées, relativement peu 
nombreux, tuent en moyenne cinq cents orignaux chaque année ; quoique 
convertis au catholicisme, ils considèrent encore l'animal comme un être 
sacré: ils en mangent avec cérémonie les viscères et la langue; leurs 
femmes n'ont pas le droit de goûter à ces parties nobles, et les restes de la 
chair non consommés doivent être détruits par le feu*. Le castor ni la plu- 
part des autres animaux à fourrure, rongeurs ou carnassiers, ne dépassent 
la zone des forêts. Le lapin, et son pourchasseur le lynx, vivent également 
dans la contrée forestière, où leur nombre augmente ou diminue par 
périodes de sept à neuf années, suivant un rythme climatérique. Ils pul- 
lulent prodigieusement, puis une maladie contagieuse les fait périr par 
myriades, et le petit nombre qui échappe au fléau reconstitue la race et 
foisonne à nouveau quelques années après 5 . 

Au nord de la lisière des forêts, dans la région des landes, la faune des 
mammifères se compose d'une espèce de caribou, souvent désignée sous le 
nom de cerf sauteur ou renne (rangifer groenlandicus), d'ours bruns qui 
vivent dans toutes les plaines abondantes en baies, enfin de bœufs mus- 
qués, de loups, de renards, de lièvres polaires et d'autres animaux à four- 

1 John Schulz, mémoire cité. 

2 Account ofHudson's bay. 
5 The Wild Sortit Land. 

4 Milton and Chenille, ouvrage cité. 

5 Taché; — YY. Hooper, Ten Years among tlie lents of the Tuski; — John Schulz, rapport cité. 



536 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

rure. Les ours blancs orront dans le voisinage de la cote. Malgré la neige 
qui recouvre le sol, épaisse de plus d'un mètre en maints endroits, les 
caribous, les ours, les Inouïs musqués trouvent leur nourriture en 
déblayant de griffes ou de sabots la couche neigeuse afin d'atteindre le 
lichen nourricier. Toutefois, en hiver, la plupart dos animaux du Grand 
Nord émigrent vers le sud. Un mouvement de va-et-vient s'établit pour le 
gibier et les chasseurs. Les oiseaux aquatiques, fort nombreux, se déplacent 
suivant la marche des saisons, et les poissons de mer remontent au loin 
dans les rivières. M. Macoun énumère 5*2 espèces qui peuplent les eaux du 
Mackenzie : saumons, corégones, perches et cyprins. Le poisson le plus ap- 
précié, le poisson blanc (coregonw albm), constitue la richesse des sau- 
vages du nord. Les voyageurs mentionnent aussi très fréquemment le pois- 
son « inconnu » ou « édenté » qui ressemble au poisson blanc et n'est 
point un saumon, malgré son nom latin (salmo Mackenzii) : c'est plutôt 
une espèce de mulot; il remonte le fleuve jusqu'au Grand Lac des Esclaves; 
on le trouve aussi dans le Yukon 1 . Les serpents ne dépassent guère le 
56'' degré de latitude, cependant on on voit encore dans le haut bassin du 
Yukon; le dernier batracien, une espèce de grenouille, se rencontre sur les 
bords supérieurs de la rivière Plumée 2 . Dans les golfes de la mer boréale 
les navigateurs anglais ont trouvé les baleines, se jouant dans les golfes 
abrités par les traînées de banquises. 



Si peu nombreux qu'ils soient, les habitants du territoire traversé par 
l'Athabasca-Mackenzie et par les autres affluents de l'océan Glacial appar- 
tiennent à trois familles distinctes, celles dos Eskimaux, des Tinneh et des 
Algonquins. 

Les Eskimaux delà Puissance du Canada, désignés par M. Petitot sous le 
nom de « Grands Eskimaux », sont les frères des Innuit du Groenland, de 
l'Archipel Polaire, de l'Alaska, et dans le district du Mackenzie ils s'ap- 
pellent eux-mêmes Tehiglil, mot ayant le même sens qu'Innuit, c'est-à- 
dire « Hommes». Au nombre d'environ doux mille, ils habitent le littoral 
depuis la rivière alaskienne de Colville jusqu'à la Coppermine et remontent 
les vallées des rivières jusqu'à une certaine distance do la cote ; dans la 
vallée du Mackenzie, ils pénètrent au delà de l'estuaire proprement dit 
jusqu'au premier défilé des Remparts : leur véritable limite est celle des 



1 François Mercier, Notes manuscrites. 

- i. Richardson. Arctic Searching Expédition. 






POPULATIONS DU GRAND NORD. 557 

toundras; les espaces recouverts de végétation arborescente appartiennent 
aux Peaux-Rouges '. Encore païens, ils méprisent fort leurs voisins d'ori- 
gine indienne, auxquels ils donnent les noms les plus odieux, et les tra- 
ditions locales, aussi bien que le témoignage direct des blancs, racontent 
de grandes batailles qui eurent lieu entre les deux races. Les Eskimaux 
qui vivent sur la rivière Plumée sont tonsurés à la façon des moines d'Eu- 
rope; : c'est, disent-ils, « afin que la bonté du soleil, le père commun, 
réchauffe leur cerveau et transmette jusqu'au cœur sa cbaleur bienfai- 
sante 2 ». Du reste, les mœurs des Tcbiglit ne diffèrent point de celles des 
Innuit insulaires, et comme eux ils sont en voie de diminution. Des 
enceintes circulaires en pierre, élevées vers l'embouchure de la rivière du 
Gros Poisson, témoignent d'un état jadis plus avancé de la civilisation 
eskimaude 5 . Les tribus actuelles de la contrée, les Netchilik et les Kidelik, 
seraient incapables de construire ces ouvrages militaires. On trouve aussi 
des espèces de pyramides, peut-être des autels, au nord du Grand Lac des 
Esclaves'. 

Les Tinneh, mot qui dans leur langue a également le sens de « Hommes », 
sont désignés par quelques auteurs sous les noms d'Athabascans, d'après le 
lac et la rivière, et de Chippewayan ou « Peaux-Pointues », à cause de la 
forme de leurs manteaux ; M. Petitot les appelle Déné-Dindjié, en répé- 
tant leur nom sous deux formes différentes 5 . Ils se subdivisent en un 
grand nombre de tribus, suivant les districts qu'ils habitent. La plus 
importante est celle des Athabascans proprement dits ou Montagnais de 
l'ouest, qui pourtant n'habitent que des plaines, entre la rivière Chur- 
chill et le lac des Esclaves. Leurs voisins, les Mangeurs-de-Caribous et 
les Couteaux-Jaunes, vivent principalement dans les steppes qui s'étendent 
à l'orient du lac Athabasca et du lac des Esclaves. C'est aussi près de ce 
lac, mais principalement sur les rives septentrionales, que chassent les 
Flancs-de-Chien, Plats-Côtés-de-Chien ou Côtes-de-Chien (Dog-ribs), ainsi 
nommés d'après une tradition qui fait d'un chien leur ancêtre ; M. Peti- 
tot dit que ces Indiens sont tous bègues. A une époque récente, ils furent 
en grande partie exterminés par la tribu des Esclaves qui peuple les bords 
occidentaux du lac. Doux et timides, subissant l'insulte et l'oppression 
sans se plaindre, les Esclaves avaient mérité longtemps le nom mépri- 



1 Klutschak, Als Eskimo tinter den Eskimos. 

* E. Petitot, Les Grands Esquimaux. 

3 Back; — Nordenskiôld ; — Rae, etc. 

4 H. P. Dawson, Athseneum, Aug. 1885. 

5 Dené, Diné, Dune, Dané, Drainé, Tin, Tiné, Gotiné, Kotchin, Kotsin, Dinji, Dinja, etc., etc. 

xv. 45 



358 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

sant qu'on leur donne; mais, à la fin, le pillage et les massacres les pous- 
sèrent à la révolte du désespoir, et les rôles changeront : à leur tour les 
tyrans furent asservis. Dans la vallée du Mackcnzie, la langue du troc est 
le jargon « esclave », composé de mots esclaves, cris et français 1 . C'est par 
suite d'une erreur sur le sens de mots français-canadiens que Franklin 
désigna la tribu des Esclaves par le nom de Strong-Bow ou d'Arcs-Forts, 
qui se retrouve sur quelques cartes. Nombre de Chippewayan se distin- 
guent par une intelligence remarquable. King mentionne un de ces indi- 
gènes, musicien habile, qui sut se fabriquer un violon digne d'un bon 
ouvrier européen et en jouer avec goût 2 . Les Tinneh du Grand Nord s'ha- 
billent actuellement à l'européenne et possèdent de confortables maison- 
nettes; ils ne se percent plus les lèvres ni la cloison du nez pour y intro- 
duire des boutons, des os de cygne ou des coquillages enfilés. 

Les Castors ou Beavers, les Porteurs ou Carriers, les Babines, les 
Naanné ou « Gens du Couchant », appelés aussi « Bâtards », les Mauvais- 
Monde sont des peuplades de l'Ouest qui parcourent les Montagnes 
Rocheuses et qui se rattachent d'un côté aux Esclaves, de l'autre aux 
Tinneh de la Colombie Britannique et aux Indiens Tanana du Yukon cl 
des faîtes de partage. Les Peaux-de-Lièvre, ainsi nommés des fourrures 
dont ils s'iwbillent, et parsemés en petits groupes dans les steppes voisines 
du littoral eskimau, sont, comme les Esclaves, un peuple doux et naturelle- 
ment soumis. Enfin le territoire du bas Mackenzie et, plus à l'ouest, la 
région qui s'étend en Alaska, appartiennent aux Loucheux, ainsi désignés 
par les premiers voyageurs canadiens à cause de l'obliquité méfiante de 
leurs regards. Mackenzie les avait aussi qualifiés d'une manière désobli- 
geante en les appelant Quarrellers ou « Querelleurs », pour avoir été le 
témoin de leurs disputes avec les Eskimaux : ce sont les. méchants Indiens 
dont on disait dans l'Alaska qu'ils « tuaient du regard ». Franklin explique 
ce nom de « Loucheux » par la prudence de ces indigènes, qui « regar- 
dent des deux côtés a la fois » pour éviter les flèches do l'ennemi. D'après 
Petitot, ils sont dix fois plus nombreux dans l'Alaska que sur les bords 
du Mackenzie ; mais c'est sur les rives de ce fleuve qu'ils se mettent en 
rapport avec les blancs pour vendre leurs pelleteries. Ils pratiquent la cir- 
concision, et quelques-uns de leurs voisins Tchiglit ont imité ce rite reli- 
gieux, très rare dans les tribus indiennes; d'après Mackenzie, les Flancs- 
de-Chien étaient également circoncis. Cependant les Loucheux, de même 



1 E. Petitot, Quinze Ans soiis le cercle polaire. 

2 Richard King, Journey to (lie Shores oflhe Arctic Océan. 




ïS|g££% 



INDIENS CHASSEURS DE LA HAUTE TANANA. 

Gravure de Thiriat, d'après une photographie commuuic|uée par M. Mercier, 



POPULATIONS DU GRAND NORD. 541 

que tous les autres Tinneh, à l'exception de quelques groupes perdus dans 
les Montagnes Rocheuses, loin des missionnaires, ont embrassé la foi 
catholique avec ferveur. Lors du voyage de Mackenzie, les femmes de 
diverses tribus avaient encore l'habitude, après la mort d'un père, d'un 
mari ou d'un fils, de se couper une phalange. On rencontrait des vieilles 
qui n'avaient pas un seul doigl complet. 

La troisième souche ethnique de l'Athabasca-Mackenzie se compose aussi 
de gens qui croient constituer à eux seuls la véritable humanité et qui dans 
leur langue se disent Eyinisouk, c'est-à-dire Hommes : les voyageurs cana- 
diens les appellent Cris des Bois. Ce sont des Indiens doux et faciles, d'une 
probité parfaite et tous convertis au catholicisme, comme les Tinneh : on en 
compte à peine un millier. Mais ils ne forment pour ainsi dire que l'avant- 
garde de leur nation : le vrai pays des Cris est le haut bassin du Saskalehe- 
wan; de cette région ils se sont graduellement répandus vers le nord par- 
dessus les portages. De tous les Indiens du Nord-Ouest ce sont les plus 
menacés par la marée montante de l'immigration. Déjà quelques centaines 
de blancs et de Chinois se sont établis sur le haut Athabasca et sur les bords 
de la rivière de la Paix, dans les pays d'Omineca et de Cassiar. D'après 
l'espérance unanime des Canadiens, ces traitants et colons sont les avant- 
coureurs de centaines de milliers et de millions d'hommes qui transfor- 
meront ces solitudes en campagnes florissantes. 

Naguère les agents de la Compagnie de Hudson, désireux de maintenir 
le monopole, avaient systématiquement répandu le bruit que le climat 
était trop rude, le sol trop ingrat, pour que des blancs pussent s'établir 
dans ces régions du nord ' ; malgré ces dires, il est certain que l'on pour- 
rait cultiver avec succès la vallée de Peace-river, celle de la Grande Rivière 
des Esclaves et mainte autre région de ces hautes latitudes; la zone éco- 
nomique de la culture du froment atteint le fort Liard, près du 60 e degré 
de latitude 5 . Le delta de l'Athabasca surtout promet de magnifiques ré- 
coltes, ainsi qu'en témoignent les céréales expédiées par la mission du fort 
Chippewayan aux diverses expositions agricoles; mais dans celte région 
basse, menacée par le retour offensif des eaux, il serait dangereux de 
défricher le sol sans l'avoir protégé par une enceinte de levées. Au fort 
Simpson, sous le 62 e degré, on charge chaque année une barque de pom- 
mes de terre pour ravitailler le poste de Good-Hope, sur le bas Mackenzie; 
l'orge y monte en épis soixante-quinze jours après avoir été semée, quoi- 



1 Officiai Reports before the committec of ihe Btitish House of Commons, 1857. 
'- J. Richardson, ouvrage cité. 



342 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

que, à moins de trois mètres et demi de profondeur, le sous-sol soit com- 
plètement gelé sur une épaisseur d'au moins deux mètres. La neige est ra- 
rement épaisse en hiver; elle n'atteint pas un mètre et les chevaux peuvent 
hiverner en pleine campagne. Un autre avantage agricole de la contrée est 
que les sauterelles ne s'y abattent jamais. Toutefois les cultivateurs ne se 
porteront point vers ce pays aussi longtemps que dans le Manitoha et les 
provinces traversées par le chemin de fer canadien se trouveront encore de 
grands territoires de culture non occupés. Les opérations du cadastre, la 
construction de voies ferrées précéderont l'arrivée des immigrants et la fon- 
dation des villes. 

D'ailleurs l'introduction de l'agriculture dans ces contrées implique des 
mœurs nouvelles et un changement absolu de système dans le gouverne- 
ment. L'immense territoire du Nord-Ouest ne fut jusqu'ici exploité et admi- 
nistré que par les « traiteurs » envoyés par les marchands de J pelleteries. 
En réalité le sol et les gens appartiennent à une compagnie de monopole. 
En 1821, les deux Sociétés, du Nord-Ouest et de Hudson, l'une franco- 
écossaise par ses agents, l'autre franco-anglaise et dépendant de directeurs 
londoniens, mirent un terme à de longues hostilités pour se fondre en 
une seule société commerciale, et le monopole devint absolu. Il dura jus- 
qu'en 1859, et même lorsqu'il fut censé aboli, il se maintint par la force 
des choses. En 1869, après une liquidation fructueuse et la reconstitution 
de la société, celle-ci fit abandon de tous ses privilèges au Canada, moyen- 
nant une indemnité d'environ 7 500 000 francs, une concession de lots 
comprenant 2 800000 hectares dans la zone la plus fertile du territoire, la 
propriété de tous les « forts de traite » et d'un espace de 25 hectares au- 
tour des palissades. La compagnie cédait le territoire, mais les colons ne 
lui ont succédé que dans la partie méridionale de son ancien domaine; 
dans le bassin de l'Athabasca-Mackenzie, dont le gouvernement n'a pas 
commencé le cadastre, la toute-puissance commerciale de la Compagnie 
de Hudson n'a pas même été menacée. 

Tout le commerce du Nord et du Grand Nord est monopolisé par cette 
société. Quoique le mouvement des échanges soit déclaré libre et que le 
premier venu puisse, en vertu de la loi, traiter avec les Indiens de l'Atha- 
basca et du Mackenzie, ce droit théorique ne tente personne : il ne saurait 
entrer dans la fantaisie d'aucun spéculateur, riche ou pauvre, d'entrer en 
concurrence avec une association de capitalistes qui.de génération en géné- 
ration, s'est assujetti tous les chasseurs sur un espace six fois vaste 
comme la France ; il a même fallu de grands changements dans l'équilibre 
politique des nations pour enlever à la Compagnie de Hudson le monopole 



CHASSEURS ET TRAPPEURS DU GRAND NORD. 545 

commercial qu'elle possédait aussi dans l'Alaska et dans les États améri- 
cains du Pacifique, jusqu'à la Columbia. La suppression officielle du mo- 
nopole, dans le territoire britannique, n'a troublé en rien les conditions 
du trafic dans ces régions du nord, et peut-être même est-elle restée 
inconnue des indigènes. D'ailleurs, la Compagnie ignore également les 
divisions administratives, et son territoire est partagé en districts, non 
d'après les degrés de longitude et de latitude, mais d'après l'abondance 
et l'espèce du gibier. Chaque district a sa capitale, c'est-à-dire un 
comptoir ou « fort de traite », groupe de trois ou quatre constructions 
en bois, entourées par une palissade en carré, de 5 à 6 mètres de hau- 
teur. La plupart des forts n'ayant de militaire que le nom, les palissades 
ne sont même pas garnies de meurtrières, et des canons n'arment point 
les tourelles carrées des angles; mais dans les endroits où le caractère des 
indigènes inspire quelque crainte, les postes sont mis en état de défense. 
Des « facteurs en chef » et des « traiteurs en chef » sont les agents prin- 
cipaux et prélèvent leur part proportionnelle sur les bénéfices. L'ensemble 
des employés de toute race, des « allants et venants », des « hivernants » 
et des « mangeurs de lard », comme on les appelait au dernier siècle 1 , sans 
compter les chasseurs indiens, s'élevait en 1875 à un millier d'hommes 
environ, Anglais, Ecossais, Acadiens, Anglo-Saxons ou Français; mais les 
métis franco-canadiens dominent et leur langue prévaut encore. Quant aux 
blancs de race pure, ils ne sont représentés que par des facteurs en chef 
et par les missionnaires catholiques, au nombre de vingt-cinq à trente. 

Les chasseurs métis ou indiens qu'emploie la Compagnie sont des hom- 
mes qui ont peu d'égaux dans le monde pour la force, l'adresse, la résis- 
tance au froid et à la fatigue, la présence d'esprit en face du danger. Dans 
la forêt, il faut qu'ils devinent le chemin « plaqué » par leurs devan- 
ciers, la sente de l'ours ou du caribou ; sous la neige, ils ont à retrouver 
le lichen que viendra paître le bœuf musqué. Dans la plaine déboisée, où 
l'on ne trouve même plus le « bois de vache », ils découvrent quand même 
du combustible, branchilles, racines ou mousse; ils se guident sûrement 
à travers un labyrinthe de dunes ou de rochers et en devinent l'issue ; 
perdus dans le dédale d'un lac aux innombrables baies, ils reconnaissent 
au profil de l'horizon en quel endroit se trouve la vallée de l'effluent, et 
dirigent leurs barques vers le courant de sortie. En hiver, pendant la 
longue nuit, suivis par les ours ou les loups, ils orientent leur route 
d'après les étoiles; pour établir leur feu, ils creusent un trou dans la 

1 Alex. Mackenzie. Feilanol, Taché, etc. 



544 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

neige, puis à côlé un autre trou, où ils se blottissent, enfermés dans leur 
sac de peau, parfois recouverts en entier par le poudrin pendant les 
tourmentes. Quand ils sont associés par petits groupes, ils peuvent 
s'entr'aider; mais parfois ils se trouvent seuls, et leur vie devient alors une 
lutté de chaque instant contre la mort. Qu'ils se trompent de route et ne 
reconnaissent pas dans la forêt ou la lande le signe indicateur laissé par 
d'autres chasseurs, qu'ils se blessent en buttant contre un rocher, qu'ils 
cèdent à la fatigue en transportant leur canot d'écorce autour d'une 
cascade, qu'ils donnent un faux coup d'aviron au passage d'un rapide, 
ou bien qu'ils perdent leurs munitions en manquant le gibier, et leur 
existence est en péril imminent. 

La faim est l'un des plus redoutables dangers : aussi les Indiens et les 
voyageurs doivent-ils emporter dans leurs expéditions un aliment très 
substantiel sous un faible volume : c'est le « taureau » ou pemmican, le 
viatique indispensable a tous ceux qui s'aventurent au loin dans les soli- 
tudes. Le taureau est composé de viande séchée, — naguère du bison, — 
pilée menu et pressée dans un sac fait de la peau de l'animal et mêlée à 
de la graisse fondue, en quantité presque égale à celle de la viande; on y 
ajoute généralement des baies et du sucre. Le tout forme une nourriture 
tellement compacte et rassasiante, que l'Indien le plus vorace ne parvient 
pas à en manger plus de 2 kilogrammes par jour 1 : la ration normale est 
de moitié seulement. La préparation du taureau et des autres vivres, telle 
est la principale occupation des hommes laissés pendant l'hiver dans les 
forts de traite. Chaque année, la Compagnie de Hudson fait tenir un compte 
exact de tous les approvisionnements procurés par les chasseurs dans 
chacune des stations du Grand Nord, afin de régler la marche des voya- 
geurs et donner rendez-vous aux Indiens fournisseurs de pelleteries. Sou- 
vent les trappeurs n'ont eu d'autre nourriture que les courroies dont ils 
se servent pour envelopper leurs paquets de pelleteries, ballots d'envi- 
ron 40 kilogrammes, composés de peaux fines qu'enveloppent des four- 
rures plus grossières 2 . 

Dans la partie de l'immense territoire où nulle communauté de blancs 
ne s'est encore fondée, le prix des marchandises, couvertures, étoffes, 
tabacs, munitions ou pemmican, est toujours évalué en « pelus », c'est- 
à-dire en peaux, et ces peaux elles-mêmes sont une valeur idéale. Autre- 
fois c'étaient de véritables fourrures de castor; mais chaque article, chaque 



1 Butler, The Great Lone Land. 

2 Hooper, ouvrage cité. 



CHASSEURS ET TRAPPEURS DU GRAND NORD. 545 

pelleterie ayanl son tarif fixé à un certain nombre de « castors » ou 
beavers, on opère le troc sans l'intermédiaire du signe d'échange, qui 
d'ailleurs manque en certains districts : la valeur actuelle du « pelu » est 
d'environ "2 shillings anglais 1 . Suivant les changements des coutumes et de 
la mode, et en proportion de la rareté plus ou moins grande des ani- 
maux de chasse, les fourrures ont augmenté ou diminué de prix depuis 
que les voyageurs parcourent les forêts et les toundras du Grand Nord. 
Les chasseurs ne font plus cas de l'hermine, désormais dédaignée par les 
personnages auxquels sa peau fournissait leurs robes d'apparat : ainsi 
l'animal a été sauvé de la destruction qui l'attendait; même les trappeurs 
s'écartent des districts où il foisonne, parce qu'il détruit les amorces desti- 
nées à la martre ou au vison. D'autres hètes à fourrure, pourchassées à ou- 
trance, sont devenues fort rares; le castor, jadis très menacé lorsque son 
poil était utilisé pour la fabrication des chapeaux, eut une période de 
répit dès que l'usage de la soie prévalut dans cette industrie ; cependant 
de vastes territoires, dans les régions les plus méridionales de son ancien 
habitat, ont perdu cet animal, et là où il subsiste encore, on a remarqué que 
ses travaux d'endiguement et de construction sont presque insignifiants en 
comparaison des monuments d'autrefois. La fourrure du renard noir a perdu 
de son prix depuis qu'on a trouvé le secret de teindre d'autres pelleteries 
d'un noir brillant et durable 2 . On craint le prochain dépeuplement du 
territoire, depuis que certains chasseurs emploient la strychnine pour 
prendre les renards et les loups. Lorsque l'appât est gelé, il agit lentement; 
les animaux vont mourir parfois à de grandes distances de l'endroit où 
ils l'ont saisi, et leur propre chair, dévorée par d'autres fauves, propage 
la mort au loin. L'animal le plus habile à déjouer les pièges est le carca- 
jou (gulo luscm), que les Cris et les Bois-Brûlés appellent « diable » : 
comme les autres Indiens et les métis, ils sont pénétréss d'un respect 
superstitieux pour cette bête de proie dont on raconte des traits prodi- 
gieux d'intelligence. Le car cajou est toujours en éveil pendant les grands 
froids de l'hiver, précisément dans la saison où ses congénères sont plon- 
gés en léthargie; au lieu de fuir les trappeurs, il les suit afin de se 
nourrir du gibier pris au piège. La moufette (mephitis) est aussi une bête 
redoutée, moins pour sa puanteur horrible que pour sa morsure, qui 
donne une espèce de rage, différente de celle du chien, mais non moins 
dangereuse*. 



1 K. Petitot, Quinze Ans sous le cercle polaire. 
■ E. Petitot, Les Grands Esquimaux. 

xv. 44 



540 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

La chasse des animaux et la vente des pelleteries se faisant pour le compte 
de compagnies privées qui se refusent à révéler les secrets de leur com- 
merce, il est impossible de connaître exactement la valeur annuelle des 
produits fournis par les régions boréales de la Puissance ; cependant on a pu 
estimer la vente annuelle des fourrures, grâce à la liste des marchandises 
offertes sur le marché de Londres 1 , où sont exposées toutes les peaux 
canadiennes, provenant en très grande partie des territoires du Nord- 
Ouest et spécialement des bords du Mackenzie. On n'a point encore tenté 
de faire pour les quadrupèdes à fourrure ce que l'on a fait pour les 
phoques des îles Pribîlov, les renards bleus et les oies sauvages des îles 
alaskiennes, c'est-à-dire de les élever en des enclos distincts pour en ex- 
ploiter régulièrement les produits tout en conservant la race. Il est pro- 
bable du reste que la qualité des fourrures diminuerait si les animaux ne 
vivaient plus en complète liberté 2 . 

Les mines, telle est probablement la richesse qui entraînera les popula- 
tions vers le bassin du Mackenzie. Les vallées du Liard et de ses affluents, 
surtout le bassin où se trouve le lac de Dease, paraissent renfermer de l'or 
en abondance : là sont les fameuses mines de Cassiar, ainsi nommées des 
Indiens Kaska, qui rôdent dans ces régions montagneuses : le village de 
Laketon, situé sur le delta du Dease-creek, au bord du lac, fut jadis un 
centre de population flottante très animé. Ainsi que le dit son nom, la 
vallée de la Coppermine est riche en gisements de cuivre et les anciens 
auteurs racontent que les rares indigènes se servaient du métal natif, sans 
le fondre, en le martelant à coups de pierre 7 '. Des gisements de sel ont été 
découverts au nord et au sud du lac Athabasca; on y rencontre aussi 
des couches de gypse, de lignite, de kaolin; enfin, d'après les rapports des 
géologues, les dépôts d'huile minérale dépasseraient en puissance tous les 
autres terrains pétrolifères du Nouveau Monde : du Saskatehewan au cap 
Bathurst, sur un espace d'environ 2000 kilomètres du sud au nord, on en 
voit partout des traces 4 . A mesure que les sources d'huile de l'Ohio et de 

1 Ilovey, U. S. Gcological Surveij. 

- Fourrures exposées en vente à Londres en 1887 : 



Rats musqués 2 485 508 






. . . 98 542 


Putois 082 704 






. . . 15 942 




Carcajous. 




. . . 15 525 


Renards d'espèces diverses 137 068 

Lièvres 114 824 




. . . 14 520 


Phoques à 




. . . 14 459 


Castors 104 27!) 


. . . 13 478 






20 205 




3 Robbs. Account uf Hudsons bay. 






4 John Schulz, rapport cité. 









MINES DE C.VSSIAR. JASPER-HOUSE. 347 

la Pensylvanie perdent de leur débit, celles du Mackenzie gagnent en impor- 
tance relative. Aux yeux îles Canadiens, le bassin à pétrole du Nord-Ouest 
doit être considéré déjà comme le trésor de la Confédération. Aussi le 
gouvernement se propose-t-il de ne point mettre en vente un espace d'en- 
viron 100 000 kilomètres carrés, compris entre le Petit Lac des Esclaves 
et le lac Athabasca, et de le réserver pour des concessions futures à des 
compagnies de capitalistes. Des sondages qu'on a faits récemment dans ces 
régions y ont révélé l'existence de sources de gaz inflammables très abon- 
dantes. 



S'il n'y a point de villes dans l'immense étendue du Grand Nord, les 
forts de traite n'en ont pas moins une importance capitale, comme lieux 
obligés de rendez-vous et de ravitaillement pour les voyageurs, et comme 
centres naturels, choisis en vertu de leurs avantages pour la rencontre des 
chasseurs et des traitants : si des villes s'élèvent plus tard, ce sera près 
de ces endroits privilégiés, de même que les cités de Québec, Montréal, 
Toronto, Niagara, Winnipeg, se sont bâties autour des forteresses con- 
struites par les premiers explorateurs canadiens. Quelques-uns des forts 
de l'Athabasca-Mackenzie ont acquis une célébrité géographique, grâce 
au séjour qu'y firent les explorateurs fameux, les Mackenzie, les Franklin, 
les Back, les Richardson. 

Un des forts importants comme lieux de passage et de séjour est Jasper- 
house, situé à plus de 1000 mètres en altitude, sur le haut Athabasca, 
au confluent d'un petit torrent des montagnes, la Miette, qui contourne 
une pyramide fameuse dite Roche à Miette, entourée d'éboulis. En face 
s'ouvre le col de la Tète-Jaune, par lequel on descend à l'ouest dans la 
vallée du Fraser : il fut longtemps question d'y faire passer le chemin 
de fer du Pacifique, avant qu'on se décidât pour le col du Cheval qui 
rue, et ces projets seront peut-être repris pour la construction d'une voie 
ferrée vers l'Alaska. Le poste et la mission du lac la Biche, le groupe le 
plus considérable de population dans tout le Grand Nord, est habité par 
000 individus, Cris et métis français. Le village commande le carrefour 
des passages qui font communiquer le haut Athabasca, la branche sep- 
tentrionale du Saskatchewan et la rivière des Anglais ou Churchill : c'est 
dans le voisinage que se trouve l'Athabasca-landing, devenu récemment 
l'escale la plus fréquentée du haut fleuve et le point de départ de la navi- 
gation du Mackenzie. Le fort Mac-Murray domine le confluent de l'Atha- 
basca et de l'Eau-Claire, à la descente de ce fameux portage la Loche 



348 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



qui fui pendant un siècle la voie maîtresse des voyageurs canadiens. A 
l'extrémité occidentale du grand lac Atliabasca, les changements géolo- 
giques produits par l'empiétement des alluvions ont forcé les traitants à 
déplacer plusieurs fois leur comptoir, et maintenant ce poste, dit le fort 
Chippewayah, est bâti en face de la rivière d'entrée, à côté de la rivière de 
sortie. Près de là se trouve une mission, comprenant un orphelinat : en 
1888 elle était habitée par 65 personnes, et constituait donc une véri- 
table « cité » dans ces régions si faiblement peuplées. L'ancien fort Chip- 



POSTES DE LA COMPAGNIE DE HUDSOK. 



Ouest de Taris 




45° 



C. Perron 



1 : snooioiio 



pewayan, sur la rive méridionale du lac, était devenu, lorsque Mac- 
kenzie y résidait, « la petite Athènes du Grand Nord' ». Un autre poste, le 
fort Fond-du-Lac, est placé à l'extrémité orientale du bassin lacustre, au 
plus près des régions qui déversent leurs eaux dans la mer de Hudson. 
Enfin la rivière de la Paix et ses affluents sont bordés de postes qui occu- 
pent les points de passage : le principal est le fort Dunvegan, voisin des 
frontières de la Colombie Britannique. 

Le fort Smith, au portage des rapides entre l'Athabasca et le Mackenzic, 
sur la rivière des Esclaves, est une escale très fréquentée. Plus au nord, 



L. R. Masson, Les Bourgeois de la Compagnie du Mord-Ouest. 




C CD 

O 



FORTS DE LA COMPAGNIE DE HUDSON, W1NNIPEG. 551 

les loris Résolution, Providence, sur le Grand Lac des Esclaves, sont de- 
venus fameux par l'expédition de Franklin, de même que le fort Reliancc 
par celle de Back; mais ce dernier poste, fondé seulement pour faciliter 
l'exploration delà Great-Fish-river, est depuis longtemps abandonné : on 
n'en voit plus que les ruines; le fort Rae, sur le fjord septentrional du 
Grand Lac des Esclaves, a été restauré aux frais communs de l'Angleterre 
et du Canada pour l'établissement d'une station météorologique centrale 
dans le Grand Nord, où M. II. P. Dawson passa l'hiver de 1882 à 1885. 
Le poste principal dans la région qui s'étend entre le Grand Lac des 
Esclaves et le Grand Lac des Ours est le fort Simpson, au confluent du 
Mackenzie et de la rivière aux Liards : il commande le chemin de l'Alaska 
méridional par les sources du Stickeen. D'autres postes de moindre impor- 
tance se succèdent sur les bords du Mackenzie; puis vient le fort Norman, 
à la jonction du grand fleuve et de l'affluent du Grand Lac des Ours. Le 
nouveau fort Good-Hope, qui remplace un ancien poste, emporté par une 
crue du Mackenzie ' en 1856, occupe une position analogue à celle du fort 
Norman, au confluent du Mackenzie et de la rivière des Peaux-de-Lièvre, 
tandis que le fort Macpherson, sur la rivière Plumée, le plus sérieusement 
mis en état de défense, surveille depuis 1848 le pays des Esquimaux et 
des Loucheux, qui se rencontrent dans le delta du Mackenzie. Dans les 
vastes plaines nues de l'est, la Compagnie de Hudson ne possède d'autres 
comptoirs que le fort Enterprise, situé au centre du triangle formé par le 
Grand Lac des Esclaves, le Grand Lac des Ours et le golfe du Couronne- 
ment. Le fort Confidence, bâti sur le golfe nord-oriental du Grand Lac des 
Ours, est abandonné. 



IV 

BASSIN DU WIN MPEG, VERSANT DE LA MER DE HUDSON 
ALDERTA. SASKA TCliEW AN, ASSIMBOIA, MANITOBA, KEEWATIK. 

Une partie de ce territoire, fragment de l'ancien Ruperl's land ou 
domaine de la Compagnie de Hudson, est déjà délimitée administrativemenl 
non par des frontières naturelles, mais par des lignes géométriques. Il ne 
saurait en être autrement dans un pays qui n'a pas encore d'histoire et 
dont la surface n'est qu'à demi explorée. Les quatre territoires découpés 
en rectangles dans les terres canadiennes qui s'inclinent vers la mer de 

1 E. Pctitot, Les Grands Esquimaux. 



352 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

Iludson sont la province de Manitoba cl les districts d'Alberta, de Saska- 
tchewan, d'Assiniboia, désignés par l'appellation de pays du « Nord- 
Ouest » avec l'ensemble du bassin de l'Athabasca-Maekenzie. Du côté de 
l'est et du nord-est, l'espace reste ouvert pour y tailler de nouvelles pro- 
vinces, à moins que ces étendues ne soient annexées à des Etats de la Con- 
fédération déjà constitués. Cet espace indéfini, qui va se confondre avec 
les toundras inexplorées entre la mer de Iludson et la rivière du Gros 
Poisson, est provisoirement désigné sous le nom de Keewatin ou « Vent 
du Nord », appellation justifiée par le rude climat de ces régions du froid. 
Au sud, la limite des provinces du Winnipeg est le 49 e degré de latitude, 
la frontière commune de la Puissance du Canada et de la République des 
Etals-Unis. Si l'on devait suivre la véritable ligne de partage entre le bassin 
du Winnipeg et celui du Mississippi, la première borne serait placée dans les 
Montagnes Rocheuses du Montana, entre les hauts affluents des rivières 
Saint-Mary et Milk, tributaires respectifs du Saskatchewan et du Missouri. 
De ce point, le faîte de séparation se dirige au nord-est pour se maintenir, 
sur un espace de 700 kilomètres environ, dans le territoire de la Puissance, 
profilant sa ligne sinueuse entre les ravins des deux versants. Au delà, cette 
ligne se recourbe au sud-est dans l'Etat américain de North-Dakota, puis 
dans celui de Minnesota, pour contourner les bassins de la rivière Rouge 
et de la rivière la Pluie, affluents du Winnipeg. Dans le territoire canadien 
on ne retrouve le portage de faite, entre ce versant et celui du lac Supé- 
rieur, qu'à une petite dislance à l'ouest de ce dernier bassin. 

La superficie de l'immense territoire ne saurait être encore évaluée dans 
ses limites naturelles, puisque, en maints endroits, elles n'ont pas encore 
été reconnues : on ne peut l'indiquer que d'après les délimitations géomé- 
triques officielles. L'espace ainsi circonscrit est d'environ 2 millions de 
kilomètres carrés, et certainement la population, aborigène et immigrée, 
ne s'y élève pas encore à 1 individu pour 10 kilomètres 1 . Cependant 
celte proportion sera bientôt dépassée, car l'immigration est considérable 
et l'étendue des bonnes terres, rendues en grande partie accessibles 
par des voies ferrées, assure à la contrée un mouvement continu de colo- 

1 Superficie et population approximatives du versant hudsonien, y compris les Indiens, en 1885 : 

Province. Manitoba 519 100 kil. carrés 104 502 habitants 

Districts. Saskatchewan 226 000 » » 10 647 » 

» Alberto 259 000 » » 15 535 » 

» Assiniboia 246 050 » » 22 085 » 

» Keewatin 1000 000 » » 4 000 » 

Ensemble 2 119 410 kil. carrés 156 565 habitants 



BASSIN DU WINNIPEG ET MONTAGNES ROCI1EUSES. 553 

nisation. Le chemin de 1er du Pacifique, traversant le pays de l'est à l'ouest, 
du lac Supérieur aux Montagnes Rocheuses, est la grande ligne le long 
de laquelle se distribue la vie, et chaque nouvel embranchement la fait 
se ramifier à droite et à gauche comme le sang dans les artères et les 
artérioles. Une voie rapide remplace les chemins naturels des lacs, des 
rivières et des portages, sur lesquels le trafic se mouvait avec lenteur. 
Si le gouvernement canadien ne s'était hâté de construire la ligne ferrée 
qui rattache le Manitoba aux provinces orientales, les populations de cette 
contrée n'eussent pas manqué de graviter vers les Etats-Unis, avec lesquels 
les communications sont relativement faciles par la vallée de la rivière 
Rouge et celle du haut Mississippi. Et malgré ce lien matériel du chemin 
de fer, qui est en même temps, par la force des choses, un lien social et 
politique, c'est avec précaution que les provinces sœurs doivent traiter celles 
du Grand Ouest, afin de ne pas accroître le mouvement d'attraction qui 
pourrait les entraîner vers la puissante république limitrophe. 



La chaîne des Montagnes Rocheuses ne projette pas de rameaux propre- 
ment dits dans les plaines orientales. Des terrains onduleux viennent se 
heurter au pied des monts comme des vagues qui frappent les rocs d'un 
promontoire : la transition est brusque entre les escarpements et les 
plaines. Les hauteurs qui font saillie dans les territoires situés entre les 
Rocheuses et le Winnipeg ressemblent à des fragments de plateaux laissés 
debout par les eaux d'érosion : ce sont des masses relativement peu élevées 
au-dessus des espaces environnants et se terminant par une terrasse supé- 
rieure d'un faible relief. Dans l'ensemble, on peut considérer toute cette 
région comme formée de trois degrés à rebords parallèles qui se succèdent 
de la base des Rocheuses à la dépression du Winnipeg : 1000 mètres, 500 
mètres, 200 mètres, telles sont les altitudes moyennes des trois marches de 
l'immense escalier. Les divers massifs laissés debout sur les arêtes des 
degrés n'ont l'aspect de collines et de montagnes que vus de la terrasse 
inférieure; de l'autre côté ils se confondent avec les plaines ou, du 
moins, n'apparaissent qu'en faibles ondulations. 

La terrasse occidentale, qui s'étend à la base des Montagnes Rocheuses, 
présente une largeur moyenne d'environ 700 kilomètres et s'abaisse brus- 
quement par des berges ravinées au-dessus des plaines que parcourent la 
Souris, la rivière Qu'Appelle, et les deux branches du Saskatchewan, dans 
le voisinage de leur confluent. Sur ce plateau, incliné en pente très 
douce dans la direction de l'est, les élévations qui, vues de loin au-dessus 
xv. 45 



554 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



des plaines rases, présentent le plus l'aspect de véritables montagnes, 
surtout quand des vapeurs intermédiaires les voilent à demi, sont les 
Cypress-hills ou « montagnes Cyprès » ; leurs dômes les plus hauts ont 
près de 1200 mètres en altitude, soit environ 500 mètres au-dessus des 
plaines nues, parsemées d'étangs salins. Ces collines, presque isolées, con- 
stituent un faîte de partage entre les affluents du Saskatchewan et ceux du 



N° 73. — MONTAGNE CYPRÈS. 



u e st de Pa r 




no\™ 



lluest de breenwich 



C . Perron 



1 : 1 50.1 0.10 



Missouri ; elles sont environnées de « coulées », c'est-à-dire des lits fluviaux, 
les uns à sec, les autres encore remplis, qui rayonnent en tous sens, et ne se 
rattachent par aucun dos de pays bien marqué aux Trois Buttes ( L 2 1 00 mètres), 
pitons éruptifs qui se dressent au sud-ouest, dans l'Etat américain de Mon- 
tana. Les Hand-hills ou «collines de la Main », qui s'élèvent entre les deux 
branches principales du Saskatchewan, au nord de la voie ferrée du Paci- 
fique, sont également entourées de terres arides, argiles dures de l'époque 
crétacée, où nul arbuste ne peut insérer ses racines. Tel est le caractère 
des autres massifs calcaires ou greyeux qui dépassent de quelques dizaines 



MONTAGNES, BUTTES. COTEAUX DD GRAND OUEST. 355 

ou centaines de mètres le niveau moyen du plateau. Des rangées de 
dunes, ça et là mobiles, se profilent en quelques endroits au-dessus de 
la prairie. Les « montagnes a de la terrasse occidentale, qui ont l'aspect le 
plus riant, sont les Wood-mountains, situées dans le bassin du Missouri, 
puisque des affluents de ce fleuve les contournent au nord. La limite 
commune des États-Unis et du Canada traverse ce massif dans la direc- 
tion de l'est à l'ouest; jadis il méritait, son nom de « montagnes Boi- 
sées », et dans quelques vallons écartés il le mérite encore. Les Wood- 
mountains devaient à leur situation géographique d'être un lieu de refuge 
pour les Indiens qui fuyaient les Etats-Unis: c'est là que le fameux chef 
sioux Sitting-Bull établit son camp, en 1862, après une rencontre où tout 
un détachement de soldats américains avait été exterminé. Les vallons de 
montagnes et les prairies avoisinantes étaient aussi parcourus par des 
myriades de bisons qui fournissaient aux Peaux-Rouges la nourriture en 
surabondance. Maintenant Indiens et bisons ont disparu, mais dans les 
défilés qui réunissent les pâturages on distingue encore les sentes creusées 
dans la terre ou dans le roc par le pas des animaux, et les bas-fonds ma- 
récageux ont toujours ces cavités que les animaux creusaient à coups de 
corne et dans lesquelles s'amassaient les boues où ils se roulaient avec 
délices. 

Le rebord de la terrasse occidentale se profile avec une régularité par- 
faite du sud-est au nord-ouest, parallèlement à l'axe des Montagnes 
Rocheuses : on lui donne les noms de « Coteau du Missouri, Coteau des 
Prairies ou Grand Coteau ». Il se développe en une ligne presque inin- 
terrompue d'environ 1000 kilomètres, des bords du Saskatchewan dans le 
Canada à ceux du Missouri dans la République Américaine. Le Grand 
Coteau n'a pas l'aspect d'une simple berge, il offre du côté déclive un 
dédale de buttes et de promontoires aux sommets arrondis, consistant en 
amas de blocs et de graviers qui furent évidemment entraînés pars les glaces 
à une époque antérieure. Les matières plus fines, argiles et sables, furent 
portées plus loin et réparties par les eaux sur les terrasses inférieures. 
Le Grand Coteau n'est interrompu que par un petit nombre de brèches 
pour le passage des rivières : les eaux se sont écoulées dans la dépres- 
sion qui s'étend au devant du Coteau, de manière à former des mares, 
presque toutes salines ou saumàtres ; en outre, des vasques desséchées et 
remplies d'efflorescences blanchâtres rappellent l'existence d'anciens lacs. 
Sur le plateau les étangs salins, les dépressions lacustres, vides désormais, 
se succèdent aussi en forme de chapelets, attestant le passage d'anciens 
courants glaciaires, taris pendant la période géologique contemporaine. 



556 NOUVELLE GEOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

Il est évident que le long barrage du Coteau est le front d'une immense 
moraine poussée jadis hors des Montagnes Rocheuses dans la dépression 
médiane de l'Amérique. Les blocs qui composent l'énorme amoncellement 
étendu sur la plaine appartiennent à tous les âges depuis la période lauren- 
tienne ; mais les sables, les argiles et les rocs superficiels du plateau sont 
de formations crétacée et tertiaire : on y trouve de vastes étendues renfer- 
mant des assises de lignite, d'où le nom de « plateau du lignite tertiaire » 
que l'on donne parfois à l'ensemble de la terrasse supérieure. Des osse- 
ments de grands animaux ayant appartenu à des espèces disparues ont été 
découverts en maints endroits de ce plateau : les Indiens vénèrent ces 
débris, qu'ils croient être le corps de quelque manitou puissant. 

La marche intermédiaire, que limite à l'ouest le Coteau des Prairies, est 
beaucoup moins large que celle de l'occident : de berge à berge elle s'étend 
sur un espace de 550 kilomètres environ. De même que la terrasse la plus 
haute, elle offre des buttes isolées, portant sur leurs pentes des traces 
d'érosion, et restant comme les témoins d'un « niveau » jadis supérieur 
dans l'immense plaine en grande partie déblayée. Le rebord extérieur, lar- 
gement ébréché par des vallées fluviales, n'a pas la régularité du Grand 
Coteau. Il se divise en massifs distincts qui ne sont montagnes que 
par leur versant oriental, tandis que de l'autre côté ils se montrent en 
simples renflements. Ce sont les Pembina-hills, à l'ouest de la rivière 
Rouge, les Riding-mountains, les Duck-mountains, les Porcupine-hills, à 
l'ouest du Manitoba et du Winnipegosis. Les groupes épars sur le plateau 
portent aussi pour la plupart les noms d'espèces animales : Turtle- 
mountains, Moose-moun tains, Pheasant-hills, Reaver-hills. Au nord, la 
terrasse qui porte tous ces monts s'abaisse par des escarpements abrupts 
dans la vallée du Saskatchcwan. 

La terrasse orientale, degré inférieur par lequel on s'élève aux plateaux 
du Grand Ouest, est celle qui borde la vallée de la rivière Rouge et la dé- 
pression de Winnipeg. Ancienne terre alluviale déposée par les courants, 
elle consiste en une couche d'humus épaisse, renfermant en abondance les 
cendres d'herbes brûlées chaque année par les feux de prairies. Le sous-sol 
se compose également d'alluvions, devenues marneuses par leur mélange 
avec les innombrables coquilles de mollusques d'eau douce. Il est peu de 
terrains dans le monde dont la fertilité naturelle soit plus grande ; mais 
une partie considérable de la vallée est occupée par des marais qu'il sera 
très coûteux de conquérir à la culture; du moins fournissent-ils d'amples 
récoltes d'herbes grossières. 

Le fleuve principal de la contrée est celui auquel on donne dans son 



PRAIRIES DE L'OUEST, SASK A TCHEWAN. 



357 



cours supérieur, entre les Rocheuses et le Winnipeg, l'appellation de Sas- 
kateliewan (Kisiskatchiouan) ou la « rivière qui court vite. » Deux bran- 
ches maîtresses portent ce nom : Saskatchewan du Nord et Saskatchewan 
du Sud ; la première est alimentée par des glaciers plus puissants et par- 
court des régions où les pluies sont plus abondantes. Ses principaux gaves, 
entre autres le Brazeau, naissent dans les Rocheuses, immédiatement au sud 
des sources de l'Athabasca, en des cirques de montagnes où s'épanchent 



K° 76. — COULEES DE LA GRANDE PKAJBIE D ALDERTA. 




1 : 1 (iflO 000 



50 kil. 



des glaciers, et coulent au nord-est pour unir leur flot laiteux avec le ruis- 
seau d'Eau-Claire, qui roule en effet une onde transparente. En aval du 
confluent, le North-Saskateliewan, serpentant entre des berges de sable, 
d'argile, de marne, ne purifie point son courant, surtout en période de crue, 
et les tributaires du plateau lui apportent aussi des filets d'eau loucbc. 
Quelques lacs lui envoient au printemps un flot salin, qui tarit pendant 
l'été : un seul lac de ces plateaux, le Beaver-lake ou « lac des Castors », se 
déverse dans le Saskatchewan par un émissaire permanent. A l'endroit où il 
reçoit cet affluent, le North-Saskatchewan contourne le massif des Beaver- 



358 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

hills, au delà desquels il se replie vers le sud-est pour couler à la base des 
coteaux qui forment la limite entre la première et la deuxième terrasse. 
Dans cette partie de son cours il s'unit à la tortueuse rivière de la Bataille 
(Battle-river). 

La branche méridionale ou South-Saskatchewan, plus connue des voya- 
geurs, parce que le chemin de fer transcontinental en remonte la vallée, se 
forme, comme la branche du nord, de torrents nombreux qui jaillissent des 
arches terminales des glaciers dans les cirques des Rocheuses. La Bow-river 
ou rivière à l'Arc est la rivière maîtresse du bassin, celle dont le chemin de 
fer transcontinental emprunte la vallée pour gravir les rampes du Cheval 
qui Bue. Née dans un lac glaciaire, à l'ouest du mont Hector, elle coule au 
sud-est dans la vallée de Banff, célébrée par les voyageurs, reçoit les eaux 
deDevil's Iake, tortueux bassin qui remplit un abîme entre des monts escar- 
pés, puis gagne la région des plateaux par une cluse qu'on appelle le 
(iap ou la « Brèche ». En aval, elle s'unit au gave descendu de la passe de 
Kananaskis, puis à la Belly-river ou des Gros- Ventres, venue des vallées 
méridionales et du col de Kootenay. Tous les courants glaciaires se sont 
rejoints à 200 kilomètres à l'est des monts. Au delà, dans la Grande Prai- 
rie d'Alberta, la vallée tributaire du Red-deer apporte ses eaux au South- 
Saskatchewan ; mais de nombreux ravins, où jadis passaient des rivières 
permanentes, n'ont plus aujourd'hui que des ruisseaux temporaires ou 
des mares sans écoulement, qui se dessèchent en été, laissant sur le sol 
des efflorescences séléniteuses : le nom de « coulée » ou « coule » est 
entré dans la langue anglaise avec le sens de vallée à flot rare, à flaques 
salines. En aval du Red-deer, le South-Saskatchewan se creuse une gorge 
profonde entre les terrains morainiques du plateau, puis, après avoir 
percé le Grand Coteau, il se reploie vers le nord pour former avec l'autre 
rivière le main ou « grand » Saskatchewan 1 . Il est probable que jadis la 
rivière méridionale continuait son cours par le Qu'Appelle, tributaire de 
l'Assiniboinc ; lors des premières explorations du Grand Ouest, Palliser et 
Hector crurent avoir trouvé dans cette vallée une voie navigable entre le 
Saskatchewan et la rivière Bouge 2 . Sur cette terrasse à pente indécise les 
eaux changent facilement de direction : il suffit d'un éboulis, du déplace- 
ment d'un monticule de sable pour que les courants se portent d'un autre 

- Débit moyen des deux Saskatchewan au confluent, d'après Youle Hind : 

South-Saskatchewan 960 mètres cubes par seconde. 

North-Saskatchewan 708 » » 

Main-Saskatchewan, en aval de la jonction 1668 » » 

2 Petennann's Mittheilungen, 1860. 



i: f l !' i II 

lljl l'iillll'l ! 



■R 



m 



i!,!i,;iiii!Ii iiBii 







il 



LU O 






SASKATCHEWAN. 361 

côté et changent ainsi de bassin. Ce sont des dunes qui en cet endroit ont 
séparé en deux le cours du South-Saskalcbewan et en ont rejeté le Ilot vers 
la grande vallée du nord. Le ruisseau qui passe dans l'ancien lit abandonné 
par le Saskatchewan est l'Aïtkov ou « la Rivière qui Tourne » J . 

Dans la dernière partie de leur cours les deux Saskatchewan coulent 
presque parallèlement l'une à l'autre dans la direction du nord-est. En aval 
de la péninsule ou « corne » que forme le confluent, le fleuve offre une lar- 
geur moyenne d'un peu plus de 300 mètres, et coule entre deux hautes 
berges taillées dans l'épaisseur de la terrasse : çà et là les eaux s'étalent 
en de larges bassins, entourant de leurs courants partiels des bancs de 
sable et des îles vertes de peupliers et de saules. Les plaines bordières s'é- 
tendent fort loin à droite et à gauche du fleuve, au sud jusqu'aux Pasquia- 
hills, au nord jusqu'à des coteaux et des dunes de moindre hauteur. De 
falaise à falaise l'espace est en maints endroits d'au moins une centaine de 
kilomètres. De chaque côté, ces hautes berges riveraines de la grande vallée 
sont longées par des courants fluviaux, parallèles au Saskatchewan et qui 
semblent être, comme lui, les restes d'un ancien courant glaciaire. Au sud, 
c'est la rivière Garrot, qu'une coulée transversale unit au fleuve majeur. Au 
nord, c'est le Big Sturgeon-river ou « grande rivière des Esturgeons » ; en 
outre, de nombreux lacs parsèment de ce côté les vasques du plateau. Une 
de ces grandes nappes d'eau, le Pine-island-lake, au-dessous du confluent 
de la rivière de l'Esturgeon, s'anastomose avec le Saskatchewan par 
plusieurs bayous qui changent de place suivant les crues. Quand l'eau du 
Saskatchewan est gonflée par les neiges et les pluies, elle se porte au nord 
dans le Pine-island-lake; pendant la période des maigres, c'est l'eau la- 
custre qui reflue dans le courant fluvial. Des chaînes de lacs qui se ratta- 
chent au Pine-island-lake se succèdent au nord-est et au nord vers le 
Nelson et le Churchill. Lors des grandes crues, une communication tempo- 
raire par eau s'établit entre ce dernier fleuve et le lac Cumberland, affluent 
du Saskatchewan 2 . 

En aval de ce delta intérieur, le Saskatchewan décrit sa courbe la plus 
avancée vers le nord, dit le Big Bend, puis forme un autre méandre pour 
pénétrer dans une cluse où l'eau, rétrécie entre des rochers, s'enfuit en 
tourbillonnant sur les bords par des remous redoutés des bateliers : c'est 
le « Pas » des voyageurs canadiens. Au delà, le Saskatchewan serpente entre 
des rives basses, dans une plaine qui fut jadis un lac et dont il reste quel- 



1 Youle Hiiul, Assiniboine and Saskatchewan exploring Expédition of 1S58. 
- Taché, Esquisse du Nord-Ouest. 

xv. .{6 



362 NOUVELLE GEOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

ques réservoirs aux bords marécageux : tel est, à l'est, le Moose-lake ou 
lac de l'Orignal ; tel est aussi le Devil's Drum ou Tambour du Diable, 
suivis du Cedar-lake, ainsi nommé des bouquets de cèdres, — arbres 
rares surile versant hudsonien, — qu'on aperçoit sur les rives basses. Le 
Cedar-lake, qui fut le lac Bourbon des voyageurs français, n'est séparé 
d'un bassin bien plus vaste, le Winnipegosis, que par un isthme de mousse, 
le Mossy-portage, de 7 kilomètres en largeur, qu'il serait facile de percer 
par un canal : on rendrait ainsi le Winnipegosis tributaire du Saska- 
tchewan, la différence du niveau étant d'un mètre environ; au printemps, 
tous ces lacs sont réunis en une seule nappe d'eau. A la sortie du Cedar- 
lake, le Saskatchewan franchit un seuil calcaire par un cours rapide que 
peuvent remonter les barques, puis s'étale de nouveau pour former le 
Cross-lake. Là le fleuve se trouve encore à 16 mètres au-dessus du lac 
Winnipeg, qui n'est pourtant qu'à une vingtaine de kilomètres à l'est : 
c'est donc par un courant rapide, sur un plan très incliné, qu'il fuit 
pour entrer dans la mer intérieure. Il glisse sur un premier, puis sur 
un deuxième rapide, et la dernière portion du cours fluvial, sur un espace 
d'environ quatre kilomètres et demi, est une formidable éclusée descen- 
dant entre deux falaises de calcaire jaunâtre portant quelques arbres sur 
leurs corniches. A une époque géologique antérieure, le fleuve plongeait 
sans doute directement dans le lac Winnipeg, du haut du rocher que ses 
eaux ont graduellement érodé puis transformé en un long couloir, 
jusqu'aux deux péninsules d'alluvions qui bordent le courant à son 
embouchure. 

A lui seul le Saskatchewan apporte au Winnipeg plus de la moitié 
des eaux affluentes, mais plusieurs autres tributaires versent aussi un 
flot considérable. L'un d'eux est le petit Saskatchewan, qui débouche à peu 
près vers le milieu de la rive occidentale du lac et dont les eaux d'inonda- 
tion recouvrent au loin les terres basses. Cette rivière est l'effluent du lac 
Manitoba, qui a donné son nom à l'Etat central et prépondérant du versant 
hudsonien. La dépression qu'il occupe se développe parallèlement au grand 
lac Winnipeg : l'un et l'autre bassin lacustre sont les restes de la mer inté- 
rieure qui s'étendait jadis dans toute la région médiane de la contrée. Au 
nord-ouest, le Manitoba n'est séparé que par un isthme étroit d'un autre 
lac, le Winnipegosis ou petit Winnipeg, orienté dans la même direction : 
ensemble, les deux lacs ont une longueur d'environ 400 kilomètres, pres- 
que égaie à celle du Winnipeg lui-même; mais leur nappe est plus étroite 
que celle du grand lac, leurs bords sont plus sinueux et leurs eaux moins 
profondes; parfois en été, les eaux du Winnipegosis sont quelque peu sau- 



SASKATCIIEWAN ET BASSIN DU WINNIPEG. 



ÔCÔ 



mâtres, par l'effet d'abondantes sources salines qui jaillissent près de la 
rive occidentale, au pied des coteaux aux Canards 1 . Les vents redressenl 
parfois ces nappes lacustres en Tories vagues, dont la violence était attri- 
buée par les Indiens à la colère d'un « manitou » : de là le nom du Mani- 
toba, que d'ailleurs on explique de diverses manières. D'après quelques 
écrivains, ce nom serait dû à la voix musicale des flots qui viennent 
frapper des falaises d'un calcaire compact, et sonore : l'Indien entend avec 
un frisson respectueux « chauler le manitou ». 
Des deux lacs juxtaposés, le Winnipegosis est le plus élevé, d'environ 



N° 77. — RAPIDK DU LIAS SASKATCHEWAN. 



Uuest de Va 



101*50 



lOIVo' 




Ouest de Greenwich 99°30' 



99°20' 



C. Perron 



6 mètres, et ses eaux se déversent dans le Manitoba par la grande rivière 
Poule-d'Eau ou Water-hen. Le Manitoba lui-même, plus haut de 15 mè- 
tres que le Winnipeg, se décharge par la Falle à la Perdrix, la rivière qui, 
plus bas, au sortir d'un autre lac, prend le nom de Petit Saskatehewan 
ou Dauphin. Les berges du cours d'eau sont relativement élevées et de 
grands peupliers y croissent sur un terrain caillouteux; mais à droite, 
à gauche, toute la campagne basse qui s'étend entre le lac et les étangs n'est 
Çu'un muskeg, une prairie tremblante, où des pruches et des tamaracs ra- 
bougris, aux maigres branchilles chargées de mousses pendantes, croissent 
en un sol pourri, à travers lequel on enfonce un bâton à plusieurs pieds 



1 Thomas Simpson; — Youle Hind, ouvrages cités. 



564 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

de profondeur. On a proposé de couper au sud du lac Manitoba l'isthme de 
terre d'environ 4 mètres de saillie qui sépare ce bassin du cours de l'Assi- 
niboine : de celte manière «m accroîtrait du double le réseau des voies de 
navigation autour de la cité de Winnipeg. 

La rivière Rouge du Nord (Red River of the North), à laquelle il serait 
utile, afin d'éviter la contusion, de restituer quelque ancien nom indien, 
n'apporte pas autant d'eau que le Main-Saskatchewan ; mais, au point de 
vue géologique, elle peut être considérée comme la rivière maîtresse de tout le 
système hydrologique, car elle se trouve dans l'axe delà dépression occupée 
par le lac Winnipeg, axe qui coïncide en même temps avec la coulière mé- 
diane du continent entre les Rocheuses et les Appalaches. La rivière Rouge 
prend son origine en plein territoire des Etats-Unis, au milieu du 
Minnesota : l'altitude de la « hauteur des terres » où s'unissent ses pre- 
mières eaux est d'environ 400 mètres; le ruisseau initial, issu de l'Elbow- 
lake ou « lac du Coude », coule d'abord dans la direction du sud, et de lac 
en lac finit par atteindre le bassin dit Otter-tail-lake ou « lac de la Queue 
de Loutre », puis échappe à celle nappe d'eau peu profonde pour fuir vers 
le sud-ouest, l'ouest et le nord. Dans l'ensemble de son cours supérieur, la 
rivière Rouge décrit un demi-cercle parfait, en sens inverse de celui que 
dessine le haut Mississippi, plus à l'est. La région commune des sources est 
une contrée lacustre par excellence : on y compte plus de sept cents lacs, 
dont quelques-uns d'une grande superficie; en maints endroits, la surface 
liquide est plus étendue que celle des terres asséchées. Il serait facile d'ou- 
vrir des canaux de navigation entre tous ces bassins, delà rivière Rouge au 
Mississippi et du Mississippi à la rivière Saint-Louis et au lac Supérieur. 

Les géologues considèrent comme un fait hors de doute que la rivière 
Rouge fut jadis un affluent du Mississippi par le Minnesota. Entre le lac 
Traverse, d'où sort un affluent de la rivière Rouge, et le lac Rigslone, ori- 
gine du Minnesota, le seuil n'a pas même 2 mètres d'inondation, et parfois, 
pendant les crues, l'eau du bassin septentrional s'écoule dans celui du sud; 
l'ancien courant se trouve momentanément rétabli. On constate que la 
haute vallée du Minnesota offre l'aspect d'un grand lit fluvial, dans lequel 
le faible ruisselet de nos jours semble comme perdu, et cette vallée se con- 
tinue au nord par celle de la rivière Rouge. On suit du regard le large sil- 
lon creusé jadis par les eaux qui s'épanchaient du vaste lac dont on ne voit 
plus aujourd'hui que les restes. L'excédent liquide de ce lac, auquel War- 
ren a donné le nom rétrospectif de « lac Agassiz », devait s'écouler vers le 
sud, car au nord il se trouvait barré par le rempart de glaces qui couvrait 
alors toute l'Amérique boréale. Mais lorsque cette barrière cristalline eut 



RIVIÈRE ROUGE DU NORD. 



365 



reculé graduellement vers le nord el que la masse liquide surabondante eut 
trouvé une issue par le lac Winnipeg et les rapides du Nelson, le seuil de 
partage put émerger au sud entre le Minnesota el la rivière Rouge du Nord ; 
celle-ci cessa d'être un tributaire du Mississippi, comme l'est actuellement 
son homonyme, la rivière Rouge du Sud 1 . 

Echappée à la région lacustre, la rivière s'écoule vers le nord en serpen- 
tant dans une vallée dont la direction générale est celle du méridien. Du 

N° 78. — LAC AGASSIZ. 



I06°20' 



(Juest de rar 



97°20' 




C.Per 



500 kil. 



méandre de Breckenridge à la frontière commune des États-Unis et de la 
Puissance du Canada, la distance en droite ligne estde302 kilomètres : elle 
est de 741 kilomètres avec les détours. La pente est peu considérable ; à 
l'endroit où la limite politique est franchie, l'altitude du sol est encore de 
241 mètres. Le cours du fleuve est tranquille et régulier, dans une vallée 
de prairie qui contraste singulièrement par son uniformité avec l'aspect de 
la plupart des autres rivières dans leurs hautes vallées de montagnes. Nulle 
pari les rives n'offrent de rochers, si ce n'est de rares blocs erratiques 
désignés dans le pays sous le nom de liard-heuth ou >< tètes dures » : le 



1 Winchell, Popular Science Monllihj. Junc and July 187.". 



566 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

sol se compose partout d'alluvions modernes reposant sur des apports 
du lac d'autrefois. Dans la partie supérieure de son cours, la rivière, régu- 
larisée par les nombreux réservoirs lacustres qu'elle emplit, n'a que de 
faibles oscillations annuelles ; mais il n'en est plus ainsi dans la traversée 
des prairies. Il arrive, pendant l'hiver, que le flot de crue s'élève à 10 mè- 
tres, même à 15 mètres au-dessus de l'étiage, et l'on a vu des bateaux à 
vapeur voguer dans la vallée au-dessus des champs. Ces formidables inon- 
dations proviennent de l'inégale fusion des glaces : la couche cristalline 
disparaît d'abord dans les parties les plus méridionales du bassin, mais 
le barrage se maintient plus longtemps au nord, et les eaux, retenues par 
cet obstacle, s'accumulent en amont avec les glaces brisées. Les rives 
sableuses s'effondrent dans le courant, et le lit se reforme chaque année 
avec de nouveaux méandres. L'eau de la rivière est alors d'un blanc sale, 
et non rouge, comme pourrait le faire croire son nom : c'est, dit la légende 
indienne, non la couleur du flot, mais le sang versé sur ses bords, lors 
d'une bataille entre Saulteux et Assiniboines, qui aurait valu au cours d'eau 
son appellation ; cependant des auteurs citent aussi un petit tributaire au 
flot rougeàtre, dont le nom aurait passé au courant principal. À la sortie 
du territoire américain, le débit moyen de la rivière Rouge, pour un bassin 
de 102 000 kilomètres carrés en superficie, est évalué à 78 mètres cubes 
par seconde 1 . 

Les rivières Roseau, au Rat, et celle qui a reçu le nom de Seine et tra- 
verse en effet des terres habitées par des Franco-Canadiens, viennent du 
côté de l'île rejoindre la rivière Rouge dans le Manitoba; de l'autre versant 
descend la rivière Sale, jadis bien mieux désignée par le nom de rivière 
« Salée », dû aux sources salines qui l'alimentent. Le principal affluent 
naît aussi sur les plaines de l'ouest : c'est l'Assiniboine, qui a donné son 
nom à l'un des districts, futurs Etals du versant hudsonien. Il prend sa 
source dans une partie élevée du plateau qui s'étend à l'ouest du lac Win- 
nipegosis et de ses terrasses riveraines, et commence d'abord par cou- 
ler dans la direction du sud et du sud-est comme pour se déverser dans le 
Mississippi. Les plaines qu'il traverse étaient naguère habitées seulement 
par les Saulteux et la nation sioux des Assiniboines, auxquels est due son 
appellation : elle est également connue sous le nom de rivière Pierreuse 
ou Stony-river, non à cause de ses falaises ou des roches de son lit, mais 
plutôt pour la maigreur de son courant : pendant la plus grande partie de 
l'année, les eaux serpentent en minces iilets entre des berges argileuses 

1 Greenleaf, \Vater-P0w2r ofthe Northwestern States, United-SlatcsCensus for 1881, vol. XVII. 



RIVIÈRES ROIT.E. ASSINIBOINE. QU'APPELLE. ."67 

mi sableuses, que fissure la chaleur, puis qui s'écroulent en larges pans 
lorsque le courant grossi par les neiges vient en éroder la base. La rivière 
Qu'Appelle, ou Calling-river, dont le nom indien, ayant le même sens, est 
expliqué par une légende relative aux appels d'un manitou invisible \ 
rejoint l'Assiniboine dans la partie moyenne de son cours, mais sans en 
grossir beaucoup le flot, quoiqu'elle ait un cours développé d'au moins 
600 kilomètres. En aval, les eaux réunies s'appauvrissent graduellement 
par l'évaporation jusqu'au confluent. Le débit de l'Assiniboine ne dépasse 
guère en été une cinquantaine de mètres cubes par seconde. 

La rivière Qu'Appelle est, on le sait, l'un de ces remarquables cours 
d'eau qui présentent une ligne de communication continue avec une autre 
rivière par une nappe à double versant. A l'est du grand « Coude » ou 
Elbow du South-Saskatchewan, des monticules de sable, dont les plus bauts 
ont une vingtaine de mètres au-dessus du sol, ont exhaussé peu à peu le lit 
d'une profonde vallée excavée à plus de 50 mètres au-dessous du plateau, 
mais ils ne l'ont pas comblée, et la tortueuse dépression, dépassant 1600 
mètres en largeur moyenne, continue vers l'est le cours supérieur du 
South-Saskatchewan. A l'endroit où la vallée est le plus relevée par les 
apports de sable, soit à 22 mètres au-dessus du niveau d'étiage dans le Saska- 
tchewan*, un petit étang occupe l'entre-deux des dunes, et de ce réservoir 
s'épanchent, d'un côté la rivière Qui Tourne, affluent du Saskatchewan, de 
l'autre la rivière Qu'Appelle. Celle-ci s'épanouit bientôt après dans un lac 
entouré de dunes dont les eaux s'échappent à l'est, en sources filtrant à 
travers le sable. La Qu'Appelle n'est qu'un ruisselet, surtout pendant la sai- 
son d'été; mais la vallée se maintient avec une étonnante régularité, tou- 
jours large d'un ou daux kilomètres entre les hautes berges et creusant gra- 
duellement sa coulière vers l'Assiniboine jusqu'à 97 mètres de profondeur. 
De distance en distance, des lacs étroits et n'ayant pas moins de 10 mètres 
en épaisseur d'eau se suivent dans le fond du lit, semblables aux tron- 
çons épars d'un fleuve dont les eaux auraient été soudain immobilisées. Les 
plus remarquables sont les quatre Fishing-lakes, que séparent les plaines 
d'alluvions apportées par les torrents latéraux et qui formaient ensemble 
un long bassin en forme de croissant. Les affluents de la rivière Qu'Appelle 
offrent une formation analogue : ce sont aussi de maigres cours d'eau dont 
la large et profonde vallée renferme çà et là des lacs allongés, restes de 
fleuves puissants qui succédèrent aux glaciers. Une bifurcation semblable 



1 Youle Hind, ouvrage cité. 

s Cordon, Mountain and Prairie. 



368 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



à celle de la rivière Qui Tourne se trouverait aussi, au dire des Indiens, 
au pied de la longue berge que l'orme le Grand Coteau du Missouri : là 
deux faibles ruisseaux, dits « rivière Souris », se sépareraient d'un bassin 
commun pour se déverser, l'un dans la Qu'Appelle, l'autre dans le bas Assi- 
niboine : durant les périodes d'inondation les bateaux pourraient passer 
sans portage de l'un à l'autre bassin '. 

Après avoir reçu la rivière Qu'Appelle, l'Assiniboine, qui passe éga- 
lement au fond -d'une vallée large et creuse, se recourbe vers l'est et finit 

X" 79. — BIFURCATION DU SASKATCIIEWAN El DE LA RIVIÈRE QU 'APPELLE. 



109° 



Ouest de Pa 



08°2û' 




106° 40' 



Uwes-t de breen 



106' 



C Perron 



par se diriger franchement vers la dépression centrale où coule la rivière 
Rouge. Il reçoit dans cette partie de son cours inférieur la Souris, qui fait 
un long détour dans le territoire des Etats-Unis, puis il passe à une faible 
distance au sud du lac Manitoba, et va rejoindre la rivière Rouge du Nord, 
à l'endroit que l'on a choisi pour y construire la ville de Winnipeg. On dit 
que lors des fortes crues la petite rivière du Rat, entre l'Assiniboine 
et le lac Manitoba, porte les eaux du fleuve dans le lac. Creuser un canal à 
travers cet isthme serait œuvre facile; de même un barrage ferait refluer 
les eaux du South-Saskatchewan dans l'Assiniboine par la rivière Qu'Ap- 



Youle Hind, Assiiiiboine and Saskatchewan ExploHsg Expédition of 1858. 



RIVIÈRES ASSINIBOINE ET WINNIPEG. 



560 



pelle et transformerait ces deux cours d'eau en une belle voie navigable : des 
bateaux l'utilisèrent lors d'une grande crue de l'année L852. Actuellement 
l'Assiniboine n'est guère praticable pour la navigation, malgré la longueur 
de son cours, évaluée pour la seule brandie maîtresse à 1300 kilomètres. 

En aval de la métropole du Manitoba, les eaux réunies de l'Assiniboine et 
de la rivière Rouge gardent le nom de ce dernier cours d'eau cl continuent 
d'en suivre la direction générale dans le sens du sud au nord. A une soi- 
xantaine de kilomètres en aval du confluent, des terrains marécageux, dans 
lesquels se ramifient les courants, ont tout l'aspect d'un delta et bientôt l'on 

N° 80. — PORTAGES DES ANCIENNES ROl'TES ENTRE LES LACS SUPÉRIEUR ET WINNIPEG. 



Ubies'tde Fan; 




a Portages. 

1 : 000 001 



voit en effet la vaste nappe du lac Winnipeg se prolonger dans la direction 
du nord. Dans un avenir géologiquement prochain, ce delta de la rivière 
Rouge se confondra avec celui d'un autre affluent du lac, qui débouebe aune 
quarantaine de kilomètres au nord-est : c'est le torrent qui a reçu comme 
le lac le nom cri de Winnipeg (Oui-Nipi), « Eau Sale », dû à l'argile 
blanche tenue en suspension dans son onde. Il apporte, il est vrai, moins 
d'eau que le Saskalchewan, mais il eut plus d'importance, au point de 
vue historique, comme la voie naturelle de communication vers le lac 
Supérieur et les autres lacs qui constituent la niéditerranée Canadienne : 
les tribus de chasseurs suivaient cette route, prise, après eux, par les 

47 



xv. 



570 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

voyageurs canadiens, et c'est l'histoire, on le sait, qui décide en majeure 
partie de Ja nomenclature géographique. Le lac Winnipeg fut considéré 
comme le prolongement du fleuve par lequel l'atteignaient ses visiteurs. 

Le bassin du fleuve Winnipeg est très considérable. Il commence à une 
quarantaine de kilomètres seulement à l'ouest du lac Supérieur, au « Grand 
Portage », seuil d'environ 56 mètres en hauteurqui sépare les deux versants. 
A partir de ce faîte, dont l'altitude est de 440 mètres au-dessus de la mer, 
toutes les eaux se déversent dans le bassin du Winnipeg par des gaves, unis- 
sant des étangs et des lacs. Les bateaux s'enfuient sur le plan incliné d'un 
torrent, glissent et plongent sur les rapides les moins dangereux, mais aux 
passages redoutables il faut arrêter l'esquif et le porter en aval des chutes, 
en passant dans les forêts, en contournant les roches et les fondrières. 
Avant qu'on eût construit routes et écluses, les expéditions les plus rapides 
ne pouvaient se faire en moins de vingt-huit ou trente jours entre les deux 
grands lacs par le chemin des portages, long de 1057 kilomètres; en 1870, 
une petite armée qui allait réprimer l'insurrection des métis employa trois 
mois à parcourir la dislance qui sépare Thunder-bay de Winnipeg. D'ail- 
leurs plusieurs voies, toutes difficiles, s'ouvraient aux voyageurs aventureux, 
et toutes offraient leurs avantages suivant l'état de la saison, la hauteur des 
eaux, l'hostilité ou l'amitié des Indiens. Une des plus suivies est celle dont 
les Etats-Unis et la Puissance du Canada ont fait choix comme frontière 
internationale et que l'ingénieur Dawson a changée en une route presque 
facile en construisant des chemins autour des portages, en creusant des 
chenaux navigables dans les lacs et en transformant des rapides en biefs 
unis par le moyen d'écluses 1 . Maintenant le chemin de fer du Pacifique a 
fait abandonner tous ces chemins pénibles à travers les solitudes : c'est en 
moins d'un jour qu'est franchie l'énorme distance. 

Dans le territoire canadien, la région lacustre qui sépare les deux grands 
bassins du Supérieur et du Winnipeg est encore plus parsemée de nappes 
d'eau, tortueuses et ramifiées, que le territoire américain du Minnesota, 
vers les sources de la rivière Rouge. Sur un espace d'environ 500 kilo- 
mètres en largeur, du sud au nord, et 600 kilomètres en longueur, de 
l'est à l'ouest, le dédale des lacs semble infini, et de même dans chaque 
lac le dédale des îles : partout on voit à la fois des eaux et des rochers. 
Parmi les centaines, les milliers de lacs, il en est de fort étendus, qui 
dans tout autre pays que le Canada seraient considérés comme des mers 



1 Anderson, Journal of llic R. Geographical Society; — II. de Lamothe, Cinq Mois chez les 
Français d'Amérique. 



WINNIPEG, LACS LA PLUIE ET DES BOIS. 



m! 



intérieures. Tel est, à 200 kilomètres à l'ouestdu Supérieur, le Rainy-lake, 
dit lac « la Pluie » par les Canadiens français, quoique son véritable nom 

soil lac René, d'après le coureur des bois qui le iil connaître; à ses compa- 
triotes. Le lac la Pluie est entoure de rochers en dôme, hauts de 100 à 
150 mètres, et séparés les uns des autres par des marais et des bouquets de 
bois; la rivière qui s'en échappe et qui s'appelle du même nom, « Rainy 
river», ou rivière la Pluie, ne gèle jamais en amont des chutes qui l'inler- 



N° 81. — LAC DUS BOIS. 



3S°W 




94°f5' Uuest de Green 



d'après Lawsor 



O y^rroi 



io kil. 



rompent. Ses bords sont assez élevés et jadis un rideau de grands arbres 
les ombrageait; mais, à une distance variable de quelques centaines à quel- 
ques milliers de mètres, le sol n'est qu'une prairie tremblante, reposantsur 
des amas de tourbe à travers lesquels on peut enfoncer une perche d'une 
dizaine de mètres sans rencontrer le fond. Le lac des Bois ou lake of the 
Woods, dans lequel se déverse la rivière la Pluie, est le plus considérable 
des bassins lacustres situés entre le Supérieur et le Winnipeg : il n'a pas 
moins de 640 kilomètres en circonférence; mais des îles, des promontoires 
le divisent en bassins secondaires, qui s'accroissent on diminuent suivant 
lis inondations ou les sécheresses. Surtout dans la partie nord-occidentale. 



572 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

la plus rapprochée du Wiimipeg, les îles se pressent par centaines, toutes 
différentes par les dimensions, la hauteur et la végétation. Les unes ne 
sont que des pelouses s'élevant à peine au-dessus de l'eau; d'autres sont des 
coteaux boisés, d'autres encore des rochers à degrés ou à falaises verticales. 
Nul voyage ne présente de sites plus variés que la traversée du lac des 
Bois. En certains endroits, l'eau est profonde de 55 mètres, dit-on; mais 
en moyenne elle n'a guère qu'une dizaine de mètres. Des lentilles d'eau re- 
couvrent quelques haies de leur tapis continu ; ailleurs la « folle avoine » 
des Canadiens, appelée aussi riz sauvage (zizania aquatica) , s'étend en vastes 
champs dans les criques et les détroits, dominant les eaux de 2 mètres et 
davantage : c'est une plante des régions mississippiennes qu'on ne voit 
point, au Canada, en dehors du lac des Bois et des nappes voisines. Des 
rochers, quelques rangées de dunes bordent le littoral; mais à l'ouest le 
lac se prolonge par un muskeg de plus de 500 kilomètres, prairie trem- 
blante qui fut autrefois une mer et que les voyageurs ne peuvent traverser, 
si ce n'est en hiver, quand toute la masse spongieuse est durcie comme la 
roche et recouverte de neige. Les plus hardis voyageurs canadiens ont 
vainement tenté de se rendre en été du lac des Bois à la ville deWinnipeg, 
à travers cette région basse, au sol incertain. Des lacs « plats » inter- 
rompent cà et là l'étendue des marais. 

Au nord du lac des Bois, la rivière Anglaise (English-river), qui coule 
de l'est à l'ouest vers le fleuve Winnipeg, est plutôt une succession de 
lacs qu'une véritable rivière. Elle naît dans un vaste bassin, nommé lac 
« Seul », peut-être à cause de la solitude infinie de ses bords. La rivière 
Anglaise est le principal affluent du fleuve qui prend le nom de Winnipeg- 
river au sortir du lac des Bois. Il s'en échappe, non par un courant unique, 
mais par un grand nombre de bras formant un vaste delta renversé : l'un 
de ces bras ne rejoint le courant principal qu'à plus de 100 kilomètres de 
la sortie. Dans son cours de 262 kilomètres, le fleuve Winnipeg descend de 
10(3 mètres, mais non d'un flot également incliné : il plonge en chutes nom- 
breuses, toutes fort belles par l'abondance des eaux, la végétation des îlots, 
la fierté des rochers granitiques. D'après Butler, qui ne fournit pas de 
preuves à l'appui de son assertion, le Winnipeg aurait un débit moyen 
double de celui du Rhin 1 , soit environ 4000 mètres cubes à la seconde. 

Le lac Winnipeg, réservoir immense où s'unissent les courants du Grand 
cl du Petit Saskatchewan, de la rivière Bouge, des émissaires du lac des Bois 
et du lac Seul, de tant d'autres affluents de moindre importance, recouvre 

1 The Gréai Loue Land. 



FLEUVE ET LAC WINNIPEG 573 

une surface évaluée à 22 000 kilomètres carrés : c'est donc l'un des vastes 
bassins lacustres du monde; il dépasse même en superficie l'un des cinq 
lacs de la méditcrranée Canadienne, l'Ontario, et rivalise d'étendue avec le 
lac Eric. Il a 1496 kilomètres en circonférence, et du sud au nord plus de 
400 kilomètres, sans compter les sinuosités du lit médian; on mesure 
une centaine de kilomètres dans sa plus grande largeur, vis-à-vis de la 
bouche du Saskatchewan, mais en deux endroits il se rétrécit, et au pas- 
sage appelé the Narrows ou les « Étroits » il ne reste plus qu'une di- 
zaine de kilomètres entre les deux rives. Le Winnipeg se trouve ainsi divisé 
en deux bassins différents : le « petit lac » du Sud et le « grand lac » du 
Nord. L'altitude du niveau lacustre est évaluée diversement de 191 à 
216 mètres au-dessus de la mer de Hudson ; quant à la profondeur de 
l'eau, chargée d'alluvions, elle est très faible, comparée à celle du Supé- 
rieur et de la plupart des autres grands bassins lacustres : elle serait seule- 
ment de 22 mètres à l'endroit le plus creux, et l'on peut cheminer sur les 
fonds de vase ou de sable fort loin de la côte avant de perdre pied ; les inon- 
dations et les sécheresses modifient singulièrement le profil du littoral et 
l'étendue des terres immergées. Çà et là des roches cristallines dominent 
le lac sur la rive orientale, mais sur la rive opposée les terres basses, maré- 
cageuses même, bordent le flot sur des espaces considérables, et vers l'ex- 
trémité septentrionale du Winnipeg les contours primitifs du lac ont été 
masqués par des cordons littoraux qui se développent en demi-cercle avec 
une régularité parfaite. Une de ces flèches côtières porte le nom bien mé- 
rité de Mossy-point ou « pointe Moussue ». 

C'est à l'abri de cette longue péninsule basse que s'amassent les eaux 
effluentes, d'abord pour former un lac tortueux, puis pour se bifurquer 
autour d'une grande île et se rejoindre après avoir traversé des enchaîne- 
ments de lacs : le fleuve, jadis appelé Bourbon par les voyageurs français, 
est maintenant connu sous le nom de Nelson, du moins dans la deuxième 
moitié de son cours. Roulant une énorme masse liquide, que l'on évalue 
à « quatre fois le volume de l'Ottawa »', c'est-à-dire plus de 8000 mètres 
cubes par seconde, ce courant est un des plus étonnants du Canada par ses 
puissantes chutes, par ses « chaudières » dans lesquelles s'engouffre le flot 
entre des parois de granit ou d'autres roches cristallines. Malgré la puis- 
sance et la profondeur de son courant, le Nelson n'est navigable que 
pour les pagayeurs, qui s'arrêtent en amont des rapides et des chutes, et 
chargent leurs canots sur le dos pour franchir les passages : dans son 

1 Grant, Picturesque Canada. 



574 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



cours d'environ 650 kilomètres, le Nelson descend de plus de 200 mè- 
tres. En aval du lac Fendu et du lac des Mouettes, le fleuve devient plus 
calme dans son régime et présente une profondeur moyenne suffisante 
pour de grands navires, mais la bouche du Nelson est obstruée par une 



N° 82. — SORTIE DU NELSON. 



Ouest de tari: 



i00°2O 



99°ao' 




Umest de ureenwich 98 



C. P&rron 



barre. Un fait remarquable, c'est que le courant fluvial n'a pas formé de 
delta en dehors de la ligne normale des rivages, quoiqu'il transporte dans 
la mer une forte proportion de sédiments; il débouche dans un estuaire en 
forme d'entonnoir qui s'avance assez profondément dans le territoire cana- 
dien, peut-être un ancien fjord partiellement oblitéré : c'est là, sur la 



WINNIPEG, NELSON, CHURCHILL. 575 

rive, que fut inhumé, en 1612, le corps du marin Nelson donl le nom 
est remémoré par le fleuve. Au sud de cet estuaire se déverse une 
autre rivière à portages, appelée dans sa partie intérieure Hayes-river 
ou rivière d'York, l'ancienne Sainte-Thérèse. Comme tous les cours 
d'eau de ces régions où les lacs on1 succédé aux glaciers mouvants, la 
rivière aux noms multiples est plutôt un enchaînement de bassins lacustres 
divers en grandeur, unis par des chutes et des rapides. Plus courte, inoins 
sinueuse, moins encombrée de glaces hivernales que le Nelson, elle est 
choisie par les voyageurs comme voie commerciale entre le lac Win- 
nipeg et la mer de Hudson : en moyenne, ils emploient vingt-cinq jours 
pour ce voyage d'environ 600 kilomètres avec les détours. La Hayes-river 
est une de ces rivières qui présentent le phénomène d'un écoulement con- 
tinu sur deux versants opposés. Près d'un endroit dit la Roche Peinte, 
l'eau se divise en deux courants, l'un descendant au nord-ouest vers la 
mer de Hudson, l'autre allant joindre l'émissaire du Winnipeg. 

La rivière Churchill ou la « rivière aux Anglais », celle qui, après 
le Nelson, verse à la mer la plus forte masse liquide, — d'où son nom de 
Missi nipi ou « Grande Eau », — offre dans son cours un remarquahle paral- 
lélisme avec le Nelson, dont elle est éloignée en moyenne d'environ 450 ki- 
lomètres au nord ; mais elle contraste avec ce fleuve par la pureté de son 
onde. A son origine la plus lointaine, près du lac la Biche, trihulaire 
de l'Athabasca, le Churchill porte le nom de rivière aux Castors et longe 
la hase extérieure des terrasses morainiques, poussées jadis par les glaces 
en dehors des Montagnes Rocheuses. Il change de nom après avoir reçu 
les eaux du lac la Plonge, puis celles d'autres lacs qui lui apportent les 
ruisseaux venus du portage la Loche. Les lacs se succèdent dans sa vallée . 
et d'autres lacs alimentent ses tributaires: l'un d'eux, Reindeer-lake, situé 
au nord, est le plus grand des réservoirs lacustres situés entre le Winnipeg 
et l'Athabasca; il recouvre un espace de plusieurs milliers de kilomètres 
carrés. C'est à tort qu'on le représente sur la plupart des cartes comme of- 
frant une voie de communication entre les deux bassins du Churchill et du 
Mackenzie:ce phénomène de bifurcation, dont le territoire de la Puissance 
offre plusieurs exemples, ne se retrouve pas ici ; un seuil de terres émergées 
sépare nettement les deuxversants de l'océan Polaire et de la mer deHudson 1 . 
Ces diramations fluviales vers deux bassins différents ont été certaine- 
ment plus nombreuses autrefois, ainsi qu'en témoignent les alignements de 
lacs au fond de vallées maintenant distinctes, qui se poursuivent sur de 

1 Emile Petitot, Proceedinys ofthe R. Geocjruphkal Society. 1889. 



576 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



longues étendues. Des éboulis, des érosions locales, même des barrages de 
castors, ont pu déplacer le cours de mainte rivière et la rejeter en d'autres 
directions, mais les traces de l'ancien passage se montrent sur le sol. La 
forme même des lacs, allongés dans le sens du sud-ouest au nord-est, ne 
montre-t-elle pas que le Saskatchewan passa jadis dans les dépressions des 
rochers où s'épanchent actuellement le Nelson et le Churchill? 

Au nord de la bouche du Churchill d'autres rivières coulent des plaines 
du Keewatin dans la mer, mais ce ne sont que de faibles cours d'eau en 
comparaison du Nelson et du Churchill : la plus considérable est la Doo- 
baunt, qui traverse le lac du même nom, puis s'épanche dans le long fjord 
de Chesterfield, que l'on dit s'avancer d'environ 400 kilomètres dans l'in- 
térieur des terres, profilant presque parallèlement ses deux rives dans la 
direction de l'est à l'ouest. Au delà, vers la péninsule de Melville, s'ouvre 
un autre fjord, le Wager-inlet, plus large, mais de moindre longueur que 
le Chesterfield-inlet. Au sud du Nelson et de la rivière d'York, d'autres 
cours d'eau, mieux connus que ceux du Grand Nord, sillonnent le versant 
hudsonien au nord de la « hauteur des terres ». La Severn, la Weenisk, 
l'Equan, l'Attahwapiskat, l'Albany sont les principaux tributaires qui vont 
se jeter dans la mer de Hudson par son versant sud-occidental : l'Albany a 
pris une importance politique spéciale comme ligne divisoire entre la pro- 
vince d'Ontario et le territoire de Keewatin. Au delà, la rivière de l'Ori- 
gnal, plus connue sous le nom anglais de Moose-river, est le dernier grand 
affluent du versant occidental de la mer de Hudson : il entre dans la baie 
James à son angle sud-oriental. Des lacs considérables alimentent son bas- 
sin, et parmi eux l'un des plus pittoresques du Canada, le lac Abitibbi, voi- 
sin des eaux qui descendent au sud vers le Temiscaming. Dans tous ces 
bassins secondaires, de même que dans le grand bassin du Winnipeg et 
dans celui du haut Mississippi, les géologues ont constaté que des terrasses 
s'étagent en lignes concentriques irrégulières autour des bassins lacustres, 
encore emplis ou vidés par les érosions fluviales. Les cours d'eau sont 
également accompagnés à distance de terrasses riveraines reliant comme 
des détroits les rivages des anciennes mers. Certaines berges se poursuivent 
ainsi sur des centaines de kilomètres : les cartes dont les hauteurs sont 
indiquées par des courbes de niveau en rendent le véritable caractère. 

La mer voisine elle-même offre sur ses rivages le témoignage d'an- 
ciens changements de niveau. Entre la bouche de la Severn et l'estuaire du 
Nelson, sur une longueur d'environ 520 kilomètres, on constate que la 
zone littorale est composée de rangées parallèles à la côte, toutes formées 
de graviers et séparées les unes des autres, à des intervalles de 100 à 400 



MER DE HUDSON ET SES AFFLUENTS. 577 

mètres, par des lèdes remplies d'étangs; près de la cote, l'eau de ces marcs 
est encore saumàtre, mais elle est fraîche et pure entre les collines situées 
plus loin dans l'intérieur. Tout semble indiquer que le sol s'est graduelle- 
ment exhaussé, car les arêtes éloignées de la mer sont les plus hautes, et 
le sol qui les porte s'élève en même temps ; le bois trouvé dans les vallons 
intermédiaires se compose de troncs apportés par les flots, à des degrés 
différents de décomposition, suivant la distance du rivage actuel 1 : on en 
trouve encore à 16 mètres d'altitude. On a cru pouvoir conclure de quel- 
ques indices qu'à la bouche du Churchill l'abaissement relatif de la mer 
aurait été d'environ "2 mètres depuis le siècle dernier. 



La mer de Hudson, généralement désignée sous le nom tout à fait im- 
propre de « baie », doit être considérée comme appartenant à la même 
région naturelle que le bassin du Winnipeg, et jadis elle fut emplie et 
couverte parle même champ de glace 2 . Le fond de son lit continue, suivant 
une même inclinaison, les plaines qui s'abaissent graduellement vers l'est 
et le nord-est depuis la base des Montagnes Rocheuses, et ce sont aussi ces 
plaines qui envoient à la mer de Hudson ses tributaires les plus abon- 
dants. Les provinces d'Ontario et de Québec, qui seraient aussi, du moins 
sur la carte, des terres riveraines de la mer de Hudson, en sont en réalité 
séparées par un faite de partage franchi seulement par quelques Indiens. 
Quant au Labrador, dont le plateau s'étend à l'est de la grande « méditer- 
ranée » du nord, il constitue une terre à part dont le côté vivant regarde 
l'Atlantique. Même pendant les deux siècles et demi d'histoire rudimentaire 
qui viennent de s'écouler pour ces régions boréales, la mer de Hudson et 
les anciens territoires de la Compagnie ont fait un inséparable tout. C'est 
par le détroit ouvert entre le Labrador et Baffin's land et par les eaux de la 
mer hudsonienne que les navires de la puissante société allaient et vont 
encore ravitailler les postes de trappeurs; c'est également par cette mer 
que les agriculteurs du Manitoba et du Saskatchewan projettent d'expédier 
un jour leurs denrées en Angleterre; les ports futurs d'exportation ne 
sont ni sur le Saint-Laurent ni sur la côte océanique, mais aux em- 
bouchures du Nelson, du Churchill et de la Moose-river ou rivière à 
l'Orignal. 

L'étendue de la mer de Hudson, y compris ses golfes, ses baies secon- 
daires et ses détroits d'accès, est évaluée par Bell à 1 ,"00 000 kilomètres 

1 A. P. Law, Geological and Survey of Canada, Animal Report 1886. 

- R. Bell, Commission cjéologique du Canada, Rapports de 1882, 1885, 1884. 

xv. 48 



Ô78 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

carrés : en ne mesurant que la partie de la mer libre que limitent au 
nord les îles Soulhampton, Mansel 1 et autres', la surface du bassin est 
encore d'environ 800 000 kilomètres carrés, soit à peu près l'espace que 
recouvre toute la Méditerranée occidentale, du détroit de Gibraltar à la 
mer de Sicile, L'ensemble de la contrée dont les eaux se déversent dans 
la mer de Hudson comprend un territoire d'au moins deux millions de 
kilomètres carrés, plus d'un quart du domaine canadien. De l'extrémité 
méridionale de la James-bay, golfe extrême de la mer de Hudson, à l'en- 
trée orientale du détroit d'entrée, les navires ont à franchir une distance 
de plus de 2000 kilomètres. 

Ainsi par les dimensions le bassin mérite bien le nom de mer, mais par 
la profondeur du lit il est, dans une grande partie de son étendue, 
une dépression superficielle, une simple éraflure du sol, qu'un léger 
exhaussement rendrait à la terre ferme 3 . Toute la baie de James est une 
nappe d'eau jaunâtre, où les tempêtes soulèvent les boues du fond et où les 
navires ne peuvent s'aventurer qu'avec précaution, de peur d'échouer sur 
quelque banc de vase, ou sur une île basse, telle qu'Agoomska ou Charlton. 
Quant au bassin principal, sa profondeur moyenne, évaluée d'après les son- 
dages qu'on a faits çà et là, paraît être d'environ 150 mètres et la faible 
pente du lit est d'une telle égalité, que si la mer se desséchait sou- 
dain, l'aspect des fonds présenterait la même uniformité que celle des 
prairies américaines 4 . Vers la partie centrale du bassin et à l'entrée 
du détroit, l'épaisseur d'eau est plus considérable : la sonde y mesure 
plus de 200 mètres; enfin dans le détroit de Hudson, la fosse qui fait com- 
muniquer la mer intérieure avec l'Océan, on a trouvé 550 mètres dans le 
milieu du chenal. L'aspect des rivages correspond en général avec la pro- 
fondeur des eaux riveraines. Les plages sont basses là où la mer est plate, 
et les côtes se dressent en escarpements, en falaises, au-dessus des eaux 
relativement profondes. Sur le littoral de l'East Main, nom par lequel on 
désigne la côte labradorienne, des promontoires de 500 mètres, même de 
600 mètres, dominent les flots. La faune change en même temps que 
l'aspect de la côte et la profondeur de l'eau. Dans la baie de James, aux 
longues plages, aux ondes faiblement salines, saumâtres ou même douces 
dans le voisinage des rivières, les poissons de mer sont peu nombreux, 

1 Mansel, et non Mansfield, ainsi qu'on lit sur presque toutes les cartes. L'île a été nommée par le 
navigateur Button en 1612. (Oscar Peschel, Geschklilc der Erdkunde.) 

2 Superficie des îles de Hudson, dans la mer et le détroit : 80 227 kilomètres carrés. 

(Behm et Wagner, Bevôlkerung der Erde.) 
•" Ed. Suess, Dus Anllitz der Erde. 
* Robert Bell, Geological Survey of Canada, 1879-1880 et 1885. 



MER DE HUDSON. 



579 



tandis qu'on retrouve plus au nord presque toutes 1rs espèces mannes 
de l'océan Polaire. 
C'est parallèlement à la côte escarpée du Labrador que s'élèvent, 



N° 85. — JIEli DE IIUDSON. 



96°?o 



Ouest de Pari 




94° 



Uuest de ureenwich 



78° 



C.Pc 



Pro fon O^C w r~iS 



I 1 2 000 000 



7,00 kil. 



du sein des eaux profondes de 50 à 100 mètres, les récifs les plus dan- 
gereux pour la navigation, saillies de roches éruptives que les eaux ont 
partiellement déblayées. Ces Sleepers ou « Dormants » sont disposés sur 
une ligne d'environ 400 kilomètres en longueur, qui semble être un littoral 



580 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE 

depuis longtemps engouffré. Au nord, la grande île Southampton, massif 
puissant de gneiss, sépare la mer de Hudson du large Fox-channel et des 
rues qui se ramifient dans l'archipel polaire. Récemment encore, on 
croyait cette île beaucoup plus considérable et les navires la contournaient 
au loin vers le sud : on sait maintenant qu'un détroit, Fisher-strait, la 
sépare d'une île méridionale, non encore désignée sur les cartes, mais à 
peu près égale en surface à l'île Mansel, qui se trouve plus à l'est et qui 
ressemble à une énorme table de gravier. Le détroit de Hudson est égale- 
ment parsemé de terres, grands rochers de gneiss et plateaux de conglo- 
mérats. Quant à la côte occidentale de Hudson's bay, elle est presque sans 
îles, malgré la faible profondeur des eaux avoisinantes. La plus connue, 
comme rendez-vous des navires baleiniers, est Marble-island ou « l'île de 
Marbre », au sud de Chcsterfield-inlet. Son nom n'est pas justifié, car ses 
falaises, d'une blancheur éclatante, sont composées d'un calcaire grossier, 
de quartzites blancs et de schistes micacés '. 

La marée océanique se propage du détroit de Hudson jusque dans tous 
les golfes de la mer intérieure, beaucoup plus largement ouverte sur 
l'Océan que la Méditerranée de l'Ancien Monde, mais elle diminue de force 
en se propageant vers le sud. Tandis que dans la baie d'Ungava, sur la côte 
labradorienne du nord, l'écart des marées est de 10, même de 12 mètres 
dans les malines, il varie de 3 mètres et demi à 4 mètres et demi sur la 
rive occidentale, dans les estuaires du Churchill et du Nelson. On a cru 
pouvoir conclure de cette propagation du flux que les glaces ne bloquent 
jamais complètement le détroit de Hudson et qu'il reste toujours un 
passage par lequel se continuent les ondulations. Sous un climat semblable, 
dont la température moyenne est de plusieurs degrés inférieure au point 
de congélation, les glaces ne peuvent manquer d'être fort abondantes, mais 
la prise complète ne se produit que dans les baies, à l'abri des côtes et des 
îles, et les glaçons se rompent dans les parages parcourus de rapides 
courants ou bouleversés par les tempêtes. Il est vrai que la navigation ne 
continue point dans la mer de Hudson pendant l'hiver, et que même les 
bâtiments ne cherchent point à parcourir le détroit dans son entier avant le 
commencement de juillet ; même après cette date, il est parfois dangereux 
pendant quelques semaines de s'aventurer dans le détroit, parce que les 
banquises qui se sont formées au nord de l'île de Southampton, dans le 
Fox-channel, c'est-à-dire sous le cercle arctique, se brisent alors et sont 
entraînées en dérive vers le passage de sortie. D'après les annales de la 

1 klutschak. Als Eskimo untcr tien Eskimos; — E. Suess. ouvrage cité. 



MER DE UUDSON. 581 

navigation hudsonienne, le navire qui arriva le plus tôt au comptoir de 
York mouilla le (3 août, ri l'arrivée la plus tardive eut lieu le 7 octobre : la 
date moyenne est le 4 septembre 1 . Quant aux glaces de la mer de Iludson, 
qui ne s'unissent point durant l'hiver en une dalle continue et qui laissent 
de vastes espaces libres, elles fondent sans se déplacer, grâce à la tem- 
pérature élevée des eaux peu profondes, rapidement chauffées par le soleil 
d'été. Peu de glaçons se dirigent vers le détroit de sortie. Le danger pro- 
vient surtout des glaces qui descendent en été du Fox-channel et qui 
bloquent souvent le détroit ou du moins y gênent beaucoup la marche 
des navires 2 . Ces buttes et banquises sont de glace moins pure que 
celle du Groenland : quelques-unes renferment des boues et des pierres, 
qui proviennent évidemment des îles de l'archipel Arctique, notamment 
de la terre de Baffin. 

En moyenne, la navigation par voiliers ne se fait dans la mer de Hudson 
que pendant deux mois de l'année, mais les dangers mêmes provenant de 
courants, marées, glaces et brouillards obligent les marins à s'avancer 
avec une extrême prudence, et jusqu'à l'année 18(34, où deux navires de la 
Compagnie de Hudson firent naufrage sur l'île Mansel, aucun des 133 bâ- 
timents envoyés par la société depuis 1789 ne s'était encore perdu 3 . La 
vapeur, permettant de devancer l'époque de l'arrivée, de retarder celle du 
retour, donnera quatre mois aux marins, du 1 er juillet au 1 er novembre, 
et réglera mieux le va-et-vient des expéditions. Il est probable aussi qu'une 
exploration plus complète des côtes de la mer hudsonienne révélera 
le chemin que suivent les glaces et signalera les points les plus favorables 
pour l'établissement des lieux d'escale. Les premières recherches faites 
par les marins avaient pour but, on le sait, de découvrir le passage du 
«Nord-Ouest» : au dix-septième et au dix-huitième siècle, Hudson, But- 
ton, James, Fox, Munk, Gibb, Middleton, Smith, avaient tous pour objectif 
la découverte d'un passage qui les guidât vers la côte orientale de l'Asie. 
C'est aussi la même porte que pendant ce siècle-ci John Ross et Parry 
tentèrent vainement d'ouvrir en pénétrant dans tous les golfes du Fox- 
channel. Désormais les navigateurs delà merde Hudson n'ont qu'à étu- 
dier cette mer elle-même, le profil et l'aspect de ses rivages, la nature de 
ses roches, la force de ses courants et de ses marées; mais cette explora- 
tion détaillée n'est commencée d'une manière sérieuse que sur les côtes 
méridionales, le long des estuaires du Nelson et du Churchill et dans les 

1 À. R. Gordon, Rapport sur l'expédition à la baie d'Hudson, 188(5. 

- Proceedings ofthe Geographical Society, October 1888. 

r ' Ch. A. Bell, Uudson-bau, Maniloba Bistorical and Sciunlitic Society. 



582 .NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

îles du détroit. Chaque année des géologues canadiens continuent métho- 
diquement ce travail sur une partie du littoral 1 . 



Les climats varient singulièrement dans l'immense domaine qui s'étend 
du 49 e degré de latitude jusqu'au delà du cercle polaire : d'un côté, au 
sud-ouest, passe l'isotherme de 8 degrés; de l'autre, au nord-est, la tem- 
pérature moyenne de l'année tombe à 10 degrés au-dessous du point de 
glace. C'est dire que la plus grande partie du territoire est, sinon inhabi- 
table, du moins trop froide pour que des populations d'origine européenne 
puissent s'y établir d'une manière permanente. La vraie limite du peuple- 
ment est indiquée par l'isotherme de zéro, qui embrasse toute la haute 
vallée du Saskatchewan et qui traverse le lac Winnipeg vers le milieu 
de sa longueur, en coïncidant à peu près avec les lignes isothermiques 
mensuelles de 20 degrés en juillet et de — 20 degrés en janvier. Com- 
parée au bassin du Saint-Laurent, cette zone méridionale du versant hud- 
sonien pourrait contenir des millions d'habitants, et il est très probable 
qu'elle les contiendra avant que plusieurs décades se soient écoulées. 

Dans la région de peuplement le climat est essentiellement continental, 
malgré les vastes nappes d'eau qui occupent une grande partie du terri- 
toire. Les hivers sont très froids, les étés fort chauds, les saisons intermé- 
diaires, surtout le printemps, à peine indiquées : l'oscillation thermomé- 
trique du froid au chaud n'est guère inférieure à 80 degrés; de même 
l'écart de température entre le jour et la nuit est, plus fort dans le Manitoba 
que dans toute autre colonie de l'Angleterre; le climat du Winnipeg rap- 
pelle par ses oscillations celui de la Sibérie occidentale 2 . Toutefois ces con- 
ditions conviennent parfaitement à la santé et au bien-être de l'habitant : 
il n'est guère de contrées que les immigrants célèbrent d'une voix plus una- 
nime comme parfaitement saine ; même les « hivernants » qui résident dans 
les forts bâtis de distance en distance sur les bords de la mer de Hudson, 
gagnent en force et en santé sous ce rude climat. 11 arrive parfois pendant 
l'hiver que la neige tourbillonne en tempête, mais ces blizzards, qui pro- 
viennent, non des régions septentrionales, mais des contrées du sud 3 , sont 
d'ordinaire beaucoup moins violents et moins persistants qu'aux Etats- 
Unis : après ces troubles passagers le temps redevient calme et le ciel 
reprend sa pureté ordinaire. En été, après le brusque changement de 

' A. R. C. Selwyn, Geological Survey of Canada. 

- Hann, Uandbueh der Klimatologie. 

3 Lorin Blodget, Mrteorology of the United States. 



CLIMAT Dt' VERSANT HUDSONIEN. 585. 

saison qui transforme l'aspect des forêts et des steppes comme par magie, 
les fortes chaleurs diurnes sonl tempérées par une brise qui tourne avec 
le soleil, les nuils sont fraîches et souvent les rosées du matin dia- 
mantent les gazons. Dans celte partie du contineift, située à peu près 
vers le milieu de la grande dépression médiane entre l'océan Polaire et 
le golfe du Mexique, les vents <pii viennent du pôle, de la zone tropicale, 
de l'Atlantique et du Pacifique s'équilibrent à peu près; cependant les 
courants aériens qui l'emportent le plus souvent sont les vents d'ouest et 
du sud-ouest, c'est-à-dire les contre-alizés de l'hémisphère boréal : à la 
base des Montagnes Rocheuses, ce sont les vents « chinook », qui descen- 
dent brusquement des hauteurs et reprennent leur température primitive, 
dessèchent le sol, « lappant la neige et buvant l'eau 1 ». 

Si la température est suffisamment élevée dans les bassins du Saskatche- 
wan, de l'Assiniboine et de la rivière Rouge pour faire fructifier les plantes 
nourricières, les pluies sont trop rares en certains districts, notamment au 
sud de l'Assiniboine et du Qu'Appelle, sur les frontières des États-Unis. 
On évalue à 50 centimètres la chute annuelle d'eau indispensable au bon 
entretien des cultures; cette proportion est notablement dépassée dans la 
partie centrale du Manitoba, que parcourt la rivière Rouge, et d'autre part 
la plus forte quantité de pluie tombe précisément en été, c'est-à-dire dans 
la saison où les plantes en ont le plus besoin ; mais sur le versant hudsonien 
il est aussi de vastes étendues où l'humidité annuelle, y compris les neiges 
d'hiver, n'atteint pas un demi-mètre. Dans ces contrées, ce n'est pas l'agri- 
culture proprement dite, mais l'élève des bestiaux qui s'annonce comme 
la future industrie capitale du pays 2 . 

Les panégyristes du Manitoba n'admettent pas que les districts hudso- 
niens du sud dépourvus de végétation arborescente ou même complètement 
arides doivent leur aspect au manque de pluies; ils protestent surtout contre 
le nom de « désert » donné par Palliser à la région que parcourt la Souris 
dans la zone limitrophe des États-Unis. Quoi qu'il en soit, celte contrée est 
parsemée de lacs salins et même elle offre un certain nombre de bassins 
fermés, — tel celui des Old Wives, — dans lesquels les eaux se perdent 
sans trouver d'écoulement. Les terrasses méridionales de la province 

1 John Macoun, Manitoba. 

- Observations météorologiques sur le versant hudsonien : 

Température Extrêmes Hauteur 

annuelle. de chaud. de froid. Écart. de pluie. 

Winnipeg (49° 53') 2°,39 35°,0 — 42°,4 77°, i m ,G5 

Fort-York (57°) — 6°,26 37V2 — 42°,8 80»,0 0»,7 ( .) 

xv. 49 



586 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



d'Assiniboia doivent très probablement la pauvreté de leur verdure au 
manque de pluies. A cet égard, le sol canadien continue la région conti- 
nentale des Etats-Unis, où l'on voit s'opérer la transition du désert argi- 
leux et salin aux plafnes herbeuses, et des prairies aux espaces constellés 
de bouquets d'arbres et aux forets. Il est vrai qu'en beaucoup d'endroits 
les incendies allumés par les Indiens ont notablement contribué à réduire 
la superficie des régions forestières; mais ces ravages mêmes prouvent que 
le climat local n'est pas propice à l'extension des grands bois et qu'une 
fois détruites, les forêts se reconstituent difficilement. Lorsque la contrée 
n'était pas encore colonisée par l'homme blanc, de petits bois formés de 



V Si. — RÉGIONS FKRTI1.ES DE L OUEST CANADIEN. 



Ouest de Paris 




Uuest de ureenwich HO 



Zone fertile de Palliser. Autres terrains fertiles. 

1 : 18 000(10 1 



saules, de peupliers, de trembles croissaient dans les creux où s'amasse un 
peu d'humidité, surtout au pied des dunes et dans les vallons des petits 
massifs improprement qualifiés de montagnes. La hache du bûcheron 
blanc a plus fait que l'incendie propagé par les Indiens pour déboiser com- 
plètement le territoire. Dans les vallées dont un versant est naturellement 
ombragé, ce versant regarde presque toujours le midi, parce que les vents 
chargés d'humidité sont ceux qui viennent du sud : ils déposent leur far- 
deau de pluie sur les pentes des montagnes qu'ils viennent heurter au pas- 
sage. La flore diffère sur les deux versants ; elle diffère aussi dans les prai- 
ries et sous l'ombrage des forêts. 

L'ensemble de la végétation est à peu près le même dans le Manitobaque 
dans l'Ontario, province plus méridionale, mais traversée par les mêmes 



FLORE, FAINK DU VERSANT HUDSONIEN. 587 

lignes isothermiques. Toutefois les arbres les plus communs des provinces 
laurentines, le hêtre, l'érable, le pin, ne se trouvenl plus dans la vallée de 
l'Àssiniboine el l'on n'y voit que rarement le chêne H le frêne : les peupliers, 
les ormeaux, les saules, telles snni les espèces arborescentes les plus com- 
munes. Les rosiers, les viornes et d'autres plantes ligneuses formenl cà el 
là des fourrés presque impénétrables, el dos houblons sauvages, des vignes 
vierges, d'autres plantes grimpantes étendent leurs réseaux sur tous 
les massifs de verdure. Les plantes à baies, odorantes et multicolores, sont 
extrêmement nombreuses dans cette région, de même que dans le bassin 
du Mackenzie, et l'on a remarqué que dos fruits sauvages, des prunes, des 
cerises, très âpres au goût en d'autres provinces, ont une saveur très douce 
dans le bassin du Winnipeg. M. Macoun explique ce fait par la pureté du 
ciel et la sécheresse de l'atmosphère. Les dunes sont recouvertes presque 
partout d'une espèce de genévrier rampant et du kinnikinik (arclosta- 
phylos uva ursi) , dont le liber, mêlé au tabac, constitue le « harouge », 
le narcotique le plus apprécié des Indiens et des métis. Deux espèces de 
cactus, plantes qu'on ne s'attendrait pas à trouver sous un climat de 
grandes froidures hivernales, croissent sur les coteaux et les dunes, dans 
le bassin de l'Assiniboine. Les aborigènes connaissent aussi un « arbre de 
lièvre », le tremble, dont l'écorce est employée en décoction pour couper 
les accès des lièvres réglées. A l'ouest des plaines, les avant-monts des 
Rocheuses, et même sur la terrasse occidentale, le massif isolé des Cypress- 
hills, ont une flore distincte offrant un caractère essentiellement alpin et 
boréal et contrastant avec la végétation des prairies environnantes. 

La faune sauvage de la région hudsonienne comprenait les mêmes espè- 
ces (pie les contrées limitrophes ; mais il en est plusieurs que les progrès 
de la colonisation ont déjà fait disparaître. La panthère, ou felis concolor, 
devenue très rare dans les vallées écartées des monts, est depuis long- 
temps inconnue dans les plaines. On ne voit plus guère de ouapilis, et 
moins encore le cabri ou proinj-honied anlelope (cmtilocapra americana). 
Le bison, dont il resterait des troupeaux dans le bassin du Mackenzie, 
n'est connu que par tradition dans les plaines du Saskatchevvan. On sait 
comment indigènes, métis et blancs ont procédé à l'extermination de ce 
noble animal : se distribuant en un vaste cercle autour d'un troupeau, 
ils le poussaient graduellement vers une enceinte palissadée ou un cirque 
de rochers, dans lesquels les pauvres bêtes, après avoir cherché vainement 
une issue. Unissaient par être massacrées. Quelquefois le chasseur blanc 
qui se livrait à ces tueries se bornait à couper la langue de l'animal; 
l'indien prenait la viande pour se nourrir, les tendons pour bander son 



588 NOUVELLE GÉOf.RAPUIE UNIVERSELLE. 

arc, harnacher son cheval et coudre ses vêtements, la peau pour se faire 
des habits, une tente, un bateau, les cornes pour y mettre sa poudre; 
pendant un siècle, la chair de bison avait nourri presque exclusivement, 
sous forme de viande fraîche ou de « taureau », tous les voyageurs du 
Grand Nord 1 . Dix millions de bisons parcouraient, disent les naturalistes, 
les vastes prairies de l'Ouest, et maintenant les seuls endroits du versant 
hudsonien où on en trouve encore, de race pure ou mélangée, sont les 
parcs de quelques grands propriétaires de bestiaux. On évalue à 250 000 
le nombre des bisons tués dans la seule année 1855, au nord de la fron- 
tière des Etats-Unis 2 . 

Parmi les mammifères de petite taille, le castor, pourchassé à outrance 
par les trappeurs, se fait rare, tandis que le rat musqué, protégé par la 
nature des terrains dans lesquels il construit sa demeure, peuple encore 
les prairies tremblantes. Son extrême fécondité lui permet de réparer les 
pertes causées par les inondations et les congélations du sol trop profondes 
ou trop durables : la femelle n'a pas moins de trois portées chaque saison. 
Industrieux connue le castor, le rai musqué se bâtit une cabane sphé- 
rique au moyen de grandes herbes entremêlées les unes aux autres et 
retenues par un enduit de terre glaise ; une litière de foin placée au-dessus 
du niveau des crues annuelles sert de lit à l'animal ; sur l'étang voisin, 
son réservoir de pèche, il entretient en hiver des ventilateurs bordés 
de mousse ou de tampons d'argile 5 . Le genre des rats n'a pas d'autres 
représentants sur le versant hudsonien, mais il existe plusieurs espèces 
de rongeurs qui fouillent le sol et rongent les racines des plantes. 
Les « chiens des prairies » ou gophers veillent curieusement aux portes 
de leurs terriers. 

Le monde des oiseaux est pauvre dans les prairies, fort riche dans les 
vallées manitobiennes : M. Macoun énumère 255 espèces, dont ! quelques- 
unes foisonnent par millions d'individus. Et parmi ces êtres ailés la plupart 
rappellent à l'étranger les oiseaux de l'Europe, aigles, hiboux, grues, ca- 
nards, mouettes, perdrix, hirondelles, moineaux, pinsons. Les merles sont 
les plus redoutés par les agriculteurs, comme destructeurs de la semence; 
les plus aimés sont les « vachers » ou cow-birds (molothras pecorus), qui ne 
se construisent pas de nids et qui suivent souvent pendant des semaines 
entières les trains de charrettes cheminant dans les plaines. Souvent ils 
perchent sur les chevaux, happant les taons et les mouches. De même 

1 Youle liiml. ouvrago c i 1 1'- . 

- Diincan (I. F. Mac-Donald, British Cglumbia anà Vancouver's Island 

5 Taché, Esquisse sur le Nfli'd-Ouest de .''Amérique. 



FAUNE 01! MA M TOISA. Ô89 

que dans la Colombie Britannique, un oiseau-mouche mexicain, luisant 
comme une braise sons le feuillage, vient passer l'été et faire sa couvée 
dans les (daines dn Manitoha : on le rencontre même jusqu'au <>7 n degré 
de latitude, dans la vallée du Churchill. Chaque année, ce petit oiseau 
fournil au printemps el en automne un voyage aérien d'an moins 5000 
kilomètres entre nos résidences d'hiver et d'été 1 . 

Contrée de grandes plaines, de prairies, de buttes argileuses et de dunes, 
de marais, de lacs et de rivières, le territoire budsonien est, suivant les dis- 
tricts, très riche en reptiles cl en poissons. En certains endroits, c'est par 
myriades (pie l'on voit les serpents jarretières (culxnia sirtalis) s'en- 
rouler autour des buissons; les lézards pullulent dans les terrains déboisés 
et ont donné leur nom à nombre de laeset de montagnes; les grenouilles 
assourdissent les voyageurs dans tontes les plaines humides, et l'on doit 
prendre garde an passage des marais el des ruisseaux pour ne pas en sor- 
tir couvert de sangsues. Les tortues sont rares : on ne les voit plus au 
nord du 51 p degré de latitude 5 . Parmi les 42 espèces de poissons qu'énu- 
mère Macoun, la plus précieuse pour les indigènes est le « poisson blanc » 
(corcgonus albus), que l'on prend en multitudes dans tons les lacs hudso- 
niens; esturgeons, saumons, Imites, brochets peuplent aussi les eaux de la 
contrée. On y trouve également en abondance les carpes et les « loches » 
[Iota maculosus), mais ces poissons ne servent à la nourriture des indi- 
gènes qu'en temps de disette : du moins, la loche, ainsi nommée à cause 
de sa forme et de la viscosité de son épidémie gélatineux, où l'on distingue à 
peine les écailles, a son Irai qui sert à la préparation d'une sorte de caviar, 
el, mêlé à la farine, donne un pain très nourrissant". La carpe est un des 
animaux qui ont la vie la plus dure : même après avoir été prise dans la 
glace, puis dégelée, elle revit, et quand on la décapite elle s'agite encore 
longtemps '. Les vers de terre, qui pullulent aux Etats-Unis et dans le 
Canada oriental, manquent au Manitoba et dans les territoires du iNord- 
Ouest. L'hypothèse de Darwin relative au rôle du ver de terre dans la 
formation de la terre végétale se trouve donc ici en défaut ; peut-être la 
grande fertilité des prairies manitobiennes provient-elle des fréquents in- 
cendies qui, d'autre part, avec la congélation hivernale du terrain, empêcha 
la propagation du lombric 5 . 



1 Alfred R. Wallace, Humming-birds, Fortnightly Review, 1" Dot-. 1877. 

2 John Richardson, Arctic Searching Expédition. 

3 John Richardson, Journal of a Boat-voyage through Rnpert's land and tlie Arctic Sea. 

4 Taché, ouvrage cité. 

5 R. Miller Christy. Nature, San. 5, 1884. 



390 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

Les Américains aborigènes qui peuplent l'immense contrée comprise 
entre la mer de Hudson, les Montagnes Rocheuses, la frontière des Etats- 
Unis et le bassin de l'Athabasca-Mackenzie appartiennent presque tous à la 
famille <c algique » ou des Algonquins, appelés d'une manière générale 
Athabaskiens, « Montagnais » ou Chippewayan, — nom que l'on a par- 
fois confondu avec celui d'une autre « nation », celle des Odjibeway. — 
Les seuls étrangers dans celle région boréale sont les rares Innuit qui 
parcourent les toundras dans le voisinage de l'océan Polaire, les Assini- 
boines et Odjibeway, de la souebe sioux ou nadouasi, qui vivent dans le 
voisinage du Dakota cl du lac Supérieur. Les diverses tribus qui se sont 
établies sur les bords des Saskatchewan, de la rivière Rouge et du Winni- 
peg, sont les frères des Algonquins du Saint-Laurent et des Etats-Unis, et 
parmi eux la sous-race dominante est celle des Cris, apparentés aux Creeks 
de la République Américaine. Toutefois ce n'est point d'après l'origine 
ni la langue que les blancs prirent d'abord l'habitude de classer les 
indigènes du versant budsonien, mais d'après les lieux de résidence, la 
nourriture et le genre de vie. Les deux grandes familles, avant la période 
de colonisation, étaient les « Indiens de la prairie » et les « Indiens de la 
foret ». Les sauvages de la prairie, qui comprenaient les Pieds-Noirs et les 
tribus limitrophes, Cris du Saskatchewan, Assiniboines de la rivière Qu'Ap- 
pelle, se nourrissaient de la chair du bison, et vivaient dans les camps, 
obéissant à des chefs de guerre, presque toujours en lutte avec des peu- 
plades voisines. Les Indiens de la forêt, c'est-à-dire les « Pierreux » des 
montagnes, les Cris des marais ou Muskegons, les Saulteux du Maniloba, 
chassaient le cerf et péchaient; voyageant par petits groupes, ils étaient 
en général très pacifiques, et leurs chefs, lorsqu'ils en avaient, ne possé- 
daient qu'une autorité nominale 1 . 

Jadis la nation indienne la plus redoutée du versant budsonien était celle 
des Pieds-Noirs ou Black-Feet, qui, d'après une légende, auraient habité 
jadis les terres alluviales du Maniloba, dont la boue noircissait leurs mo- 
cassins. Refoulés par les Cris vers les plaines de l'ouest, ils parcouraient 
naguère les plateaux situés à la base orientale des Montagnes Rocheuses, 
entre les sources du Saskatchewan et les Cypress-hills. Presque toujours 
en guerre avec leurs voisins, ils rodaient autour des Cris de l'est, des Assi- 
niboines ou des Tètes-Plates du sud et du sud-ouest, des Kootenay de 
l'ouest. Les blancs qui traversaient leur territoire ne parvenaient à les tenir 
en respect qu'en veillant constamment sur leurs armes. Trois tribus, qui 

1 Butler, ouvrage cité. 



ABORIGENES 1)1 GRAND-OUEST. 



:»<n 



sedisenl sœurs el qui parlenl en effel le même langage, formenl la con- 
fédération des Pieds-Noirs, appelés aussi « tiens du Large » : les Satsika, 
qui sont la tribu principale, les Keina on « Gens du Sang » (Blood Indians) 
el les Piéganes (Pigan, Paegari), que les Anglais appellent aussi Payans, 
parce qu'ils refusèrent longtemps de se convertir; jusqu'à une, époque 
récente ils continuèrent do célébrer la fête du Soleil. En outre, les Sarsi et 




INDIEN PIED-NOIR. 

Gravure de Thiriat, d'après nue photographie 



les Gros- Ventres, de la grande nation des Arrapahoes, étaient entrés, 
depuis une époque immémoriale, dans l'alliance des Pieds-Noirs et depuis 
plusieurs générations prenaient part à leurs expéditions de pillage : ils 
parlaient les deux langues, celle de leurs ancêtres et l'idiome de leurs 
alliés, l'italien de ces contrées parla douceur et l'harmonie. Les Pieds-Noirs 
étaient, dit-on, une trentaine de mille en 1836, avant l'apparition de la 
petite vérole; encore vers le milieu du siècle on en comptait 7500; en 



592 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

1884, les trois nations comprenaient un ensemble de 4550 individus, tous 
cantonnés en des districts réservés d'où il leur est interdit de sortir. 

Les Cris proprement dits occupaient autrefois le bassin de la rivière Rouge 
du Nord, mais ils furent refoulés vers l'ouest, et leur territoire comprenait, 
avant l'invasion des blancs, toute la région des prairies qui s'étend au sud 
de la rivière Churchill jusqu'aux terres arides de la frontière du Dakota; 
ils disputaient les plaines de l'ouest aux Pieds-Noirs, mais, comme les autres 
Indiens, ils sont maintenant enfermés dans leurs << réserves». Les Cris se 
donnent à eux-mêmes le nom de Nehiyawok, mot dont la signification n'est 
pas certaine, mais qui, d'après le missionnaire Lacombe, a probablement le 
sens de « vrais hommes, «eus d'élite ». L'appellation par laquelle les 
désignent leurs voisins les Saulleux, est celle de Kinislinok', et l'on pense 
que le nom de Cris en est l'abréviation*. Les plus purs des Cris sont ceux 
de la prairie, les fils des chasseurs de bisons : ce sont les plus vaillants, les 
plus industrieux, ceux qui avaient répandu le plus loin la gloire de leur 
nation. Ils parlent aussi la langue la plus élégante, pour laquelle on a 
inventé un alphabet syllabique spécial, et, grâce à eux, cet idiome agglu- 
tinant, d'ailleurs très facile à apprendre, s'était répandu comme langage 
du commerce et des traités chez tous les voisins, Saulleux, Assiniboines, 
Pieds-Noirs et Sarsi. Les Cris exerçaient aussi une influence prépondérante 
sur leurs visiteurs blancs, les coureurs de bois et de prairies, puisque 
ceux-ci choisissaient presque toujours leurs femmes dans les familles 
crises. Les métis français qui vivaient parmi les sauvages parlaient le cri 
et plusieurs d'entre eux entraient dans la tribu maternelle; d'autre part, 
ce sont les Cris qui ont le plus facilement appris à cultiver la terre, 
quand les bisons leur ont manqué. Les fiers Saulteux au contraire ont 
longtemps tenu en mépris les « fouilleurs' du sol ». 

Les Muskegons ou Cris des « muskegs», appelés aussi en anglais Stcant- 
pies ou « Cens des Marais », se sont éloignés suffisamment de la souche 
primitive pour se constituer en peuplades distinctes ; cependant leur 
dialecte est celui de tous les parlers algonquins qui ressemble le plus à la 
langue des Cris de la prairie, et leur nom coïncide presque exactement 
avec celui des Creeks des Etals-Unis ou Muskogees. Ils habitent les régions 
marécageuses qui bordent le Nortb-Saskatehewan, les lacs Winnipeg et 
Winnipegosis, au nord des Saulleux, dont les humbles restes se voient dans 
les réserves des bords de la rivière Rouge et sur la ligne des portages, entre 

1 Knistineaux, Kristineaux des anciens documents. 

2 Franklin, Northern Coast of America; — Alb. Lacombe, Dictionnaire et Grammaire de la 
langue des Cris. 



ABORIGÈNES DU GRAND-OUEST. 395 

le Winnipeg el le lac Supérieur : ainsi que l'indique leur nom, ers Odji- 
beway (Odjiboué) 1 habitaient jadis dans le voisinage du » Sault » par 
excellence, le Saull Sainte-Marie, qui emporte l'excédent des eaux du Sn- 
périeur dans le Hnron et le Michigan. Quant aux Àssiniboines, qui vivent 
sur la rivière de même appellation, dans le voisinage de leurs frères de 
race et de langue, les Sioux ou Dakota, ils devraient leur nom de « Pierreux » 
3oii à leur résidence dans les régions de monts arides, soit plutôt à l'ha- 
bitude primitive de faire bouillir l'eau de cuisson pour leurs aliments en 
y jetant des pierres brûlantes*. De même que les Cris, ils se divisent en 
Assiniboines des prairies et Àssiniboines des bois, également déclins et 
diminués en nombre. On dit qu'avant 1780 ils peuplaient en fortes peu- 
plades tonte la partie méridionale du territoire : une épidémie de petite 
vérole les détruisit presque en entier. 

Les écrivains du Canada aiment à vanter la conduite de leurs compatriotes 
à l'égard des aborigènes et à la mettre en opposition avec celle de leurs 
voisins « yankees », repoussant les Peaux-Rouges dans la solitude, volant 
leurs terres, confisquant leurs rations, les trompant de mille manières, et 
suscitant enfin des révoltes pour justifier l'extermination finale. Tant que les 
Canadiens furent simplement les hôtes des indigènes, fumant avec eux le 
calumet de paix, prenant leurs filles en mariage et vivant de la même vie 
de chasse, de misère et d'aventures, ils surent en effet se faire aimer des 
sauvages comme d'honnêtes camarades ; mais les conditions ont bien changé : 
ce n'est plus en hôtes, c'est en maîtres que se présentent aujourd'hui les 
blancs. Si les intentions des Canadiens sont bonnes, il n'en est pas moins 
vrai que les Peaux-Rouges du versant hudsonien sont en voie de décadence, 
et les rapports des commissaires eux-mêmes permettent de croire que ce 
dépérissement des indigènes est pour une forte part le résultat des injus- 
tices"'. Quel dédommagement leur a-t-on donné pour leurs terres, et les 
misérables sommes qu'on a payées n'ont-elles pas été presque toujours 
données exclusivement aux chefs*? Les mesures de civilisation que l'on 
prend à leur égard ne sont-elles pas de celles que l'on applique à des sus- 
pects? N'assigne-t-on pas aux tribus des terrains d'où il leur est interdit 
de sortir? N'a-t-on pas élevé des enfants pour les tenir éloignés de la 

1 Aubert, Annales de la Propagation de la Foi, 1840. 
-' Southesk, Saskachewan and the Rocky Mouniains. 

3 Indiens du versant hudsonien, d'après le [{apport de 188 i sur les Affaires des Sauvages : 24984. 
Indiens de tout le territoire compris entre les Rocheuses, la mer de Hudson et la frontière des 

États-Unis en 1881 : 49472. 

4 Prix moyen de 7 122 000 hectares achetés aux Indiens: fr. 021 par hectare. (Youle Hind, 
ouvrage cité.) 

xv. 50 



3!)4 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



famille tout en leur enseignant la langue des maîtres et quelque métier 
agricole ou industriel? N'a-t-on pas maintes l'ois négligé d'envoyer les ra- 
tions promises, et les terres indiennes qui sont à la convenance des colons 
n'ont-elles pas été souvent envahies 1 ? 

Les Peaui-Rouges ont dû accepter, bon gré mal gré, le nouvel ordre de 
choses et se laisser cantonner à distance les uns des autres dans les 
réserves que leur indique le gouvernement, à moins qu'ils ne consentent 
à rompre le lien de la tribu; alors, ils renoncent à leur part de pen- 
sion collective pour accepter une concession personnelle de terrain et sou- 

N" Si. RÉSEBVES INDIENNES DANS LE MANITOIU ET LES DISTRICTS OCCIDENTAUX. 



Lluest de ra.ri 



98°20' 




C.Per 



I : 13(10) (KM) 



r,d) kil. 



tenir sans appui la concurrence de la vie contre leurs voisins les colons 
anglais. Désormais sans force de cohésion, sans unité nationale, il ne 
leur reste plus qu'à se fondre graduellement dans la population ouvrière ; 
c'est parmi eux surtout qu'on recrute les travailleurs pour la construction 
des chemins de fer, le dessèchement des marais et le charroi des marchan- 
dises; plusieurs sont employés comme bergers par les éleveurs de bétail, et 
quelques peuplades se livrent fructueusement à l'agriculture : notamment 
sur les bords du Saskalchewan on voit des champs bien entretenus, des 
maisons propres, des hangars et des machines agricoles qui témoignent de 
l'industrie et de l'esprit d'assimilation des indigènes. L'épidémie la plus 
redoutable dans les réserves indiennes est la rougeole; la phtisie, assez 



1 Dewdney, Rapport officiel, 1884, 



ABORIGENES, COLONS DU GRAND-OUEST. 595 

rare dans la population blanche dos campagnes, esl commune chez les 
Indiens et les métis : la plupart des enfants de race croisée <|ni succom- 
bent sont enlevés par celle maladie. Mais les Indiens sont indemnes d'une 
affection fort grave : au dire de Ions les médecins, aucun d'eux n'a jamais 
été atteint du cancer 1 . Chez les Indiens encore nomades le grand fléau est 
la faim ; les sauvages restent parfois jusqu'à dix jours sans manger : des 
tribus entières ont été emportées par la famine \ 

Quoique la population n'ait pris quelque importance dans le bassin du 
Winnipeg que depuis la génération présente, les commencements de la 
colonisation datent déjà de la première moitié du dix-huitième siècle. Les 
voyages» de Yarennes de la Yérandrye, de 1751à 1745, furent le point de 
départ des grandes explorations dans l'Ouest canadien, et depuis celte épo- 
que des familles de métis se sont mêlées, de plus en plus nombreuses, aux 
populations indiennes. On sait aussi par d'anciennes relations 5 que la route 
de la merde Hudson an Winnipeg était déjà connue en 1742. Afin de pro- 
téger la traite des pelleteries, de la Yérandrye et ses fils établirent des 
comptoirs sur les bords des lacs et sur les portages, où les chasseurs allaient 
« courir la déronine » au milieu des sauvages : on croit même que le 
fort Jonqnière, fondé en 1752 par un parent de la Vérandrye, était situé non 
loin de la base des Rocheuses, à l'endroit où se trouve aujourd'hui la ville 
de Calgary 4 . Enfin, lorsque la Compagnie du « Nord-Ouest » se fut établie, 
en 1785, et que le réseau des itinéraires suivis par les voyageurs français 
et écossais eut recouvert tout le haut pays du Saskalchewan et de l'Assini- 
boine, chaque poste devint un petit centre de colonisation européenne par 
l'intermédiaire des métis. 

La première colonie proprement dite fut celle qu'un Écossais, lord Sel- 
kirk, dirigea en 1811 vers le Winnipeg. I ne centaine de Highlanders et 
d'Irlandais débarquèrent dans un havre de la mer de Hudson, puis, après 
avoir passé un triste hiver sur ces rivages inhospitaliers, se rendirent l'été 
suivant sur les bords de la rivière Rouge, où ils lurent accueillis et appro- 
visionnés de vivres et de vêlements par les traitants de la Compagnie du 
Nord-Ouest. Mais bientôt les dissensions éclatèrent entre les « bourgeois » 
de la Compagnie et les nouveaux venus, et ce premier groupe de colons, 
attaqué par les métis et les sauvages, dut se disperser. C'est après dix 



1 Landry, Bulletin de. la Société d'Anthropologie de Paris, 1860. 
- Taché, Annales de la Propagation de. la Foi, 1852. 
5 Dobbs. Account ofthe Countries adjoining Hudson s baij. 

4 B. Suite, Histoire des Canadiens-Français ; — Masson, Les Bourgeois de la Compagnie du 
Nord-Ouest. 



396 NOUVELLE GÉOGRAPIIIE UNIVERSELLE. 

années seulement que, grâce à la fin des hostilités entre les deux sociétés 
rivales, la petite colonie agricole de la rivière Ronge, destinée à devenir un 
jour le centre d'un Etat populeux, put se développer en paix et prospérer. 
Pendant de longues années cette colonie fut certainement la station d'Euro- 
péens la plus isolée du monde entier et la plus difficile d'accès. À cette 
époque il n'existait point de routes du lacWinnipeg aux Etats-Unis, pas plus 
qu'au Canada oriental. La voie de communication la plus fréquentée entre 
ce poste d'avanl-garde et le monde civilisé était celle qui, par les lacs, les 
rivières coupées de rapides et de cascades, les portages rocheux, aboutissait 
à la merde Hudson : 1200 kilomètres du voyage le plus pénible pour arri- 
ver au bord d'une mer entourée de glaces et navigable seulement pendant 
deux mois de l'année ! 

En 1870, lorsque le monopole absolu de la Compagnie de Hudson fut 
enfin aboli, et que le Manitoba se constitua en colonie indépendante, la 
population policée, qui se groupait dans les villages de la rivière Rouge et 
dans les districts avoisinants, se composait d'environ 12 000 individus de 
race française ou écossaise métissée avec les indigènes. Les « métifs » ou 
« bois-brûlés » français, de beaucoup les plus nombreux, vivaient pour la 
plupart entre la frontière des Etats-Unis et l'emplacement occupé de nos 
jours par la ville de Winnipeg; quelques-uns s'étaient établis sur l'Assi- 
niboine ; d'autres sur le Saskatchewan, près du fort Edmonton. Jadis, se 
croyant presque seuls au monde, ils qualifiaient tous les blancs de « Fran- 
çais », et Simpson parle d'un de ses guides canadiens d'après lequel toutes 
les marchandises importées provenaient de la « Vieille France de Londres ». 
Mais lors de la tentative de colonisation faite par lord Selkirk en 1811, 
les métis français avaient dû reconnaître qu'ils ne représentaient pas seuls 
la race blanche et faire une part aux Ecossais, amenés des Highlands et 
des îles Orcades, — d'où le nom d'Orcanais ou Orcadiens qu'on leur don- 
nait, quelle que' fût leur origine. — Ceux-ci s'établirent principalement 
sur le bas delà rivière Rouge, près du lacWinnipeg; plus de la moitié 
parlaient le gaélique, mais la plupart savaient aussi l'anglais, et tant que la 
Compagnie du Nord-Ouest subsista, elle exigea de tous ses voyageurs qu'ils 
apprissent également le français. D'ailleurs, nombre de familles d'origine 
écossaise sont classées parmi les métis français, de même que des bois- 
brûlés de provenance française se disent Ecossais; même des Indiens de 
sang pur, fils d'immigrants iroquois et de mères crises, sont classés avec 
les métis fiançais. 

D'après tous les témoignages, la différence est fort grande entre les métis 
d'origine française et ceux dont les pères sont Ecossais. Le Français est 







s S 



COLONISATION DE L'OUEST, BLANCS ET MÉTIS. 599 

plus grand, plus souple et plus mince; dans les voyages il court au lieu de 
marcher*. Il s'indianise sans peine et la fille indigène avec laquelle il se 
marie devient réellement sa compagne; ses enfants, français par la gaieté, 
l'entrain, la passion, sonl de vrais Indiens pour la force, la souplesse, 
l'endurance et l'art merveilleux d'interpréter tous les phénomènes de la 
nature; ils sont généreux, prodigues, insouciants : les métiers qu'ils prê- 
tèrent sont ceux de chasseurs, trappeurs ou traitants; bien peu se livrent 
volontiers à l'agriculture. L'Ecossais, au contraire, refuse de s'accommo- 
der au milieu; la squair qu'il fait entrer dans sa cabane reste sa servante, 
presque son esclave, et les enfants, quand il en naît, ressemblent rarement 
à leur mère par les dispositions morales; comme le père, ils sont avisés, 
tenaces, silencieux. Ils deviennent agriculteurs pour la plupart et pos- 
sèdent des troupeaux. 

L'ouverture de la contrée à la libre colonisation eut bientôt changé la 
proportion des races. Les immigrants devaient se recruter surtout dans la 
province voisine la plus rapprochée, c'est-à-dire dans l'Ontario, peuplée 
presque exclusivement d'habitants de langue anglaise. La province de 
Québec, dont la population, moins dense, est séparée du Manitoba par un 
espace beaucoup plus considérable, ne fournit qu'un moindre nombre de 
colons. D'autre part, les Européens se recrutaient presque uniquement 
parmi les émigrants des Iles Britanniques et parmi les Allemands venus 
directement de l'Ancien Monde ou par la voie des Etats-Unis 2 . En 1881, 
lorsque se fit le dernier recensement décennal, l'ensemble de la popu- 
lation blanche avait quintuplé depuis le milieu du siècle, tandis que les 
Français, métis ou de race pure, avaient doublé seulement; pendant l'hi- 
ver de 1871 à 1872, la petite vérole les avait plus que décimés. La prépon- 
dérance avait donc passé du côté des résidents de langue anglaise, et 
chaque année l'écart des races s'accroît en leur faveur; en môme temps 
augmente le nombre des représentants de leur langue dans l'assemblée 
législative. 

Ce changement d'équilibre ethnique ne s'est pas fait sans causer des 

1 II. Bavard, TheFrench half-breeds oflhe North-West, Smithsonian Report; — Taché, Esquisse 
du Nord-Ouest; — John Rende,. Procccdings and Transactions ofthe R. Society of Canada, 1885. 

2 Provenance des immigrants au Manitoba et dans les territoires de l'Ouest, en 1881 : 

Des provinces de Test 21 514 

De l'Europe 4 321 

Des États-Unis 7 758 

Ensemble 28 595 

Moyenne annuelle de l'immigration : de II) 000 à 25 000. 



400 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

haines de race à race, susciter même des révolutions violentes. Les métis 
français, lésés en mainte circonstance dans la possession de leurs terres 
et la jouissance de leurs droits traditionnels', se sont soulevés en armes 
par deux fois contre les envahisseurs anglais. Par deux fois ils ont été 
aisément vaincus par le gouvernement canadien, auquel la province d'On- 
tario fournit un nombre illimité de volontaires anglais, et maintenant 
toute velléité de soulèvement chez les métis du Manitoha paraît étouffée. 
Mais il est à craindre qu'ils ne perdent bientôt une autre bataille, qui, 
pour cire sans effusion de sang, n'en est pas moins des plus impor- 
tantes. Lors de la constitution du gouvernement provincial, les deux 
langues, l'anglais et le français, furent considérées comme ayant droits 
égaux, et. toutes les publications officielles, tous les rapports durent se 
faire dans l'un et l'autre idiome. Maintenant, les Anglais réclament, 
de par le droit du plus fort, l'emploi exclusif de l'anglais dans les 
publications du gouvernement manilobien; ils exigent aussi que les écoles 
publiques françaises soient fermées et que la langue de l'enseignement 
soit l'anglais, même dans les districts où la population est en majorité ou 
même exclusivement française. Il semble probable que ces exigences tyran- 
niques prendront bientôt force de loi. 

Toutefois les habitants d'origine française ne seront point assimilés 
pour cela, car le sentiment de la nationalité est de ceux dont les oppres- 
sions séculaires ne viennent pas à bout. Il est vrai que les Français, tout 
en augmentant en nombre, ne sont plus, comparés aux Anglais, qu'en pro- 
portion annuellement décroissante; il est également vrai que les Franco- 
Canadiens de race pure et les métis ne sont point absolument solidaires les 
uns des autres et qu'ils se sont combattus en maintes occasions. Mais le ter- 
ritoire hudsonien est vaste, et dans cette étendue il existe encore de très 
grands districts où la prépondérance appartient aux divers éléments de la 
population française, pure ou mélangée, et qui forment autant de centres 
de résistance à l'absorption définitive. Près de la capitale même, les 
Français sont en force et assiègent la ville, pour ainsi dire, par un demi- 
cercle de villages formant comme des postes d'attaque. Ils occupent Saint- 
Boniface, le quartier oriental deWinnipeg, cl peuplent exclusivement plu- 
sieurs districts dos bords de la rivière Rouge et de ses affluents au sud et à 
l'est; des colonies franco-canadiennes bordenl la Seine et la rivière aux 
Rats; à l'ouest de la dépression médiane du Manitoha, elles se sont groupées 
en quelques cantons de la rivière Sale, de l'Assiniboine, du Qu'Appelle et 

1 W. F. Butler, The Great Lone Land. 



FRANÇAIS DU MANITOBA UT DU NORD-OUEST. 401 

de la Souris; enfin, les Franco-Canadiens onl essaimé sur le rivage du lac 
Manitoba, dans la montagne Cyprès, dans celle «les Bois et sur les deux 
branches du Saskatchewan : la colonie de Saint-Albert, près d'Edmonton, 

a été dénommée par Butler une « petite France », et Batoche, non loin 
du confluent des deux fleuves, est une autre « France » du nord-ouest. 
La force de l'élément français s'accroît par l'arrivée de colons venus du 
Canada oriental et des États-Unis : c'est ainsi que Saint-Léon, dans la 
« montagne de Pembina », à l'ouest de Winnipeg, s'est peuplée presque 
entièrement de Canadiens du Massachusetts. Même dans ces dernières 



N" 80. — PRINCIPALES COLONIES FRANCO-CANADIENNES AU MANITOBA. 



,IOI°20 



Ouest de Pari 




99° 



Ouest de breenwich 



96° 



C. Perron 



années, des centaines de Français et de Wallons viennent chaque saison 
grossir les groupes où se parle leur langue. C'est toujours près des frères 
d'origine qu'ils vont s'établir 1 . Une de leurs colonies, bordière de la 
rivière Rouge, que l'on croyait naguère en pays canadien, celle de Pem- 
bina, se trouve en territoire des Etats-Unis, au sud du 49 e degré de lati- 
tude. D'ailleurs les métis français sont encore plus nombreux dans la 
République Américaine que dans le Manitoba : d'après Havard, ils sont 
dix-huit mille dans le seul Etat de Michigan. 

Un nouveau Ilot d'immigration écossaise se porte maintenant vers le 
Manitoba et les provinces voisines, celui des; cro fiers ou tenanciers des 



1 Auguste Bodard, Nules manuscrites. 
xv. 



51 



402 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

Hébrides, chassés par la faim de leurs îles natales : quelques grands 
propriétaires ont transformé ces îles en terrains de pâture et de chasse et 
les anciens possesseurs du sol n'ont plus qu'à émigrer. A tous ces colons, 
français, écossais, irlandais et anglais, se sont ajoutés d'autres immigrants 
sortis pour la plupart du nord de l'Europe. Les mennonites allemands 
qui ont fui la Russie pour ne pas se soumettre au régime militaire, sont 
venus depuis 1876, au nombre de sept à huit mille, fonder des villages 
agricoles dans les « réserves » qu'on leur a concédées sur les deux bords 
de la rivière Rouge : ils se tiennent d'ordinaire à part des autres habitants 
et, vivant en communautés fermées, sur le modèle des mir de la Russie, 
ne contribuent guère à fortifier l'élément anglo-saxon. Les Norvégiens et 
autres Scandinaves se portent en foule vers le Manitoba, où ils s'angli- 
cisent rapidement. Un grand nombre se sont établis sur le chemin de fer 
du Pacifique entre le lac Supérieur et la cité de Winnipeg, et l'on y voit 
toute une série de stations ayant des noms Scandinaves. Des milliers 
d'Islandais, chassés de leur île, moins par la pauvreté du sol que par 
d'avides compagnies commerciales, vendant les denrées à crédit et rédui- 
sant ensuite leurs clients à une misère sans issue, ont aussi demandé 
asile au Manitoba, où des terres leur ont été assignées, au bord du lac 
Winnipeg 1 . C'est au profit du Canada et des Étals limitrophes, dans la 
République Américaine, que l'Islande se dépeuple : si le mouvement 
d'émigration continue, il y aura bientôt plus d'Islandais dans la Puis- 
sance que dans la mère patrie. Ces nouveaux venus ont déjà des écoles et 
des journaux; chez eux, la natalité est triple de la mortalité 2 . 

Outre les colonies qui offrent un caractère de groupement national, il 
s'en est fondé et il s'en fonde annuellement d'autres qui cherchent à réali- 
ser quelque plan idéal de société future, religieuse ou civile. C'est ainsi que 



1 Résidents du Manitoba par nationalités à diverses époques : 

1871 1881 

Anglais ) 1 1 505 ) 

• Écossais et métis 5 048 16 506)58184 

Irlandais ! 10 175 ) 

l™^* ■ : !" 5757 9949 

Métis français ) 

Allemands et Mennonites. . . )) 8 652 

Islandais » » 

Norvégiens, Hollandais, Russes. » 2 412 

Autres 265 2 422 

Indiens 558 6 767 





1886 


1889 


25 949] 






25 676 


72 805 


85 000 


21 180 ) 






6 511 
4 869 


14 806 


16 000 




11082 


15 000 




2 468 


8 000 




1 189 


2 000 




712 


1000 




5 578 


5 000 



Ensemble. . . . 12 228 65 964 108 640 150000 

- Rapport du ministre de l'agriculture du Canada, 1878. 



COLONS, AGRICULTURE DE L'OUEST CANADIEN. 403 

des Mormons, émigrés des Etats-Unis dans l'Alberta, se sont établis sur la 
rivière de Lee, au sud de Calgary; mais ils se sont mis d'accord avec les 
lois du pays, en renonçant à la polygamie : c'est principalement parmi 
les colons Scandinaves qu'ils font une propagande active. Des prêtres 

el des laïques ont constitué d'autres colonies strictement religieuses, dans 
lesquelles novices ou participants ne sont admis que moyennant des enga- 
gements rigoureux, et où même on les dresse comme des soldats. L'eau- 
de-vie, le vin, la bière, le tabac, sont absolument proscrits en un grand 
nombre de colonies. 

Comme pays agricole, le Manitoba et les autres contrées de la zone méri- 
dionale du versant hudsonien sont une terre de promission, la « meil- 
leure du monde pour la culture du froment », et déjà la production 
annuelle des céréales est très forte en proportion du petit nombre des 
habitants 1 . La grande vallée dont la rivière Rouge occupe une étroite cou- 
lière offre sur une épaisseur considérable d'excellents terrains de labour, 
partout où les eaux ne s'amassent pas en lacs et en marécages. De même 
la terrasse intermédiaire, où les prairies bordent au nord les terres salines 
et les massifs de formation glaciaire, comprend de vastes espaces de terrains 
féconds, connus par les Anglais sous le nom de Fertile Belt, « Zone Fer- 
tile ». Ces territoires favorables à la culture ou à l'élevage, dont la surface 
est évaluée à 650 000 kilomètres carrés, s'élargissent à mesure qu'on 
remonte vers le nord et vers l'ouest dans le bassin du Saskatchcwan. La 
zone fertile par excellence est celle que limitent les deux branches maî- 
tresses du fleuve. Là, un espace d'environ 200 000 kilomètres carrés est 
borné, au nord par la foret continue, à l'ouest par les Montagnes 
Rocheuses, au sud par les prairies et les plaines salines, à l'est par les lacs 
et les marécages : nulles frontières naturelles ne sont mieux tracées. Le 
pays semble un immense parc aux sites charmants : çà et là des bos- 
quets et des groupes de pins ou de trembles ; partout de belles prairies, 
de hautes herbes, des rivières d'eaux abondantes serpentant au pied de 
collines doucement ondulées, des lacs et des étangs parsemant les fonds et 
reflétant la verdure. 

Au sol fécond répond un climat non moins favorable au développe- 
ment des céréales, dont la production moyenne, quoi qu'on en dise, ne 
dépasse pourtant pas 25 hectolitres par hectare. Les agronomes affirment 

1 Superficie des terres emblavées dans le Manitoba en 1889 336 300 hectares. 

Récolte du froment 4 000 000 hectolitres. 

» des autres céréales 3 000 000 » 

Valeur de la récolte 50 000 000 francs. 



404 NOUVELLE GEOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

que les grands froids de l'hiver sont un privilège au point de vue agricole : 
le sous-sol, gelé dans les profondeurs, se dégèle avec une lenteur extrême 
pendant l'été, et l'humidité qu'il contient remonte graduellement, par 
capillarité 1 . D'autres avantages sont la sécheresse des hivers et la clarté 
des nuits : pas de ces froids humides ni de ces alternatives de gel et de 
dégel si funestes aux plantes. Mais en quelques années fatales le prin- 
temps amène des vols de sauterelles (calopterus spretus), qui naissent 
sur les plateaux du Montana et du Dakota et marchent dans la direction 
du nord-ouest, paralèllement aux Montagnes Rocheuses, dévorant les 
feuilles et les herbes. En l'année 1875 ils firent de grands ravages. 

Les terres élevées qui longent les Rocheuses et toute la région fertile 
des plateaux qui dépasse 500 mètres en altitude, conviennent admirable- 
ment à l'élève du bétail. Des spéculateurs y ont introduit des milliers de 
bœufs et de vaches laitières, et dans le seul district d'Àlberta on ne comp- 
tait pas moins de 115 000 tètes de gros bétail en 1889. Les animaux 
vivent en liberté dans les pâturages, quelle que soit la saison; même 
au cœur de l'hiver, lorsque la neige recouvre le sol, les bêles grattent la 
terre de leurs sabots pour trouver l'herbe cachée, et l'on dit que la mor- 
talité est moindre qu'en d'autres pays dans les élables ; cependant, quand 
les vents soufflent en tourmente, les éleveurs sont obligés de fournir de 
la nourriture aux veaux et aux vaches les moins robustes. Déjà l'exporta- 
tion ,du bétail sur pied a commencé : malgré l'énorme distance, le district 
d'Alberta envoie des milliers de bœufs en Angleterre par le chemin de 
fer du Pacifique et les bateaux chargeurs de Montréal. L'élève des chevaux 
réussit également fort bien dans le « Piedmont canadien », c'est-à-dire 
dans l'Albcrta et le Saskatchewan, et l'on espère que ces contrées devien- 
dront un jour le centre principal de l'industrie chevaline dans la Puis- 
sance du Canada. Enfin, on a fait depuis 1884 quelques essais pour 
indroduire des troupeaux de moutons dans les prairies de l'Ouest, et toutes 
les races importées ont prospéré ; en certains districts il a fallu les défendre 
contre des bandes de chiens sauvages échappés des campements indiens et 
vivant de chasse à la façon des loups. 

Dans la vallée de la rivière Rouge, dont les terres concédées aux pre- 
miers occupants, métis anglais et fiançais, ont depuis cette époque en 
grande partie changé de maîtres, le sol a été divisé, suivant l'ancienne 
méthode canadienne, en bandes parallèles dont la façade borde la rivière 
et qui se prolongent à 5200 mètres dans l'intérieur. Mais en dehors de 

1 Macoun, Manitobaand the Gréai North-West. 



ACItlCl'LTITiK l)K L'OTEST CANADIEN. 



40C 



cette vallée maîtresse et de quelques vallées affluentes les (erres cadastrées 
du Manitoba et des districts voisins oui été divisées pour l;i colonisation 
en townships, carrés parfaits ayant chacun six milles (9654 mètres) de 
côté et orientés vers les quatre points cardinaux : leur superficie est exac- 
tement de 5(5 milles carrés, soit d'environ 90 kilomètres carrés. Les town- 
ships eux-mêmes se subdivisent en sections d'un mille carré ou de 
640 acres ("258 hectares); enfin le quart de section, soit 100 acres, à peu 
près 04 hectares, constitue la part attribuée au colon qui s'engage à cul- 
tiver le sol : il reçoit le titre définitif après avoir payé un droit d'in- 

N° 87. — TERRES CADASTRÉES PANS Lli MANITOBA ET LES DISTRICTS OCCIDENTAUX, EN 1880. 



II4°20' 



Ouest de Paris 



98 u 20' 



-A ( Vv__ ?t " ^-r^ 




Uuest de ureenwich 



C. Perron 



Travaux préliminaires. Travaux définitifs, 

i-i3 no.i noo 



300 Ki i 



scription de dix piastres et mis sa terre en culture pendant trois années 
consécutives. En outre, l'immigrant a le droit d'acheter dans le voisinage 
immédiat de sa concession gratuite, ou homestead, un nombre égal d'hec- 
tares, dont le prix fixé par le gouvernement, varie suivant la distance 
qui sépare les terrains à acheter de la voie ferrée du Pacifique. Certes l'avan- 
tage de pouvoir obtenir des terres gratuites a dû séduire des milliers de 
colons; mais en réalité il se trouve que ces lots sont en moyenne à 30 
ou 40 kilomètres des stations du chemin de fer : il en est même qui, pla- 
cées plus loin, sont complètement inutilisables. Le cultivateur n'a que 
faire de champs éloignés de tout marché et où il se ruinerait en charrois : 
il est donc forcé d'acheter sa terre dans le voisinage des voies ferrées, et 



406 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



là presque tout le sol qui n'a pas été concédé à la Compagnie du Pacifique 
est déjà accaparé par des spéculateurs 1 . La valeur des parcelles s'accroît 
peu à peu, surtout dans le voisinage des villes et des stations. 

D'après les règlements, le pays a été divisé des deux côtés du chemin de 
fer et de ses embranchements en cinq zones latérales d'inégale largeur, dans 
lesquelles le prix initial des terres diminue du quintuple au simple, c'est- 



N" 88. — IIEI'AHTITION DU SOL CADASTRE. 



II7°I0- 



U u e st d e la 




Uuest de breenwich 



II4°30' 



C Per 



Terres de la Compagnie 
du Pacifique. 



Terres de l'État, des écoles, 
de la Compagnie de Hudson. 



à-dire de 25 francs à 5 francs l'acre, en proportion exacte de l'éloignement. 
Les lots à vendre alternent, dans presque tous les districts, comme les 
cases d'un damier entre les deux principaux propriétaires, le gouverne- 
ment canadien et la Compagnie du Pacifique; en outre, 2 lots sur 56 sont 
réservés aux écoles, deux à la Compagnie de la baie de Hudson. Les colons 
ont dix années pour s'acquitter du prix d'achat, avec l'intérêt à 6 pour 100. 
Tout va bien pour ceux qui ont le capital nécessaire et qui peuvent 
devancer le terme; mais la plupart ne sont-ils pas obligés d'emprunter la 



Ingersoll, Canadian Pacific Railway. 



AGRICULTURE, CHEMINS DE FER DE L'OUEST CANADIEN. 407 

somme exigée par gouvernement, spéculateurs privés ou compagnies, et 
n'ont-ils pas à verser double intérêt pour être définitivement propriétaires 
de leurs biens-fonds? Un autre inconvénient de cette division du sol par 
grands lois est (pie les familles, trop dispersées sur une vaste étendue, 
ne peuvent plus s'entr'aider : en supposant que chaque acheteur s'établisse 
avec les siens sur un lot complet, on ne comptera que 144 familles sur un 
espace de 90 kilomètres carrés. Aussi q 'est-il pas étonnant que même dans 
ce pays, si admirablement prédestiné en apparence pour l'agriculture, la 
population se porte surtout vers les villes ou les centres urbains. La jeune 
cité de Winnipeg, la capitale du Manitoba et du versant hudsonien, a 
trois fois plus d'habitants que Paris proportionnellement à la France 
entière. Cependant la population manitobienne se distingue favorablement 
par le nombre considérable de propriétaires qui sont en même temps cul- 
tivateurs du sol : sur 17 000 possesseurs, 10 000 résident sur leur terre. 
Mais les grands domaines se constituent déjà, en dehors de ceux qui ont 
été concédés aux sociétés de chemins de fer et à la Compagnie de Hudson. 
Une seule ferme, dans la vallée du Qu'Appelle, occupe une superficie de 
250 kilomètres carrés et les sillons qu'y trace la charrue ont 6400 mètres 
de longueur : aller et venir d'un bout à l'autre du sillon représente déjà 
pour un attelage une journée de travail. Les cultivateurs de ces grands 
domaines n'ont plus aucune initiative : la plupart sont de simples 
manœuvres n'ayant aucun intérêt direct à la prospérité de l'entreprise. 

Dans ces pays qui s'ouvrent à la colonisation et à la culture, la construc- 
tion des chemins de fer précède l'arrivée des immigrants. C'est après avoir 
posé les rails que l'on mesure les lots et que l'on choisit les emplacements 
pour les villages et les villes. La population se distribue en lignes régu- 
lières suivant les voies qui lui ont été tracées par les constructeurs. Mais ces 
lignes elles-mêmes, commandées par la configuration générale du pays, 
doivent le mettre en communication avec les points vivants du littoral et de 
l'intérieur. Après la ligne maîtresse qui traverse le continent de port à 
port, et celle qui unit le lac Winnipeg au bassin supérieur du Mississippi, 
d'autres voies ferrées importantes ont rattaché les rivières et les lacs de la 
contrée aux marchés principaux ; mais il reste encore un chemin à ouvrir, 
celui qui réunira les contrées agricoles à leur débouché naturel, la mer 
de Hudson. Cette mer est plus rapprochée de Winnipeg et des autres 
villes du même versant que le golfe du Saint-Laurent et surtout les ports 
du littoral océanique, et d'autre part la traversée de l'Atlantique est moindre 
entre Liverpool et les bouches du Nelson ou du Churchill qu'elle ne l'est 
entre l'Angleterre et New-York : la ligne de navigation par la mer de Hud- 



408 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

son est l'une des plus courtes que l'on puisse tracer à travers l'Atlantique 
et c'est dans l'intérieur même du continent qu'elle pénètre 1 . 

Il semblerait donc au premier abord que l'œuvre la plus importante 
pour le Manitoba et les provinces limitrophes serait de construire au plus 
tôt une voie ferrée vers la mer de Hudson ; mais on sait que la navigation 
y est limitée à un sixième, ou au plus à un quart de l'année, et le produit 
par excellence du Manitoba, le froment, s'engrange précisément dans la 
saison où la glace se reforme sur la mer de Hudson. Toutefois les progrès 



N° 89. ■ — ROUTE DE L ANGLETERRE AU MANITOBA PAR LA MER DE I1UDPOX. 





• 120° 


Méridien de Pans 0" 










^ftjL-E— ;"-' - _^.Jj— -^^V^? / ?KT //■s , faf</e^^^-r^ 


îyerpool 




~— ^frînce Albert/ =g 






fWi&S$ ^^1 


| y'pz^^^S^^^^^^^feh^ 


j^g 






\ » \& fe^ 


*== V 1 --- ~~ — *r ^ yr . . 








l ^^|pÈî\ ^ 


** J%t ~~Zr^'~~~~ }—-y/î-- ■- ^ 






4fY 


Ch ï ca5dfc=r .y^V|S, 


jife?^^ / y<ef'^*& AfetsiTe 


_ 


r40" 




BuTîaToX 




^^ 






_^-Nçf5^ 


Ouest de Paris 50° 


= 






ÔO° . 










C- Perron 



de la colonisation modifient peu à peu les conditions économiques du pays. 
Un nouveau chemin de fer construit de la rivière Rouge vers le confluent 
des deux Saskatchewan a partiellement diminué la distance à franchir. Ce 
n'est plus à partir de Winnipeg, mais à partir de la Corne qu'il s'agirait 
de tracer la ligne du versant hudsonien. En outre, de nouvelles industries 
ont surgi : l'Alberta, le Saskatchewan ont à expédier leur bétail; tôt ou 
tard ils auront aussi à exporter les produits de leurs mines de houille 
et leurs pétroles ; de nouvelles nécessités économiques s'imposent par l'effet 
du peuplement. 

Les branches maîtresses du North-Saskatchewan coulant dans un terri- 



1 Distance de la Corne du Saskatchewan à Liverpool : 

1° Par New-York 9675 kilomètres. 

2° Par Saint-John 9087 » 

3° Par Montréal et Rellc-Isle 8418 

4" Par le bassin du Churchill et la mer de Hudson . 0500 » 




r- -a 



es 2 

w io 

»> 2 









52 



EDMONTON, CUMBERLAND-HOUSE. 411 

toire (juc ne traverse encore; aucune ligne de Fer n'ont que de simples 
postes. Le village le plus rapproché des sources, l'ancien fort Edmonton, 
se trouve déjà à plus de 300 kilomètres à l'est des Montagnes Hocheuses, 
sur une haute berge de la terrasse limitée au sud par le cours du fleuve, 
ici large de 200 mètres. De tout temps cet endroit l'ut un lieu de passage, et 
les sentiers des Indiens, devenus maintenant des chemins pour les char- 
rettes des immigrants et de quelques chercheurs d'or, se dirigent vers 
Edmonton : c'est de là que part la route la plus fréquentée vers Athabasca- 
landing, l'escale supérieure de navigation sur l'Athabasca-Mackenzie. Le 
bourg de Saint-Albert, voisin d'Edmonlon, au nord-ouest, est habile par 
des Cris agriculteurs, ayant déjà maisons, granges et écoles. En aval d'Ed- 
monton, de petits postes, Victoria, Saint-Paul, Eort-Pitt, se succèdent à 
de longues distances, et l'on ne trouve une ville naissante, Battleford, 
qu'à plus de 500 kilomètres, au confluent du fleuve et de la rivière 
à la Bataille. Puis viennent Carleton et Prince-Albert, celle-ci élevée au 
rang de capitale du district de Saskatchevvan et rattachée par route et 
chemin de fer à Winnipeg et à l'ensemble du réseau américain. Sa posi- 
tion dans la « zone fertile », près de la jonction des deux branches du 
Saskatchevvan et sur la route naturelle qui mène au nord-ouest dans le 
bassin du Mackenzie, par le portage la Loche, lui assure un rôle pré- 
pondérant parmi les villes du Grand Ouest canadien. Il semble pour- 
tant que le centre commercial de la contrée eût été mieux placé en aval, 
non loin de Fort à la Corne, c'est-à-dire à la « corne » môme formée par la 
rencontre des deux grands fleuves. 

Au delà recommencent les solitudes. ^ Cumberland-house, située dans 
la région infertile, parsemée de lacs, où le Saskatcliewan se divise en 
bayous fluents et refluents, n'est qu'un poste de ravitaillement pour les 
trappeurs de la Compagnie de Hudson, mais de tous ce fut le pins 
important lorsque les communications avec le Grand Nord se faisaient 
uniquement par traîneaux et par canots d'écorce. De Cumberland-house ou 
Fort-Cumberland les voies de navigation, plus ou moins interrompues 
par les portages, se dirigent en effet à l'ouest et au sud-ouest par les 
deux branches du Saskatchevvan, au sud, au sud-est, au nord-est par les 
lacs Winnipegosis et Winnipeg, au nord par le Churchill. Mais la diminu- 
tion de la population indienne dans les régions du nord a fait abandonner 
presque entièrement ces chemins du nord et plusieurs postes sont en ruines. 

Le haut bassin du South-Saskatchevvan contraste avec celui du North- 
Saskatchevvan par la densité de sa population et par le nombre de ses villes 
et de ses villages. Cette différence provient du chemin de fer qui parcourt 



il2 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



cette région en remontant sinueusement les vallées entre les glaciers descendus 
des Rocheuses. Une des villes naissantes est Banff, dont l'admirable cirque, 
avec ses cascades, ses forêts, les neiges qui recouvrent les monts sourcilleux, 
a été conservé par la Confédération Canadienne comme propriété natio- 
nale. Quoique déjà dans le cœur des montagnes, à l'altitude de 1570 mètres, 
cette station d'eaux thermales, où les visiteurs séjournent de plus en plus 
nombreux chaque année, a été attribuée au district d'Alberla. Plus bas, 
mais toujours dans l'étroite vallée, la prospère bourgade de Canmore a 
parsemé ses chalets au bord d'un torrent. Calgary, située à 129 kilomètres 



N° 90. CtlMliERLAXD-lIOUSE ET LE BAS SASKATCHEWAN. 



Uuest de raris 



04°£0' 




Uuest de breenwich 



C. Perron 



1 : 2 son ooo 



1C0 kil. 



de BanfT, est déjà complètement en dehors de la région des montagnes, 
dans une contrée de pâturages aux longues ondulations où la rivière à 
l'Arc et d'autres cours d'eau rapides se sont creusé leur lit entre de hautes 
berges. Cette ville est le centre principal du Piedmont canadien pour l'élève 
des bètes à cornes et des chevaux; tout le pays se divise en grands enclos 
ou rancîtes, — ce sont les ronchon des Hispano-Américains, — que par- 
courent les animaux par milliers. Calgary et la gracieuse Mac-Leod 
(Alberta), sur un affluent de la Belly-river ou rivière aux Gros-Ventres, 
sont dans le voisinage de gisements houillers, que le manque de bois 
dans la région des prairies forcera tôt ou tard à exploiter activement. 
Medicine-Hat, qui occupe une fort heureuse position près de l'angle sud- 



MEDICINE-HAT, BATOCHE, RERINA. 



415 



occidental du district d'Assiniboia, en aval du confluent des rivières Bow 
et Belly, les deux branches maîtresses du South-Saskalchewan, et à la jonc- 
tion de deux chemins de fer, possède aussi des houillères dont on extrait 
déjà le combustible. C'est à Medicine-Hat, dont le nom rappelle quelque 
cérémonie religieuse des anciens aborigènes, que la South-Saskatchewan 
se recourbe vers le nord, pour s'échapper par une brèche du Grand Coleau 
et rejoindre le North-Saskalchewan. A une centaine de kilomètres en 
amont du confluent, le petit village de Batoche, habité par des métis fran- 

N° 91 — HAUTE VALLÉE DE UANFF, I'MIC .NATIONAL DES CANADIENS. 



,ll8°a o 



Ouest de Fa 




C. Perron 



eais, rappelle un conflit où les troupes fédérales remportèrent une victoire 
facile sur les « bois-brûlés ». 

Le chef-lieu d'Assiniboia et le siège de la législature de tous les États 
de l'Ouest entre le Manitoba et la Colombie Britannique est situé sur le 
chemin de fer du Pacifique et sur un affluent de la rivière Qu'Appelle, 
dans la partie orientale du district : des habitants lui ont donné le nom de 
Regina, dans l'espoir qu'elle deviendra bientôt la « Reine des Prairies ». 
Dans la vallée du Qu'Appelle, que le chemin de Fer accompagne à distance, 
le principal lieu de marché porte aussi le nom de Qu'Appelle. Fort- 



m 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



Ellice est au confluent de cetle rivière avec l'Assiniboine ; Birtle (Bird- 
tail), Mihnedosa, Rapide-cily se succèdent à l'est sur des affluents de ce 
cours d'eau : les centres de population deviennent de plus en plus nom- 
breux à mesure qu'on se rapproche de Winnipeg. La prospère Brandon, 
fondée en 1871) sur la rive méridionale de l'Assiniboine, s'est peuplée 
très rapidement, de même que Portage-la-Prairie ou simplement Portage, 
bâtie sur l'isthme, jadis marécageux et maintenant en grande partie con- 
quis à l'agriculture, qui sépare l'Assiniboine du lac Maniloba. Le district 



PORTE DES ItoaiEl SES ET CAI.GvnY. 



Ouest de Taris 



H6°50 



Il 5" 50' 




(Juest de breenv 



114° 30 



113° 50' 



C. Perron 



1 : 2 000 1)00 



50 kil. 



de Portage est le « jardin du Winnipeg » ; Brandon est le marché des 
céréales le plus actif de la contrée. 

Dès l'année 1754, des voyageurs canadiens avaient construit un fortin sur 
le bec de la rivière Rouge et de l'Assiniboine. Ce fut le commencement de 
la « Cité reine de l'ouest », de 1' « Ombilic canadien », noms que se donne 
orgueilleusement la ville de Winnipeg. Plusieurs postes de commerce suc- 
cédèrent aux premiers comptoirs du « Fort Rouge », et le dernier poste 
fortifié, désigné sous le nom de Fort-Garry, existait encore il y a un petit 
nombre d'années. Mais la ville proprement dite naquit seulement vers 1860, 
après l'abolition du monopole de la Compagnie de Iludson. Elle grandit 
rapidement dès que le Manitoba fut entré comme province souveraine dans 
la Confédération du Canada, et surtout après la construction du chemin de 



BRANDON, W.INNIPEG. 



415 



fer transcontinental, dont Winnipeg est lit principale station, entre l'On- 
tario et la Colombie Britannique. Si\ autres voies ferrées rayonnent main- 



N° 95. — WTNMPEG ET SES LACS. 



Ouest de Pa 




Uuest de ureenwich 



a près Dev'ille 



C Perron 



1 ■ 3 8311 llilft 



tenant autour de la cité et rattachent la ville au réseau des Etats-Unis; une 
autre voie se construit vers Duluth, l'emporium occidental du lac Supé- 
rieur; des bateaux à vapeur vont et viennent sur les rivières et les lacs 



416 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

de la contrée. De même que Vancouver, Winnipeg est une de ces villes 
qu'on a vues, pour ainsi dire, s'élancer hors de terre 1 ; en 1868 on n'y 
comptait, en dehors du fort Garry, que trente maisons réunies par des sen- 
tiers; maintenant la ville a des rues de 40 mètres en largeur qui se pro- 
longent sur plus de 5 kilomètres. Des édifices publics, des hôtels, des 
palais bordent les principales avenues; des parcs la continuent au nord 
et au sud. Winnipeg, qui n'avait pas d'école en 1871, est actuellement une 
cité universi taire et de nombreux établissements confessionnels des di- 
verses religions se relient à son grand collège. La ville, naguère limitée 
à la péninsule que forment les deux rives gauches de la rivière Rouge et de 
l'Assiniboine, a projeté ses quartiers au delà de ses cours d'eau, et sur la 
rive droite du fleuve s'élève une autre ville, Saint-Boni face, presque 
entièrement franco-canadienne; son collège, le plus ancien du Manitoba, 
a été fondé en 1818. 

Au sud de Winnipeg, la ville principale est Emerson, la capitale des 
mennonites et la gardienne de la frontière des Etats-Unis. Elle est située 
sur les deux bords de la rivière Rouge, mais principalement sur la rive 
droite, et s'est en grande partie peuplée d'Américains. Ses habitants lui 
donnèrent en 1874, année de la fondation, le nom de Gate-city; c'est la 
« Porte » par laquelle les marchandises des Etats-Unis s'échangent avec 
les denrées du Canada; avant la construction des chemins de fer, trois 
mille chariots passaient sur cette route entre Winnipeg et le Minnesota. 
Selkirk, au nord de Winnipeg et sur la même rivière, est aussi une jeune 
cité : elle date de 1875. Selkirk s'élève sur une butte que n'ont jamais 
atteinte les inondations; là s'arrête la navigation du fleuve, interrompue en 
amont par les rapides de Saint-Andrcws. Au delà, vers le Winnipeg, com- 
mencent les solitudes : les villages, les postes de commerce sont de plus 
en plus espacés 2 . Cependant une colonie islandaise, portant un nom 
national, Gimli ou le » Ciel », groupe ses maisonnettes sur la rive occi- 
dentale du lac, en cet endroit trop exposée aux inondations. Presque en 



Population de Winnipeg à diverses époques 



1880 7 985hab. 

188G 20 238 » 



1870 215hab. 

1874 2 000 » 

1880 : 25 000 habitants; 30 000 avec Saint-Boniface 

- Villes principales du Manitoba et du versant hudsonien : 
Winnipeg (Manitoba) . . . 25 000 habitants. 
Brandon » ... 4800 » 
Portage-la-Prairie ... 3000 » 
Selkirk » ... 2500 » 
Calgary (Alberta) 2 500 » 



Rcgina » . . 2 000 habitants. 

Emerson » ... 1 500 » 

Medicine-Hat (Assiniboia) . 1 500 » 

Edmonton 1 200 :> 

Prince-Albert (Saskatchewan) 1 000 » 



WINNIPEG, GIMLI, NORWAY-HOUSE. 417 

face, le fort Alexandcr, colonie de Franco-Canadiens, commande la bouche 
du fleuve Winnipeg. 

A l'extrémité septentrionale du lac, près de la sortie du Nelson, le 
poste de la Compagnie de Hudson, Norway-house, ainsi nommé par les 
chasseurs norvégiens <pii le fondèrent 1 , est trop en dehors de la zone 
de peuplement pour qu'un village se soit formé autour de ses palis- 
sades : en cet endroit les « traiteurs en chef» tenaient jadis conseil et 
s'administraient les affaires du Grand Nord; le fort est encore l'un des 
principaux lieux de rendez-vous pour les chasseurs et l'un des grands 
centres d'approvisionnement. 

De Norway-house à la factorie de Port-Churchill, située sur l'estuaire 
du même nom, la distance à franchir par les cours d'eau et les portages 
dépasse 000 kilomètres. Les murailles de l'ancien fort, dit Prince of Wales, 
construites près de la bouche du fleuve, étonnent malgré le délabre- 
ment des bastions et de l'enceinte. Bâti en gros blocs de granit importés 
de la Grande-Bretagne, le fort coûta, dit-on, plus de trois millions de 
francs, et valut aux Anglais le nom cri de Téo-tinneh ou « Peuple de la 
Pierre », qu'ils gardent encore de nos jours. En 1782, la petite garnison 
du fort Churchill, commandée par Hearne, l'explorateur de la rivière Cop- 
permine, se rendit sans combat à Lapérouse. Le Port-Nelson ou d'York, 
près duquel se voient des jardinets où l'on récolte des navets, des radis, 
des pommes de terre, et qu'embellissent en été des plantes fleuries, dispute 
à Port-Churchill le rang de future escale des transatlantiques et possède 
le privilège de recevoir annuellement un navire d'approvisionnements 
pour le troc avec les indigènes. Des deux ports proposés pour servir de 
points d'attache au commerce international, celui du Nelson a l'avantage 
d'être le plus rapproché des contrées populeuses et cultivées, mais il est 
d'accès difficile et sans profondeur; le port du Churchill est un peu plus 
éloigné, exposé à des vents plus froids, mais il a plus de fond, présente 
un meilleur abri et ses rives sont bien disposées pour l'établissement d'em- 
barcadères et de bassins : là, espèrent les Manitobains, s'élèvera l'Arkhangel 
de la mer de Hudson. Le fort d'York est l'ancien fort Bourbon, que les 
Canadiens français enlevèrent par deux fois aux Anglais et dont ils res- 
tèrent possesseurs, ainsi que de la mer avoisinante, jusqu'à la paix 
d'Utrecht, en 1715. 

Au sud, d'autres postes de la Compagnie se succèdent le long de la mer. 
Le fort Severn, le fort Albany s'élèvent aux embouchures des rivières du 

1 Franklin, Northern Coasl of America. 

xv. 55 



418 NOUVELLE GEOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

même nom, et la iàctorie de l'Orignal ou Moose-factory occupe une île 
dans l'estuaire de la Moose-river, à l'angle sud-occidental de la baie de 
James. Ce poste, le plu rapproché des Grands Lacs, puisque, en ligne 
droite, il se trouve à 500 kilomètres seulement de la station de Michipi- 
eoten, sur le lac Supérieur, est le chef-lieu de toutos les autres factories 
du sud, et il sera probablement le premier point du littoral de la mer de 
Hudson qu'un chemin de fer rattachera au réseau canadien : on a déjà 
commencé les iravaux d'une voie ferrée de Sault Sainte-Marie à la fac- 
torie de Moose. En 1884, la future cité avait déjà une cinquantaine de 
maisons, appartenant toutes à la Compagnie de Hudson; deux îles voisines, 
« Ile aux Veaux » et « Ile aux Cochons », témoignent par leur nom de la 
bonté relative du climat 1 . 

La région lacustre comprise entre la rivière de l'Orignal, le lac Supérieur 
et les frontières du Manitoba est une de celles où les Indiens se main- 
tiennent dans une indépendance relative, mais là aussi ils diminuent 
en nombre'; ensemble, les Saulteux de ces contrées seraient environ trois 
mille. Sur les bords du lac la Pluie et du lac des Bois ils vivent surtout 
de « folle avoine », qu'ils recueillent en passant avec leurs canots dans 
les fourrés de graminées et en les frappant avec leurs avirons pour faire 
tomber les grains dans l'esquif. Ils ont aussi du poisson en abondance, et 
dans les clairières ils cultivent le maïs et quelques légumes. Très jaloux 
de leur liberté et de leur droit au sol, très soupçonneux à l'égard des 
missionnaires qui les visitent, ils sont pour la plupart restés païens. Au 
début de tout voyage sur lac ou fleuve, ils ne manquent pas de laisser tom- 
ber quelques gouttes de leur rame en l'honneur de la « Vieille », le génie 
qui dirige les vents et les flots. A des intervalles réguliers, ils célèbrent la 
fête « du Chien blanc », patron de leur tribu, et ne permettent guère aux 
blancs d'assister à la cérémonie. L'étranger qui les visite doit bien prendre 
garde à ses paroles, car des auditeurs spécialement chargés de se remé- 
morer son dire peuvent se rappeler chaque mot et les répéter au besoin, 
quelques années après 3 . 

1 J. B. Proulx, A la baie d' Hudson. 

- Robert Bell, Exploration ofllir Attawapishkat and Albany rivers, Commission géologique du 
Canada; — Petermann's Mitteilungen, 1880, Ileff VI. 

3 S.J. Dawson, Lake of the Woods: — II. de Lamotli!\ Cinq mois chez les Français d'Amérique. 



BASSIN DES GRANDS LACS ET l»H SAINT-LAURENT. 411» 



IIASSIN DES GRANDS LACS F.T nr SAINT-LAURENT. 

PROVINCES ll'oNTAlUO ET 1)F. QUKI1EC. 

La Puissance du Canada ne comprend qu'une pari de l'immense bassin 
dont le Saint-Laurenl esl le canal d'écoulement. Il est vrai que les sources 
maîtresses, du moins par l'abondance des eaux, se trouvent en territoire 
canadien, mais l'affluent que l'on considère ordinairement comme la 
branche majeure du fleuve, parce qu'il se trouve dans l'axe géographique 
du bassin, le Saint-Louis, coule en dehors du Canada, dans les Etats-Unis. 
Même une partie des rivages septentrionaux du lac Supérieur, et son île 
principale, sont territoire minnesotien. Tout le lac Michigan et le double 
versant des terres riveraines appartiennent également aux Etats-Unis. A 
l'est du Sault Sainte-Marie, la ligne de partage politique suit l'axe médian 
des lacs et des courants qui les unissent. Dans la partie inférieure de 
la vallée seulement les deux côtés sont attribués au Canada; cependant 
là aussi de grands tributaires, tels que le lac Ghamplain, restent en dehors 
du domaine de la Puissance. L'ensemble du bassin laurentin 1 étant évalué 
à 1465 000 kilomètres carrés, la part qui en revient au Canada est de la 
moitié environ, plus de 700 000 kilomètres carrés: si les Etats-Unis 
possèdent une plus grande étendue dans la partie d'amont, celle des 
lacs, le versant des tributaires canadiens est beaucoup plus large dans la 
partie d'aval. Tel quel, ce territoire est incomparablement le plus popu- 
leux et le plus riche de la Puissance : les dix-neuf vingtièmes des habi- 
tants s'y trouvent réunis; là sont les grandes villes, les industries, les 
entrepôts de commerce et les écoles; toute la vie politique se concentre 
dans cette région, rapprochée des grandes cités de la Nouvelle-Angleterre et 
des Etats Atlantiques. Par l'estuaire et le golfe du Saint-Laurent, cette 
partie du Canada s'ouvre largement vers l'Europe d'où lui vinrent ses 
colons et qui lui envoie encore chaque année des convois d'immigrants. Au 
point de vue historique, les rives du bas Saint-Laurent sont aussi le Canada 
par excellence : tant de conflits y ont eu lieu entre sauvages et sauvages, 
entre rouges et blancs, entre civilisés et civilisés, tant de retours 

1 Lu terme « laurentien » a un sens exclusivement géologique : il s'applique aux terrains paléo- 
zoïques, d'une extrême antiquité, qui constituent une parttie considérable de la chaîne des Laurcn- 
liilcs, tandis que l'adjectif « laurentin », employé par Taché dans l'Esquisse du Nord-Ouest, est une 
qualification d'ordre général pour tout ce qui se rapporte au fleuve Saint-Laurent et à son bassin. 



420 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

soudains de fortune ont changé les conditions politiques des populations, 
tant de drames épiques se sont succédé dans la destinée des villes, que le 
Canada, en comparaison des autres pays de l'Amérique, semble être 
presque seul à posséder une histoire; et de nos jours cette histoire se 
continue par la lutte pacifique de deux peuples unis par les mêmes insti- 
tutions, mais divisés par la langue, les mœurs, le culte et les aspirations 
nationales. 

Le territoire du Bas Canada est à peu près exactement divisé entre les 
deux races : en amont, la province d'Ontario, habitée par un peuple de 
langue anglaise; en aval, la province de Québec, appartenant aux Franco- 
Canadiens. On a récemment ajouté à ces deux provinces, par delà la « hau- 
teur des terres », de vastes solitudes qui s'étendent jusqu'à la mer de Hud- 
son, mais qui n'ont encore aucune importance économique'. La ligne 
de division choisie pour séparer les deux provinces, le Haut et le Bas Canada, 
coïncide à peu de chose près avec la ligne de séparation entre les popu- 
lations de langues différentes : c'est la rivière Ottawa, depuis l'extrémité 
méridionale du lac Temiscaming jusqu'à une petite dislance de son con- 
fluent avec le Saint-Laurent; au nord du Temiscaming, la limite com- 
mune, non encore reconnue par les arpenteurs, court droit au nord vers 
la rive de la mer de Hudson. Au nord-ouest, la province d'Ontario est 
séparée du territoire de Keewatin par un autre cours fluvial, celui de 
l'Albany, l'un des grands tributaires de la mer de Hudson; au sud et 
au sud-est, les frontières de la province sont aussi les limites de la 
Puissance du Canada. Quant à la province de Québec, qui conline égale- 
ment aux États-Unis du côté sud-oriental, et que la baie des Chaleurs 
sépare du New-Brunswick, elle n'a vers le Labrador qu'une frontière fictive, 
la ligne du 52 e degré de latitude septentrionale. A l'est, sur le détroit 
de Belle-Isle, la baie du Blanc-Sablon marque la division entre la province 
de Québec et le Labrador maritime, dépendance de Terre-Neuve. 

Le bassin du Saint-Laurent, si remarquable par ses réservoirs lacustres, 
son fleuve puissant et son vaste estuaire, n'est circonscrit ni traversé par 
de hautes montagnes. Dans la région des sources on ne wit même pas de 
collines : les seules protubérances sont des faites à pentes très inclinées et 
des roches granitiques polies et arrondies par le passage des anciens gla- 
ciers. Mais au nord du lac Supérieur le terrain se relève peu à peu et les 

1 Superficie et population approximatives du versant laurentin dans le Canada, en 1889: 

Province d'Ontario 520 000 kilom. carrés. '2 240 000 habitants. 

» de Québec 069 896 » 1 560 000 » 



Ensemble 1 189 896 kilom. carrés. 3 800 000 habitants. 



LAURENTIDES. 421 

hauteurs finissent par constituer une véritable chaîne, commencement de 
la rangée bordière du Saint-Laurent, à laquelle l'historien Garneau a donné 
le gracieux nom de Laurentides, universellement accepté. Elles n'ont 
d'ailleurs qu'une saillie relativement faible, de 450 à 500 mètres en 
moyenne : la montagne « Tremblante », à une centaine de kilomètres au 
nord-ouest de Montréal, n'a que 0l(> mètres; les cimes culminantes, dans 
le voisinage du Saguenay, atteindraient ] 200 mètres seulement. Leur 
aspect, très uniforme, est celui de montagnes en dôme, presque toutes 
recouvertes de bois, séparées par de tortueuses vallées aux berges abruptes 
et par des bassins irréguliers emplis d'étangs et de lacs. L'axe des Lauren- 
tides ne se confond nullement ave« la hauteur des terres, c'est-à-dire avec 
la ligne de faite d'où s'écoulent les eaux, d'un coté vers le Saint-Laurent, 
de l'autre vers la mer de Iludson. En moyenne, les Laurentides se déve- 
loppent à une grande distance au sud des seuils de partage et sont cou- 
pées de failles dans lesquelles passent les rivières venues des régions plus 
septentrionales. Dans la partie inférieure de son cours, le Saint-Laurent, 
continué par l'estuaire du même nom, suit aussi la direction de l'axe des 
Laurentides, dans un plissement de l'écorce terrestre. 

V en juger d'après la nature des formations géologiques, on pourrait 
dire que les Laurentides prennent leur origine dans le voisinage de l'océan 
Polaire, à l'est du fleuve Mackenzie. Toutefois les voyages scientifiques dans 
ces régions du Grand Nord ont été trop peu nombreux pour qu'il soit pos- 
sible de suivre exactement du nord-ouest au sud-est la direction générale 
de l'axe montagneux, et d'ailleurs l'ensemble du relief a plutôt la forme 
d'un plateau aux pentes affouillées que d'une chaîne de montagnes pro- 
prement dite. Même dans la province d'Ontario on ne voit que des massifs 
en désordre, d'une faible élévation relative et d'une orientation normale 
difficile à reconnaître. Les « montagnes » de La Cloche, au nord du détroit 
qui réunit le lac Huron à la baie Géorgienne, n'ont guère plus de 500 mè- 
tres. Celles qui, plus à l'est, dominent le lac Nipissing, ont de 420 à 
180 mètres, et même vers le milieu de la province d'Ontario, entre Ottawa 
cl Toronto, un point culminant s'élèverait à 700 mètres. Interrompue par 
le cours de la rivière, la chaîne des Laurentides se prolonge vers le nord- 
est, parallèlement au Saint-Laurent, mais à la distance moyenne d'environ 
50 kilomètres. Au nord de Québec, elle se rapproche peu à peu du fleuve 
et finalement vient y baigner la base d'un de ses plus fiers promon- 
toires, le cap Tourmente (585 mètres), que suit le mont des Eboulements 
(TTli mètres), entouré en effet de ravins et d'éboulis. D'autres monts, les 
plus élevés des Laurentides, se dressent au bord du fleuve et de son puis- 



422 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

sant affluent le Sàgtienay. Au delà, la saillie montueuse se continue le 
long- de l'estuaire laurentin et va se confondre au loin avec les hauteurs 
granitiques du Labrador. 

Les roches des Laurentides sont presque sans exception d'anciennes 
couches sédimentaires devenues très cristallines pendant la série des âges. 
Ce sont les formations stratifiées les plus anciennes que l'on connaisse sur 
le continent d'Amérique, et probablement elles correspondent avec les 
gneiss antiques de l'Ecosse et de la Scandinavie. Dans l'ensemble de la 
chaîne des Laurentides les roches septentrionales se déposèrent à l'époque la 
plus reculée : elles n'ont point gardé trace d'organismes vivants. Les 
roches des rangées plus méridionales appartiennent à des âges moins 
reculés : ce sont des assises paléozoïques, et l'on y a trouvé quelques-uns 
des organismes primitifs les plus remarquables que possèdent les musées. 
Les terrains formés par la décomposition de la pierre varient singulière- 
ment en fertilité sui\;int la nature de ses éléments. On a remarqué que 
le sol est très fécond sur le;- affleurements des calcaires, et c'est là que 
presque tous les habitants ont bâti leurs villages, tandis que les régions 
des gneiss et des quartz, beaucoup moins facilement cultivables, sont rela- 
tivement inhabitées. Les changements de niveau ont été considérables depuis 
le dépôt des couches fossilifères. On a trouvé les squelettes d'un cétacé et 
d'une espèce de phoque dans les argiles de Montréal, et plus haut, à 170 
mètres au-dessus du niveau actuel de la mer, des bancs de même formation 
emplis de coquillages marins. D'autres argiles semblables, mais sans 
fossiles, se voient à la hauteur de 550 mètres. Il est intéressant de suivre 
le cours des rivières qui traversent les Laurentides pour gagner la coulière 
du Saint-Laurent : en maints endroits elles passent dans les fonds de plis- 
sements parallèles que forment les assises des Laurentides, tandis qu'ail- 
leurs elles se glissent dans les brisures qui s'ouvrent à angle droit à travers 
les montagnes'. 

Au sud du Saint-Laurent, les hauteurs qui accompagnent le fleuve, 
correspondant par leur allure à la chaîne des Laurentides, commencent 
brusquement par le promontoire de Gaspé et longent de très près les bords 
de l'estuaire, laissant à peine une étroite plage à leur pied. Ces monts, 
appelés Ghikchak dans la (iaspésie orientale, sont des saillies à rapides 
escarpements, mais à cime arrondie, d'un aspect sombre et monotone, 
sans variété de contours et de relief. Les points culminants, qui ne dépas- 
sent guère l'ensemble du massif, atteignent 1200 mètres, élévation qui 

1 Logan; — Alfred Sclwyu ; — S. Dawson. 



LAURENTIDES, MONTS CIIIKCIIAK. 



425 



paraît prodigieuse au-dessus d:s brouillards venus du fleuve et rampant 
dans les vallons. Plus loin, les monts s'abaissent graduellement et s'éloi- 
gnenl un peu du Saint-Laurent : c'est, la chaîne Notre-Dame, qui se reploie 

vers le sud-ouest et se confond avec la ligne de faîte entré les deux versants 



N° 9*. — LAC MKMl'IIRESIAGOG. 



Ouft de R." s 74 



7*'zo ■ 




du fleuve et de l'Atlantique. Ses ramifications occupent la partie de la pro- 
vince de Québec dite « Cantons de l'Est » ou Eastern Townships, et vont se 
rattacher, dans le territoire des États-Unis, à la chaîne des Montagnes 
Vertes ou Green Mountains; c'est la principale branche terminale du sys- 
tème appalachien. De larges brèches s'ouvrent entre les massifs et font 



424 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

communiquer le versant atlantique et celui du Saint-Laurent. Telle la 
dépression dans laquelle se trouve le lac allongé de Memphremagog, dont 
l'axe est parallèle à ceux des White Mountains à l'est, des Green Mountains 
à l'ouest -, et qui déverse ses eaux dans le Saint-François, tributaire laurentin. 

Entre les deux rangées bordières du Saint-Laurent, les plaines, jadis 
lacustres, dans lesquelles serpente le fleuve ont été percées par quelques 
fissures d'où s'élevèrent en collines des amas de matières fondues. Ces 
cônes d'éruption rompent par leur profil pittoresque l'uniformité des cam- 
pagnes qui s'étendent à leur base. Le « Mont Royal », qui donne son nom à 
la plus grande cité du Canada, est un de ces massifs de basalte sortis de 
terre à une époque géologique probablement très ancienne, et du sommet 
de ce magnifique observatoire on aperçoit à l'est, bleuies par l'éloigne- 
ment, d'autres buttes d'éruption : Montarville, qui se dresse dans les 
plaines basses, entre le Saint-Laurent et le Richelieu; Relœil, ainsi nommé 
de l'admirable panorama qui se déroule du haut de ce rocher; Rougemont, 
dont les roches brûlées ont gardé la couleur que leur donna la combus- 
tion. D'autres masses d'origine ignée ont été aussi injectées çà et là dans 
les fissures des Laurentides. 

Les deux chaînes de montagnes d'origine ancienne qui bordent à droite 
et à gauche l'estuaire du Saint-Laurent, ne laissant au fleuve qu'une issue 
relativement étroite, s'écartent vers l'amont et s'ouvrent largement, de 
manière à enfermer, comme en un vaste cirque, toute une série de for- 
mations moins anciennes. Le phénomène que présente l'ensemble de 
la méditerranée Canadienne, avec ses immenses nappes d'eau s'écoulant 
par un canal relativement étroit, est reproduit au point de vue géolo- 
gique : les diverses formations qui s'étalent sur des espaces si consi- 
dérables dans la plaine médiane des Etals-Unis, entre les Appalaches et 
les Laurentides occidentales, s'amincissent et se terminent en pointe 
au nord-est, dans l'étroit couloir que laisse la vallée laurentine. La 
vue du bassin dans lequel se sont déposées les roches postérieures aux 
saillies de l'amphithéâtre des montagnes et dont les grands lacs occupent 
encore le fond, témoigne du calme qui a prévalu dans cette région pen- 
dant la longue durée des Ages. Les traits géographiques du continent ont 
dû se maintenir ici presque sans autres changements que ceux des éro- 
sions et des apports, glaciaires, lacustres et fluviaux. 

Une preuve remarquable de cette permanence des traits planétaires 
est fournie par la ligne des rivages qui se déploie en un demi-cercle, 
sur plus d'un millier de kilomètres, de l'extrémité méridionale du 
Michigan à l'entrée de la baie Géorgienne. Au nord de Chicago, des assises 



LAURENTIOES. SAINT-LAURENT 



123 



siluriennes s'arrondissenl en falaises autour des eaux du Michigan el se 
développent régulièrement jusqu'à la baie Verte ou Green-bay. En cet en- 
droit, l'escarpement silurien se trouve interrompu par une large brèche, 
mais il est indiqué par des îlots et des écueils, puis il recommence 
au nord de la baie pour se profiler vers le nord-est, puis l'est, et limi- 
ter au nord le détroit de Mackinac et le lac Iluron. La grande île de Mani- 
toulin fait partie de cet alignement silurien par son rebord méridional : 
taudis que ses rives septentrionales, tournées vers les Laurentides, sont de 
forme très irrégulière, la côte du sud, qui regarde le lac Huron, se dessine 



ESCARPEMENT SILURIEN, DE CHICAGO AU NIAGARA. 



Uuest de Tari 




C. Perron 



1 . iif,oooon 



400 lui. 



suivant une courbe normalement infléchie. L'entrée de la baie Géorgienne 
forme une nouvelle brèche, mais plus loin la chaîne se poursuit sur la 
côte huronienne à la base des collines dites Blue Mountains, hautes de 
quatre à cinq cents mètres. Même à travers la province ontarienne l'es- 
carpement de calcaires siluriens se continue vers le sud-est et se retrouve 
sur la rive méridionale du lac Ontario. C'est la falaise du haut de la- 
quelle plongeait autrefois le Niagara avant que sa chute eût reculé vers 
le sud, en creusant peu à peu sa cluse de sortie; c'est du même rocher que 
s:' précipitaient les autres cascades des tributaires new-yorkais de l'Ontario. 
Au delà, l'escarpement se prolonge au nord du Mohavvk vers le Hudson et 
va se confondre avec les assises des montagnes d'Adirondack. 

xv. 54 



426 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

Parmi les grands fleuves de la Terre, le Saint-Laurent est l'un des 
moins avancés dans sa période de formation. Le cours d'eau régulier ne 
s'est formé que sur une septième partie environ de la longueur du bassin 
d'écoulement, et même cette coulée fluviale s'épanouit en plusieurs endroits 
pour emplir des bassins lacustres, le Saint-François, le Saint-Louis, le 
Saint-Pierre. Toute la partie haute du bassin, jusqu'aux Mille lies, est 
occupée par les Grands Lacs, reste de la vaste méditerranée qui, après la 
fusion des champs de glace, s'étendait jadis dans la région centrale du con- 
tinent. Du côté d'aval, l'entonnoir terminal du fleuve, bien que qualifié 
d'embouchure, n'est qu'un large estuaire maritime : le Saint-Laurent 
n'a point de delta : on peut dire que la mer commence à Québec. 
Evidemment, le fleuve est de formation récente dans l'histoire delà planète: 
il est jeune en comparaison de courants comme le Nil. Là même où le 
Saint-Laurent a pris son individualité fluviale, l'eau descendante n'a pas 
encore réussi à régulariser ses bords en leur donnant une succession de 
courbes normales, de méandres alternés régulièrement, de rives arrondies 
en « batture», puis creusées en « cingle », suivant la loi de la « réciprocité 
des anses ». Quant aux immenses bassins lacustres de l'amont, qui jadis 
s'épanchèrent d'un côté vers la mer de Hudson, de l'autre vers le golfe 
du Mexique, et qui appartiennent actuellement au versant laurentin, ils 
continuent à se vider et les alluvions gagnent sur leurs eaux, mais avec 
quelle lenteur! Les hauteurs environnantes sont peu élevées et composées 
de roches dures que les eaux et les météores aériens attaquent à peine; 
les rivières aflluentes sont plutôt les écoulements de petits lacs où l'eau 
se repose et ne transporte d'autres matières que les substances chimi(|ues 
dissoutes. Les lacs de la méditerranée Canadienne sont de telles dimen- 
sions et d'une si grande profondeur moyenne, que les petits apports 
annuels paraissent infinitésimaux en comparaison, et les seuils des 
rapides au sortir du lac Ontario, de la chute du Niagara entre l'Eric et 
l'Ontario, du Sault Sainte-Marie entre le Supérieur et le Huron, ne seront 
usés par les eaux de manière à réduire le niveau des lacs qu'après de 
longs Ages géologiques. Cependant on peut essayer de calculer approxi- 
mativement la durée du temps nécessaire pour vider les Grands Lacs du 
Canada, les remplacer par des campagnes asséchées et parfaire réguliè- 
rement le cours fluvial du Saint-Laurent de la source à l'embouchure. Si 
quarante-cinq mille années doivent suffire pour faire disparaître le petit 
Léman suisse 1 , qu'alimentent le Rhône et la Dranse, chargés de sable et 

1 F. A. Forci, Bulletin de la Société Vaudoise des Sciences naturelles, novembre 1888. 



RIVIERES SAINT-LOUIS, KAMINISTIQUIA. 427 

d'argile, <>n ne saurait évaluer à moins de cinquante millions d'années la 
durée du cycle géologique nécessaire pour le comblement des réservoirs 
canadiens par leurs affluents d'eau cristalline '. 

La rivière Saint-Louis est considérée comme la branche maîtresse du 
Saint-Laurent, parce qu'elle se jette dans le lac Supérieur à son extrémité 
occidentale. Toutefois c'est convention pure de lui donner ainsi le premier 
rang dans le versant laurenlin, car le lac Supérieur reçoit des courants 
fluviaux qui l'égalent ou même le dépassent. Le Saint-Louis, quoique 
prenant sa source à une cinquantaine de kilomètres au nord du lac 
Supérieur et à plus de cent kilomètres de sa pointe extrême, naît pour- 
tant dans le territoire des Étals-Unis, au milieu d'une région lacustre 
élevée d'environ 500 mètres au-dessus du lac Supérieur. Il coule d'abord 
dans la direction de l'ouest, puis du sud-ouest, comme s'il allait se jeter 
dans le Mississippi : en celle partie de son cours, les campagnes du 
bassin sont revêtues de débris glaciaires remaniés par les eaux, et l'en- 
semble de la contrée parait avoir été, k une époque récente, recouvert par 
un grand lac dont l'axe était parallèle à celui du Supérieur. Mais, arrivé à 
son méandre occidental, d'où il serait facile de construire un canal à 
écluses vers le Mississippi, le Saint-Louis se reploie vers l'est et le sud-est 
pour traverser une région tourmentée, dont les roches, ignées et métamor- 
phiques, sont brisées et fissurées dans tous les sens. Après avoir reçu 
presque tous ses affluents, le Saint-Louis traverse celte région sauvage par 
une succession de rapides et de cascatclles, changeant constamment de 
forme suivant la hauteur des eaux. Sur les dix-huit derniers kilomètres 
de son cours, la chute totale est de 159 mètres; quant au débit de la 
rivière, il est évalué en moyenne à 54 mètres par seconde 1 . 

La Kaministiquia, qui se déverse dans la baie du Tonnerre, l'une des 
échancrures de la côte nord-occidentale du lac Supérieur, coule en entier, 
avec ses affluents, en territoire canadien. Jadis elle était, bien plus que 
le Saint-Louis, connue des voyageurs et coureurs de bois, car on l'avait 
choisie comme amorce de l'une des principales routes qui, de portage en 
portage, faisaient communiquer le bassin du lac Supérieur et celui du 
Winnipeg. Ses tourbières, qui donnent naissance à la Kaministiquia, l'ali- 
mentent d'une eau noirâtre, chargée d'humus, qui s'écoule avec lenteur 
dans une plaine presque dépourvue de pente, puis entre dans le Grand Lac 
du Chien (Great Uog-lake), belle nappe d'eau parsemée d'îlots. Au sortir de 
ce lac, la rivière, dite en cet endroit Little Dog-river, précipite son cours, 

1 Crecnleaf, Walev-power of thc Norlh-Westcrn States, Lniled Census for 1881, vol. XVII. 



428 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

puis descend par six chutes; de quelques saillies des rochers un peut 
contempler à la. fois les six degrés de la masse écumeuse bondissant 
entre les pentes boisées de conifères. Plus bas, la Kaministiquia ou 
« rivière Errante » échappe à la région des gneiss et des granits pour 
plonger, à Kakabeka, c'est-à-dire au « Hoc Fendu »,en une chute superbe 
de 35 mètres dans les campagnes riveraines du lac Supérieur : une barre, 
recouverte par un ou deux mètres d'eau, ferme à demi l'entrée des 
trois bouches du delta, dont les roselières empiètent graduellement sur 
la baie. 

Une autre rivière assez forte débouche plus à l'est, le Blaek-Sturgeon ou 
l'Esturgeon noir; mais le cours d'eau le plus abondant qui se déverse dans 
le lac Supérieur est le Nipigon, sorti du lac de même nom. En toute autre 
contrée, cette vaste nappe d'eau, appelée par les Indiens Annimibigon, 
c'est-à-dire le « Lac dont on ne voit pas la fin 1 », serait considérée comme 
une mer intérieure : aussi a-t-on proposé de la ranger parmi les « Grands 
Lacs Canadiens », qui seraient ainsi au nombre de sept 2 . Sïkndant sur 
une centaine de kilomètres du nord au sud, et 80 kilomètres environ 
de l'est à l'ouest, elle occupe une superficie évaluée à 7500 kilomètres 
carrés; mais une grande partie de cet espace est prise par des îles et 
des îlots, au nombre de plusieurs centaines, qui s'élèvent à des hauteurs 
diverses et masquent en maints endroits le véritable rivage par leurs 
rangées de cônes verdoyants et de rochers stériles, dont les divers plans, 
roses, verts, bleus, s'unissent en un mur continu. Le Nipigon n'est point 
une simple nappe d'inondation emplissant une vasque sans profondeur : 
on y a jeté la sonde jusqu'à 165 mètres. L'affluent qui prend sa source à 
la plus foi'te distance du lac Supérieur, l'Ombabika, entre dans le lac 
par sa baie nord-orientale : il sort d'un de ces petits réservoirs de faîte 
qui s'épanchent de deux côtés; l'autre déversoir est, par la rivière Albany, 
un tributaire de la mer de Iludson. Le fleuve Nipigon a 76 mètres de 
pente pour un même nombre de kilomètres en longueur 7 '; aussi forme- 
t-il une succession de rapides entre chacun des petits laguels qu'il tra- 
verse : on dit que dans les trente dernières années il a érodé d'un mètre 
le seuil par-dessus lequel il s'épanche du Nipigon. 11 se jette, non dans la 
partie ouverte du lac Supérieur, mais dans une de ses baies masquées 
d'îles, et se continue par un détroit, Nipigon-strait, avenue bordée de 
parois basaltiques, creusées à la base par les vagues comme les colon- 

1 « Eau claire n, disent quelques étymologistes. 
- Onésime Reclus, la Terre à vul d'oiseau. 
" Motin, Carte du Cadastre. 



LACS NIPIGON, SUPÉRIEUR. 



4">1 



nades de la grotte de Fingal. Plus à l'est, le Michipicoten est un des forts 
affluents du lac, offre par son cours, ses portages, et ceux de la rivière 
de l'Orignal ou Moose-river, le plus court chemin entre les Grands Lacs el 
la mer de Hudson. 

Le lac Supérieur, la plus grande el la plus profonde des mers intérieures 
américaines, le plus vaste bassin d'eau douce qui se soit creusé à la 
surface de la Terre, s'étend de l'ouest à l'est sur un espace d'environ 
590 kilomètres, et sa largeur extrême, du nord au sud, dépasse 200 kilo- 



N° 86. — LAC SUPKMEt'R. 



94*40 



Ouest de Pa r 



86°2Q 




02" 



Uuest de (jjreer»wicn 



tfeOa'OO' 






t ■ n 500 non 



mètres : c'est le « Grand Lac », le Kitchi Garni des riverains Odjibeway. 
Sa forme générale est celle d'un croissant dont la convexité se tourne 
vers le nord; mais du côté du sud la régularité du pourtour est troublée 
par la longue corne de la péninsule Keweenaw. Avec les diverses inden- 
tations de son littoral, le lac Supérieur n'a pas moins de 2800 kilo- 
mètres en circonférence. Sa profondeur, non encore mesurée par équi- 
distances dans toute l'étendue du bassin, dépasse ordinairement 200 
mètres dans les creux du large où l'on a promené régulièrement la sonde: 
les mesures faites par Raynolds indiquent même au nord de la péninsule 
Keweenaw une berge sous-lacustre qui, de 224 mètres, descend rapide- 
ment à 351 mètres 1 . 11 est vrai que cette carie est contredite par d'autres 



1 W. F. Raynolds, Préliminary Chart of Part of Lake Superior. 



452 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

documents du même auteur qui, eu cet endroit précis, indiquent seule- 
ment 200 mètres; mais au nord-est un point de sondage marque 307 
mètres. Le fond du lac descend donc en contre-bas du niveau de l'Atlan- 
tique, puisque la nappe du Supérieur est à 192 mètres d'altitude moyenne. 
La terre ramenée du fond consiste presque partout en argile tenace, qui se 
durcit vite à l'air et contient une multitude de petits coquillages. L'eau du 
lac, alimentée par des centaines de torrents issus du rocher vif, est d'une 
pureté merveilleuse et dans le voisinage du bord on perçoit les sables et les 
galets à plusieurs mètres de profondeur. Les pluies, les crues des affluents 
n'apportent que peu d'alluvions, qui se déposent dans les deltas sans 
se mélanger à l'eau du large, et d'ailleurs le bassin d'écoulement qui 
entoure le lac Supérieur est relativement très étroit, et les plus grands 
écarts du niveau lacustre ne comportent pas 1 mètre. Mer par son 
étendue, le lac Supérieur est aussi une mer par ses tempêtes : les 
vents du nord, du nord-est et du nord-ouest, qui soufflent de l'océan 
Polaire ou de la mer de Iludson, ne rencontrant point d'obstacles sur la 
roule, fondent sur les eaux du lac et les poussent en vagues énormes. 
L'histoire des désastres sur le haut lac du Canada est déjà fort longue; 
nombreux sont les navires que l'on a vu quitter par un beau temps 
quelque havre du littoral et qui se perdirent corps et biens à distance 
des cotes, sans qu'on ait connu le désastre autrement que par des épaves 
entraînées sur les rapides du Sault Sainte-Marie. 

Par ses rivages aussi le lac Supérieur est une mer. Son extrémité occi- 
dentale, où vient se déverser la rivière Saint-Louis, se clôt par un coi- 
don littoral d'une quinzaine de kilomètres en longueur qui déroule avec 
une régularité parfaite sa courbe gracieuse entre les deux côtes opposées 
et dans lequel s'ouvre un passage changeant pour les eaux renfermées 
dans la baie extérieure. D'autres flèches de sable de même construction 
se développent à l'entrée d'autres baies peu profondes; mais en général 
les côtes sont des falaises, principalement au nord, du côté canadien. 
Ainsi de lières montagnes, roches éruptives, commandent l'entrée de 
la baie du Tonnerre, et l'île du Pàlé ou Pie-island s'élève à 200 mètres 
entre les deux chenaux; l'île de Saint-Ignace, placée au devant de la baie 
où se jette le Nipigon, dresse à 110 mètres son massif basaltique. Presque 
tous les promontoires dominent les Ilots en escarpements rapides ou même 
en murs verticaux. La rive méridionale présente aussi quelques falaises, 
notamment près de Great Island, la longue paroi des Pictured Rocks 
ou « Roches Peintes » : ce sont des murailles de grès, hautes de vingt 
à vingt-cinq mètres, fissurées verticalement et diversement colorées par 



LAC SUPÉRIEUR, ISLE ROYALE. 



435 



la décomposition du minerai. La base de ces rochers csl percée d'arches 
et de cavernes où s'engouffre le flot grondant. 

La partie médiane du lac Supérieur est libre d'îles et d'écueils : c'est 
dans le voisinage de la côte que se succèdent les massifs insulaires. 
L'isle Royale, qui garde encore son vieux nom français, et qui se trouve 
dans les eaux canadiennes, bien que les États-Unis en aient pris posses- 
sion, est la plus grande des terres que baigne le lac Supérieur. Elle se 



N° 97. — BAIES SEPTENTRIONALES DU LAC SUPERIEUR. 



9°20- 



:<i 



...'. 




Uues't de Greenwich 



C Perron 



ûeûà/OO' 



Pro fon cr 'eu rs 



c/e/OûàSÛO" 

I : 2(10 OOP 



c/e2W r et<au-c/e/à 



développe dans la partie septentrionale du bassin, parallèlement aux 
monts de roches éruptives qui ferment à demi l'entrée de la baie du 
Tonnerre; mais cette orientation est précisément la même que celle de la 
longue corne du Keweenaxv, chaîne de roches siluriennes qui se détache 
de la côte méridionale. L'isle Royale, aux cotes rectilignes tracées du sud- 
ouest au nord-est, sur une longueur de 12 kilomètres et seulement 
11 kilomètres de largeur, est unique par sa formation. C'est un fais- 
ceau de murs doléritiques de hauteurs inégales, mais ne dépassant 
pas 180 mètres, qui s'alignent étroits, et tranchants comme des lames 
xv. 5o 



454 



.NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



de couteau juxtaposées, el qui limitent d'étroits intervalles occupés 
par des prairies, des marais et des lacs. Les saillies sont composées 
d'une roche plus résistante que celles de la base 1 : aussi les vagues ont- 
elles érodé le littoral sur tout le pourtour, laissant les arêtes se profiler, 
minces, aiguës, au-dessus des Ilots noirâtres. A l'est de l'Isle Royale, 
l'autre grande île du littoral canadien, Michipicoten ou « Gros Champi- 



X° 98. — ISLE ROYALE. 



OI°50 



Dm est de Tari 



90°50 




89° 10 



Ouest de breenwich 



D'après Raynolds. 



Profondeurs 



C. Perron. 



De à ÎOU mètres. 



Dr 100 mètres à -200 mètres. 

I 630 000 



De £00 mètres cl au delà. 



20 kiî. 



gnon », est également formée de roches éruptives, hautes de plus de 
200 mètres; mais c'est un massif ovale régulier, faiblement échancré, 
qui se rattache au sud par un seuil sous-lacustre à la petite île de Caribou, 
riche en gisements de cuivre. 

Au delà de celle île, les eaux du lac Supérieur s'inclinent déjà vers 
la porte de sortie; la rive méridionale, plage sablonneuse aux ondula- 
tions régulières, est longée par un courant qui transporte de l'ouest à l'est 
les molécules arénacées, recourbant dans le même sens les bouches des 
ruisseaux. Enfin, le flot se resserre à l'angle sud-oriental du lac, dans la 



Foster and Whitney, Report ou the Geolocjy of the Luke Superior land district. 



LACS SUPÉRIEUR, HURON. 435 

White Fish-bay el s'épanche par le tortueux canal de la rivière Sainte- 
Marie (Saint-Mary), dont la largeur varie de I à '2 kilomètres. Entre denx 
terrasses de grès peu élevées, un seuil de pierre barre le courant, et le 
fleuve sorti du lac Supérieur descend en rapides écumeux d'une hauteur 
totale de 5 mètres et demi : c'est là le fameux « saull » <|ue les mis- 
sionnaires Raymbault et Jogues découvrirent, en 1641 et qui arrêta si 
longtemps la navigation entre les lacs d'en bas et le Supérieur; mais 
depuis un demi-siècle bientôt l'obstacle est contourné et les embarca- 
tions peuvent remonter de Belle-Isle jusqu'à la rivière Saint-Louis, à 
5550 kilomètres de l'Océan. En aval des rapides, le courant de la Sainte- 
Marie se divise en deux bras, qui se ramifient de nouveau et l'ont serpen- 
ter leurs mille canaux à travers une chaîne d'iles basses et couvertes de 
saules. Le bras méridional va rejoindre le lac Huron, tandis que le bras 
septentrional se continue le long de la côte canadienne par le North- 
channel, qui va se confondre avec la Georgian-bay, unie au Huron en un 
grand lac géminé. La rangée des terres insulaires qui se prolongent régu- 
lièrement entre les deux nappes, comprend plusieurs îles considérables 
et la plus vaste de tout le bassin de la méditerranée Canadienne. C'est 
la Grand Manitoulin-island, qui fut jadis sacrée par excellence; la demeure 
du « Manitou suprême » consiste principalement en calcaires d'origine 
silurienne, coupés de fissures et percés de grottes. Le géologue Murray 
explique par des courants souterrains passant dans les galeries profondes le 
phénomène que présente le lac Manitou- waning, alimenté superficielle- 
ment par un très faible ruisseau et donnant pourtant naissance à un cours 
d'eau fort abondant. Les deux îles situées plus à l'ouest, Cockburn et 
Drummond, sont aussi connues sous les noms de Manitoulin du Milieu 
et Manitoulin de l'Ouest 

La baie de Géorgie est assez distincte du Huron pour constituer un bassin 
spécial. Elle ne communique avec le réservoir principal que par les canaux 
sinueux du North-cbannel el par les détroits obtrués d'îles, ouverts entre 
le Grand Manitoulin et la péninsule Indienne ou Saugeen. La baie de 
Géorgie contraste avec le lac Huron par la grande irrégularité de ses 
rivages découpés en golfes profonds el même en véritables fjords, qui 
pénètrent au loin dans les terres entre des parois abruptes. Dans la partie 
centrale du bassin, loin des « jardins » d'iles qui bordent le littoral, les 
eaux sont très profondes : même près de Cabot-head, promontoire de la 
péninsule indienne, la sonde a trouvé un creux de 155 mètres. La baie de 
Géorgie est, de tous les bassins de la méditerranée Canadienne, celui qui 
reçoit en proportion la plus forte quantité d'eau. Un de ses affluents, la 



436 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

rivière Française ou Frencli-river, l'un des courants les plus pittoresques 
du Canada, par ses îles, ses rochers et ses chutes, lui apporte l'excédent 
de deux lacs considérables, le Tamagaming et le Nipissing ou « Petit Lac », 
non compris de nombreux étangs traversés par des gaves qui coulent 
dans les fissures des roches laurentines. Le Tamagaming est un de ces 
lacs à double écoulement qui se déversent sur deux pentes opposées : tandis 
qu'un effluent va rejoindre l'Ottawa par le lit de la rivière Montréal, un 
autre émissaire, plongeant de cascade en cascade, tombe dans le Nipissing, 
bassin très profond, où M. Morin a trouvé un creux de 195 mètres. On a 
émis l'opinion que ce lac aurait également un double déversoir, dont 
l'un, souterrain, irait alimenter la forte rivière de Mattawan. Quoi qu'il 
en soit, le courant de sortie visible, qui est la rivière Française, roule déjà 
une quantité d'eau considérable, puisque, d'après le rapport officiel, elle 
ne serait pas moindre de 266 mètres par seconde, proportion représentant 
une chute annuelle de 674 millimètres d'eau pluviale 1 . La rivière de Maga- 
netawan, qui débouche un peu plus au sud, est aussi fort abondante. 
Enfin la Severn apporte le courant d'un grand lac, le Simcoe, et de nom- 
breux autres bassins de la province Ontario qui furent autrefois un laby- 
rinthe de fjords. 

Le lac Huron, que Champlain a nommé la « mer d'eau douce », est de 
moitié moins grand que le Supérieur, mais il lui ressemble par la forme 
générale, si ce n'est qu'il est orienté dans le sens du nord au sud, et non 
dans celui de l'ouest à l'est; il se développe aussi en un croissant dont, la 
convexité est tournée vers le Canada et c'est du côté américain que ses 
plages sont le moins élevées; elles se profilent d'ordinaire suivant des 
courbes très allongées, interrompues par des promontoires peu saillants, 
et n'offrant que de rares îlots dans leur voisinage. Avec le grand lac Mi- 
chigan, qui de toutes parts est entouré par des Etats de la République 
Américaine, Wisconsin, Illinois, Indiana, Michigan, il forme un vaste 
demi-cercle, que bordent, on le sait, les escarpements siluriens de l'étage 
du Niagara. La péninsule du Michigan occupe le centre de cet immense 
hémicycle dont le milieu précis est un bassin carbonifère : des traces 
de l'antique méditerranée, bien plus vaste que celle de nos jours, qui recou- 
vrait toutes les péninsules intermédiaires des Grands Lacs, se retrouvent 
sous forme de terrasses, au pourtour de toutes les collines. 

D'après une légende, qui provient peut-être des indigènes, le lac Huron 
serait le plus profond des lacs laurentins, et l'on aurait même jeté la sonde, 

1 Clârke, Report of the Ottawa Survcy. 



LAC HURON. BAIE GEORGIENNE. 



13 1 



près de l'entrée du golfe de Saginaw, dans les parages occidentaux, sans 
trouver le fond à 548 mètres de la surface 1 ; toutefois la carie des son- 
dages, faite avec soin par la marine américaine, indique pour cette partie 
des profondeurs moyennes de 50 mètres seulement : le plus grand creux du 
lac Huron est à peu près à mi-distance entre Thunder-bay et le détroit 
de la baie Géorgienne, par "214 mètres d'eau, c'est-à-dire encore au-dessous 
d'un plan idéal continuant le niveau marin. Quelques bancs sous-lacustres 
s'élèvent çà et là du fond argileux ou sablonneux, mais nulle part dans la 



N" 99. — LAC HURON ET HAIE DE GEORGIE. 



46V 



Umest de rans 




.84* 



Uuiest de breenwich 



80- 



d'après les cartes marines 



C Perron 



f/-ofontfeo/r-s 



1 : S 01)0 O0O 



partie médiane ils n'affleurent à la surface. Le lit se relève graduelle- 
ment vers les rives et n'offre qu'un petit nombre de mouillages : c'est 
là, avec la situation géographique sous une latitude plus septentrionale, 
en dehors des chemins de New-York et de la Nouvelle-Angleterre au 
Mississippi, l'une des causes qui ont privé le Huron de grands ports sem- 
blables à ceux du Michigan, de l'Erie, de l'Ontario. Le détroit de Michil- 
limackinac, — ou simplement Mackinaw, — par lequel le Huron commu- 
nique avec le Michigan, est à niveau comme celui de la baie Géorgienne : 
les trois lacs forment donc une seule et même nappe, au niveau commun 



1 llayden and Sehvyn, North America. 



458 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

de 177 mètres au-dessus de la mer. Le lac Simcoe, le Ouentaron des 
Indiens, jadis connu des Canadiens sous le nom de « lac des Claies », ne 
communique plus avec la baie Géorgienne que par un affluent ; c'est le 
reste d'un ancien détroit qui unissait directement le lac Huron au lac 
Ontario, transformant en île toute la région péninsulaire où se pressent 
actuellement les Anglais du Canada. 

L'extrémité méridionale du lac Huron s'allonge régulièrement en pointe 
et ses fonds sablonneux se relèvent peu à peu jusqu'à 7 mètres pour former 
la barre que franchit la nappe d'un courant fluvial : c'est la rivière dite 
jadis Sainte-Claire, appelée maintenant Saint-Clair parles Anglais. Ce cours 
d'eau a beaucoup plus l'aspect d'un fleuve que la rivière Sainte-Marie, 
avec ses rapides, ses enchaînements de lacs, ses îles, ses bayous trans- 
versaux. 11 serpente en méandres réguliers, d'une largeur moyenne d'un 
kilomètre, et d'une profondeur suffisante pour les grands navires. Aucun 
rapide, aucune chute ne l'interrompent, son flot égal descend avec une 
pente moyenne de 6 millimètres par kilomètre; seulement vers le milieu 
de son cours, le fleuve se ramifie à travers des bas-fonds, où l'on a dû 
creuser un chenal de navigation, puis emplit le lac Saint-Clair, d'où il 
ressort sous le nom de « Détroit » pour se déverser dans la baie orien- 
tale du lac Erie. La portée du Saint-Clair se maintient presque toujours 
égale, avec un écart de moins d'un mètre par an dans le niveau du flot, 
giàce aux vastes réservoirs d'amont où se régularise le débit : on l'évalue 
en moyenne à près de 7000 mètres; toutefois ce chiffre parait trop faible 
en comparaison de celui du Niagara, qui doit emporter la même masse 
liquide que la Saint-Clair, à peine grossie par quelques petits affluents. 
Le principal tributaire du Détruit est la rivière Thames, qui lui vient 
des régions les mieux cultivées et les plus populeuses de l'Ontario. De 
même que la plupart des fleuves qui coulent du nord au sud, l'effluent 
du lac Huron empiète sur la rive orientale, dont il sape les rochers 'pour 
en reporter les débris sur la rive occidentale. 

Le lac Erie — c'est-à-dire « des Cerises » — est le plus méridional des 
bassins de la méditerranée Canadienne : il est traversé par le 42 e degré 
de latitude, comme la mer Adriatique et le golfe du Lion. Par son orien- 
tation, qui est celle de l'ouest-sud-ouest à l'est-nord-est, il se trouve déjà 
presque dans l'axe de la vallée inférieure du Saint-Laurent et contraste 
ainsi avec les grands lacs de l'amont. Par la régularité de sa forme, long 
ovale n'offrant guère de fortes saillies que par sa rive septentrionale, le lac 
Erie est dans la période de transition entre le bassin lacustre et le fleuve; 
de même, par sa faible profondeur relative, il a perdu le caractère des 



LACS IIURON, SAINT-CLAIR, ERIE. 



439 



autres bassins creusés dans le roc. En moyenne, l'épaisseur d'eau est 
de 15 mètres seulement, et le fond le plus creux, dans la partie orientale 
du bassin, près d'une péninsule basse dite Long Point, est de 62 mè- 
tres. Parmi les Grands Lacs, l'Erie est le seul dont le lit reste supérieur 
au niveau de la mer. Dans son ensemble, la cavité lacustre forme trois 
terrasses successives : celle de l'ouest, profonde de 8 à 12 mètres, celle 
du milieu, dont les fonds descendent de 20 à 24 mètres, et celle de 
l'est, cavité en forme de cirque aux gradins réguliers, où se trouvent les 
profondeurs extrêmes. La terrasse occidentale constitue, pour ainsi dire, 



N° 100. — LAC ERIE. 



Uue?t d e raris 




Uuest de breeowich 80° 



C. Perron 



Pf~o fonefec//~s 



£eû* 



1 4 000 000 

I 1 

U 100 kll. 



comme un lac à part, séparé du bassin principal par la longue péninsule 
de la Pointe Pelée et par l'île du même nom qui darde au sud une autre 
pointe de sable, affilée par les courants. En quelques endroits, la sonde 
touche du sable et de l'argile, mais d'ordinaire elle ne ramène que de 
la vase, formée surtout par la décomposition des berges calcaires du 
littoral. Des bas-fonds bordent ça et là les rivages, et les côtes basses sont 
d'une approche difficile : de là grands dangers pour la navigation ; même 
les glaces y sont plus à redouter que dans les lacs septentrionaux, parce 
que les fonds plats, parsemés de bancs, sont plus facilement pris par la 
gelée : c'est précisément la partie la plus méridionale du lac, dans laquelle 
se déverse l'affluent le plus considérable, le Maumee, qui reste fermée aux 
navires pendant un plus long hiver. 



440 NOUVELLE G;ÉOf.RAPIIIE UNIVERSELLE. 

L'affluent du lac Eric, qui s'échappe près de l'extrémité nord-orientale 
du bassin, est le fameux Niagara, ainsi nommé par les Iroquois : c'est le 
Niakaré ou « Grand Bruit 1 ». Le fleuve n'a qu'une soixantaine de kilo- 
mètres en longueur, mais d'un lac à l'autre, de l'Erie à l'Ontario, la diffé- 
rence de niveau n'est pas moindre de 101 mètres, et d'un bond la prodi- 
gieuse cataracte plonge de la moitié de cette hauteur, soit de 47 mètres : 
l'escarpement silurien ou la « Montagne » qui contourne les lacs Michigan 
et Huron et qui longeait aussi le lac Erie, avant son assèchement partiel, 
est rompu par la force des eaux, qui descendent à l'extérieur de la saillie 
dont le lac Ontario occupe la base. Mais la percée est un événement encore 
récent dans l'histoire de la planète : le fleuve n'a pu transformer sa chute 
en rapides que sur une moitié de la hauteur primitive. Les anciens docu- 
ments donnent au saut du Niagara une élévation beaucoup plus grande : 
Joliet dit que « le lac Erie tombe dans le lac Frontenac par une chute 
de cent vingt toises 2 ». Hennepin évalue le saut à « six cents pieds ». 

En s'épanchant dans l'entonnoir de Buffalo, le Niagara, large de 500 mè- 
tres environ, descend d'abord d'un courant égal dans la direction du nord, 
puis se ramifie en deux larges bras, d'aspect lacustre, aux deux côtés de 
Grand-island. En aval de cette île, longue de 20 kilomètres, le Niagara 
ressemble à un lac et son flot s'étale sur plus de 5 kilomètres entre des 
rives basses : jusque-là le fleuve n'est descendu que de 6 mètres, par des 
fonds de 8 à 10 mètres en moyenne. Mais au confluent de la Chippewa, qui 
vient de l'ouest, le lit commence à s'incliner fortement et les eaux glissent 
de plus en plus vite entre les berges qui se rapprochent. Le courant s'en- 
fuit en longues ondulations, puis en vagues entre-heurtées, et se divise en 
deux éclusées formidables de rapides, des deux côtés de Goat-island, 1' « île 
de la Chèvre », foret touffue qu'entoure de toutes parts l'écume du flot brisé. 
A droite, la plus faible partie du courant, resserrée à moins de 150 mètres 
dans son défilé le plus étroit, descend en un escalier de rapides le long de 
la rive américaine; à gauche, le courant principal, comprenant plus des 
quatre cinquièmes de la masse liquide, se précipite en un amphithéâtre 
semi-circulaire, de presque 2 kilomètres dans tous les sens, où les cataractes 
partielles, plongeant de seuil en seuil, forment un immense chaos de 
vagues : des bords de Goat-island, les deux fleuves inclinés, dont les crêtes 
écumeuses ferment toute perspective à l'amont, semblent descendre du 
ciel ; on est épouvanté à l'aspect de ces énormes masses d'eau qui en appa- 

1 Autres étymologies : Oniahgarah ou « Tonnerre îles Eaux » ; Onyahrah ou « Passage, isthme 
entre deux lacs »; Onghiahrah, nom d'une ancienne tribu riveraine. (Phiurcsnue Canada.) 
• Étude sur une carte inconnue. Revue de Géographie, 1879-1880. 



LAC ERIE, NIAGARA. 441 

renée se déversent du haut de l'horizon, et qui, plus bas, disparaissent 
tout à coup. 

La falaise extrême de Goal-island, qui regarde le gouffre, sépare les deux 
chutes, « américaine » et « canadienne » : l'une, plongeant en une nappe 
de faible épaisseur relative, légèrement concave vers le milieu; l'autre, se 
développant en un immense demi-cercle, d'où s'écroule presque toute la 
masse du Niagara, entre-heurtant ses eaux au fond de l'abîme. Cette chute 
ne mérite plus guère le nom de Horse-shoe [ails ou « Cataracte du Fer à 
Cheval » qu'on lui donna jadis et qui lui reste encore : elle est plutôt une 
« chaudière », comme tant d'autres cascades canadiennes ; de trois côtés, les 
colonnes d'eau s'abattent et rebondissent dans le môme bassin. A la cata- 
racte plongeante répond une cataracte montante, formée des eaux qui se 
brisent sur les pointes cachées des rocs, s'élancent en fusées dans l'air, 
puis se divisent en brouillard et retombent sur les alentours en une pluie 
continuelle où le soleil décrit un arc-en-ciel changeant. L'embrun monte 
à des centaines de mètres, et se déchire en nuages blancs qui flottent dans 
le ciel : ces blanches vapeurs qui cheminent en longues traînées dans l'air 
bleu font reconnaître de loin, par-dessus les grands arbres des parcs, l'en- 
droit précis où tombe le fleuve. Parfois aussi le tonnerre des eaux, porté 
par le vent, annonce la cataracte; mais le Niagara ne roule plus son flot 
dans l'immense solitude des forêts comme au temps où le virent les pre- 
miers Européens; le grondement des villes, des usines, des chemins de 
fer, se mêle à la voix de la chute et la couvre souvent. Sur une partie de 
la rive américaine, de laides bâtisses industrielles gâtent la vue de la 
cataracte; toutefois, dans le voisinage même de la chute, les deux bords et 
l'île de la Chèvre sont devenus propriétés nationales, et les promeneurs 
peuvent, des allées ombreuses, des plates-formes tremblantes, contem- 
pler librement le tableau. Sur la rive canadienne, un convoi de chemin de 
1er apparaît dans une clairière du parc ; il s'arrête discrètement, et laisse 
aux voyageurs le temps de descendre sur la pelouse pour voir la merveil- 
leuse courbe de l'eau verte qui se plisse sur la corniche des rochers; quel- 
ques minutes après, ils repartent, emportant comme une vision d'un 
monde surnaturel. 

La masse d'eau qui s'écroule aux deux cataractes a été diversement éva- 
luée, quoique les variations du débit soient relativement peu considérables, 
si ce n'est en hiver, alors que le fleuve est pris sur les bords, que des pen- 
dentifs de glace s'attachent en courtines à toutes les saillies des roches, que 
le brouillard congelé s'amasse en cônes sur les bords et que des cataractes 

de cristal immobile resserrent à droite et à gauche la cataracte mouvante 
xv. 56 



442 NOUVELLE r/ÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

des eaux; il est arrivé parfois que les blocs déglace entraînés s'unissaient 
au-dessous de la chute en une énorme embâcle que l'on pouvait traverser 
de rive à rive en face de la chute. En été, pendant la belle saison, les oscil- 
lations de portée proviennent moins de l'abondance ou de la rareté des 
pluies que de la direction et de la force des vents qui poussent les eaux 
du lac Eric tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, et produisent ainsi 
dans le courant de sortie un écart de niveau d'un mètre ou davantage. En 
moyenne, le débit du Niagara a été calculé à 10 000 mètres cubes par 
seconde 1 , soit à vingt fois le volume de la Seine devant Paris. On a aussi 
mesuré approximativement la force de la chute en millions de chevaux- 
vapeur, de 5 à 7 suivant les auteurs ; et des ingénieurs fanatiques, déplo- 
rant cette perte annuelle d'un milliard de francs' 2 , ont exprimé l'espoir que 
toute cette force, plus de mille fois supérieure à celle qu'on emploie 
actuellement à Niagara-falls 3 , sera utilisée un jour dans les usines améri- 
caines. Un canal creusé sur la rive droite fait déjà marcher les nom- 
breuses manufactures qui déshonorent le paysage 4 , et l'on projette, avec 
subventions du gouvernement, d'abriter sous la nappe plongeante de la 
chute canadienne toute une « machinerie » d'appareils pour la production 
de l'électricité. 

Les changements produits dans l'aspect de la cataracte sont considérables 
depuis que, en 1078, le missionnaire Hennepin dessina cette merveille du 
monde, déjà vue avant lui par d'autres voyageurs français. La chute recule 
vers l'amont par suite de l'usure des rochers. La disposition des assises 
facilite le travail d'érosion; elles consistent en couches de calcaire qui 
reposent sur des marnes sans cohésion, et recouvrent elles-mêmes des 
grès friables : les strates inférieures se laissent entamer par le rebond 
des eaux, et finalement les corniches surplombantes s'écroulent sous le 
poids du courant qui les ébranle' 1 . D'après Bakewell, l'œuvre d'érosion 
représenterait en moyenne un mètre par an depuis la fin du siècle 
dernier, mais des mesures plus précises ont établi que de 1842 à 1885, 
pendant quarante-deux années, l'érosion totale pour la chute canadienne 
a été de 77 mètres, soit de l m ,85 par an; pour l'autre chute, le mouve- 
ment de recul, beaucoup moindre, n'a comporté en tout que 11 mètres 
et demi. En admettant que le recul se soit toujours produit dans la même 

1 D'après Barrett, 9*225 mètres cubes; 10 912 d'après Clarke; 4665 (?) d'après le United States 
Census de 1880, publié en 1885. 

2 Ayrton, Britisk Association, Bath, 1888. 

3 United States Census for 1880. 

4 Jules Marcou, Bulletin de la Société Géologique de France, mai 1865. 
:> Charles Lyell ; Bakewell; Marcou, etc. 



Mouvelle Géographie Universelle. T. X\ . PL 1". 



CHUTE! D 




C / .ift ptwL'l hui d /■'-'■' 



1845 



LIGNES D ER 

"Ï87 



IAG ARA 



Hachette et C*. Paris. 



81" 82' 




Crass-isJ.inJ 



[•rs -islands 



GARA 



R i V £ R 







29°2 



Typ A Lahurc 



DIENNI 



1889 



1000 met. 





CHUTE CANADIENNE DU NIAGARA, VDE PRISE DE L'iLE DE I. A CHÈVRE 

Dessin de G, Vnillirr, d'après une photographie. 



NIAGARA. 



145 



proportion, une période »l<' soixante siècles environ se serait écoulée 
depuis l'époque où la chiite commençait son travail d'excavation sur le 
front de la falaise, là où se trouvent aujourd'hui Queenston et Lewiston. 
Si le mouvement se continue dans les mêmes proportions, la chute amé- 



N° 101. CHUTE ET CLUSE DU NIAGARA. 



,8I°2S" 



Ouest de R 




7S°5< 



Uwest de breenwich 79 e 



C. Perron 



ricaine aura disparu pendant le cours du millénaire prochain; en gagnant 
vers l'amont, la chute canadienne appellera les eaux vers son abîme, et 
l'île de la Chèvre, séparée de la rive par un courant de moins en moins 
puissant, finira par se rattacher à la terre ferme. En vingt mille années, 
suivant la même progression, la cataracte aura cessé d'exister. 

En aval des chutes, l'eau du Niagara, profonde de plus de 50 mètres en 



HG NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

moyenne et contenue entre deux falaises verticales, de 60 mètres en hau- 
teur, passe sous les travées aériennes d'un pont suspendu, puis d'un 
pont-viaduc, et s'enfuit en un long rapide jusqu'au bassin circulaire du 
Whirlpool ou « Remous », dans lequel le courant tournoie doublement, 
d'une rive à l'autre, et de la surface au fond : on voit les eaux s'engouffrer 
pour reparaître plus loin en cônes bouillonnants, s'élevant de 5 mètres 
au-dessus du fleuve. Plus loin se succèdent d'autres tourbillons, d'autres 
rapides, et toujours dominés par les parois abruptes des roches. Dans la 
campagne, rien n'indique le voisinage de l'énorme fossé : la plaine est 
doucement ondulée, couverte de prairies, de jardins, de vergers. Enfin, les 
falaises elles-mêmes s'abaissent de part et d'autre, et le fleuve élargi ser- 
pente majestueusement vers le lac Ontario. 

Ce bassin, le dernier de la méditerranée Canadienne, garde, sous une 
forme un peu modifiée, le nom « Joli Lac » que lui [donnèrent ses rive- 
rains iroquois'. Toutefois cette étymologïe, avancée par le missionnaire 
Hennepin, est douteuse; suivant Champlain, le lac fut désigné d'après une 
tribu de ses bords. L'Ontario est de moindre étendue que l'Erie, mais 
d'une contenance plus considérable : sa profondeur, qui dépasse 200 mètres 
et qui atteindrait même, d'après Schermerhorn, 225 mètres à l'endroit le 
plus creux, est telle, que si la vallée du Saint-Laurent s'ouvrait tout à 
coup pour laisser pénétrer la mer dans l'intérieur du continent, les eaux 
nivelées elles empliraient à demi la cavité laissée par l'Ontario. Ce lac est de 
ceux autour desquels d'anciennes plages permettent le mieux de reconnaître 
combien leur surface était plus considérable jadis : une ancienne berge 
qui se prolonge au sud de la rive actuelle, à une distance variable de 8 à 
10 kilomètres, élève ses assises de sable et de cailloux de 50 à 60 mètres 
au-dessus du niveau lacustre : les habitants lui donnent le nom de lake- 
ridge ou « sillon du lac », tant son origine paraît évidente. De distance en 
distance, des brèches interrompent cette berge, prolongement de la falaise 
du Niagara, pour laisser passer le Genessee, l'Oswego et d'autres cours 

1 Nomenclature des Grands Lacs à diverses époques : 

Supérieur : Kilchi Garni ou !( Grand Lac » en odjibewav; Grand Lac des Nadouessiou ; lac Tracy 

(Marquette) ; lac Condé. 
Michigan : Michin Garni, Missihi-Ganin, Mi tchi-Ganong; lac Dauphin (Membre, Le Clercq, La Po- 

therie), lac des Illinois (Marquette), lac des Algonquins, lac Saint-Joseph (Allouez). 
Huron : Karegnondi ; mer Douce des llurons (Champlain, Gallinée) ; lac des Ilurons; lac d'Orléans. 
Saint-Clair : Sainte-Claire, lac des Eaux Salées, lac des Claies, lac de la Chaudière. 
Erie : Herrie; Teiocha-Rontiong; lac de Conty ; lac du Chat. 
Ontario: Kanandario, Staniadorio; lac des Outoouoronnons (Champlain); lac des Iroquois; 

Cataraqui ; lac Saint-Louis, lac Frontenac. 

(Wmsor, America; Garneau; Suite; documents divers.) 



GRANDS LACS. Ml 

d'eau qui plongent aussi en «petits Niagaras », issus de lacs graduellement 
amoindris. Une de ces brèches fut un détroit par lequel les eaux de l'On- 
tario s'épanchaient autrefois dans l'Atlantique par la vallée du Mohawk et 
du Iludson 1 . 

De même que l'Eric, l'Ontario indique par sa l'orme allongée et régu- 
lière qu'il entre dans la période de transition, du lac au fleuve. Sa côte 
méridionale est presque rectiligne, sans échancrure, et sur plus de la 
moitié de sa longueur la cote septentrionale est également uniforme : les 
péninsules et les indexations ne commencent qu'au nord-est, où le bassin 
principal s'entremêle à plusieurs lacs secondaires. Les côtes sont partout 
riantes et boisées, là du moins où l'homme n'a pas déjà fait œuvre de 
destruction. Grâce à sa profondeur, l'Ontario gèle beaucoup moins sur les 
bords que l'Erie, situé pourtant à 200 kilomètres en moyenne plus près 
de l'équateur; mais il est sujet, comme lui et tous les autres lacs de la 
méditerranée Canadienne, à de soudaines oscillations ou « seiches », qui 
proviennent des changements de la pression aérienne et qui d'ordinaire 
précèdent les tempêtes 2 : Charlevoix" mentionne déjà ces flux soudains 
qui recouvrent les bancs et pénètrent dans les rivières en mascarets, puis 
refluent dans le lac en rétablissant l'ancien niveau. Mais dans les ondula- 
tions de l'Ontario on n'a point encore observé de marées appréciables 
comme celles dont Graham a constaté la périodicité régulière dans le lac 
Michigan. D'ailleurs, les savants des deux nations auxquelles appartiennent 
ces vastes bassins ne se sont pas encore entendus pour établir un système 
d'observations méthodiques et comparables relatives aux phénomènes qui s'y 
produisent : coloration des eaux, courants, flux, seiches et remous, péné- 
tration de la lumière, congélation de la surface, température de la surface 
et des fonds, différences de la faune 4 . Les deux bassins les plus froids 

1 Shaler, Winsor's America, vol. IV; — J. K. Gilbert, Forum, May 1889. 

- Whitney and Foster; Mathes; Ratzel, etc. 

3 Histoire de la Nouvelle-France. 

1 Tableau des lacs du haut versant laurentin ayant une surface de plus de 1000 kilomètres carrés : 

Altitude Surface Profondeur Altitude Contenance 

en en — «~ — ~ — «» " - du en kilom. 

mètres. kil. car. extrême, moyenne, fond. cubes. 

Nipigon 256 7 500 l()5 m 100™ —81- 750 

Supérieur 185 83 630 307™ 213° -122° 17 813 

Michigan '. . 177 61900 265™ 120™ — 86™ 7 428 

Huron » 45 000 210™ 100 m — 53™ 4 500 

Baie Géorgienne » 12 600- 100- 60™ -77™ 756 

Ene 173 25 000 62™ 120™ +111™ 500 

Ontario 72 19 820 225™ 90™ +153™ 1783 

Ensemble. ..... 255450 307™ 151"' 55530 

(D'après Raynolds. Macoinb, Engelhardt, Schermerhorn, etc.) 



448 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

sont le lac Supérieur et la baie Géorgienne: la température du fond y 
varie de 1 à 4 degrés centigrades, tandis que les lacs plus méridionaux 
offrent en moyenne une dizaine de degrés dans l'eau profonde'; en 1845, 
après quatre jours d'un calme complet, pendant lesquels la température 
descendit fort bas, la surface du lac Supérieur gela complètement 2 ; ses 
eaux cristallines et froides conviendraient, pense-t-on, à des colonies de 
phoques. Tous les lacs du versant laurentin contribuent à égaliser le niveau 
des eaux qui s'épanchent par le Saint-Laurent, avec de faibles oscillations 
annuelles. D'ordinaire les brusques écarts, causés soit par les seiches, 
soit par l'impulsion du vent, l'emportent sur les mouvements annuels 
produits par l'accroissement ou la diminution de l'eau. La variation 
moyenne de l'Erie suivant les saisons est de 62 centimètres seulement; 
la plus forte oscillation connue n'a pas dépassé l m ,57. 

Vers son extrémité orientale, l'Ontario perd la régularité de ses contours : 
la péninsule ramifiée de Quinte se détache du littoral canadien, enfer- 
mant des golfes et des chenaux sinueux; des îles bordent les rivages, qui 
se rapprochent par de brusques saillies. Le courant de sortie commence à 
se faire sentir; le lac se change en fleuve : on entre dans le Saint-Laurent, 
mais sans en voir que d'étroits canaux. Des îles, encore des îles, qui valu- 
rent à cette partie du fleuve le nom iroquois de Cataraqui, «Rochers trem- 
pant dans l'Eau », se pressent dans le large entonnoir de la vallée 
fluviale. On les désigne collectivement sous le nom de « Mille Iles » 
(Thomand fclands); toutefois elles sont plus nombreuses. On en compte 
près de deux mille ; on en trouverait plus encore avec tous les îlots, tous 
les rochers qui paraissent et disparaissent avec les oscillations du cou- 
rant. Quelques-unes, fort grandes, embrassent des forets et des prairies; 
d'autres ne sont que des bouquets de verdure ou même ne portent qu'un 
seul arbre au branchage étalé. Tel bras du fleuve est si étroit, que le bateau 
à vapeur s'y glisse comme dans une avenue de jardin, sous les rameaux 
entremêlés; tel autre s'élargit soudain et prend l'aspect d'un lac ; les « Mille 
Iles », roches de formation silurienne, continuent évidemment à l'est les 
« mille péninsules » de Quinte et de la côte voisine. Une des îles. 
magnifique forêt parsemée de rocs pittoresques, a été réservée au peuple 
canadien comme « parc national » ; beaucoup, achetées par de riches 
Américains, sont devenues des séjours de plaisance. Il n'est point dans la 
la Puissance de paysages plus fameux que ceux de cet archipel fluvial. Sans 



1 A. T. Drummond, Nature, August 29, li 
- Youlc Hind, ouvrage cité. 



MILLE ILES, SAINT-LAURENT. 449 

doute d'autres rivières, d'autres haies de l'ouest, notamment la rivière 
Française, au sortir du lac Nipissing, et les bords septentrionaux du lac 
Hui'on, offrenl d'aussi beaux sites; mais, ne se trouvant pas dans le \oisi- 
nage de cités populeuses, ils ne sont connus que de rares colons et des 
chasseurs aventureux. 

En aval des Mille lies, le Saint-Laurent, désormais l'orme, coule vers le 
nord-est, en mêlant à ses eaux de nombreux affluents que lui envoient les 



N° 102. — BILLE II.KS 



,78° so 



78°20- Ouest de Pans 




Uuest de ureen» 



C Perron, 



io kil. 



monts Adirondack, dans l'État de New-York. De dislance en distance, le 
fleuve s'élargit en bassins, ressemblant, à des lacs et portant même ce 
nom, le Saint-Régis, le Saint-François; mais en d'autres endroits la vallée 
se resserre et l'eau descend en rapides, la Plate, les Galops, le Long' Sault, 
les Cèdres, les Cascades. Le Long Sault est, de tous ces plans inclinés, 
celui sur lequel le voyageur inexpérimenté se laisse entraîner avec le plus 
d'émotion. Sur un espace de près de 15 kilomètres, le courant se dé- 
roule en vagues puissantes qui se heurtent et se brisent en écume sur les 
bordages du bateau. Des canaux longent le fleuve pour permettre aux em- 
barcations de contourner les obstacles à la montée. 

xv. 57 



450 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

Le plus grand tributaire du Saint-Laurent, le fleuve que les premiers 
explorateurs français du Canada remontèrent pour atteindre les régions 
de l'ouest, s'unit au courant principal au-dessous du lac Saint-Fran- 
çois; c'est l'Ottawa, — la « rivière des Outaouais », disaient les an- 
ciens chroniqueurs français. — Ce puissant cours d'eau, plus long que le 
Rhin, plus abondant que le Nil, est déjà considérable quand, après sa des- 
cente de la « bailleur des terres » et son passage de lac en lac, il pénètre 
au nord dans le bassin du Temiscaming ou « Eau Profonde ». Quinze por- 
tages qui se succèdent en amont de l'entrée, empêchant la navigation du 
haut Ottawa, lui ont valu dans cette partie le nom de « rivière des 
Quinze » ; ses branches s'entremêlent au nord avec celles du lac Abittibi 
ou des « Eaux Mitoyennes 1 », l'un des réservoirs du versant hudsonien et 
la source d'un grand affluent de la Moose-river ou « rivière de l'Ori- 
gnal. En aval de la rivière des Quinze, d'autres cours d'eau de moindre 
portée, la rivière Blancbe, le Montréal, le Metapidgiwan, s'unissent au lac 
Temiscaming par son versant du nord et de l'ouest. Dans son ensemble, 
le bassin lacustre, parsemé d'îles, a la forme d'un grand triangle allon- 
geant sa pointe vers le sud. C'est le lit d'un ancien glacier; l'usure des 
cataractes de l'aval le transformera tôt ou tard en fleuve. 

A la sortie même du lac, l'Ottawa reçoit une superbe cascade, de 
55 mètres de bailleur, qui lui apporte les eaux d'un autre bassin plus 
considérable, le Kippewa, dont les bras, les détroits, les baies, les criques, 
les labyrinthes ramifiés à l'infini s'étendent au sud-est entre des rives boi- 
sées. On a comparé la forme de ce lac à celle d'une araignée; en aucune 
partie des régions canadiennes, les eaux dormantes ou courantes n'en- 
tremêlent nappes ou coulées en un plus étonnant dédale. Du haut 
Ottawa au Saint-Laurent, les canotiers peuvent emprunter mainte 
autre voie que celle du fleuve; il est vrai que les portages sont beau- 
coup plus nombreux par ces chemins détournés. On les comptait jadis 
par dizaines sur l'Ottawa, mais les « sauts » infranchissables aux 
barques sont contournés par des chemins de fer, des canaux ou des 
glissoires. Même au Canada il est peu de cours d'eau plus accidentés 
que l'Ottawa. Son lit d'écoulement n'offre qu'une succession de con- 
trastes : ici cascade, plus loin rapide, puis carrefour d'eaux qui se ren- 
contrent et se séparent à nouveau, étroit canal ou « rivière creuse » en- 
caissée entre des roches à pic, enchaînement de lacs, et même çà et là 
grand bassin lacustre dont les baies se prolongent à perte de vue, telle 

» Lacombe : — Petitot . — l'ruulx, etc 



OTTAWA ET SES AFFLUENTS. 



45 1 



est la belle rivière qui sépare les deux provinces d'Ontario et de Québec. 
Les affluents, fort nombreux, lui ressemblent, surtout ceux de la rive 
orientale. Du côté de l'Ontario, les principales « Eaux du Nord » qui 
gonflent le fleuve sont la Mattawan, la Bonne Chère, le Madawaska; 
l'Ottawa reçoit, même un « Mississippi », et plus lias lui vient le Rideau, 
accompagné par un canal qui met la capitale de la Puissance, Ottawa, en 
communication directe avec le hic Ontario. Du côté de Québec viennent 
de très abondantes rivières, celle du Moine, la Noire, la Coulonge, la Gàli- 
neau, qui naît dans la même partie de la hauteur des terres que l'Ol- 

N° 105. SOURCES ENTREMÊLÉES DE L'OTTAWA ET DE LA GATINEAU. 



Ouest de Par 




Uuest de breenwich 



D'aprèsTachc 



C. Perron 



1 : 2 000 (10 ) 



tawa et la rejoint à 000 kilomètres plus bas, en face de la capitale du 
Canada; trois autres cours d'eau considérables, descendus du même ver- 
sant, la rivière du Lièvre, la rivière Rouge et la rivière du Nord,, se jettent 
plus à l'est dans l'Ottawa. Avant de s'unir au Saint-Laurent, le puissant 
tributaire reprend son caractère de lac allongé pour former le bassin des 
Deux Montagnes, dont une partie se recourbe au nord-est et se bifurque 
clans l'archipel de Montréal, tandis que le courant principal, lui-même divisé 
en deux bras, entoure l'île boisée de Perrot et va rejoindre le Saint- 
Laurent. Quelle est la masse liquide que l'Ottawa déverse dans le grand 
fleuve? Elle paraît être supérieure à celle du Rhône ou du Rhin, d'après 



452 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

les mesures qu'en ont faites les ingénieurs canadiens 1 . Les lacs innom- 
brables de la contrée tiennent en réserve l'eau de crue pour la rendre 
au fleuve pendant la décrue; les écarts que présentent ses oscillations 
sont donc relativement très faibles en comparaison de celles qu'on observe 
dans les fleuves au cours régulier. 

S' épanchant à côté l'un de l'autre dans le lac Saint-Louis, le cou- 
rant jaune de l'Ottawa et le courant verdàtre du Saint-Laurent se pré- 
cipitent de nouveau pour s'enfuir eu rapides. Le saut de Lacliine, le 
dernier du fleuve en amont de l'embouchure, est l'un des plus beaux et 
l'un des plus redoutables en apparence, quoiqu'il n'y ait point de nau- 
frages. La puissante masse d'eau, resserrée dans un espace étroit, dresse 
ses rouleaux écumeux à plusieurs mètres de hauteur; entraîné dans ce 
tourbillon avec une vitesse d'avalanche, on voit soudain des rochers noirs 
se dresser au-devant du navire ; mais, à peine entrevus, ils disparaissent 
et l'on entre dans un nouveau lac, où s'épanouissent les eaux calmées. 
En aval, les grands navires peuvent descendre et remonter le fleuve en tout 
temps, quoique, en certains endroits, notamment au « pied » de Mont- 
réal, le courant soit fort rapide. Mais autrefois ils ne trouvaient pas une 
profondeur d'eau suffisante dans tout le bas Saint-Laurent; le lac Saint- 
Pierre, situé à peu près à moitié chemin entre Montréal et Québec, n'avait 
guère plus de 4 à 5 mètres d'eau dans la passe. Les alluvions, qui ont déjà 
changé en prairies et en marais toute la partie supérieure, se distribuent 
sur \es fonds et les exhaussent; mais au moyen de dragages constants on 
réussit à maintenir un chenal double en profondeur de celui qu'avait 
formé le fleuve. C'est dans le Saint-Pierre, à 148 kilomètres en amont 
de Québec, que vient mourir le flot de marée; les alluvions se déposent 
entre les deux courants contraires. 

Une forte rivière venue du sud s'unit au Saint-Laurent en amont du 
lac Saint-Pierre et contribue pour sa part à pousser plus avant les pénin- 
sules d'alluvions : c'est le Richelieu ou Sorel. Comme le Saint-Laurent 
lui-même, il est à demi lac, à demi fleuve; il commence dans l'Etat 
de New-York par le lac George, l'une des « merveilles » de l'Amérique, 
puis se continue par un bassin beaucoup plus vaste, le Champlain, dont 
les bras emplissent plusieurs vallées et qui par ses baies septentrio- 



1 Débit de l'Ottawa, devant Grenville, au saut du Carillon, en aval de tous les grands affluents : 

Eaux basses 980 mètres cubes par seconde. 

Eaux moyennes 2 580 »> » » 

Hautes eaux .4 200 u » » 

(T. C. Clarke, Report of (lie Ollawa Survey.) 



SAINT-LAURENT. 



453 



nales pénètre quelque^ peu dans le territoire canadien; c'est là que le 
Richelieu commence comme rivière, mais non d'un cours toujours égal; 
àChambly, en amont de son défilé entre deux bulles de roches éruptiyes, 
il forme quelques rapides, puis s'étale en un large bassin, que les ba- 
teaux à vapeur ne dépassent pas à la montée. En étudiant la forme de la 
péninsule basse qui sépare le Saint-Laurent et le Richelieu et en coinpa- 



N° 101. — LAI 



-aim-I'Ii:iuu: 



75" 30 




48' 



LLest de breenw'ich 73" 



72 °30' 



C Perron 



Pr-otÇonc/ef-s 



1 : 5S0 000 
20 kil. 



rant le cours actuel des rivières avec îeur cours ancien, tel que le révèlent 
des marais, des prairies basses, des étangs, on reconnaît que le bas Riche- 
lieu coule dans un lit où s'écoula probablement le Saint-Laurent. Avant 
d'avoir déblayé le barrage de rochers qui l'arrêtait devant Montréal et dont 
une île, Sainte-Hélène, est encore le témoin, le grand fleuve coulait alors 
plus au sud, là où s'étendent actuellement les terres marécageuses de La- 
prairie, et rejoignait au bassin de Chambly la vallée par laquelle le Riche- 
lieu s'épanche de nos jours; le niveau des terres dépasse de quelques mètres 



ïbi 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



à peine le niveau des deux cours d'eau, qui se trouve à peu près le même 
dans les deux bassins de Montréal et de Chambly, à 5 m ,88 et à 5 m ,55 
respectivement au-dessus de la marée dans le lac Saint-Pierre : lors des 



N° 105. — SAINT-LAURENT ET RICHELIEU. 



/6°5 



Du est de la ri 



75° 20' 




75° «S 



d'après divers documents 



inondations, l'eau du Saint-Laurent reflue dans le lac de Chambly 1 . En 
aval du Richelieu, le Yamaska, puis le Saint-François, effluenl du lac 
profond de Memphremagdg, se déversent dans le lac Saint-Pierre. 

Après l'Ottawa, le plus fort, affluent du Saint-Laurent, du moins dans 



1 William Shanly; — Romeo Slcvons, Notes manuscrites. 



SAINT-LAURENT, SAINT-MAURICE. 455 

la partie fluviale, est le Saint-Maurice, qui naît dans la hauteurdes terres, 
entremêlant ses sources avec celles de la Gâtineau. Des lacs, encore des lacs 
forment le torrent, d'autres lacs lui envolent de droite et de gauche ses 
affluents; le Saint-Maurice est déjà un fleuve plus grand que la Loire ou la 
Garonne lorsqu'il arrive au bord du plateau de syénite d'où il s'élance pour 
entrer dans la plaine du Saint-Laurent. La chute du Chaounigan n'est 
qu'une cataracte de plus dans un pays qui en compte des milliers, toutes 
remarquables par leur puissance, leur grâce 1 ou les accidents variés du 
paysage environnant; pourtant le Chaounigan parait encore merveilleux 
après toutes ces chutes, à la fois par la masse des eaux et par les gradins en 
spirale de son couloir. En amont, le fleuve s'est divisé en deux grands bras 
et en plusieurs coulées secondaires, entourant des îles boisées. D'un pro- 
montoire situé au milieu du gouffre on voit les eaux accourir et s'abattre 
de tous côtés dans un cirque immense, le « remous du Diable », où elles 
entrecroisent leurs vagues et les ruent contre les rochers; puis, tout à coup, 
le fleuve se trouve rétréci à un goulet de 28 mètres en largeur, dans lequel 
s'engloutit toute la masse des eaux sous une paroi surplombante; les 
billes que les bûcherons lancent du haut, du plateau par une glissoire 
latérale et qui plongent dans le flot à l'issue de la chute vont souvent se 
heurter contre ce roc, sur la rive opposée. Immédiatement au-dessous de la 
cataracte tonnante, le Saint-Maurice, par un contraste soudain, s'épanouit 
en un vaste lac où tournoie le courant. Sur les bords de la rivière infé- 
rieure, des dunes, des champs de sable rappellent les âges où toute la 
région était recouverte par les eaux d'un lac immense. Entre les diverses 
cataractes qui interrompent le cours supérieur du Saint-Maurice, la 
rivière est navigable pour les bateaux à vapeur sur une longueur de 
515 kilomètres. 

D'autres rivières du versant septentrional, le Batiscan, le Jacques-Cartier, 
et, sur la rive du sud, la Chaudière, rejoignent le Saint-Laurent, en amont 
de l'étranglement de Québec, c'est-à-dire dans la partie de son cours où il 
est encore fleuve. Immédiatement en aval de ce passage d'environ 
1200 mètres, entre le cap Diamant et les collines de Lévis, l'estuaire 
commence : les rives s'écartent régulièrement jusqu'à ce qu'il devienne 
golfe, puis mer, et mêle ses eaux à celles de l'Atlantique ; cependant les 
marins d'autrefois plaçaient le « bout de nier » à Tadoussac, au con- 
fluent du Saguenay. En aval de Québec, où le flux dépasse 5 mètres, 
la transformation du fleuve en bras de mer s'opère graduellement : les 
marées, de moins en moins troublées par les crues d'amont, alternent 
avec régularité leur llux et leur reflux; l'eau, encore douce devant 



456 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

le cap Diamant, gagne peu à peu en teneur saline; les marsouins et 
autres cétacés, les poissons et mollusques marins pénètrent au loin dans 
la manche fluviale. Tandis que le Saint-Laurent roule devant Québec une 
quantité d'eau que les moindres évaluations portent à 15 000 mètres cubes 
par seconde, une masse liquide centuple passe et repasse avec la marée 
dans la porte marine qui s'ouvre entre la côte du Labrador et celle de la 
Gaspésie 1 . 

C'est à l'estuaire, et non au fleuve Saint-Laurent, que s'unissent les 
eaux du Saguenay, beaucoup moins une rivière qu'un fjord, du moins 
dans toute sa partie inférieure. Ses premières eaux naissent à 400 kilo- 
mètres en droite ligne des bords du Saint-Laurent, par 400 ou 500 mètres 
d'altitude, dans une région encore bien peu connue de la hauteur des 
terres. Une de ces branches maîtresses, dont le botaniste Michaux remonta 
au dernier siècle les puissants rapides, porte le nom de Mistassini ou du 
« Grand Roc ». C'est également celui d'un grand lac du Labrador, sur le 
versant hudsonien : les missionnaires jésuites, qui explorèrent la contrée 
au milieu du dix-septième siècle, désignèrent ainsi la rivière, dans la 
pensée qu'elle rattachait le lac Mistassini au lac Saint-Jean. D'autres cours 
d'eau, la Peribonka, l'Ashuapmouchouan, I'Ouiatchouan, le Metabetchouan, 
convergent vers ce bassin lacustre, de forme ovale, que les Canadiens ont 
nommé le lac Saint-Jean. De ces affluents, la Peribonka est le plus gra- 
cieux, celui qui parcourt la région la plus pittoresque; l'Ashuapmou- 
chouan (Achamachouan) est le plus abondant : les anciens auteurs lui 
donnaient le nom de Saguenay, comme au fleuve qui s'épanche du lac 5 . 
Cette nappe d'eau de 920 kilomètres carrés fut jadis beaucoup plus éten- 
due, ainsi qu'en témoignent les fonds sableux délaissés sur tout le pour- 
tour. Les grandes rivières du nord, larges de plusieurs kilomètres à l'em- 
bouchure, apportent du sable en quantités énormes : le Mistassini est 
même connu sous le nom de « rivière des Sables ». 

Dès le mois d'octobre, le lac se recouvre de glace et dans le cœur de 
l'hiver les traîneaux le parcourent en tous les sens. Suivant les saisons, 

1 Hydrologie du bassin laurentin : 

Longueur du Saint-Laurent, des sources du Saint-Louis à Gaspé. 5 070 kilomètres. 

» du fleuve proprement dit, des Mille Iles à Québec . . 698 » 

Superficie du bassin, en amont de Québec 1 150 000 kilomètres carrés. 

Débit approximatif du Saint-Laurent, d'après Clarke 25 200 met. cub. par seconds. 

» » d'après la Commission géologique 52 000 » » 

Écoulement par mètre carré de surface, 539 mill., soit les deux cinquièmes de la pluie tombée. 

Navigation maritime, de Belle-Isle à Montréal 1 823 kilomètres 

Navigation de mer, du fleuve et des lacs, de Bclle-Jsle à Uulutb 3 057 » 

2 Ernest Gagnon, le Pays des Ouananiches. 



LAC SAINT-JEAN, SAGUENAY, 



457 



le niveau change beaucoup : l'écart entre les hautes el les basses eaux est 
de 5 mètres au moins, même de 7 mètres et demi en certaines années. La 
surface varie en même temps, cl lors des maigres on voit telle plage sablon- 
neuse se prolonger à des kilomètres de distance : de là le nom indien 
du bassin, le Peaguagami ou « lac Plat ». La profondeur moyenne du 
SainL-.Iean est de 15 à 20 mètres; ruais les sondeurs ont constaté l'existence 
d'une lusse profonde, d'environ 1000 mètres en largeur, qui se développe 



N" 106. LAC SAINT-JEAN. 




Uuest de breenwicn 72 



û'après Taché 



50 kil. 



au large de la côte en continuant vers le sud-est l'axe de la vallée de 
l'Ashuapmouchouan. Cette fosse, désignée par les pécheurs sous le nom 
de «crevasse», a jusqu'à GO et 75 mètres, peut-être même 90 mètres aux 
endroits les plus creux 1 ; cependant la carte des sondages, faite en 1884 
par M. Joseph Rosa, porte 02 mètres seulement à l'endroit le plus profond 2 . 
Or la crevasse reparaît plus loin dans les terres avec le lac Vert, le Keno- 
gamichich et son prolongement le Kenogami, profond de 500 mètres 3 , 
puis avec la haie de Ha-Ila et le bas Saguenay. Il est impossible de ne pas 
voir dans cette série de fissures un fjord (jue les glaces emplirent au- 

1 Dumais, Notes manuscrites. 
- G. Bailliargé, Notes manuscrites 
5 Arthur Baies, Le Saguenay. 

xv. 5S 



458 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

trefois et qui s'est en grande partie oblitéré depuis que les rivières ont 
charrié les débris des moraines : à l'est du Saint-Jean, la fosse, continue jadis, 
s'est partagée en plusieurs bassins, et dans le fond le lit s'exhausse peu à peu. 
Le passage primitif s'étant oblitéré, d'autres ouvertures ont dû se faire 
dans le pourtour du lac. On croit avoir retrouvé un de ces anciens lits à 
l'ouest, vers le Saint-Maurice : quoi qu'il en soit, les eaux s'échappent 
actuellement par les cascades et les rapides de la Grande et de la Petite 
Décharge pour former le Sagucnay proprement dit. Ce torrent ne diffère 
point des autres rivières canadiennes dans sa partie supérieure : cascades, 
rapides et dormants s'y succèdent jusqu'à la « Terre Rompue », près de 
l'endroit où le Chicoutimi apporte en une cataracte puissante l'écoulement 
du lac Kenogami. Là le Saguenay, large de 1020 mètres et dominé par 
de hauts rochers, a déjà l'aspect d'un grand fleuve : il en a bientôt la pro- 
fondeur, et deux fois par jour la marée amène des embarcations jusqu'au 
pied des barrages, derrière lesquels s'accumulent les bois flottés. Plus 
loin le Saguenay s'élargit encore, il devient bras de mer aux rives sinueuses; 
à la rencontre de la baie de Ha-Ha, c'est un fjord comme ceux de la Nor- 
vège et de l'Alaska : il ne lui manque plus que les glaciers s'épanchant 
dans le haut des vallées latérales. Des deux cotés du courant sinueux et 
d'inégale largeur, mais ayant partout plusieurs kilomètres de falaise à 
falaise, les rochers se redressent de plus en plus. Le flot en lave la base, 
marquée d'un trait gris ou noirâtre par l'affleurement des fortes marées; 
quelques arbustes se cramponnent aux escarpements, et plus haut, sur les 
sommets arrondis, se montrent les arbres touffus ou les fûts minces 
et grisâtres des pins brûlés en un de ces terribles incendies qui dévastent 
fréquemment la contrée. Entre ces parois élevées, le Saguenay, à l'eau 
sombre [chargée d'humus, prend un aspect sinistre : les Indiens lui don- 
nèrent le nom de « Fleuve de la Mort », et tout y semble mort en effet; 
on répète même, malgré l'évidence, que les bètes de la forêt ne s'aven- 
turent pas sur le versant du gouffre, que les oiseaux n'osent même y voler, 
et que jamais on n'y voit tournoyer les volées de moustiques. On prétend 
aussi, malgré les sondages faits par Bayfield en 1850, que le Saguenay 
est « sans fond » : du moins est-il d'une profondeur énorme. En aval de 
la baie de Ha-Ha et près de l'embouchure, il n'a pas moins de 269 mètres, 
et, comme tous les fjords, il se termine dans l'estuaire du Saint-Laurent 
par des hauts-fonds, des amas de débris repoussés hors de la fissure : la 
sonde n'y mesure que d'une douzaine à une vingtaine de mètres. Il faut 
naviguer jusque par le travers de la Pointe de Monts, au sud du Labrador 
canadien, avant de trouver des profondeurs égales à celles du Saguenay. 



SAGUENAY. 



451) 



Chaque été, les visiteurs accourent eu foule vers cet étonnant bras de 
mer pour en contempler les rochers superbes, de gneiss ou de syénite, qui 
se dressent à dos centaines de mètres au-dessus du flot. L'une de ces 
falaises, dite le « Tableau », esl ainsi nommée d'une paroi parfaitement 
unie qui se mire dans l'eau brune el semble attendre quelque inscription 



X° 107. — H MIT SAGUENAY KT 1IMK DE IIA-II V . 



73°26 



73° 20' 



Uuest de lari: 










7l°6 



71 



Uuest de breenwich 



Dapres les cartes marines 



CPe 



Pr-O fort &<?t* /~$ 



Sâb/es au, : couvrent ûeOA /O"* _ c/e/ûà SOOT c/e /OO '<2 SOô "V cfe £OOrr>ètj-es. 
?t o'écoi'i"~e'''t et âcs - c/e/À 



monumentale. Vn autre roc, situé également sur la rive méridionale du 
Saguenay, a été dédié à la « Trinité », à cause des trois énormes gradins 
superposés que présente son escarpement de 500 mètres; à l'est de ce ro- 
cher, une baie semi-circulaire échancre le rivage, et le revers du cap 
apparaît absolument vertical : il surplombe même en certains endroits. 
On voit sur la pierre les cicatrices blanches laissées par les blocs qui se 
sont détachés des corniches pour tomber à pic dans le gouffre? l'eau qui 



4G0 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

suinte des fissures suspend à la roche des draperies de limon noir, et deux 
failles coupées droit du sommet à la base divisent le roc en trois énormes 
piliers. En face, de l'autre côté de la baie, mais sur la même rive, s'élève 
un autre promontoire, auquel un sentiment de révérence pour la grandeur 
de la scène a fait donner le nom de « cap Eternité ». 11 est plus haut que la 
cime jumelle, mais d'un aspect moins formidable; il s'arrondit à la cime 
et porte des arbres sur ses degrés ; c'est là que s'arrêta le grand incendie 
des forets en 1872. En aval du cap Eternité, d'autres rochers fameux se 
succèdent sur les deux rives du Saguenay; quelques îles rocheuses sur- 
gissent aussi des flots, offrant un mouillage aux navires. Des ruisseaux, 
des rivières même entrent dans le fleuve par les brèches de la falaise : 
telle la fameuse rivière Sainte-Marguerite, où les pécheurs de truites, 
presque tous Américains, accourent par centaines pendant la saison d'été. 
Au sud du Saint-Laurent, le lac allongé et très profond de Temiscouata, 
également bordé de lieux de villégiature, est situé dans l'axe de prolonge- 
ment du Saguenay et se continue dans le New-Brunsvvick, jusque vers la 
baie [de Fundy, par la profonde vallée de la rivière Saint-Jean. On se 
demande si les deux fissures, séparées maintenant par le large estuaire 
du Saint-Laurent, sont les deux moitiés d'une cassure de l'écorce ter- 
restre partiellement comblée, mais encore reconnaissable? 

En aval du Saguenay, dont les eaux noires entrent comme une « mer 
d'encre » dans le flot verdâtre du Saint-Laurent, des rivières considérables, 
dont aucune n'a conservé l'aspect d'ancien fjord, se déversent dans 
l'estuaire laurentin, toutes provenant du versant septentrional; le versant 
du sud, dominé par des montagnes rapprochées, est trop étroit pour 
donner naissance à de forts affluents. Les deux rives offrent encore un 
autre contraste. Celle du sud montre un profil dont la double courbe se 
développe avec une étonnante régularité : dans cette ligne si harmo- 
nieusement contournée on reconnaît l'action d'un courant qui n'a cessé 
d'agir pendant des siècles, rasant les pointes, ensablant les baies : ce 
courant est celui du reflux, dont le mouvement est toujours plus continu, 
moins irrégulier que celui du flux. La rive du nord, que vient heurter le 
flot de marée, est beaucoup plus inégale, plus découpée en criques, plus 
bossuéede promontoires : c'est là que se trouve la pointe de Monts, le prin- 
cipal point de repère des marins à l'entrée du Saint-Laurent. Les alluvions 
apportées par les rivières contribuent aussi à inégaliser le profil de la côte 
labradorienne : la Betsiamites, la rivière des Outardes, le Manicouagan, la 
Moisie, le Mingan, le Saint-Augustin, la rivière des Eskimaux, d'autres 
encore, se ramifient dans la mer en de petits deltas de sables et de vases. 



ESTUAIRE DU SAINT-LAURENT, ANTICOSTI. 465 

Dans leur cours supérieur toutes ces rivières se ressemblent par leurs en- 
chaînements de lacs, leurs cascades et leurs rapides. 

L'estuaire du Saint-Laurent, large de 180 kilomètres à son entrée, 
baigne des îles nombreuses qui sont presque toutes orientées dans le sens 
des courants de flux et de reflux, parallèlement aux deux rives : telle est 
la première île, immédiatement en aval de Québec. Cette longue terre, 
dite jadis de Bacchus, à cause des vignes qu'y virent les premiers navi- 
gateurs, et maintenant désignée; sous le nom d'île d'Orléans, est une 
campagne accidentée, qui se prolonge sur une trentaine de kilomètres 
entre les deux chenaux; les courants qui se rencontrent à l'extrémité 
orientale se heurtent et tournoient en un remous dangereux auquel les 
marins canadiens ont donné le nom de « Taureau ». D'autres îles moins 
considérables se suivent en bancs, en traînées, presque toutes montueuses, 
d'autres basses ou n'affleurant qu 'à peine, mais toutes dirigeant leur 
axe dans le même sens que l'estuaire et les montagnes riveraines. La 
grande île qui partage en deux larges bras de mer l'entrée de l'estuaire 
du Saint-Laurent, est également parallèle aux côtes de la Gaspésie, qui ter- 
mine au nord-est le système montagneux des Âppalaches. 

Cette immense roche insulaire, dont le nom, Anticosti, semble au 
premier abord indiquer la position de l'île en face des rivages de Gaspé, a 
gardé, sous une forme légèrement modifiée, son appellation indienne de 
Naticostek, « Lieu de chasse à l'Ours »'. Longue d'environ 220 kilomètres 
et large d'une cinquantaine dans sa partie centrale, elle n'a qu'un petit 
nombre de baies et de criques : la côte septentrionale, régulière, dépourvue 
de saillies et de rentrants, est un peu plus haute que la berge méri- 
dionale, et l'île, dans son ensemble, forme un plan incliné en moyenne 
de 120 mètres vers le sud : grâce à cette exposition au midi, Anticosti 
est abritée des vents tempétueux du nord et jouit d'un climat relativement 
doux. Aucune croupe ne dépasse 210 mètres. Partout la roche, d'origine 
silurienne, se compose d'assises calcaires très riches en bois fossiles. 
Des couches de tourbe recouvrent une grande partie des berges méridionales 
et disparaissent sous des fourrés de sapins, hauts de trois à quatre mètres, 
et tellement entremêlés qu'on chemine, non à travers, mais plutôt sur la 
forêt*. Anticosti semble n'avoir jamais fait partie du continent, car on 
n'y voit ni les serpents, ni les batraciens des- côtes de la terre ferme 
opposée; des familles entières d'insectes, très richement représentées sur 



1 Charte voix. Histoire de la Nouvelle-France. 

5 }. U. Gregory, L'ile d 'Anticosti cl ses Naufrages. 



4.64 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

les terres voisines, y manquent aussi complètement. Quant à l'oursuoir, 

il est sans doute venu sur le pont de glace qui recouvre en hiver la surface 

du golfe : cet animal a les pâlies et le museau teints en rouge par l'eau 
de mer dans laquelle il cherche sa nourriture. 

Des deux côtés d'Antieosti les bouches de l'estuaire s'ouvrenl dans la mer 
à demi close qu'on appelle « le golfe » du Saint-Laurent, et que l'on doit 
considérer en effet comme en dehors de l'Atlantique à cause de ses faibles 
profondeurs. Ce n'est qu'un bassin d'érosion creusé par les eaux dans la 
partie superficielle de l'écorce terrestre : sur tout le pourtour du golfe des 
amorces d'assises géologiques témoignent de l'ancienne continuité du sol 
émergé. En moyenne, le golfe du Saint-Laurent est moins profond que l'es- 
tuaire, à son entrée, et que le fjord du Saguenay : les creux de 200 mètres y 
sont peu nombreux; la puissance de la masse liquide ne dépasse pas 
100 mètres dans toute la partie du golfe comprise entre la Gaspésie et 
celle de Cap-Breton ; seulement au grand détroit de Cahot, qui s'ouvre au 
sud de Terre-Neuve, les câbles électriques reposent sur des fonds de 400 
à 460 mètres. Deux autres passes font communiquer le golfe du Saint- 
Laurent avec l'Atlantique, le détroit de Bellc-Isle et le détroit de Canseaux 
ou Canso, généralement désigné par les Anglais sous le nom de ç/ut on 
« boyau ». Le passage de Canso, d'une importance capitale pour le com- 
merce de cabotage, est une étroite rue marine, de 28 kilomètres de lon- 
gueur, ouverte entre la Nouvelle-Ecosse et l'île de Cap-Breton. Le passage 
de Belle-lsle, ainsi nommé d'une île ovale qui dresse ses rochers en plein 
Atlantique au devant de l'entrée, présente un autre caractère : c'est une 
large manche qui se prolonge du sud-ouest au nord-est entre le Labrador 
et une péninsule calcaire de Terre-Neuve. A l'ouest du détroit, de petits 
fjords entaillent les côtes du Labrador, entre autres ce golfe serpentin de 
Bradore, (pie la plupart des étymologistes considèrent comme donnant la 
véritable origine du nom de la contrée. Près de là s'épanche dans la mer 
la rivière des Eskimaux, dont l'appellation remémore le séjour des anciens 
Skrâllinger qu'y rencontrèrent les Normands. 

La porte de Belle-lsle donne accès à une branche du courant polaire; 
souvent, au printemps et en été, des glaçons, des fragments de banquises, 
des butions sont entraînés dans le détroit et portés au nord-est d'Anti- 
eosti et dans la passe qui sépare cette île du Labrador canadien. Quant 
aux glaces du Saint-Laurent, elles dérivent au sud de la grande île et vont 
se perdre dans l'intérieur du golfe, mais les parages méridionaux restent 
libres de tout bosculis. Ces épaves des glaces polaires et fluviales sont nu 
des dangers de la navigation, qui commence au mois de juillet dans le 



GOLFK DU SAINT-LAURENT. 



466 



détroit de Belle-Isle ; ils sont moindres toutefois que les périls causés par 
les brouillards et l'incertitude des courants : qu'un changement presque 
imperceptible ait lieu dans la dérive et <l<''j;'t le navire pointe vers les 
rochers; s'ils n'étaient avertis par le canon d'alarme, <|ni tonne en temps 
brumeux, les marins navigueraient presque au hasard. Au courant qui 
pénètre par le détroit de Belle-Isle s'oppose celui qui se porte dans le golfe 



N° I0S. — DKTIIOIT DE DE1.LE-ISLE. 



,59°£0' 



Ouest de Pa 



57°20- 






52° 



?^3. c/e s Castes ux- 






Zes M6>sT,e/A 




jest de breenwich 



C. Perron 



/ , '~o/~on a/ets r-J 



£>e Oà SO "" e/e SO "et aisc/e/À 

\ ■ 2 S00 000 



100 ki!. 



j>ar la grande entrée ouverte au sud de Terre-Neuve. Les deux masses 
liquides qui se rencontrent, et que vient heurter le jusant sorti de l'estuaire, 
tournoient en un vaste remous, auquel est due certainement la forme semi- 
circulaire des côtes qui se développent de la péninsule de Gaspé à la 
pointe terminale de Cap-Breton. Le croissant de l'île Prince-Edouard doit 
également ses contours, du moins dans les traits généraux, au tournoie- 
ment de l'eau du golfe; de même, le double hameçon des îles Madeleine, 

xv. 59 



466 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 



dont le profil rappelle celui des atolls dans l'océan Pacifique. Sous d'autres 
latitudes, on ne manquerait pas d'attribuer l'origine de ces îles au tra- 
vail des polypiers constructeurs. D'ailleurs on a ramené quelques coraux 
des profondeurs du golfe, notamment sur les côtes d'Anticosti 1 . Des forces 
éruptives ont été à l'œuvre dans ces parages. Un des îlots méridionaux du 



ILES MADELEINE. 



, 64° 20- 



i est de Taris 



63°40- 




De 



6!°20' 



Ûrûà25' 



Pro /on e/ets/s 






C. Per-r-a 



c/sÔO "etdu Je/à 



groupe, que les anciens navigateurs ont appelé « île de l'Entrée >•> (Entry- 
island), à cause de sa situation a l'entrée du golfe, offre un curieux aspect: 
c'est un double mamelon de trapp d'environ 120 mètres de hauteur, en- 
touré à la base d'un piédestal de grès. 

Le climat des régions canadiennes parcourues par le Saint-Laurent n'est 
pas le même que celui des contrées européennes situées sous les mêmes lati- 



Bayficld, Transactions ofthe literary and historical Society of Québec, 1821. 



ILES MADELEINE, CLIMAT CANADIEN 467 

tudes. L'île de la Pointe Pelée, dans le lac Erie, la terre la plus méridionale 
qui appartienne à la Puissance du Canada, est à la même distance que 
Rome du pôle arctique, et le 45 e degré de latitude, celui que l'on peut 
considérer comme la ligne médiane du territoire laurentin, passe en Eu- 
rope à travers la France du Midi, la Lombardie, la vallée du Danube, la 
péninsule de Crimée. La partie toute méridionale du bassin, c'est-à-dire la 
presqu'île de terres limitée par les lacs Huron, Saint-Clair, Erie, jouit en 
effet d'un climat tempéré comme celui de la France occidentale, ainsi que 
le prouvent ses jardins, ses vergers, les arbres de la forêt; mais les autres 
régions du Canada sont moins favorisées. On sait que les rivages occiden- 
taux de l'Europe ont, à latitude égale, une température beaucoup plus éle- 
vée que les rivages orientaux de l'Amérique, grâce au mouvement général 
des eaux et des airs : les vents du sud-ouest prédominent sur les côtes euro- 
péennes, et l'afflux des eaux se porte du golfe mexicain vers les mers 
de France, des lies Britanniques et de la Norvège. Au contraire, le vent 
qui l'emporte au Canada est le vent polaire, soufllant dans la direction du 
nord-est au sud-ouest, c'est-à-dire précisément dans l'entonnoir que pré- 
sente l'estuaire du Saint-Laurent. Les autres courants aériens venus des 
régions arctiques, du nord ou du nord-ouest, ne trouvent guère d'obstacles 
dans la traversée du Labrador, de la mer de Hudson, des Laurentides, tan- 
dis que les vents du sud-est, ceux qui apportent les tièdes effluves de la 
région tempérée des Bermudes et des Antilles, sont plus facilement 
détournés de leur marche par les montagnes bordières du bas Saint- 
Laurent et par les chaînes de la Nouvelle-Angleterre. 

La Nouvelle-France est donc un pays beaucoup plus froid en moyenne 
que l'ancienne France située de l'autre côté de l'Atlantique. Sans offrir 
avec les chaleurs de l'été un écart aussi grand qu'au Manitoba 1 , les extrêmes 
de l'hiver tombent beaucoup plus bas sur les bords du Saint-Laurent 
que sur ceux de la Seine, et l'on a même vu à Montréal, en janvier 1850, 
le thermomètre descendre à — il , 7. Mais si les froids sont plus intenses, 
les chaleurs y sont aussi plus fortes; moins soumis à l'influence modéra- 
trice de la mer, le climat du Canada présente une amplitude de variations 
plus large : l'hiver et l'été y sont plus soutenus, et par suite les saisons 
intermédiaires moins marquées. Le printemps, l'automne passent rapi- 
dement : la vie se révèle par explosion dans les forêts après le long 
hiver, et presque aussi brusquement, après un court, mais délicieux 
automne, commence le sommeil des plantes. Le cycle entier de la flore s'est 

1 Ecart des températures entre Québec et Winnipeg : hiver, 3°, 5; été, 0°. 



468 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

accompli en quatre ou cinq mois, de la fin de mai aux premiers jours 
d'octobre 1 . 

Les habitants de l'Europe tempérée sont tentés de plaindre les Canadiens 
en pensant aux grandes plaines blanches qui s'étendent, pendant plusieurs 
mois d'hiver, des bords du Saint-Laurent à ceux de la mer de Hudson et du 
lac Supérieur. Mais les Canadiens vantent au contraire leur saison de froi- 
dures comme la plus belle partie de l'année. Du moins est-ce la saison qui 
fait les hommes forts et sains, qui leur donne la vitalité puissante, l'éner- 
gie, la gaieté. C'est aussi la saison des plaisirs et des fêles. La précipita- 
tion moyenne d'humidité n'étant pas très considérable dans le Canada 8 , 
les neiges d'hiver ne tombent pas en surabondance, mais une fois 
tombées, au commencement de l'hiver, en novembre, elles restent sans 
fondre et durcissent peu à peu. Le soleil brille pendant le jour; mais si 
la neige superficielle se liquéfie aux endroits les plus exposés à la lumière, 
elle gèle à nouveau sous le ciel étoile. Grâce à la couche protectrice, 
qui, dans les années normales, se maintient pendant quatre mois ou quatre 
mois et demi, les plantes sont à l'abri de la gelée et du brusque dégel 
qui les menaceraient sous un climat moins rude; la neige abrite même 
les maisons contre l'action du froid. Les gens des villes, vêtus de four- 
rures et de lainages, s'amusent à construire des palais de « cristal », 
à glisser du haut des « montagnes russes », à lancer leurs traîneaux 
à clochettes sur la glace des fleuves, sur les « chemins d'hiver », ou 
même, loin des routes, à travers les forêts; les campagnards se visi- 
tent de village en village, et les défricheurs, les bûcherons travaillent à 
l'abalis des arbres. Parfois la neige, épaisse d'un mètre en moyenne, est 
soulevée par les bourrasques, et l'on voit alors les masses grisâtres d'ai- 
guilles ou de flocons tournoyer dans l'air et s'entasser dans les endroits 
qui se trouvent à l'abri du vent, fossés et revers de talus, routes et tran- 
chées : les attelages des traîneaux pris dans la tourmente, sur les chemins 
<c boulants », luttent en vain contre les tourbillons de l'atmosphère et les 

1 Températures de quelques points du Canada : 

Température Hiver Eté 

Latitude. moyenne, (déc., janv., fév.). (juin, juill., août) 

Port-Arthur (lac Supérieur) . . -48" -21' 2°,53 — 14°,6 15°, 5 

Windsor (Ontario) 42<> 19' 8",77 — 3°,0 20°,55 

Saint-ÉmUion (Temiscaming) . . 47° '20' 3°,43 — 9°,43 18°, 47 

Toronto (40 années) 43° 59' 0°,7r> — 4"..V> 19°,72 

Montréal (10 années) 40" 31' 7",7 — 7"..').') 19°,G(} 

Québec (10 années) 40° 48' 4° — 9°,89 17°,72 

Belle-Isle hi°W —2" (?) .9°,77 

2 Chute moyenne d'eau de pluie et de neige dans le Canada laurentin : de 0'\80 à 1 mètre. 



HIVER, FOI! fi T S 01 CANADA. 469 

monceaux de neige; souvent les trains de chemin de 1er, précédés pour- 
tant de plusieurs charrues à vapeur qui taraudent leur voie, restent en 
détresse entre les parois blanches et polies que les socs puissants ont 
dressées des deux côtés. Mais nul spectacle n'est plus beau, par les claires 
matinées d'hiver, que le poudrin ou la « poudrerie » s'élevant en l'usées 
vaporeuses comme des danses d'esprits, sur le champ de neige tout pail- 
leté de cristaux étincelants. 

Le bassin du Saint-Laurent est par excellence un pays de forêts. Sauf 
dans les parties occidentales, où des étendues rocheuses, complètement 
dépourvues de terre végétale, n'offrent que çà et là, dans les creux, des 
bouquets de bois rabougris, toute la région laurentine non encore livrée 
à la culture se revêt d'arbres : l'humidité de l'air et du sol, ainsi 
<pie la température estivale, suffisent partout pour entretenir une riche 
végétation forestière. Même les espaces déjà exploités par les bûcherons 
ou soumis à un premier défrichement reprennent leur parure d'arbris- 
seaux dès l'année qui suit le passage de l'homme : de nouvelles plantes 
à croissance rapide prennent la place de celles qu'ont détruites la hache ou 
l'incendie. Quoique les bois déjà exploités n'aient plus de valeur mar- 
chande et ne fournissent guère que du combustible, en attendant une 
nouvelle poussée de gros arbres, l'aspect de la nature n'a guère été mo- 
difié; l'horizon a reformé son cercle de feuillage. D'une extrémité à 
l'autre de la contrée, la physionomie générale des forêts change peu : 
presque partout, de l'ouest à l'est, on retrouve les mêmes essences; le 
plus grand contraste se produit du sud au nord, par la diminution île la 
température moyenne. Ainsi la partie méridionale de la province d'On- 
tario, baignée par les eaux du lac Erie, a dans ses forêts des noyers qui 
manquent à la flore septentrionale; de même les cèdres rouges ne dépas- 
sent pas le Huron et l'Ontario pour entrer au nord dans le bassin 
de l'Ottawa; d'autres espèces, le chêne blanc, le hêtre, l'érable à sucre, le 
pin blanc, le pin rouge, ont également leurs limites dans la contrée lau- 
rentine. Les lignes qui bornent les zones de croissance se développent 
pour la plupart suivant un certain parallélisme avec les isothermes, qui 
se dirigent eux-mêmes du sud-ouest au nord-est, dans le sens de la vallée 
du Saint-Laurent 1 . Au nord des Laurentides, et surtout par delà la hau- 
teur des terres, les arbres, exposés à des hivers [dus longs et plus rigou- 
reux, ont de moindres dimensions que ceux de la région fluviale. 

Les forêts laurentines se composent d'une soixantaine d'arbres, parmi 

1 Rob. Bell, Ma/) showing the gênerai northem limits of the principal forest-trees of Canada. 



470 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

lesquels dominent les conifères, appartenant à des genres rapprochés de 
ceux d'Europe, et portant pour la plupart les mêmes noms dans le lan- 
gage ordinaire : pins, sapins, épinettes, cèdres jaunes, rouges, gris ou 
blancs; les « pruches » (thuya canadensis), donnent leur écorce pour le 
tannage des cuirs, tandis que les filaments triés des racines fournissent le 
ouatape, que les Indiens savaient tisser en vases. La famille des saules est 
représentée par de nombreuses espèces, notamment par les peupliers 
« liards » et par les ce baumiers ». Un des arbres les plus appréciés est le 
bouleau blanc : les Indiens en construisent leurs canots d'écorce, si lé- 
gers qu'un homme peut charger son esquif et le transporter d'une 
rivière à l'autre par-dessus les rochers; les Canadiens en utilisent surtout 
la peau lisse pour en recouvrir les maisonnettes et les hangars. Les 
forêts ont aussi quelques arbres à fruits comestibles, notamment des ceri- 
siers, et les sous-arbrisseaux donnent des baies en abondance. Entre 
tous les arbres de la forêt canadienne, l'érable à sucre (acer saccharinum) 
se distingue par sa précocité printanière, par la richesse de sa floraison, 
par la splendeur éclatante de son feuillage d'automne, non moins que par 
la majesté de son port, l'excellence de son bois et la grande quantité de ma- 
tière sucrée contenue dans sa sève. Le délicieux sirop que l'on retire de 
l'érable fournit un sucre, très apprécié dans le pays de production: 
une « érablière » d'arbres gemmés et laissant couler leur sève est connue 
sous le nom de « sucrerie » ; parfois un grand arbre donne jusqu'à 
500 kilogrammes de sucre '. L'érable a été choisi par les Franco-Canadiens 
comme symbolisant leur nationalité; aux jours de fête ils en ornent leur 
poitrine et leurs drapeaux. Dans toutes les parties du Canada où prospère 
l'érable à sucre croît aussi la vigne sauvage, montant en lianes à la cime 
des arbres et suspendant ses grappes au branchage. La limite septentrio- 
nale de l'érable marque celle de la viticulture canadienne. 

La plus grande partie de la région forestière appartient encore au gou- 
vernement, et se divise en lots affermés successivement aux spécula- 
teurs : chaque année, les agents forestiers mettent en adjudication un 
certain nombre de « limites », c'est-à-dire de « lots délimités » en carrés 
géométriques par dizaines ou centaines de milles anglais. Les marchands de 
bois qui achètent ces parties de forêts pour en abattre les arbres et les 
débiter en billots, s'engagent à empêcher toute destruction inutile; après 
avoir fait choix des fûts qu'ils peuvent abattre et transporter, ils doivent 
respecter les arbres dont ils n'ont pas besoin et rendre le fonds à l'État 

1 Talbot. Reisc in Canada. 



FORÊTS OU CANADA. 471 

sans l'avoir détérioré; mais de pareilles obligations sont purement fic- 
tives, et le déboisement se t'ait à outrance, sans souci de l'avenir. Le 
<( bois franc », c'est-à-dire que l'on peut ouvrer, est celui que l'on 
détruit avec le plus d'acharnement : des forêts entières ne contiennent 
plus que du « bois mou », n'ayant d'autre emploi que pour les foyers. 
Chaque nouveau chemin, chaque glissoire établie sur le cours d'un torrent 
permet de pousser plus avant l'œuvre d'extermination. Le gemmage des 
arbres résineux pour la production des goudrons, du brai, de la térében- 
thine ne se pratique guère au Canada. 

Engagés à l'automne, les bûcherons qu'emploient les acheteurs de 
«s limites » remontent les rivières, afin d'arriver sur les « hauts » à temps 
pour établir leurs « campes » et se mettre à la besogne dès que la neige 
recouvre le sol. Toute la saison d'hiver est utilisée pour L'abatage des 
arbres, que l'on trahie sur les chemins glissants jusqu'au bord des tor- 
rents dont le flot les emportera. Dès que la glace est fondue sur les cours 
d'eau, les troncs entassés sur le bord sont précipités dans le courant, et les 
« draveurs » ou « gens qui font la drave » les suivent, ici en bateau, ail- 
leurs à pied, armés de gaffes, de grappins ou de haches pour dégager les 
fûts arrêtés dans les baies latérales ou sur les rochers. Souvent un obstacle 
placé en travers de la rivière relient le convoi : il se forme une embâcle ou 
jtnn, et les travailleurs ont à s'élancer sur la masse flottante, à dégager 
la bille qui sert de « clef » à l'énorme « embarras » des troncs entre- 
mêlés et à leur faire reprendre la marche vers l'aval. Parfois des arbres 
retenus en quelque fissure de roc forment barrage dans les rapides 
mêmes, et c'est alors en pleine cascade, au milieu des flots tourbil- 
lonnants, où la rivière « tombe en foudre », qu'il faut dégager la voie. 
Mais dans toutes les rivières où les cataractes sont trop puissantes pour 
qu'on s'y hasarde, les draveurs construisent à côté du courant de solides 
échafaudages pour les coulisses ou glissoires dans lesquelles les billots 
seront lancés. A chaque lieu d'étape où l'on doit arrêter les bois, on élève 
en travers du courant des barrages fixes ou mobiles, des « bornes », der- 
rière lesquels le « train » d'arbres s'amasse en un plancher mouvant. 
Enfin, sur le fleuve, les hommes qui suivent ou précèdent le convoi de 
flottaison ont à joindre les billots en cages ou « cageux », c'est-à-dire en 
radeaux disposés en longs quadrilatères, ou le plus souvent en polygones 
irréguliers, composés d'un grand nombre de radeaux secondaires. Les 
bûcherons se laissent alors entraîner en dérive, si ce n'est aux endroits 
périlleux, où il faut échapper aux remous, se "garer des rapides; parfois 
ils démembrent l'îlot de bois qui les porte pour le reconstruire en aval 



472 



NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE 



et voyager encore jusqu'à l'usine qui débitera leur bois en poutres et en 
planches, ou jusqu'au port, près du navire de chargement, presque tou- 
jours anglais ou norvégien. 

A de pareils métiers, si divers et si pénibles, les draveurs ont fort à 
craindre les maladies causées par l'humidité et les viandes gâtées, surtout 
une espèce de scorbut qu'ils appellent la « jambe noire » (black kg) ; mais 
ceux qui échappent aux maladies et aux dangers deviennent presque tous 




BOIS FLOTTÉ, MX SCIERIES II OTTAWA. 

De: mii de A. Sluni, d'après une photographie de M. Topley. 



des hommes remarquables par la force, l'adresse, la sûreté des mouve- 
ments et la présence d'esprit. Toutefois, à mesure que les villes et les vil- 
lages se rapprochent de leurs établissements temporaires, leur genre de vie 
devient plus semblable à celui des autres ouvriers; ils sont menacés par celte 
division du travail qui enferme l'homme de plus en plus dans un labeur 
distinct. La poésie de leur existence diminue à mesure qu'on les discipline 
d'une manière plus étroite et qu'on les attache à un genre d'occupation 
plus spécial : embrigadés dans l'usine ou dans le chantier, ils regrettent 
leur vie de danger, de libre initiative et de lutte héroïque. Nombre d'entre 




1)1' C1NC II UN a CANADIENS CAMP h S. 

Dessin de Marins Perrel Gravure extraite de Nos Colonies. 



60 



FORÊTS DU CANADA. 475 

eux, d'origine franco-canadienne pour la plupart, trouvent leur joie à bra- 
ver la mort. On les voit traverser des courants rapides en sautant de 
bille en bille; ils descendent même des cascades, cramponnés à un 
morceau de bois; ils passent en nageant sous les radeaux et les homes. 
Cependant les accidents ne seraient, pas nombreux si, les jours de fête et 
les lendemains de paye, les draveurs ne se laissaient entraîner à boire outre 
mesure. D'ordinaire ils sont joyeux sans excès : ils aiment à chanter en ra- 
mant et c'est pour eux, quelquefois par eux, qu'ont été composées les 
belles chansons canadiennes les plus aimées 

« Nous avons saute le Long Sault, 
Nous l'avons saule tout d'un morceau! 
Ali! que l'hiver est longue! 
Dans les chantiers nous hivernerons, 
Dans les chantiers nous hivernerons! 



Rouli, roulant, nia houle roulant, 
En roulant nia houle roulant 
Kn roulant ma houle 1 . » 



Aux bûcherons succèdent les agriculteurs : les premiers éclaircissent 
la foret, les seconds la détruisent. Dans le voisinage immédiat des 
villes ou des lieux d'embarquement, ils abattent les arbres à la hache, 
mais à distance des marchés, ils livrent aux flammes la part de bois où 
ils sèment leurs grains et planteront leurs vergers. C'est pitié de voir les 
grands arbres flamber, répandant une acre fumée que le vent porte au 
loin et qui obscurcit l'atmosphère. Le feu court d'abord gaiement dans 
les broussailles, puis s'attaque aux troncs, qui brûlent isolément, par 
bouffées intermittentes, suivant les aliments plus ou moins combustibles 
qu'il trouve, écorces ou branches sèches. Pendant des journées, des semaines 
entières, les fûts se consument, rongés peu à peu ; lèvent avive la braise, 
qui de nouveau se recouvre de cendre. A la lin les arbres s'éteignent; 
on n'en voit plus que des souches inégales, souvent surmontées de sque- 
lettes carbonisés, aux formes les plus bizarres. Des années s'écoulent avant 
que les restes de la forêt aient complètement disparu : la charrue passe 
entre les racines. Parfois aussi le défrichement, trop coûteux, est inter- 
rompu, la broussaille reprend possession du sol et les troncs noircis 
disparaissent sous les lianes. 

Les incendies sont interdits pendant les mois de juillet et d'août, de 
peur que le feu ne se propage bien au delà des terrains forestiers con- 

1. Ernest Gagaon, Chansons populaires du Canada; — de Montigny, LeNord. 



476 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

cédés; mais en dépit des précautions, malgré les garde-feux tracés autour 
des lots, il arrive fréquemment, pendant les chaleurs caniculaires, que les 
flammes gagnent de proche en proche et que de grands embrasements 
dévorent les forêts de territoires entiers; des ruisseaux, des rivières 
n'arrêtent pas les flammes; le vent transporte les brandons par-dessus les 
lacs. C'est ainsi que dans la région du Saguenay un incendie détruisit 
toutes les forets qui s'étendaient des bords du lac Saint-Jean au Métabet- 
chouan et de cette rivière au cap Eternité. Dans toutes les parties du Canada 
on rencontre de ces « brûlés » dont les bois se reconstituent lentement, 
dressant leurs pousses verdoyantes entre les mâts grisâtres laissés par les 
flammes. De longues années se passeront avant que la forêt, encore intacte 
ou déjà parcourue par les coupeurs de bois, soit aménagée d'une façon 
régulière et découpée dans tous les sens par un réseau de chemins pro- 
tecteurs. Parmi les espèces d'arbres qui sont menacées de destruction est 
le précieux « noyer noir » (juglans nigra), essence d'autant plus précieuse 
qu'il peut servir au greffage du noyer d'Europe. 

Les grands animaux sauvages disparaissent en même temps que la forêt 
vierge : le bassin du Saint-Laurent, qui dans les premiers temps de la colo- 
nisation fournissait aux voyageurs français presque toutes leurs pelleteries, 
importe maintenant du Nord-Ouesl les fourrures que ses habitants em- 
ploient avec profusion. L'orignal et les autres cervidés ne se rencontrent 
plus que fort loin du Saint-Laurent; les castors, que les Canadiens fran- 
çais, à l'imitation de tant de tribus indiennes, ont pris pour emblème de 
leur nationalité, ont été refoulés vers le nord. On voit encore quelques 
pumas, mais les ours sont très nombreux. Dans les eaux du fleuve, les 
cétacés deviennent rares; la baleine ne suit pas les navires jusqu'à Montréal; 
on ne voit plus de ces « vaches marines » qui ont fait nommer tant de 
pointes et de plages sur les bords de l'estuaire et du golfe; les phoques ne 
pénètrent plus dans le lac Champlain par le Richelieu, ni dans le Hudson 
par le port de New-York sur presque tout le pourtour de la Nouvelle- 
Angleterre 1 . Cependant les marsouins remontent encore en plein Sague- 
nay, à mille kilomètres de la haute mer. Les bêtes sauvages sont rempla- 
cées par les animaux domestiques importés d'Europe, bœufs et chevaux, 
chèvres, moutons, poules et pigeons. Même le inonde des oiseaux s'est 
en partie renouvelé par l'immigration : l'insolent moineau picore dans 
les rues, les jardins et les champs du Canada, et plus d'un agriculteur 
regrette l'introduction de ce pillard dans le Nouveau Monde. 

1 J. G. Kohi, Trcwels in Canada. 



FORÊTS, HABITANTS DU CANADA. 477 

Les indigènes ont certainement diminué depuis l'époque où se présen- 
tèrent les premiers colons européens. Cartier, Ghamplain rencontrèrent 
des Indiens dans toutes les parties du territoire. Il est vrai que ces peu- 
plades étaient fort clairsemées et se composaient chacune d'un petit 
nombre d'individus, mais dépassant probablement cent mille, de la ré- 
gion des portages mississippiens à la bouche de l'estuaire du Saint-Laurent ; 
maintenant, ces tribus sont réduites à quelques groupes, perdus dans le 
Ilot montant de la colonisation blanche. Dans l'immense étendue des 
provinces d'Ontario et de Québec on ne compte plus qu'une vingtaine 
de milliers d'Indiens : ils sont peut-être trente mille avec les sauvages qui 
vivent au nord de la hauteur des terres, vers les rivages de la mer 
de Hudson. Chasseurs et pécheurs, les descendants des anciens posses- 
seurs du sol devaient nécessairement diminuera mesure que disparaissaient 
les animaux de chasse ou que le gibier tombait en d'autres mains : 
repoussés loin du fleuve et de ses grands affluents, ils n'avaient plus qu'à 
s'éteindre. Les colons d'Europe les refoulent comme ils avaient eux-mêmes 
refoulé ou exterminé les Innuit ou Skràllinger, qui, sous le nom d'Eski- 
niaux, vivaient encore au siècle dernier sur le golfe du Saint-Laurent et 
dont on trouve les crânes dans la région des Grands Lacs-. Si les faibles 
restes des tribus indiennes peuvent se maintenir, si même dans les terrains 
réservés qui leur ont été assignés ils augmententen nombre, c'est à la con- 
dition de changer complètement leur genre de vie, de se faire agriculteurs, 
artisans, marins, et de se mêler de plus en plus aux blancs, même par 
les mariages. 

En réalité les Indiens du Canada n'ont guère de représentants authen- 
tiques. Ils ne vivent plus que dans l'histoire et dans la légende : leurs vil- 
lages civilisés, près de Montréal et de Québec, les font moins connaître 
que les tertres funéraires épars en diverses régions, principalement sur les 
bords de la baie de Géorgie et du lac Huron, ainsi que sur les portages, aux 
alentours du lac Supérieur. Les sauvages errants avaient l'habitude de dé- 
poser leurs morts sur la roche nue et de les couvrir de lourdes pierres pour 
empêcher l'accès des bêtes féroces; après quelques années, ils venaient re- 
cueillir les os pour les déposer en un endroit visible de loin, d'ordinaire 
près d'un portage ou sur une pointe de rivage, là où ils trouvaient assez 
de terre pour élever un tertre, devant lequel s'arrêteront désormais les 
voyageurs. Sur les bords de la rivière la Pluie, toutes les buttes funéraires 
sont recouvertes d'un petit toit en écorce de bouleau, et du côté du sud 
est aménagée une étroite ouverture où les amis du défunt viennent 
offrir du tabac, du riz et d'autres présents lors de leurs visites pério- 



478 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

cliques 1 . Jadis les sauvages déposaient dans les tombes communes ou pri- 
vées tout ce qu'ils avaient de plus précieux : pelleteries, colliers, armes, 
chaudières en cuivre, instruments et bijoux. Les fouilles ont fourni aux 
archéologues les objets qui racontent le genre de vie, l'industrie, le com- 
merce, la civilisation des autochthones. 

Avant que les blancs n'arrivassent pour refouler ou massacrer les 
Indiens, ceux-ci s'exterminaient entre eux. Partout les noms locaux rap- 
pellent les sanglants conflits des indigènes, et souvent on recueille des osse- 
ments brisés qui rappellent d'anciennes batailles. Sur les bords de la rivière 
Française, sortie du lac Nipissing, on a trouvé un amas de vieux os, seul 
reste d'une tribu d'Iroquois, massacrée jusqu'au dernier homme par des 
Hurons. De leur côté, les Iroquois rendaient meurtre pour meurtre, et des 
villages hurons qui se pressaient sur les bords du lac Simcoe, on ne voit 
que des bois carbonisés. Un jour, des guerriers hurons descendaient le 
courant du Saint-Maurice en amont de la chute du Chaounigan : ils tour- 
naient déjà les pointes de leurs canots vers la rive, lorsqu'ils aperçurent 
derrière les arbres de nombreux Iroquois qui les guettaient. D'un commun 
accord, les Hurons lancent de nouveau leurs esquifs dans l'eau rapide, 
qui commence à se plisser déjà ; ils entonnent leur chant de guerre et 
jettent à l'ennemi leur rire de mépris, à l'instant même où la cataracte les 
entraîne. 

A défaut de l'histoire écrite, les chansons populaires canadiennes disent 
les massacres : 

Un noir corbeau, volant à l'aventure, 
Vient se percher tout près de ma toiture. 
Je lui ai dit : « Mangeur de chair humaine, 
Va-t'en chercher autre viande que mienne; 
Va-t'en là-bas, dans ces bois et marais, 
Tu trouveras plusieurs corps iroquois ; 
Tu trouveras des chairs, aussi des os. 
Va-t'en manger, laisse-moi en repos 2 . ■> 

Dans la courte histoire de quatre siècles les mêmes contrées ont été a»ler- 
nativement désertées et peuplées d'hommes d'origine diverse, Algonquins, 
Hurons, Sioux. La plupart des Indiens survivants appartiennent à la grande 
race algique ou des Algonquins. Dans le haut bassin et sur les bords du 
lac Supérieur on trouve les descendants de Saulteux et d'Odjibeway 



1 II. Youle Hinde, Canadian Red River and Assiniboine and Sasltatchewan Expéditions. 
- Ernest Gagnon, ouvrage cité. 



TRIBUS INDIENNES DU CANADA. ALGONQUINS. 479 

comme dans le bassin du Winnipeg. D'autres Odjibeway cl les Missis- 
sauga, de même que les Amikoué ou « Castors », vivent sur les rives sep- 
tentrionales du lac lliiroii, et c'est aussi dans ce pays de lacs et de rochers 
que chassaient les Outaouais ou « Oreillards », appelés par Champlain 
« Cheveux relevés », à cause de la disposition de leur chevelure, nouée 
en huppeau sommet de la tète. D'autres Indiens, dont quelques descendants 
errent encore dans le voisinage des sources du Saint-Maurice, étaient 
nommés « Tètes de Houle », également à cause de leur coiffure. Les 
Nipissing, les Temiscaming, les Abittibi ont reçu leur nom des lacs du 
Nord, aux bords desquels leur postérité n'est pas complètement éteinte : 
souvent l'appellation de *< Sorciers » s'appliquait aux Nipissing, cette tribu 
étant fort renommée par ses « hommes de médecine ». Au nord et au sud 
de l'Ottawa, dont le nom rappelle le séjour momentané des Outaouais, 
deux rivières, appelées « de la Petite Nation », sont ainsi désignées d'après 
une peuplade algonquine de moindre importance que la « Grande Nation », 
celle des Algonquins proprement dits, dont les villages se succédaient, dans 
la vallée moyenne du Saint-Laurent, en amont de l'estuaire. Tous recon- 
naissaient comme « pères » les Algonquins du Sud ou « Loups », plus 
connus sous le nom de Delaware onde Lenni-Lenap, c'est-à-dire « Hommes 
primitifs »; ils donnaient aux Indiens congénères les appellations d' « en- 
fants » et de « neveux »'. 

Au nord, dans les forets des régions lacustres, se cachaient les Papina- 
chois et les Altiakmeg ou « Poissons Blancs », nom qu'ils devaient à leur 
pèche principale. Les habitants des Laurentides et de la Hauteur des Terres, 
qui sont de nos jours représentés par le plus grand nombre d'individus, 
devaient à leur résidence l'appellation de « Montagnais ». Enfin, vers 
le bas de l'estuaire et du coté méridional, les Français rencontrèrent 
les Abénaki ou mieux Ouabanaki, c'est-à-dire le « Peuple de l'Aurore », 
c'est-à-dire de l'Est, souvent mentionnés dans les anciennes chroniques et 
devenus fameux dans l'histoire de la littérature américaine par leurs 
chants d'une poésie pénétrante 5 . De tous les Algonquins du versant 
laurentin les Montagnais sont les moins éloignés de l'état primitif, 
grâce à leur vie dans les forêts, loin des cités riveraines du fleuve. 
Au nord de la hauteur des terres, il en est même qui ont échappé jusqu'à 
maintenant aux efforts des missionnaires; d'autres, qui s'étaient convertis, 
sont revenus à leurs anciennes pratiques dès que leurs prêtres les eurent 
quittés. Leur idiome diffère beaucoup du dialecte algonquin usité dans le 

1 Francis Parkman, The Con&piracy of Ponliac. 

' : Lighlhall; — Leland; — John Reade, Transactions of Ihe R. Society of Canada, 1887. 



480 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

voisinage du Saint-Laurent : avec les autres tribus ils se servaient d'un 
patois commercial. 

Le deuxième groupe ethnique du bassin était celui des Vendat, aux- 
quels les Français donnèrent le nom, devenu définitif, de « Hurons » : 
leur chevelure, rejetée en avant, donnait à leur tète l'aspect d'une hure de 
sanglier. Ils vivaient sur les bords orientaux de la « Mer Douce », qui 
porte leur nom, et au sud-est dans les bassins de l'Erie et de l'Ontario. 
Leurs voisins et alliés étaient les « Pétuneux » ou les « Gens du Tabac », 
qui vivaient sur les bords de la baie Géorgienne 1 . Au milieu du dix-septième 
siècle, la population huronne atteignait sa plus grande densité à l'ouest du 
lac Simcoe; elle y possédait trente-deux villages. D'après les voyageurs 
français qui visitèrent les Yendat, ils auraient été dans ce district au 
moins onze mille ; quelques auteurs parlent même de trente ou trente-cinq 
mille Hurons groupés dans cette contrée péninsulaire de l'Ontario'. Ils 
avaient du jadis peupler la contrée sur une beaucoup plus grande éten- 
due; mais la féroce inimitié de leurs congénères les Iroquois les avait 
forcés à se tenir en une masse relativement compacte : presque tout l'es- 
pace compris «entre le fleuve Ottawa et le lac Simcoe était resté désert. Puis 
le jour vint où tout le riche pays des Hurons devint également une solitude: 
à la place des noms de villages, les cartes françaises du dix-huitième siècle 
ne donnent d'autre indication que celle de « Nation détruite ». M. Taché a 
visité dans ce pays seize ossuaires, dont un renfermant plus de mille sque- 
lettes entassés sans ordre et mêlés à des objets de toute espèce, pipes, ver- 
roteries, cordons de coquillages, ornements en cuivre de fabrication 
mexicaine, parures et instruments achetés aux Français"'. La nation des 
Neutres, qui tentèrent vainement de maintenir l'équilibre entre Hurons 
et Iroquois, occupait les rives septentrionales du lac Erie et la vallée 
du Niagara; on sait que, d'après quelques élymologïstes, leur nom, 
Onghiarah, serait, sous une forme peu modifiée, celui que porte la fameuse 
rivière. 

Les Iroquois, nation de guerriers et de discoureurs, furent ainsi nommés, 
dit Charlevoix, d'après la conclusion de leurs harangues. Ils les termi- 
naient par le mot : liiro, « j'ai dit », et par l'exclamation kouè! à laquelle 
ils donnaient, suivant la passion qui les animait, l'intonation de la joie, de 
la tristesse ou de la fureur. Eux-mêmes se désignaient, dit-on, par le nom 
de Hottinonchiendi ou « Faiseurs de Cabanes », et leurs demeures étaient 

1 F. X. Garneau, Histoire du Canada; — Fcrland, Cours d'histoire du Canada. 

- Lalemant, Relations des Jésuites ; — Fr. Packman, France and England in Norih- America. 

5 Fr. Parkman, The Jcsuits in North- America. 



HURONS ET IROQUOIS. 481 

en effet plus grandes, mieux construites et mieux fortifiées que celles de 
leurs voisins. Le siège principal de la race iroquoise 1 s'est maintenu au sud 

du lac Ontario, où se trouvent encore les réserves des « Cinq Nations », de- 
venues les - Six Nations o par leur alliance avec les Tuscarora. De ions, 
les plus redoutables étaient les Mohawk, et si nombreuses lurent leurs 
victoires, si grand devint leur ascendant, qu'ils finirent par être considérés 
comme les représentants de leur race et que les autres peuplades se mirent 
sous leur patronage. Les lroquois, presque toujours vainqueurs dans les 
combats grâce à leur vaillance et à leurs ruses, puis grâce à leur prestige, 
s'étaient superbement qualifiés d' « Hommes supérieurs à tous les autres 2 ». 
Ce sont les lroquois que célèbrent à l'envi la légende et le roman et dont on 
a voulu l'aire l'Indien par excellence. Cependant ils différaient à maints 
égards des autres sauvages, et notamment de leurs voisins de l'ouest, du 
nord et de l'est, les Algonquins. Tandis que ceux-ci n'avaient pas dé- 
passé la condition de chasseurs et pêcheurs, les lroquois cultivaient déjà le 
sol. Avec les Hurons ou Yendat 3 , ils se distinguaient aussi par la langue, 
très différente des idiomes algonquins : elle est d'une grande pauvreté en 
consonnes et manque complètement de labiales; les voyelles prédominent 
cl donnent une grande douceur au parler, qui cependant est ample, fort, 
sonore et se prête admirablement à l'éloquence. L'idiome a peu changé, 
dit-on, depuis l'arrivée des Européens 4 : le sauvage apprend volontiers 
les langues étrangères, mais ne dénature pas la sienne. 

D'après une tradition, les lroquois auraient occupé autrefois les bords du 
Saint-Laurent, vers le confluent de l'Ottawa, mais ils en auraient été 
chassés par les Algonquins. Lorsque Champlain pénétra dans le pays, au 
commencement du dix-septième siècle, les lroquois étaient occupés à 
reconquérir la contrée et chassaient devant eux Hurons, Montagnais et 
Algonquins. Champlain, qui pourtant fut à tant d'égards un homme de 
droiture et de sens, eut le tort de se laisser entraîner dans ces luttes poli- 
tiques. 11 lui eût été facile, grâce à la supériorité de ses armes, de rester 
inattaquable et d'employer toutes ses ressources à devenir l'arbitre com- 
mun des nations ennemies : il préféra prendre parti. Devenu l'allié des 
Hurons, il était par cela même l'adversaire des lroquois : il fut vain- 
queur, mais la vengeance des lroquois sut attendre; longtemps après 

1 Seneca ou Tsonnontouans; Cayuga ou Goyogouins; Ôneida ou Ouneyout; Mohawk, Mahakuàsi' 
nu Agniew. 

- Charlevoix, Voyage en Amérique; — Golden. Histonj of Ihe Five Indian Nations of Canada; 
— Garneau, ouvrage cité. 

s Wendat, Wyandot, Onendat, etc. 

* Ferland. ouvrage cité; — Guoq, Lexique de la langue iroquoise. 

xv. 61 



482 NOUVELLE GÉOGRAPIIIE UNIVERSELLE. 

Ghamplain, la guerre se déchaîna, incessante, féroce, impitoyable, de part 
et d'autre. Les Iroquois, auxquels les marchands hollandais avaient vendu 
des armes à feu dès le milieu du dix-septième siècle, se liguèrent avec des 
blancs, les colons anglais des rivages de l'Atlantique, qui dépassaient, 
dit-on, les Français en munificence : tandis que le roi de France payait 
cinquante francs aux Hurons pour une chevelure d'Anglais, le roi d'An- 
gleterre donnait le double pour celle d'un Français 1 . Mais à la longue les 
Iroquois eux-mêmes furent réduits à peu de chose par les guerres inces- 
santes, et des Odjibeway, les Missassauga, les refoulèrent de tout le terri- 
toire occidental des Grands Lacs; puis le conflit des tribus sauvages se 
perdit dans le choc des deux plus puissantes nations européennes, la France 
et l'Angleterre. La lutte à laquelle Champlain avait consenti à prendre 
part s'acheva en 1760 devant les murs de Québec. 

Après la guerre d'indépendance américaine, nombre d'Iroquois, restés 
fidèles à la Grande-Bretagne, vinrent chercher un refuge auprès des Fran- 
çais du Canada; ils y trouvèrent quelques-unes de leurs tribus, et c'est 
parmi les descendants métissés des uns et des autres que l'on rencontre 
ceux qui portent le plus fièrement leur nom fameux. Dans la province 
d'Ontario se fondèrent aussi des colonies d'Iroquois, policés maintenant et 
plus ou moins fondus avec la population anglo-saxonne des alentours : un 
des premiers poètes de langue anglaise, Pauline Johnson, est une Iro- 
quoise 2 . Les écoles, dans lesquelles les descendants des aborigènes appren- 
nent le français ou l'anglais, les églises, catholique ou protestante, dont 
ils pratiquent les cérémonies, la vie commune, politique et sociale avec les 
Canadiens blancs, enfin le mélange des sangs, hâtent de plus en plus la 
fusion définitive; cependant les familles indiennes civilisées tiennent avec 
un opiniâtre orgueil à la gloire de leur origine et revendiquent le nom de 
« Sauvages », tout en repoussant comme une insulte celui d'Indiens, donné 
plus tard par les colons anglais. Iroquois, Hurons et Algonquins ont encore 
leurs fêtes nationales, leurs chants et leurs jeux ; chacun garde précieuse- 
ment son tolem, — ou mieux son otem'% — la représentation de l'objet sym- 
bolique, animal ou plante, par lequel il se trouve rattaché à ses frères de 
race ou de clan. C'est dans les communautés policées que l'on constate cet 
accroissement de la population qui témoigne de l'équité des Canadiens 
à l'égard des anciens possesseurs du sol ; si les tribus de chasseurs dimi- 

1 P. A. de Gaspé, Les anciens Canadiens. 

2 W. 1). Lighthall, Songs ofthe Great Dominion; — Athameum, Sept. 28, 1889. 

3 Cuoq, Études philologiques sur quelques langues sauvages de l'Amérique ; — Marshall 
Elliott, Transactions ofthe Modem Langage Association of America, vol. II, 1886. 



TRIBUS INDIENNES, DÉBUTS DE LA COLONISATION. 485 

nuent, les communes d'agriculteurs augmentent régulièrement 1 , tout en 
perdant peu a peu leurs caractères distinclifs. D'ailleurs les « Sauvages » 
ont aussi leur part dans la civilisation des blancs ; ils leur oui donné 
quelques mots de leur vocabulaire, la raquette, la tabogane et ce jeu de la 

crosse [lacrosse) pour lequel les jeunes Anglo-Canadiens ont la même 
passion que les Anglais pour le cricket. 

Los commencements de la colonisation européenne lurent des plus diffi- 
ciles. Jacques Cartier, Roberval ne firent que visiter la contrée et ne 
laissèrent point de colons derrière eux. En 1590, soixante-cinq années 
après le premier voyage de Cartier et son hivernage à Stadaconé, au 
pied de la colline de Québec, le concessionnaire Chauvin tenta de fonder 
un établissement définitif au Canada. 11 fit choix de Tadoussac, au con- 
fluent du Saint-Laurent et du Saguenay, [pour y élever une première 
« maison de plaisance » : seize individus devaient y passer l'hiver, mais 
l'année suivante tous étaient morts ou s'étaient dispersés parmi les indi- 
gènes. Les concessionnaires du trafic qui succédèrent à Chauvin portèrent, 
leurs efforts sur le littoral maritime, et en effet, après de nombreuses péri- 
péties, la colonisation recommença, sur la baie de Fundy, par la fonda- 
tion de Port-Royal, qui plus tard fut abandonné, puis rebâti. Ce poste, la 
moderne Annapolis, est le lieu d'origine des Acadiens; mais les Canadiens 
proprement dits ne datent leur histoire que de la construction de Québec, 
en 1608. Cette lenteur du peuplement s'explique par le monopole : en 
1602, l'Acadie était la propriété de Poutraincourt, et tout le reste de la 
« Nouvelle-France » était censé la propriété de Mlle de Guercheville 2 . 
Les personnages auxquels Henri IV donna successivement l'autorisation 
de trafiquer dans les « Terres Neufves » et les côtes avoisinantes devaient 
s'engager, non seulement à éloigner les étrangers des territoires con- 
cédés, mais ils devaient également faire la chasse à tous Français qu'ils 
rencontreraient dans ces parages. En 1605, le roi défend « à tout 
capitaine, pilote, marinier et autre de la mer océanne de faire aucun 
trafic et commerce plus haut dans la rivière que l'endroit de Gaspé ». 
Il est vrai que ces ordres n'étaient guère obéis et que les pécheurs 
basques et bretons continuaient à visiter l'entrée de l'estuaire; mais 
les fondés de pouvoir officiels les poursuivaient, les capturaient, eux 
et leurs navires, et les ramenaient en France « afin que justice en fut 
faite" ». Parfois ils eurent le dessous : des pêcheurs basques abordèrent 

1 Ri- nt'' de Semallé, Bulletin de la Société de Géographie, .">' trimestre 1885. 

2 Ilenrv Barrisse, Notes sur la Nouvelle-France. 

5 Benjamin Suite, Histoire des Canadiens français. 



484 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

un jour le navire du concessionnaire et le démunirent complètement de ses 
armes. 

Au monopole commercial s'ajoutait l'intolérance religieuse. Lors des pre- 
miers envois, ce furent des protestants qui répondirent avec le plus de zèle 
à l'appel des recruteurs, et dans l'état où se trouvait alors la France, il 
était à prévoir que les « huguenots » persécutés chercheraient volontiers à 
fonder par delà les mers une nouvelle patrie. Les bords du Saint-Laurent 
se seraient rapidement colonisés, comme le furent pendant le courant du 
siècle les côtes atlantiques, de la baie de Boston «à celle du Potomac. Mais, 
après quelques hésitations dues à la tolérance d'Henri IV, la politique des 
colonisateurs officiels se fixa d'une manière définitive et l'entrée de tout 
hérétique en territoire canadien fut interdite : l'unité de la foi devait être 
complète, et les prêtres auxquels fut confiée la mission de convertir les in- 
digènes devaient également veiller à la pureté des convictions religieuses 
d<> leurs compatriotes blancs. « Le roi, dit Pontchartrain après la révoca- 
tion de l'édit de Nantes, le roi n'a pas chassé les protestants de France 
pour les laisser se constituer en république dans le Nouveau Monde 1 . » Les 
gens de la Rochelle même catholiques étaient suspects 2 . 

Ce n'est pas tout : les Français immigrés ne songeaient point à cultiver 
le sol; avides de richesses, ils eussent voulu, comme les Espagnols, trouver 
des mines d'or et d'argent et revenir en peu d'années chargés de trésors. 
Pendant leur séjour au Canada ils voguaient de baie en baie, toujours à la 
recherche des régions minières. Forcés de se contenter du trafic des pelle- 
teries, qui d'ailleurs était fort lucratif, ils attendaient qu'on leur portât de 
France les provisions nécessaires, et lorsque les tempêtes avaient retardé 
les vaisseaux de ravitaillement, ils se trouvaient livrés à la disette. Nombre 
d'entre eux succombèrent. Mais de tous les fléaux le plus redoutable était 
le « mal de terre », espèce de scorbut qui provenait évidemment des 
viandes corrompues, de la mauvaise hygiène et de la nostalgie. L'agricul- 
ture, à laquelle on ne se mit que lentement, fut le remède de la maladie 
terrible. On doit citer le nom du bienfaiteur public, « le père de la race 
canadienne », qui le premier laboura son champ et y jeta la semence : 
c'était Hébert, un Parisien. À Port-Royal, à Québec, son premier souci 
fut d'étudier les plantes et de cultiver la terre. 

Tadoussac n'est pas le seul lieu riverain du Saint-Laurent où l'on eût 
projeté au seizième siècle de fonder une colonie : Jacques Cartier avait pro- 



1 Casgrain, Une paroisse canadienne dans le Nouveau Monde 

2 Parkman, The old Régime in Canada. 



DÉBUTS DE LA COLONISATION. 



485 



pose le cap Rouge, en amont de Québec, et Champlain lui-même avait eu 
l'idée de] s'établir à Trois-rRivieres, grand marché de traite pour les indi- 
gènes delà contrée. En 1608, il se décida pour Québec, <|iii est en effet la 
porte stratégique du Canada, ei l'on possède encore la gravure du temps 
qui représente la forte « abitation de Quebecq », bâtie sur une terrasse de 
plateau, au-dessus du Saint-Laurenl el del'estuaire. De 28 Européens il en 

N" 110. — POPULATIONS INDIENNES El COLONIES D EUROPÉENS m COMMENCEMENT DC DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 



Uuest de larij 



60° 




C. Perron 



Régions colonisées au commencement du dix-huitième siècle. 

I - 55 000000 



looo kil. 



mourut une vingtaine dès le premier hiver; des Algonquins vinrent se 
« cabaner » autour du fortin, mais pendant plusieurs années il n'y eut 
d'autres habitants français à Québec que des «engagés », des « hivernants » 
qui dépendaient de la Compagnie des marchands et n'avaient point de 
femmes : la première famille qui vint s'établir à Québec fut celle du jar- 
dinier Hébert, en 1617, et sa fille aînée fut la première qui s'y maria, quatre 
ans après 1 . Des milliers de Canadiens font remonter leur origine à ce 



1 Ferland, Garneau, Suite, ouvrages cités. 



486 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

colon. Un des compagnons de Champlain dans l'expédition de 1608 laissa 
également une très nombreuse descendance. Mais le petit groupe de coloni- 
sation française ne se constitua solidement que plus de vingt ans après la 
fondation, lorsque Québec, occupé peu de temps par les Anglais en 1629, 
lit retour à la France. Quelques années plus tard, en 1641, les Français pre- 
naient possession de l'île de Montréal. Un fort s'éleva au confluent du 
Richelieu et du Saint-Laurent, là où se trouve aujourd'hui la ville de 
Sorel; puis le fort de Chambly, qui devint à l'est le boulevard de Montréal 
contre les Anglais, et autour duquel campèrent plusieurs milliers d'hommes, 
s'éleva sur les bords du bassin lacustre où s'épanouit le Richelieu : les 
établissements épars commençaient à devenir colonie et les habitants ne 
dépendaient plus uniquement delà France pour leur entretien. 

En 1672, un siècle avant que le Canada tombât au pouvoir de l'Angle- 
terre, la population française recensée sur les bords du Saint-Laurent, de 
Montréal à Québec, était de 5418 personnes, dont 1344 capables de porter 
les armes. Malgré les guerres contre les Iroquois, malgré les luttes plus 
périlleuses encore contre les Anglais, le nombre des habitants ne cessa 
d'augmenter, moins par l'arrivée de nouveaux colons que par l'accroisse- 
ment normal des familles : désormais la race avait su s'accommoder au 
climat et régler son genre de vie. A l'exception d'artisans parisiens, doués 
de plus d'initiative que les paysans des provinces, il n'y eut presque pas 
d'immigrants proprement dits avant 1665. Un certain nombre d'aventu- 
riers, nobles ou bourgeois, se dirigèrent aussi vers le Canada pour faire la 
traite des pelleteries, et quelques marins prirent leur retraite dans le 
voisinage des lieux de pèche. Colbert fit envoyer quelques colons de 1665 
à 1674; plus tard, presque tous les Français qui s'établirent au Canada 
étaient des militaires, auxquels on accordait leur congé à condition qu'ils 
se marieraient et resteraient dans la colonie : on leur faisait une con- 
cession de terre et on leur payait la solde pendant la première année. 
Quant aux femmes, elles furent, au nombre d'un millier environ, importées 
par les soins du clergé, qui faisait pratiquer dans les paroisses une sorte 
de recrutement parmi les fillettes de douze à seize ans 1 . Un convoi de 1671 
en amena cent cinquante. 

On a dit que la race française canadienne est métissée ; elle ne peut 
l'être que dans une proportion infinitésimale, car les Français qui péné- 
traient dans les forêts de l'intérieur et y prenaient femme, laissaient les 
enfants dans la tribu maternelle ou bien restaient avec les sauvages et finis- 

1 Benjamin Suite, Prétendue origine des Canadiens-Français. 



_ 



W'f'ï'llJlj 



iip- ■ m 



m* Mil: i 



t'a) 




iMÊMamm m/a ,„.,.,, . .»..-.:-.,-.- 



ACCROISSEMENT DES CANADIENS FRANÇAIS. 480 

saient par le devenir eux-mêmes, (les éléments ethniques ne peuvent donc 
entrer dans la société franco-canadienne que par l'assimilation graduelle 
des indigènes. Dans les colonies proprement dites il n'y eut, de 1608 à 
I60Ô, que sept mariages de Français avec des Huronneset desAigonquines, 
et après cette époque, où la population blanche comprenait déjà 2500 per- 
sonnes, l'équilibre entre les sexes était à peu [très établi'. Charlevoix dit 
que presque tous les colons étaient d'origine normande : c'est une erreur; 
mais certainement la très grande majorité venait du versant océanique, 
ainsi (pie le démontrent les recherches laites dans les archives des notaires 
cl d'autres documents semblables, recueillis par Garneau et les continua- 
teurs de son œuvre*. La population des immigrants était originaire des 
provinces d'où provenaient les soixante-cinq seigneurs auxquels furent 
concédés jusqu'en 1065 les domaines du Canada : constituant leurs fiels 
sur le mode féodal, c'est parmi les vassaux de leurs terres de France qu'ils 
recrutèrent leurs hommes". Les provinces méditerranéennes n'envoyèrent 
qu'une très faible proportion d'immigrants : on ne rencontre au Canada 
presque aucun nom de famille d'origine méridionale. D'ailleurs, des cen- 
taines de Canadiens portent des appellations d'animaux, de plantes, de lieux, 
ou des sobriquets qui, après avoir été donnés à un colon, s'appliquèrent en- 
suite à tous ses descendants. De nombreuses familles tirent aussi leur nom 
des villes françaises d'origine. 

Au commencement du dix-huitième siècle, toute la population franco- 
canadienne, y compris celle de l'Acadie, était de 10 000 individus; elle dou- 
bla deux fois pendant les soixante dernières années du régime français, 
progression qui eût été fort rapide ailleurs qu'en une contrée de colo- 
nisation et de peuplement. Tandis que les habitants français du Canada 
quadruplaient, ceux des provinces anglo-saxonnes qui devaient un joui- se 
grouper en républiques unies décuplaient : de "JO^ 000 qu'ils étaient en 

1 F. \. Garneau, Benjamin Suite, ouvrages cités. 

2 Origine de 2002 immigrants, constatée par Garneau dans les études de notaires, à Québec, pour 
le dix-septième siècle : 

Parisiens 558 

Ctiarentais (Saintonge, Aunis, Angoumois) . 548 

Normands ... 541 

Poitevins l 259 )■ 1942 Français du Nord- 
Flamands et Picards 95 i 

Bretons 87 | 

Autres Français du Nord et du Centre .... 474 ; 

Fiançais du Midi (Dauphinois, Provençaux, Languedociens) 54 

Etrangers 26 

5 Rameau de Saint-Père, Une colonie féodale en Amérique. 

xv. 62 



490 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

1700, leur nombre s'était élevé à 2 millions et demi. Aussi prévoyait- 
t-on que, lors d'un conflit, la colonie d'origine française serait écrasée, 
et, pour obvier au danger, on avait même proposé de faire du pays une 
grande colonie pénale et d'y transporter les condamnés de France, projet 
<pù d'ailleurs n'eut aucune suite. Lorsque la guerre suprême éclata enfin, 
en 1759, et (pie l'Angleterre fit envahir le Canada à la fois par le centre et 
par les deux extrémités d'amont et d'aval, les trois corps d'armée, les équi- 
pages et les troupes de secours qu'elle mit en mouvement comprenaient 
autant d'hommes de guerre que la région française avait d'habitants, 
avec les vieillards, les femmes elles enfants \ C'est merveille que les « Cana- 
diens », — car ce nom est d'ordinaire appliqué d'une manière spéciale 
aux Franco-Canadiens, — aient pu résister comme ils le firent et que même 
le dernier choc du grand conflit se soit terminé par une de leurs victoires. 

Après l'annexion du Canada aux possessions britanniques d'outre-mer, il 
semblait inévitable que la faible population franco-canadienne, abandon- 
née par la mère patrie et coupée de toutes communications avec elle, égre- 
née sur un très vaste territoire, le long d'un fleuve parcouru par les navires 
de ses ennemis, dépourvue de tout centre considérable pouvant servir de 
point d'appui, enfin administrée par des conseils de guerre siégeant en 
permanence, fût condamnée à disparaître dans le flot montant des Anglo- 
Saxons vainqueurs. Et par un phénomène unique, les soixante mille Cana- 
diens sont devenus deux millions d'hommes : la population a plus que 
trentuplé! Ce prodigieux accroissement s'est accompli sans que l'immigra- 
tion française y ait eu la moindre part pendant un siècle : c'est en 1872 
seulement que la chaîne des temps, pour ainsi dire, se renoua entre le 
Canada et la mère patrie par l'arrivée de quelques centaines de Français 
sur les bords du Saint-Laurent. Mais si la population franco-canadienne 'ne 
s'est pas recrutée parmi les fils de l'ancienne patrie, elle s'est accrue 
d'autres éléments ethniques, francisés peu à peu. Nombre d'Ecossais et 
d'Anglais, laissés au" pays canadien, parmi les gens de langue française, et 
même des fils de soldats qui étaient venus en ennemis et en maîtres, ont 
fini par oublier leur nationalité première et par devenir patriotes zélés 
dans leur peuple d'adoption. En apprenant la langue du pays, plusieurs ont 
même traduit ou modifié leur nom de famille. Quoi qu'il en soit, il n'est 
pas de peuple au monde qui, dans l'ensemble, ait des généalogies mieux 
connues : un érudit a pu tenter pour le Canada français ce qui n'a été 
essayé en aucun autre pays, de suivre pendant deux siècles et demi, depuis 

1 Dépêches de Montcalni. \ L 2 avril 1759 



ACCROISSEMENT DES CANADIENS. 491 

il 1 -} 1 .), la filiation de toutes les familles de la nation, et cette œuvre au- 
dacieuse, pour laquelle il a fallu dépouiller huit cent mille actes d'étal 
civil, a réussi d'une manière admirable 1 . 

Les recensements décennaux témoignent des étonnants progrès de la 
race franco-canadienne'. Mais ce n'est point sans luttes pour le main- 
lien de leur nationalité et de leur langue que les Français ont pu prospé- 
rer au milieu d'éléments hostiles. Malgré l'intérêt évident qu'avaient les 
gouverneurs anglaisa ne pas irriter les populations canadiennes et à ne pas 
les jeter dans l'alliance de la république voisine, ils se laissaient entraîner, 
par antipathie de race, à léser de toute manière leurs sujets d'origine 
française. C'est ainsi qu'en 180(5 les rédacteurs d'un journal ayant 
pris pour devise : « Nos institutions, notre langue et nos lois », furent jetés 
au cachot comme coupables de haute trahison. Les emplois publics étaient 
presque exclusivement confiés à des Anglais, et les terres appartenant à 
l'Etat se distribuaient uniquement aux nationaux de la race victorieuse: 
de 1795- à 1811, le gouvernement fit ainsi cadeau de 1200000 hectares à 
deux cents protégés britanniques. A la fin, les injustices devinrent si 
criantes et l'oppression si dure, que la révolte éclata. On se livra de véri- 
tables batailles, et des fusillades, des pendaisons, des proscriptions en masse 
mirent un terme au soulèvement. En 1840, le français fut officiellement 
aboli comme idiome légal et parlementaire, et seulement neuf années 
après, précisément à l'époque où la population anglaise obtenait la majo- 
rité dans l'ensemble du Canada, on reprit pour les débats officiels et les 
actes juridiques, concurremment avec l'anglais, l'usage de la langue fran- 
çaise : les Canadiens du bas Saint-Laurent avaient définitivement obtenu 
gain de cause. Malgré la répression sanglante, la prise d'armes des habi- 
tants avait atteint son but. 

Si les colons de langue anglaise ont vainement tenté de l'emporter sur 
les résidents fiançais dans le bas Canada, ils occupent au delà de l'Ot- 
tawa un espace immense. Dès les premières années de la conquête, le 
gouvernement britannique disposait d'immigrants nombreux pour les 
jeter en Canada et contrebalancer l'influence des habitants de langue 
française. Après la guerre de l'indépendance américaine, des « loyalistes » 
anglais, obligés de quitter les États-Unis, se dirigèrent presque tous vers 
le bassin du Saint-Laurent, où les autorités leur distribuèrent les terrains 

' Cyprien Tanguay, Dictionnaire généalogique des familles canadiennes. 

- Français du Canada sous le régime britannique, sans les émigrants aux Etats-Unis : 



1774 98 000 

1871 1 OOj'200 



1881 I 29." flt>9 

1881» 1 i'JOOlll) 



492 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

avec générosité : en 1784, on comptait déjà quinze mille Anglais au Ca- 
nada, soit un peu plus du huitième des habitants. L'immigration venue 
directement de la Grande-Bretagne ne prit quelque importance qu'après 
les guerres de l'Empire, mais elle s'accrut fort rapidement, et vers 
l'année 1848 l'équilibre du nombre s'établit entre les deux races. Puis 
il se rompit aussitôt au profit de l'élément anglais, que fortifiait chaque 
année une forte immigration d'une ou plusieurs dizaines de milliers. Les 
Irlandais, qui vinrent en foule après la grande famine et qui furent 
accueillis avec un dévouement fraternel, comme coreligionnaires, par les 
Canadiens français, se sont naturellement rangés du côté des Anglais, la 

N° 111. — CENTRES PRINCIPAUX LE L'IMMIGRATION ALLEMANDE AU CANADA 



Ouest de Pari 




Un est de ur 



C. fprron 



I ;3 000 mm 



communauté de langue étant un lien plus fort que la profession des mêmes 
dogmes religieux. Quant aux immigrants qui n'appartiennent pas a des 
nations de langue anglaise, les Allemands et les Scandinaves, ils contri- 
buent aussi à fortifier l'élément britannique, l'idiome dominant du pays 
étant toujours celui qu'ils apprennent eux-mêmes et que parlent leurs 
enfants. Cette immigration Scandinave a pris pendant les dernières dé- 
cades une importance grandissante. Il serait donc téméraire, de la part des 
Canadiens français, de prétendre à conlre-balancer l'élément anglais dans 
l'immense étendue de la Confédération : d'année en année, quels que soient 
leurs progrès, la part proportionnelle des deux nationalités se modifie en 
accroissant la majorité des Canadiens de langue anglaise. 



POPULATIONS CANADIENNES. 



493 



Mais ce que les Franco-Canadiens ont fait, et ce qu'ils ont la volonté do 
parfaire, est do s'assurer la prépondérance définitive dans le territoire oc- 
culté par leurs ancêtres. A cet égard, les progrès accomplis sont décisifs. 
Même la ville de Québec, dont les Anglais avaient fait le c< Gibraltar <> du 
Sainl-Laurent, et qu'ils avaient peuplée de soldats et. de fonctionnaires, a 
complètement reconquis sa nationalité française; Montréal, dont l'initia- 
tive anglo-saxonne, aidant la nature, a fait le centre industriel et com- 
mercial de la Confédération, reprend le caractère franco-canadien qui avait 
presque disparu. Maintenant ces Anw cités, les plus considérables de la 



N" 112. — ACCROISSEMENT KKS POPULATIONS DE LANGUE FRANÇAISE ET DE LANGl'E ANGLAISE 
DANS LA PUISSANCE Illl CANADA. 













tfab. 










/ 


3.000.000 










/ 

r 

» — 

/ — 

/ 

/_.A 


2 500.000 
2.000.000 
1 500000 


/ 

r r 
/ ' i_ - -, 
/ ■ 


.0,1 1 

VI i — 

i' ------- 










v$- -y 












/ i ( i^tr. 












f-IIZl^?Ç^^5----~ 


1.000.000 










j^t__; 1 ; 






_ 








500000 

400000 
500000 
200000 

ioo.ooo 


i 


_, - -\ , t . , , - - - - 





1 


i 


1789 


1739 




1819 1829 1839 ,1849 1859 1869 1879 1889 



C. Kerron 



province de Québec, sont devenues les points d'appui de la nationalité 
franco-canadienne. Et non seulement les anciennes colonies françaises 
restent le patrimoine de la race, mais aussi les terres avoisinantes et les 
enclaves sont graduellement annexées. Ainsi plusieurs colonies anglaises, 
écossaises, irlandaises établies autour de Montréal et sur les bords du 
Saint-Laurent n'ont maintenant que des habitants français, ceux-ci ayant 
successivement racheté toutes les terres. Les « comtés de l'Est », ter- 
ritoire anglais que le gouvernement avait interposé entre le Canada 
français et les Etats-Unis, afin d'empêcher toutes alliances politiques entre 
les populations limitrophes, sont envahis d'année en année par de paci- 
fiques cultivateurs de langue française. Bien plus, lors de la division du 



494 NOUVELLE GÉOGRAPHIE UNIVERSELLE. 

Canada en deux provinces, celles qui portent maintenant les noms de 
Québec et d'Ontario, le gouvernement prit grand soin de délimiter les po- 
pulations d'une manière conforme à l'origine ethnique des habitants 1 : les 
districts orientaux de la province d'amont étaient alors bien anglais, et les 
Franco-Canadiens ne s'y trouvaient qu'en petits groupes et par individus 
isolés. Maintenant ces comtés britanniques sont fortement entamés par le 
flot montant des voisins « gaulois »\ Les agriculteurs canadiens, moins 
entreprenants, m